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16 mars 2014 7 16 /03 /mars /2014 20:21





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Du cahier A au cahier H –du mois de novembre 1916 au mois de janvier 1918-, plusieurs hommes semblent s’être relayés pour écrire les Cahiers in-octavo. Pourtant, Franz Kafka est le seul à tenir la proue. Plus qu’ils ne témoignent de l’évolution d’une technique littéraire, ces cahiers prouvent l’adaptation continuelle de l’homme face à son destin. En effet, la période s’étendant de 1916 à 1918 apprend à l’écrivain que celui-ci souffre d’une grave maladie à laquelle il a peu de chances de survivre. Comme nous le rappelle l’avant-propos de Pierre Deshusses, nous avons trop souvent tendance à croire que Franz Kafka était l’homme angoissé et terrorisé du Procès ou du Château ; nous oublions qu’avant que ne survienne la maladie, jusqu’à ses trente ans, il était encore animé d’une force vigoureuse qui le faisait triompher correctement de ses névroses et qui l’encourageait aux voyages et à la bonne compagnie. En présentant les textes de Franz Kafka dans leur ordre chronologique, contrairement aux choix éditoriaux opérés par Max Brod en faveur d’une classification thématique, la métamorphose (plus subtile que celle du roman éponyme) s’inscrit progressivement dans la succession des cahiers.


Les premiers d’entre eux témoignent d’un travail d’écriture plutôt scolaire. Franz Kafka, élève modèle, semble s’exercer à développer différents genres et formes littéraires. Ce sont de courtes nouvelles, des ébauches d’histoires et des rêves arrangés qui se succèdent avec la plus grande liberté : celle de s’interrompre n’importe quand, de faire s’alterner plusieurs textes, de n’écrire qu’une phrase ou de s’enthousiasmer pour cinq pages compactes. Franz Kafka possède déjà le talent qui confère à ses textes une dimension universelle et symbolique mais l’intention pédagogique qui en régit l’écriture est bien trop voyante. A partir de la moitié de l’année 1917 –cahier E-, le lecteur commence à comprendre que Franz Kafka n’est plus le même que celui qui avait commencé la rédaction du cahier A : lui-même semble s’être lassé de ses exercices de style, de ses fictions parfois laborieuses qu’il n’hésitait pas à interrompre au milieu d’une phrase, sans égard pour leur devenir. Les sentiments d’un homme blessé se révèlent par hasard dans des formes très courtes qui témoignent de la pudeur de Franz Kafka. L’homme terrorisé par son père apparaît encore après l’écriture de la Métamorphose en 1915 («Lorsque mon père disait autrefois, brandissant des menaces aussi sauvages que vides : Je vais te déchirer comme on éventre un poisson –et effectivement il ne me touchait même pas du petit doigt- voilà que la menace se réalise maintenant, indépendamment de lui ») et regrette de n’avoir pas su s’affranchir, comme on gâche son potentiel (« Il était assis devant ses comptes. De grandes colonnes. Parfois il s’en détournait et cachait son visage dans sa main. Quel était le résultat de ces calculs ? Triste, triste calcul »). Les quatre derniers cahiers s’apparentent alors à des recueils d’aphorismes. Franz Kafka s’inscrit en lutte contre une maladie qui semble surtout morale et qui le menace d’effondrement. Il s’entretient avec lui-même, à l’homme encore préservé qui écrivait dans les premiers cahiers, pour exalter ses ressources d’énergie vitale : « Les arrière-pensées avec lesquelles tu accueilles en toi le mal ne sont pas les tiennes mais celles du mal ». La lutte inégale engendre courage et lassitude, espoir d’une vie unifiée et éternelle contre dégoût éprouvé envers un sort injuste.


« En théorie, il existe une parfaite possibilité de bonheur : croire à ce qu’il y a d’indestructible en soi et ne pas y aspirer » : cette pensée, qui est celle d’un homme ayant parcouru toute la hauteur d’un parcours spirituel et intellectuel allant de l’illumination à l’abandon, continuer à faire planer sur l’œuvre de Franz Kafka un fardeau de tristesse –le sentiment d’une grandeur humiliée.



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Au début, ce sont des histoires, de petits contes ou morceaux de rêves...



Et puis Kafka lâche prise et montre plus d'honnêteté envers lui-même. Il se dissimule moins, mais son langage reste toujours aussi imagé et puissant :



Une modestie écrasante, humble jusqu'à l'extrême, qui rejoint presque la volonté d'humiliation qu'on retrouve aussi chez Emmanuel Bove ou Robert Walser :


Aussi des aphorismes...





*peinture de Walter Schnackenberg

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13 mars 2014 4 13 /03 /mars /2014 14:13




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Parisiens et habitants des grandes villes, ne sous-estimez pas votre chance : plus besoin d’aller au cinéma ou d’allumer la télévision pour se divertir. Faites comme Riad Sattouf, profitez des lieux publics abondamment fréquentés –métros et terrasses- et de la foule pour vous fondre dans la masse et capter sans pudeur les discussions les plus intimes de vos semblables. Incohérentes parce qu’elles ne restituent qu’une parcelle de la vie d’inconnus, absurdes parce qu’elles révèlent les croyances erronées d’individus souvent excessifs, ces scènes nous plongent entre délire et angoisse, révélant à la fois la superficialité de nos « identités » et inscrivant dans l’horizon de l’humanité une déchéance idéologique qui ne relève, effectivement, que des scènes sélectionnées par Riad Sattouf.


