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19 juillet 2013 5 19 /07 /juillet /2013 14:24



After Earth n’aurait pu être qu’un banal film voué au divertissement et rempli d’effets spéciaux. En réalité, il est plus malsain qu’il n’y paraît. Commercial, oui, mais pas seulement. Commercial non pas par choix mais par nécessité...


Tout d’abord, on craint un remake à la sauce Avatar dans lequel le spectateur serait un triste cobaye sur lequel on expérimenterait les conséquences émotionnelles se produisant en lui lorsqu’on lui présente les images d’une Terre dévastée, puis abandonnée, et enfin rendue à elle-même. On reconnaîtra sans peine les bouchons sur la périphérie et les centrales nucléaires qui n’arrêtent pas d’éructer sur fond de soleil couchant. Le début d’After Earth, c’est la fin d’aujourd’hui. Les êtres humains ont dû fuir. Quelle blague alors lorsque, mille ans plus tard, un vaisseau est obligé d’y effectuer un atterrissage d’urgence : la Terre ne convient désormais plus aux hommes. Là où le film surprend, c’est que la Terre n’est pas redevenue un paradis écologique équilibré : les animaux prolifèrent, et on regrette presque que l’oncle Sam ne soit plus là pour descendre tout ça à la baïonnette.


Kitai Raige et son père Cypher sont les seuls survivants de l’atterrissage. Commence alors un petit parcours initiatique sans intérêt puisque hautement prévisible. L’amour du père pour son fils devra être justifié par l’usage de la puissance physique et surtout de l’invulnérabilité morale qui s’appelle ici « effacement ». La survie des nouveaux hommes est permise par la disparition de leurs sentiments –en particulier celui de la peur- et fait d’eux des êtres capables de triompher de la Peur, matérialisée dans le film sous la forme d’une créature extraterrestre aussi séduisante qu’une carrosserie de voiture au rebus.



After Earth, après avoir essayé de nous distraire tant bien que mal, veut nous faire croire à ses bons sentiments. Le parcours initiatique réussi, père et fils retournent sur leur planète d’origine. La Terre est de nouveau livrée à elle-même, sans plus de considération, nous prouvant bien que le message écologique d’introduction ne servait qu’à se donner bonne conscience. Père et fils sont de nouveau copains comme cochons, signifiant par-là que l’amour n’est jamais gratuit : il se paie au moins par la fierté. Le fils ayant réussi, le père peut être fier de la part génétique qu’il a transmise à celui-ci. Mais au fait… que représente cette réussite ? Il s’agit de devenir un peu moins humain –on le pressentait déjà en voyant la démarche de Kitai et Cypher, raide comme celle d’un robot- et de laisser de côté ses sentiments. Kitai triomphant du monstre par abandon de la Peur peut devenir une allégorie plus épouvantable lorsqu’elle devient Kitai triomphant de la vie par abandon de ses sentiments.


Restons donc encore un peu sur notre planète… After Earth, c’est vraiment trop moche…



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Qu'est-ce qu'il me veut ce bouffon ?
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19 juillet 2013 5 19 /07 /juillet /2013 13:07



Malher s’en est pris plein la gueule lorsqu’il a voulu faire publier ses planches :
« Nous trouvons la nouvelle histoire trop calme. »
« Nous trouvons la nouvelle histoire trop contemplative. »
« Nous trouvons la nouvelle histoire trop autoréférentielle ET trop calme. »

Un seul moyen pour apparaître quand même sur le papier : « la manière rectale ». C’est-à-dire ? « Les mauvaises contributions entrent par derrière ». C’est un peu pornographique. Mais ce n’est pas pour cette raison que l’album se nomme Pornographie et suicide. Pour cette douce association mélodieuse, l’inspiration provient d’une des histoires rapportées par Malher au milieu d’une trentaine d’autres anecdotes qui révèlent le pouvoir énigmatique de l’esprit humain pris dans le fil des conventions culturelles. On imagine également qu’il s’agit d’un appât pour attirer le lecteur en quête de glauque (et j’en suis).