La vie secrète des jeunes procure une terreur et une délectation supérieures à celles de la télé-réalité car ses scènes sont d’inspiration véridique. Cela aurait pu être prétentieux ou effrayant, mais l’humour et la fascination de Riad Sattouf pour l’altérité en font une lecture délicieuse.


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12 mars 2014 3 12 /03 /mars /2014 14:27






Crassus et ses disciples, assis sous un platane, perpétuent la tradition d’un Platon et d’un Phèdre qui avaient déjà choisi pareil cadre, au bord de l’Ilissos, pour causer de beauté et d’amour, de dialectique et de rhétorique. Crassus, moins volage quant aux sujets de son éloquence, se concentrera uniquement sur l’art de la rhétorique.


« Qu’y a-t-il […] de plus sot que de parler sur la manière de parler, puisqu’en lui-même, le fait de parler est toujours une sottise, à moins que ce ne soit une nécessité ? »


Il n’empêche, lorsque Cicéron écrit son dialogue, l’éloquence se compte au nombre de ce que tout romain considère comme les maximae artes, égalant l’importance de la politique et de la guerre, et dépassant celle des mediocres artes : la philosophie, les mathématiques, la musique, la grammaire et la poésie. Comme tout bon orateur, Cicéron accorde l’originalité de la forme à la densité du propos. Le dialogue constitue alors un bon moyen de faire s’enchaîner des idées contradictoires ou complémentaires sur cette modalité de l’éloquence qu’est la rhétorique. Crassus domine la joute oratoire mais ses interlocuteurs lui donnent du fil à retordre. Chacun présente un rapport particulier à l’éloquence, qu’il s’agisse de M. Antonius, modèle de l’orateur habile « toujours prêt à se contredire lui-même, ne publiant aucun de ses discours, afin de ne pas se voir opposer quelque jour ses propres paroles et de pouvoir nier des opinions précédemment exprimées », de C. Aurelius Cotta, représentant du genus dicendi mais « d’une santé médiocre, ne pouvant à cause de la faiblesse de ses poumons se permettre les grands mouvements d’éloquence », Catulus l’helléniste, « au goût délicat et à la culture érudite, passionné pour les choses de la Grèce, parlant et écrivant le grec en perfection », ou le piquant Vopiscus qui savait l’art de « traiter les sujets sérieux avec enjouement, les sujets tragiques avec le piquant de la comédie, répandre sur toutes les choses ordinaires de la vie l’agrément et la gaîté ».


Dans le premier volume de L’orateur, le dialogue cherchera uniquement à trouver un accord sur les qualités qui doivent être celles de l’homme éloquent. Cicéron, lassé des rhéteurs à tête vide, refuse de définir l’éloquence comme seul art du parler : elle est aussi art du penser car « tout ce qui se conçoit bien s’énoncé clairement », comme l’écrira plus tard Nicolas Boileau. Redonnant à César ce qui lui appartient, il souligne l’origine de l’éloquence, précédant de longtemps cet ensemble de règles que constitue la rhétorique.


Le bien-penser, pour Cicéron, donne la priorité à la connaissance du droit et de la politique en général. Il ne s’agit donc pas de batifoler et de développer son éloquence pour le seul plaisir de conter fleurette à sa dulcinée. De l’orateur est issu d’une époque lointaine au cours de laquelle l’éloquence et la politique ne reniaient pas leurs affinités.


Finalement, Cicéron nous convainc-il de sa propre éloquence ? Malgré la forme du dialogue, les répliques s’enchaînent selon un ordre très rigoureux. On contemple un mécanisme bien huilé qui laisse peu de place à la fantaisie. Le latin écrit, laissé à la libre traduction de nos contemporains, était-il celui que les orateurs utilisaient lorsqu’ils s’adressaient à leurs pairs ? Il faut reconnaître que ce dialogue ne peut pas nous donner une idée précise de l’éloquence réelle de Cicéron. Peu nombreux furent les orateurs à s’engager sur la voie dégagée par son dialogue. Il faudra attendre l’époque impériale pour voir apparaître Tacite qui reprendra ces théories. On comprend que cet art rigoureux et austère en ait dissuadé plus d’un…



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Les cinq parties de la rhétorique :



Distinction des trois genres d'éloquence empruntés à Aristote :



Le bon orateur :



peinture : Socrate et Phèdre au bord de l'Ilissos. Moteley, Jules Georges

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11 mars 2014 2 11 /03 /mars /2014 12:41






Avant de proposer sa vision personnelle d’un traitement adapté à l’être humain, Henry G. Bieler a étudié la médecine classique et les remèdes allopathiques, comme tout médecin conventionnel, mais l’événement qui le fit passer outre son enseignement provint de sa propre faiblesse. Lorsque le médecin tombe malade, accepte-t-il de s’administrer les drogues pharmaceutiques qu’on lui a toujours présentées comme étant les remèdes par excellence ? Henry G. Bieler, qui devait déjà avoir émis des doutes à leur encontre, tira profit de sa maladie pour mener une réflexion alternative sur la maladie. Signe de disfonctionnement d’un corps humain naturellement capable de santé lorsque ses conditions de vie sont saines, la maladie pourrait se résorber spontanément au bout de quelques semaines d’un régime alimentaire adapté. Henry G. Bieler propage une vision de l’homme qui fleure bon les seventies et le retour au naturel. On flirte même, parfois, du côté d’un Jean-Jacques Rousseau affirmant que l’homme dans son état sauvage est naturellement bon et vigoureux, se nourrissant uniquement de laitages non pasteurisés, de fruits et de légumes. Le corolaire consistant à rejeter tout produit de la civilisation moderne est explicitement avancé. Le médecin confirme ici l’intuition de l’écrivain, explications à l’appui.