Malher se représente sous la forme d’un personnage dessiné qui rappelle vaguement ceux de Mix et Remix. Ses congénères varient un peu leur forme ce qui évite de devoir loucher sur les cases trop longtemps pour comprendre le sens des interactions entre chacun. Autre ressemblance : la forme narrative brève privilégie l’étonnement en se concluant sous la forme d’une chute qui ne doit rien à l’imagination de Malher mais tout à l’absurdité et au grotesque du comportement de ceux qui l’entourent. A un interlocuteur qui lui demandait comment il arrivait à rapporter des évènements toujours étranges dans ses planches, Malher lui répond : « Il faut simplement user discrètement de son sens de l’écoute et de l’observation ». Facile ? Il faut tout de même être bien disposé… se mettre à l’écoute… et rapporter ses observations sous une forme synthétique qui n’omet rien des détails les plus curieux. Qu’il s’agisse d’un groupe de touristes ou de cosplayers dans le métro, d’une conversation d’étudiants en théâtre dans un restaurant, de conversations téléphoniques kafkaïennes avec le ministère des Arts, de séances de dédicaces désespérées (« je n’ai jamais trouvé mon bonhomme ») ou de conseils inopinés (« Niki ! J’en ai vécu des choses, dans ma vie. Mais je n’en ai tiré aucune leçon »), on finirait presque par croire que Mahler est poursuivi par l’absurde –mais peut-être ne l’est-il finalement pas davantage que nous, et sans doute se distingue-t-il particulièrement par une finesse d’observation et un sens de l’humour subtil qui rend sa lecture lentement corrosive.



Enfin, une dernière petite explication en ce qui concerne le titre de cet album ?

« Eh bien en fait, je voulais écrire sur les raisons pour lesquelles le suicide est interdit dans notre société. Mais à l’université, ils n’ont pas voulu. Alors ça a été la pornographie ».

Et cela en dit beaucoup sur l’univers culturel viennois. Malher, lui aussi, apportera sa pierre à l’édifice de manière voilée : on rit plutôt que de pleurer. La pornographie vaut mieux que le suicide…





Citation:
- Avez-vous lu mes livres au moins ?
- Bien sûr que non.
- Je trouve ça triste, d’une certaine façon.
- Comment ça ? Vous nous en demandez vraiment beaucoup, Monsieur Mahler. NOUS NE POUVONS PAS LIRE TOUT CA.
- …
- En outre, les bandes dessinées sont avant tout des objets visuels. On voit tout de suite si ça vaut quelque chose.


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Published by Colimasson - dans Bande dessinée
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18 juillet 2013 4 18 /07 /juillet /2013 13:21



En attendant Godot moi aussi depuis que je suis née, j’ai eu le temps de relire une demie douzaine de fois cette pièce de théâtre parmi les plus connues de Samuel Beckett. Godot ne vient jamais, ou peut-être vient-il sans qu’on ne le reconnaisse, et le miracle du temps aidant, chaque fois m’a donné l’impression de lire une pièce différente.


Lors de la première lecture, En attendant Godot stupéfie en même temps qu’il réconforte et procure le même effet que lorsque l’on rencontre une nouvelle personne avec qui des affinités immédiates se créent. Samuel Beckett est surtout connu pour avoir contribué au théâtre de l’absurde, mais il est trop peu reconnu pour ses qualités d’observateur psychologique. La scène vide sur laquelle ses personnages aux noms fantasques brassent de l’air –vide si l’on excepte un saule pleureur- peut tout aussi bien représenter le monde désenchanté qu’une scène expérimentale sur laquelle des êtres humains auraient été placés, sous l’œil démiurge d’un Godot qui souhaiterait observer l’évolution des interactions entre les deux membres du couple Vladimir-Estragon. Couple asexuel quoique voué à l’amour et au désir par ennui, perturbé par l’intrusion d’éléments extérieurs qui semblent n’avoir d’autre but que de renouveler la nature d’interactions qui, sans cela, auraient rapidement trouvé leurs limites. Épisodiquement se présentent donc Pozzo et son « chien » Lucky, ainsi que le petit garçon, messager d’un Godot qui se fait désirer…



Alors certes, Samuel Beckett nous donne à voir des personnages qui tournent en rond sur une scène constituée de très peu d’éléments avec lesquels interagir, et on pense que cela risque d’être inintéressant… mais ce serait faire preuve de bien peu de recul porté sur soi-même que d’imaginer cela. Car qui sont Vladimir et Estragon, sinon le reflet de notre ennui pris au piège d’un autre ? Si cette pièce de théâtre nous donne l’impression d’avoir trouvé en Samuel Beckett un décrypteur fidèle de nos âmes, voire un sage à qui l’on aimerait confier les misères de notre condition, c’est parce que le comportement de Vladimir et d’Estragon cesse d’être celui de simples personnages de théâtre ; ils sont à notre image –à moins que nous ne soyons à la leur-, ce qui implique que Samuel Beckett est également à notre image –à moins que nous ne soyons à la sienne. Vladimir et Estragon représentent l’ennui qui cherche à se dissiper en recourant à l’autre ; la méchanceté gratuite lorsque même le recours à l’autre ne suffit plus ; la vanité lorsque tous les recours ont été utilisés ; l’absurdité lorsque ces étapes ont été franchies dans la plus parfaite inconscience.



En attendant Godot est une pièce délicieuse à voir mais plus encore à lire. Les subtilités de la description psychologique de ces personnages qui s’ennuient se découvrent dans les didascalies, dans les silences, dans le recours cyclique aux mêmes thèmes. La lecture permet à chacun d’adapter les propos à son propre rythme de l’absurde –lenteur à l’image d’un temps si long qu’on n’arrive plus à combler ; rythme indifférent du personnage résigné à la monotonie ; rapidité fébrile qui cherche à masquer l’absurdité.


Samuel Beckett livre une vision pessimiste de l’humanité. Il ne donne aucun espoir, mais peut-on le lui reprocher ? Personne ne peut lui imposer d’être un recours galvanisant de nos âmes. Peut-être existe-t-il un au-delà d’Estragon et de Vladimir mais parce que Samuel Beckett n’en parle pas, nous devrions réduire sa pièce à une vision désenchantée du monde ? A condition de s’admettre soi-même voué à l’ennui et à l’absurdité, il sera impossible de ne pas se reconnaître dans les personnages de Vladimir et d’Estragon. Qui n’aura jamais été, semblables à eux, dans la condition de recourir au bavardage insignifiant avec un autre inintéressant pour se passer le temps ? qui n’aura jamais eu l’impression de se renier soi-même en commettant des actes contraires à ses valeurs ou à ses intérêts pour meubler le vide ? qui n’aura jamais été surpris par soi-même, se découvrant des réactions et des propos qui n’auront été, en fait, provoquées par rien d’autre que l’attente d’un évènement significatif qui ne vient pas ? qui n’aura jamais déversé son fiel sur l’autre fidèle par simple désamour de soi ? D’un coup, Samuel Beckett réduit l’amitié, l’amour et même la haine à néant, comme simples manifestations d’un ennui prenant des formes différentes en fonction de ses degrés d’évolution.


Pour finir, Samuel Beckett nous place dans la même situation que ses personnages, incapables de s’exprimer exactement :


« VLADIMIR. – Je ne comprends pas.
ESTRAGON. – Mais réfléchis un peu, voyons.
Vladimir réfléchit.
VLADIMIR (finalement). – Je ne comprends pas.
ESTRAGON. – Je vais t’expliquer. (Il réfléchit.) La branche… la branche… (Avec colère.) Mais essaie donc de comprendre !
VLADIMIR. – Je ne compte plus que sur toi.
ESTRAGON (avec effort). – Gogo léger –branche pas casser –Gogo mort. Didi lourd –branche casser – Didi seul. (Un temps.) Tandis que… (Il cherche l’expression juste.) »



Voilà pourquoi En attendant Godot subjugue autant : toute la condition humaine est représentée dans cette scène et culmine dans le personnage d’Estragon. On peut s’arrêter là, se décourager, et accepter un silence et un ennui qui ne cherchent plus à se déguiser. On peut également chercher à dépasser cette condition au prix d’une forte abnégation et d’une volonté tenace car, après avoir été frappé par la pertinence de cette pièce, il sera difficile de ne plus voir l’ennui et l’absurdité qui attendent, larvés sous nos actes fébriles. On peut également passer de l’un à l’autre de ses comportements : ainsi moi-même qui, concédant à Samuel Beckett la lucidité de sa vision, m’efforce toutefois de lui faire du tort en chassant l’ennui et en croyant produire un effort significatif par l’écriture de ce commentaire.