« A mesure que la nourriture de l’homme civilisé devenait moins naturelle, il commençait à souffrir de troubles de digestion et d’une toxémie du sang. C’est, à mon avis, la cause primaire de beaucoup, et peut-être de toutes les maladies. »


Le corps humain disposerait pourtant de lignes de défense solides contre la maladie. En premier lieu, l’appareil digestif ; en second lieu, le foie ; enfin, les glandes endocrines veillent au bon grain et se chargent normalement d’évacuer les éléments nuisibles, sauf lorsque ceux-ci circulent en abondance et épuisent l’organisme. La maladie survient alors qui attendait, latente, la moindre faille d’une victime potentielle. Henry G. Bieler cite Rudolf Virchow pour illustrer cette vision : « les germes recherchent leur habitat naturel –le tissu malade- sans être eux-mêmes la cause de la maladie du tissu. Par exemple, les moustiques recherchent l’eau stagnante, mais ils ne sont pas la cause qu’une mare d’eau est stagnante ». Le remède survient après une étude toxémique du patient. Comme différentes sortes d’intoxication et d’organes lésés peuvent être mis en cause, le traitement proposé par le médecin n’est pas systématique mais doit se montrer adaptatif. Il consiste toujours en l’élimination des produits que l’on trouve en abondance dans la société de consommation : café, sucre blanc, sel, alcool –excitants et drogues alimentaires épuisant l’organisme- mais veille aussi à la bonne préparation des aliments naturels –les protéines ne devraient par exemple jamais être cuites, qu’il s’agisse des viandes, des poissons, des œufs ou du lait. Comme l’indique le médecin : « Le mal n’est pas trop grave si l’excès résulte d’une consommation trop forte d’aliments naturels (c’est-à-dire tels qu’on les trouve dans la nature, et non trafiqués par l’homme), correctement préparés et bien tolérés par le foie ». Pour soulager l’organisme fatigué, Henry G. Bieler propose des cures de jeûnes adaptées à chaque patient. Quelques semaines d’une alimentation essentiellement constituée de jus de fruits et de légumes, à laquelle il est possible d’adjoindre de la viande ou du lait cru, ainsi que des céréales bouillies, peuvent venir à bout de maux tels que diabète, asthme, ulcères ou cancers. Henry G. Bieler prévient déjà les cris de protestation de ses lecteurs : « La plupart des personnes malades ne veulent pas entendre parler d’un traitement à long terme parce qu’elles croient à l’existence de drogues-miracles. Ce qu’elles demandent, c’est l’arrêt immédiat des symptômes maladifs. Si leur docteur n’est pas disposé à leur prescrire la pilule magique, ils se la procurent en pharmacie ou changent de docteur ».


La vision de l’organisme et de la maladie de Henry G. Bieler est forcément réductrice –mais elle ne l’est pas davantage que la médecine classique et son cortège de remèdes allopathiques. Le corps humain est d’une complexité telle qu’aucune théorie ne peut résumer son fonctionnement en dressant un système cohérent. Il faut lire Henry G. Bieler en sachant qu’il a volontairement simplifié de nombreux processus afin de rester compréhensible, tout comme ses congénères de médecine classique l’effectuent lorsqu’ils proposent leurs drogues pharmaceutiques. Est-ce une raison pour rejeter en bloc ses intuitions ? Rappelons que le médecin a appliqué avec réussite ses préceptes à de nombreux patients, au nombre desquels nous pouvons citer Gloria Swanson, Jeanette MacDonald, Anthony Quinn, Greer Garson, Hedda Hopper, Greta Garbo et Lucille Ball. Des théories à garder dans un coin de sa tête pour se prémunir des prévisions sanitaires pessimistes des années à venir…



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Un extrait parlant...



...qui m'a rappelé cette notice biographique concernant C. G. Jung :



De nouvelles pistes pour élucider le mystère migraineux ?



Bieler nous aide à reconsidérer le potentiel de notre organisme :



Une expérience concluant à la nocivité des protéines cuites :



*peinture: Homme et femme devant une table mise avec des fruits et des légumes, Georg Flegel

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10 mars 2014 1 10 /03 /mars /2014 13:58





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Son Excellence Eugène Rougon acceptera-t-elle la comparaison ? son histoire nous rappelle, dans ses intentions, le plus moderne Quai d’Orsay de Christophe Blain –le style zolien plus littéraire et plus noble explosant toute autre tentative de comparaison. L’humour n’y est pas aussi caricatural non plus et pourtant, Emile Zola ne rate pas une occasion de souligner les caractéristiques risibles de ses personnages. Bouffonnerie des malheurs courtois d’Eugène Rougon, bouffonneries des petits jeux de passe-droit auxquels se livrent les petites et grandes gens de la clique politique, bouffonneries des projets législatifs proposés dans l’unique objectif de renouveler une réputation ou d’offrir des opportunités à ses connaissances... Emile Zola ne se montre jamais explicitement critique et pourtant, aucun de ses personnages ne peut susciter notre respect. Eugène aurait pu être l’un des membres les moins dégénérés de la branche des Rougon et il semble d’ailleurs convenable en tout point : respectueux des convenances et nourri d’ambitions respectables ainsi que le sont ses relations politiques, déclinées en une myriade de personnages tous plus insaisissables les uns que les autres à cause de leur goût du travestissement identitaire et politique. Dominant cette foule de petits parvenus se dresse l’empereur Napoléon III. Pas plus brillant que les autres personnages, Emile Zola n’hésite pas à le destituer de son piédestal pour le faire paraître aussi malléable et soumis aux aléas de sa vie intérieure que les autres personnages.


Pour écrire ce roman, Emile Zola s’est activement documenté. Comme le fera plus tard le témoin mystérieux du Quai d’Orsay, il tire ses informations des sources les plus directes possibles, n’hésitant pas à faire appel à des connaissances mieux placées que lui –Gustave Flaubert en tête- pour connaître l’organisation des évènements les plus intimes de la vie politique du Second Empire. Aucune supercherie n’est négligée : élections truquées, propagande, poids des relations et des ambitions personnelles conditionnent cette vie politique si majestueuse d’apparence. L’homme littéraire s’étant infiltré dans la politique, au moment de l’écriture, Emile Zola donnera en retour une grande place à la littérature dans le monde politique, non pas en tant qu’objet d’émancipation intellectuelle mais en tant qu’objet de frayeur capable de remettre en cause tous les acquis individuels chèrement obtenus au prix de maintes dissimulations pseudo-politiques. « Les romans sont surtout un aliment empoisonné servi aux curiosités malsaines de la foule » -et Emile Zola, en tant que romancier, semble inscrire discrètement la position intellectuelle qui est la sienne dans cet univers longuement déchiffré.


Contrairement aux précédents épisodes de la série, Son Excellence Eugène Rougon ne se distingue par aucune excentricité particulière d’un de ses personnages. Tous semblent atteints d’une même frénésie d’ambitions personnelles aussi médiocres qu’inavouées, parcelles contradictoires d’un cerveau qui serait le Second Empire en lui-même. Emile Zola écrivait :


« Mon roman [sera] […] une large page sociale et humaine. J’éviterai un dénouement terrible. Le livre ne se dénouera pas par un drame. Il s’arrêtera quand j’aurais fini. Mais il pourrait continuer encore […]. Plus de souplesse encore que dans les autres. Je chercherai moins que jamais à raconter une histoire. J’étalerai une simple peinture de caractères et de faits. »


Il sera effectivement difficile de trouver une intrigue à ce roman si ce ne sont le rappel d’évènements politiques frappants tels que la mise en place de la loi de Sureté ou l’attentat raté du 14 janvier 1858 :


« Le lendemain soir, trois bombes éclataient sous la voiture de l’empereur, devant l’Opéra. Une épouvantable panique s’emparait de la foule entassée dans la rue Le Peletier. Plus de cinquante personnes étaient frappées. Une femme en robe de soie bleue, tuée roide, barrait le ruisseau. Deux soldats agonisaient sur le pavé. Un aide de camp, blessé à la nuque, laissait derrière lui des gouttes de sang. Et, sous la lueur crue du gaz, au milieu de la fumée, l’empereur descendu sain et sauf de la voiture criblée de projectiles, saluait. Son chapeau seul était troué d’un éclat de bombe. »


Petite parenthèse dans la succession de romans ouvertement monstrueux et grandiloquents, Son Excellence Eugène Rougon semble surtout vouloir dresser le portrait d’une époque nourrie de rêves médiocres et égoïstes. Dans les basses comme dans les hautes sphères, rares sont les hommes que la plume d’Emile Zola n’écorche pas.



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Une référence voilée à Madame Bovary ?



*peinture de Thomas Couture, Le Baptême du Prince impérial, le 14 juin 1856

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7 mars 2014 5 07 /03 /mars /2014 13:45





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L’enfance et les pouvoirs de l’imaginaire constituent un lieu commun facile pour les auteurs en mal d’inspiration. Les profondeurs d’Omnihilo, comme le Monde de Narnia, ne se révèlent qu’aux enfants curieux qui vont jouer ensemble dans les bois et découvrent de vieux bâtiments abandonnés. Mais au lieu de découvrir un univers menant une vie indépendante, Achille et ses amis entrent dans le blanc du néant –une page vierge qui leur reste à remplir.


Cadène et Gaultier n’insufflent pas même une once d’énergie ou de vitalité à cette histoire peu originale. En cinq pages, les personnages sont déjà dans l’Omnihilo ; ils y flottent le temps de quelques cases et passent ensuite leur temps à commenter cette découverte avec une absence de spontanéité véritablement annihilatrice. Le rythme décousu, le dessin naïf et les propos prévisibles transforment les personnages de cette histoire en marionnettes sans crédibilité. Parfois, mieux vaudrait laisser le néant en paix…




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6 mars 2014 4 06 /03 /mars /2014 15:27





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Qu’on ne s’imagine pas balayer, en moins de cent pages, la totalité des Evangiles apocryphes. France Quéré s’est interposée entre son lecteur et la quantité affolante de ces textes pour n’en retenir que les principaux : ceux qui servent à sa démonstration :


« Les Apocryphes étant fort nombreux, nous avons choisi de ne présenter que les plus anciens. Parmi ces derniers, nous avons encore éliminé l’Evangile selon Philippe, en raison de sa longueur et de son caractère ésotérique ; nous avons également laissé de côté l’Evangile de Barthélémy, récit abscons et fastidieux, qui a jusqu’à ce jour découragé les traducteurs de langue française. »