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On dirait une Orange Mécanique...




Citation:
VLADIMIR. – Vous voulez vous en débarrasser
POZZO. – Vous dites ?
VLADIMIR. – Vous voulez vous en débarrasser ?
POZZO. – En effet. Mais au lieu de le chasser, comme j’aurais pu, je veux dire au lieu de le mettre tout simplement à la porte, à coups de pied dans le cul, je l’emmène, telle est ma bonté, au marché de Saint-Sauveur, où je compte bien en tirer quelque chose. A vrai dire, chasser de tels êtres, ce n’est pas possible. Pour bien faire, il faudrait les tuer.
Lucky pleure.


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17 juillet 2013 3 17 /07 /juillet /2013 20:06


Breakdowns est le mal-aimé d’Art Spiegelman. Après avoir hésité à trimballer sur soi, de la bibliothèque ou de la librairie jusqu’à son domicile, cet album de grand format, on apprend ainsi qu’il s’agit du fruit le plus embarrassant des travaux graphiques de l’auteur. Art Spiegelman s’excuse : s’il a finalement réussi à faire publier ses recherches dessinées, ce n’est pas faute d’avoir essayé d’échouer en proposant par exemple ses planches à l’hebdomadaire « East Village Other », si pourri qu’Art Spiegelman était donc « certain d’avoir toutes [ses] chances ». Et le travail de dépréciation continue. En quelques planches autobiographiques centrées sur son enfance, Art réussit presque à nous apitoyer sur le sort d’un gamin gauche, maladroit et inadapté au monde social, qui ne trouve d’autre remède à sa marginalité que la lecture de comics et de romans fantastiques, l’écriture et le dessin. Il réussit presque à se forger une image pitoyable et s’il n’y parvient pas totalement c’est qu’à son habitude, il raconte avec la distanciation qui fera plus tard l’horreur sans pathétique de Maüs, ajoutant encore une belle dose d’autodérision personnelle et familiale. L’humour, chez Art Spiegelman, n’adoucit jamais son propos et ne transforme pas ses planches en bluettes banales. « L’humour est, pour l’essentiel, une forme raffinée d’agressivité et de haine ».


Pourtant, Art Spiegelman semble commettre une fois le crime d’abandonner cet humour en chemin. Après des planches autobiographiques et des réflexions théoriques sur la bande dessinée, on parvient à ce point de Breakdowns où la narration et le dessin s’envolent dans l’expérimental. On avait commencé à soupçonner l’amorce de ce tournant lorsque Art Spiegelman imitait les dessins caoutchouteux de ses comics préférés –reflets d’une réalité grotesque qui auraient été encore tordus, étirés, grossis, rendus flexibles et sirupeux à la manière des personnages les plus inquiétants d’un Robert Crumb, par exemple. Mais l’expérimentation ne se contente pas de l’imitation et Art Spiegelman va plus loin lorsqu’il rajoute des sérigraphies héritées du pop art, des essais de cubisme à l’arrache, un puzzle narratif et d’autres expérimentations temporelles. Si tous ces essais se lisent avec curiosité, ils ne sont toutefois pas bouleversants et ne permettent pas de crier au génie. Il s’agit peut-être encore d’une nouvelle forme d’humour singeant les conventions artistiques de la bande dessinée et de l’art pictural pour faire valoir l’agressivité d’un ego spiegelmanien qui se cherche.