Les évangiles sélectionnés se déclinent ensuite en Agrapha (« On appelle Agrapha des informations sur Jésus qui nous viennent, non pas des quatre évangiles, mais des autres textes du Nouveau Testament, des variantes introduites dans les manuscrits, ou des Pères de l’Eglise. Ce sont de brèves sections narratives touchant la vie de Jésus, et plus souvent des bribes de dialogue ou des sentences du Seigneur »), en Evangiles de la nativité et de l’enfance, en Evangiles de la Passion pour finir avec le cas particulier de l’Evangile gnostique de Thomas qui, découvert en 1946, a bien failli devenir le 5e Evangile canonique. La lecture à froid de ces documents pourrait nous laisser sceptiques…c’est sans compter sur la présentation de France Quéré qui parvient à nous révéler tout l’intérêt des Evangiles apocryphes aux niveaux culturel, religieux voire politique. Ne pas oublier que, presque deux millénaires plus tôt, la naissance du Christ et tous les miracles qui entourèrent sa venue sur Terre constituèrent un chamboulement énorme que rien jusqu’à aujourd’hui ne semble encore avoir pu égaler. Peu importe que le Christ ait réellement existé, qu’il ne soit qu’un personnage romancé ou qu’un fantasme : les écrits qui en parlent sont, eux, bien réels, et si le Christ n’a jamais accompli les miracles qu’on lui attribue, les textes qui les rapportent ont provoqué tout autant de prodiges effectifs. Face aux Evangiles canoniques, que l’on reconnaît par la droiture de leur transmission et par leur conformité à l’enseignement apostolique, s’ébruite une myriade de textes que nous appellerions peut-être aujourd’hui « romans de gare ». Ils n’ont rien d’original puisqu’ils s’inspirent des textes sacrés mais brodent, à partir de ce canevas, des digressions qui renseignent sur la culture d’une civilisation particulière ou les tendances de mouvements religieux dissidents du judaïsme et du christianisme anciens. Les lambeaux de papyrus constituant les Agrapha nous renseignent ainsi sur la fragilité d’un christianisme naissant qui batifolait encore avec les croyances égyptiennes, et l’évangile des Ebionites, par exemple, nous fera découvrir un mouvement dissident qui niait la divinité de Jésus, bien qu’ils lui fassent professer le végétarisme pour mieux imposer leurs mœurs austères aux païens.


Les Evangiles apocryphes se succèdent et nous font prendre conscience de notre imprégnation, encore très actuelle, à ces textes rejetés par les canons. Dans l’art, la poésie, la musique ou la littérature, l’iconographie apocryphe semble avoir stimulé l’imagination des hommes pour les siècles qui suivent, tandis que le rituel de la crèche, avec son bœuf et son âne, sa grotte de la nativité et la couronne des mages, sont aussi issus de tous ces textes dissidents. De même, la figure de Marie, à peine ébauchée dans les évangiles canoniques, a pris l’importance qu’on lui connaît grâce aux évangiles apocryphesqui ont longuement décrit son enfance et le caractère miraculeux de sa destinée. La Passion, exacerbation intense de la souffrance du Christ et des siens, ne se serait peut-être jamais manifestée sans les textes apocryphes qui n’hésitaient pas à friser l’hérésie en rendant le Christ aussi humain que ceux qui en parlèrent.


Les Evangiles apocryphes constituent un ensemble de textes poétiques rédigés sur le fond commun de cet évènement que fut l’arrivée du Christ sur terre. La question de la croyance semble finalement peu impliquée : il s’agit de transmettre des idées sur la base d’un fond commun qui sera compris par le plus grand nombre. Il peut s’agir de surprendre par la narration d’évènements impitoyables et cruels, qui remettent en cause toute une iconographie officielle :


« 4.1. Une autre fois, Jésus se promenait dans le village, quand un enfant, encourant, le heurta à l’épaule. Irrité, Jésus lui dit : « Tu ne poursuivras pas ta route. » A l’instant, l’enfant s’écroula, mort. » (Evangile du Pseudo-Thomas)


…de se laisser aller à de véritables morceaux de poésie :


« Or, moi, Joseph, je me promenais et ne me promenais pas. Et je levai les yeux vers la voûte du ciel et je la vis immobile, et je regardai en l’air et je le vis figé d’étonnement. Et les oiseaux étaient arrêtés en plein vol. Et j’abaissai mes yeux sur la terre et je vis une écuelle et des ouvriers étendus pour le repas, et leurs mains demeuraient dans l’écuelle. Et ceux qui mâchaient ne mâchaient pas et ceux qui prenaient de la nourriture ne la prenaient pas et ceux qui la portaient à la bouche ne l’y portaient pas. Toutes les faces et tous les yeux étaient levés vers les hauteurs. » (Protévangile de Jacques)


…ou de véhiculer des idées métaphysiques sur un ton clair et direct :


« 24. Je retournai donc vers le corps de mon père Joseph, qui gisait comme une corbeille. […] Je dis à la Vierge : « Ô Marie, où sont maintenant tous les travaux de métier qu’il a faits depuis son enfance jusqu’à maintenant ? Ils ont tous passé en un seul moment. C’est comme s’il n’était jamais né en ce monde » » (Histoire de Joseph le charpentier)


Peu nous importe, finalement, l’adéquation de ces textes avec ce qu’ils décrivent. S’ils sont réels et influents, c’est par le conditionnement des siècles à venir dont ils furent à l’origine. France Quéré nous interroge : « Des imposteurs ? Si l’on veut. Mais ces malheureux sont pris au collet par la troupe des censeurs : leurs contemporains, épris d’ordre, et nous les modernes, avec nos critères scientifiques. »


Considérons ces Evangiles apocryphes comme de beaux morceaux de poésie fantaisistes et tragiques sans lesquels notre monde serait radicalement différent.



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Des scènes à la force visuelle frappantes...



Des intuitions métaphysiques à l'état brut :



*peinture de Fra Angelico, L’annonciation

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5 mars 2014 3 05 /03 /mars /2014 13:57




Courte nouvelle pour cheminement court : sitôt acceptée l’idée de mourir, le Chemin du cimetière se traverse en quelques pas, avec la joie démente et désespérée de celui qui se sent plus proche de la mort que de la vie. Thomas Mann tout craché ne nous cache pas, une fois de plus, sa fascination morbide pour les déchéances physique et psychologique. Ce n’est pas la maladie qui agit ici à l’insu de sa victime mais l’ivrognerie –les deux ne sont pas loin, mais l’arrêt final bénéficie d’une coupe plus déterminée dans le second cas. Le cercle vicieux mais exquis résume la tonalité de cette dernière promenade :


« Il buvait parce qu’il avait perdu le respect de soi, et il se respectait de moins en moins, parce que l’effondrement répété de ses bonnes intentions rongeait la confiance qu’il aurait pu avoir en lui-même. »


Une piste pour éclairer d’autres aspects de l’œuvre de Thomas Mann…






*peinture de Michel Fingesten, The Drinkers, 1919

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4 mars 2014 2 04 /03 /mars /2014 14:03





La Montagne magique culmine à 975m (échelle Livre de Poche). Le voyage commence à une altitude de 11m. Journal de bord d’une ascension.


Jour 1 11m / 54m

On parle d’altitude et d’éloignement. Devrait-on plutôt parler de temps ? Le passé semble en interaction ininterrompue avec le présent. Sitôt en route avec Hans Castorp, voilà qu’il nous parle des évènements les plus personnels de son enfance, ceux qui ont servi de fondation à l’identité qu’il nous présente en ces débuts de pages. Ses aïeux, la mort d’une mère, d’un père puis d’un grand-père –on pourrait parler de coïncidence : « Celui qui était étendu là, ou plus exactement, ce qui était étendu là, ce n’était donc pas le grand-père lui-même, c’était une dépouille qui, Hans Castorps le savait bien, n’était pas en cire, mais faite de sa propre matière, c’était là ce qu’il y avait d’inconvenant, et d’à peine triste –aussi peu triste que le sont les choses qui concernent le corps et qui ne concernent que lui. » Hans Castorps m’a déjà emballée. N’omettons pas non plus un détail qui renforce la proximité : Hans Castorp a mon âge : « Lorsqu’il entreprit le voyage au cours duquel nous l’avons rencontré, il était dans sa vingt-troisième année ». Mal de mer existentiel et grand mépris de la mort en tant qu’objet de tragique, voilà le mélange idéal.


Jour 2 54m/148m

On se sent bien sur cette Montagne magique. Le sanatorium s’avère être plus accueillant qu’il n’y paraît et c’est peut-être là que réside le piège : il happe ses visiteurs hors du monde commun et les plonge dans un milieu fascinant constitué de lenteur et de grâce. « Et pourtant, on est bien chez nous ! Allons, monsieur votre cousin nous appréciera sûrement mieux que vous, et saura s’amuser. Ce ne sont pas les dames qui manquent, nous avons ici des dames tout à fait délicieuses ». Le sanatorium se constitue en communauté au sein de laquelle les uns et les autres se croisent quotidiennement et s’observent. La focalisation du regard sur l’autre intervient en dernier lieu, lorsque toutes les autres distractions se sont évanouies. Pauvreté qui permet de s’ouvrir sur une richesse dédaignée dans la vie quotidienne précipitée, elle me rappelle ce passage du Portrait de Dorian Gray : « Qu'est-ce qu'un rapport humain aujourd'hui? Il afflige par sa pauvreté. |...] Rencontrer quelqu'un devrait constituer un événement. Cela devrait bouleverser autant qu'un ermite apercevant un anachorète à l'horizon de son désert après quarante jours de solitude ». Oscar Wilde aurait dû faire le voyage avec nous. Et la maladie, au fait ? On s’en fout, cela fait longtemps qu’on ne s’en préoccupe plus –mieux encore, on s’en amuse et on s’en sert comme d’un agrément relevant agréablement la monotonie d’une vie monacale. « La maladie n’est aucunement noble, ni digne de respect, cette conception est elle-même morbide, ou ne peut conduire qu’à la maladie. » Toutefois, elle reste l’enjeu de tous les résidents du sanatorium car elle donne le droit de prolonger son séjour sur les hauteurs de la Montagne magique.


Jour 3 148m/238m

Hans Castorp me plaît toujours. Nous sommes deux invalides de même nature : « Je crois même que, dans l’ensemble, je m’accorde mieux avec des gens tristes qu’avec des gens gais. […] Lorsque les gens sont sérieux et tristes, et que la mort est en jeu, cela ne m’oppresse ni ne m’embarrasse, je me sens au contraire dans mon élément, et en tout cas mieux que lorsqu’on a trop d’entrain : ce qui me plaît beaucoup moins ». Hans Castorp me fait miroiter l’horizon d’un projet de vie qui ne me semble pas moins enviable que ce que le monde actuel me donne le droit d’espérer. Passer sa jeunesse dans un sanatorium, sans autre préoccupation que celle de sa maladie –c’est-à-dire de soi- et de ses amours –c’est-à-dire des autres. On déploierait alors, comme lui, une habilité psychologique à saisir tous les enjeux des relations et à les disséquer avec ironie. Qui n’a jamais connu un Pribislav ? « Ainsi s’était-il habitué de tout cœur à ses rapports discrets et distants avec Pribislav Hippe, et il les tenait au fond pour un élément durable de son existence. Il aimait les états d’âme que lui procuraient ces rencontres, l’attente de savoir si l’autre passerait aujourd’hui près de lui, le regarderait, les satisfactions silencieuses et délicates dont le comblait son secret, et même les déceptions qui en découlaient, et dont la plus grande était que Pribislav « manquât la classe », car la cour était alors vide, la journée privée de toute saveur, mais l’espoir demeurait ». Le sens de l’observation de Hans Castorp s’étend à tous les domaines qui l’entourent…



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Jour 4 238m/ 332m

… à trop de domaines ? Maintenant que Hans Castorp semble s’être installé durablement et que le charme des découvertes s’estompe, l’histoire s’enlise doucement. Hans Castorp bénéficie d’un regard extra-lucide sur les autres et sur lui-même, mais au prix de quelle quantité de descriptions… Des pages viennent simplement nous confirmer l’impression d’une atmosphère que nous pouvions déjà ressentir sans peine ; d’autres pages s’amusent à décrire sans fin les apparats, les postures et les expressions de nombreux personnages auxquels nous ne nous attachons pas particulièrement. On comprend qu’il n’y ait rien d’autre à faire dans ce sanatorium, faisant de la maladie et des conversations mondaines le monopole d’une existence –au fait, vous ai-je dit que Hans Castorp a officiellement été déclaré comme souffrant ?- et Thomas Mann insiste souvent sur la relativité d’un temps qui s’est libéré des contraintes de mesures habituelles, à la manière de son récit qui pédale dans la pagination pour nous faire éprouver toute la longueur de l’ennui. On commence à très bien le ressentir. L’ascension devient plus difficile.


Jour 5 332m/402m

Au moment où la lassitude commençait à s’installer, voilà que s’approche M. Settembrini, déjà aperçu à plusieurs reprises, mais jamais aussi durablement qu’au cours de cette étape. Puisqu’il ne se passe factuellement rien dans ce sanatorium des montagnes, les conversations entre malades sont les derniers refuges d’exotisme dans lesquels se réfugier. La parole conduit droit à l’abstraction d’autres mondes et on découvre, avec M. Settembrini, toute l’influence d’une époque nourrie par les idées des décadents et des physiologistes –même, Nietzsche ne se trouve jamais bien loin : « Rien n’est plus douloureux que lorsque la partie animale, organique de nous-même, nous empêche de servir la raison ». Hans Castorp absorde ces idées nouvelles. Comme il ne fait jamais rien à moitié, des pages et des pages l’entraînent dans la découverte d’un monde nouveau : celui où la physiologie balbutiante se trouve des affinités avec l’imagination romantique d’un Baudelaire. Est-ce à dire que tous les physiologistes et artistes romantiques pataugeaient eux aussi dans le désœuvrement ?


Jour 5 402m/506m

Déclarer son amour dans une langue étrangère apprise sur le tard, qu’est-ce que cela change ? Quelle idée… contenant le potentiel le plus romantique qu’il soit : « Moi, tu le remarques bien, je ne parle guère le français. Pourtant, avec toi, je préfère cette langue à la mienne, car pour moi, parler français, c’est parler sans parler, en quelque manière, sans responsabilité, ou, comme nous parlons en rêve ». Même lorsqu’il se montre fleur bleue, Hans Castorp ne peut s’empêcher de déployer ses dons de vivisecteur. La Montagne magique devient plus alanguie et vénéneuse. Je l’aimerais quand même moins placide.


Jour 6 506m/598m

Encore une nouvelle grimpe éprouvante. Toujours rien d’autre à faire que de parler sur cette Montagne magique qui échappe à l’écoulement classique du temps. Hans Castorp se laisse griser par une vision mythique du monde qui attire l’approbation de toutes mes propres représentations : « Lorsque le soleil sera entré dans la constellation de la Balance, dans trois mois environ, les jours auront de nouveau diminué suffisamment pour que le jour et la nuit soient égaux. Ensuite, ils diminuent de nouveau jusqu’à Noël, cela tu le sais bien. Mais veux-tu, s’il te plaît, réfléchir à ceci : pendant que le soleil traverse les signes de l’hiver, le Capricorne, le Verseau et les Poissons, les jours augmentent déjà de nouveau. Car voici qu’approche de nouveau le point du printemps, pour la trois millième fois depuis les Chaldéens, et les jours augmentent de nouveau jusqu’à l’année suivante, lorsque revient le commencement de l’été ». Mais lorsqu’il est question d’une lointaine politique, je n’y comprends plus grand-chose et laisse les personnages à leur controverse sur des pages et des pages. Oui, le temps dure longtemps, Hans Castorp a raison. Et le temps oscille de l’ennui extrême à la plus vive exaltation. On ne sait plus trop si c’est bon ou mauvais. On a envie de tout laisser de côté, écœuré, jusqu’à ce que la curiosité nous donne envie d’y revenir.



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Jour 7 598m/716m

Il neige, il neige, il neige… des pages sur la neige… faut dire que ça repose, après avoir suivi une conversation de même longueur entre Naphta et Settembrini. Les deux hommes, instruits jusqu’à ras-bord et dégoulinants de principes, s’affrontent en politique, en philosophie et en religion, mêlant les concepts avec le plus sérieux lorsque leur raison principale consiste seulement à triompher des opinions de l’autre. Finalement, qui gagne ? Le scepticisme et la vanité de tout dogme, dont la dénonciation semble, entre autres, être l’une des principales marottes de cette Montagne magique. Au passage, Thomas Mann nous glisse quelques informations historiques concernant certaines sociétés secrètes…en aurait-il été ? Dans un autre genre, le sanatorium de sa Montagne en constitue une déclinaison particulière, réservée à ceux qui accepteront de se montrer « malades » de la vie que les autres mènent en bas, à ras les pâquerettes. Il est délicieux de cracher dans la soupe lorsqu’on peut boire de la bisque de homard tous les jours…


Jour 8 716m/828m

La montagne magique a fini par me rendre insensible, même aux évènements les plus cruciaux et les plus funestes du sanatorium. Les années et les résidents passent dans l’indifférence : nouveaux ou anciens, leurs personnalités se confondent en une seule unité condamnée au scepticisme. Les différentes voix des personnages pourraient n’être que les murmures à contre-courant d’une seule conscience que la réflexion agite sans cesse. Nous lisons les tergiversations d’une conscience livrée à elle-même sans autre nourriture spirituelle que les sensations d’un corps agréablement morbide et parfois voluptueux.


Jour 9 : 828m/944m

Plus les pages défilent, plus le temps passe, et plus le désœuvrement qui se vit dans le sanatorium, après des années d’exaspération physique et de contentement intellectuel, se fait l’illustration d’une barbarie culturelle qui ne s’illustre jamais mieux que dans les joutes oratoires entre les divers patients érudits et éloquents de ce lieu. Quelques éclairs de génie, mais toujours beaucoup de fatigue, entre l’étalage d’une collection de musiques et des séances de transe dignes des présentations publiques du docteur Charcot.


Jour 10 : 944m/975m

Une fin percutante et synthétique, à l’image de ce qu’aurait dû être toute la Montagne magique. Mais alors, si tel avait été le cas, la montagne n’aurait été plus qu’une colline, pas assez éloignée du monde pour gagner ses étendards de microscome d’une certaine société malade. Plus on gravit cette montagne, plus se tarit l’exaltation des débuts. En quelques pages, Thomas Mann excelle à transmettre son message ; tout le reste consiste en une répétition qui se plaît aux joutes et développements oratoires aussi longs et laborieux que stériles voire prétentieux. Toutefois inévitable, cette alliance du fond et de la forme achève l’ascension de la Montagne magique de la façon la plus cohérente qu’il soit. Un livre qu’on ne peut apprécier qu’à condition d’être aussi éloigné de la conception classique du temps que ne l’était Hans Castorp, réfugié dans un sanatorium pendant les sept années les plus vigoureuses de la vie d’un homme.

« L'analyse est bonne comme instrument du progrès et de la civilisation, bonne dans la mesure où elle ébranle des convictions stupides, dissipe des préjugés naturels et mine l'autorité, bref, en d'autres termes, dans la mesure où elle affranchit, affine, humanise et prépare les serfs à la liberté. Elle est mauvaise, très mauvaise dans la mesure où elle empêche l'action, porte atteinte aux racines de la vie, est impuissante à lui donner une forme. L'analyse peut être une chose très peu appétissante, aussi peu appétissante que la mort dont elle relève en réalité, apparentée qu'elle est au tombeau et à son anatomie tarée. »



*peintures de Caspar David Friedrich

Quelques extraits ?

De l'émerveillement...

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1 mars 2014 6 01 /03 /mars /2014 13:47





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Les premières histoires de Fritz sont écrites par Robert Crumb à la fin de son adolescence et ne sont alors destinées qu’à ses frères et amis. Exutoire sans pudeur et amusé de pulsions sexuelles qui ne savent pas à quel objet s’attacher, ces histoires constituent surtout des blagues privées que Robert Crumb ne destinait pas à la publication, jusqu’à ce que Viking Press s’intéresse de près aux mœurs endiablées de Fritz et lui fasse connaître le succès qui lui permet aujourd’hui encore d’être réédité.


Si le dessin porte déjà la signature incontournable de Robert Crumb et nous ravit par ses inventions organiques les plus tordues, Fritz n’apparaît pourtant pas comme un personnage messianique. Ce n’est d’ailleurs certainement pas son but. Produit d’une génération à la fois désenchantée et exaltée par la révolution hippie, Fritz trimballe sa carcasse d’une troupe de femmes à une autre, ponctuant son parcours de rhum et de cocaïne. Comme Henry Miller et sa trilogie de la Crucifixion en rose, ses rêves sont hantés par des projets intellectuels et artistiques qu’il ne trouve pas le courage de porter à leur aboutissement. Fritz le lâche fuit les autres comme il se fuit lui-même et ne valorise ses pires penchants qu’afin de stigmatiser les valeurs plus dégoûtantes d’une société qui l’a fait croître de guingois.


Fritz représente le dégoût maniaque et survolté, préférant courir sans fin à sa perte plutôt que de se retirer de la course. En 1972, alors que l’adaptation cinématographique de Fritz connaît un succès commercial inespéré, Robert Crumb met un point final à ses aventures en publiant « Fritz the Cat Superstar ». Avili, vieillissant, corrompu par les succès faciles, Fritz ne peut pas aller plus loin. Robert Crumb a su le faire disparaître avant que ses vices ne deviennent les leitmotive creux et répétitifs d’un succès commercial aliénant.




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