Art Spiegelman ne cherche pas à faire passer des vessies pour des lanternes et avoue ses ambitions presque mégalomaniaques dans une postface à la manière joycienne. Autodérision –encore ! Portrait de l’artiste en jeune %@S*! est la preuve que cet album résulte surtout d’une pose artistique de l’auteur –ce qui ne lui enlève aucun mérite- et qu’elle consiste en une étape cruciale de son développement jusqu’à ses œuvres de maturité. Celles-ci, enfin, n’auront plus besoin de perdre leur lecteur en chemin dans des expérimentations pas si géniales que ça pour captiver leur attention et susciter leur admiration.



Citation:
Forgé à coup d’humiliations et de traumas : on ne naît pas dessinateur de BD, on le devient. Le jeune inadapté doit s’évader dans le fantasme et/ou avoir un humour bien rare pour survivre. Dans les années 50, le base-ball n’était pas optionnel et être inapte vous classait plus bas que les filles dans la hiérarchie sociale. […] Je me planquais à la bibliothèque pour éviter d’autres humiliations et découvrir que Kafka aussi, devait être nul au baseball.


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16 juillet 2013 2 16 /07 /juillet /2013 13:23


Electre ne va pas sans rappeler un autre personnage que l’on croit avoir déjà croisé dans le théâtre de Sophocle : il s’agit d’Antigone. Dans les deux cas, ces femmes se désolent de la mort d’un homme de leur famille (le père pour Electre ; le frère pour Antigone), et ce d’autant plus que cette mort est inachevée, ne laissant pas les survivants dans un deuil simplement attristé mais les nourrissant également de colère. Agamemnon, le père d’Electre, a été tué par son épouse Clytemnestre et son amant. Electre ne trouve aucun réconfort auprès de sa sœur Chrysothémis qui ne daigne visiblement pas vouloir venger leur père. Ne reste plus qu’à attendre leur frère Oreste qui –Electre n’en doute pas-, n’hésitera certainement pas à s’allier à elle pour rétablir l’honneur du disparu. Dans cet espoir, alors qu’elle mène une vie misérable au palais de Mycènes, Electre apprend d’un messager qu’Oreste est mort. Ne comprenant pas qu’il s’agit d’une ruse de son frère pour rentrer plus discrètement dans la cité, Electre ne le reconnaît même pas lorsqu’il fait son retour, jusqu’à ce qu’il lui avoue son stratagème. L’heure de la vengeance a sonné…


Pour peu que l’on commence à connaître Sophocle, la pièce ne surprend pas. Le mythe sert ici, une fois encore, à transmettre le message d’une morale d’obéissance et de respect des lois civiques. Il s’agit d’une démonstration appliquée de la loi « Tu ne tueras point », contrebalancée toutefois par la possibilité donnée de tuer à son tour lorsque la loi n’est pas respectée –s’incarne alors la loi du Talion : dent pour dent, œil pour œil, dans le déchaînement des actes les plus sanglants. Encore une fois, la mort n’est qu’un évènement anodin parmi tant d’autres, pas plus marquant que le déroulement ininterrompu des actes sur terre, et ne constitue que le passage d’un territoire à un autre. Ce nouveau territoire ne semble pas détaché du précédent et c’est en vertu de cette caractéristique que les vivants s’évertuent toujours à accomplir le transfert du défunt dans les conditions les plus respectueuses qu’il soit.


La vengeance d’Electre est moins délectable que celle Antigone dont l’ire déchaînée était peut-être mieux soulignée par l’apathie des personnages qui l’entouraient. Electre ne produit pas la vengeance par elle-même mais attend le retour de son frère Oreste, et même si la finalité, dans le cas des deux personnages féminins, est la même, elle se résout de deux manières différentes. Malheureusement, l’achèvement d’Electre semble presque bâclé une fois que son frère est reconnu dans la cité.


Encore une fois, Sophocle engage au parti pris de la modération, invitant au respect de ses ascendants et modérant la folie querelleuse de ceux qui, croyant trop vouloir leur rendre grâce, finissent par se ridiculiser et ne trahissent qu’un égocentrisme forcené qui les empêche de prendre du recul sur leur colère. Alors, qu’en est-il de cette conclusion ?


« De quiconque se croit au-dessus des lois, il faudrait faire justice par la mort immédiate. On ne verrait pas tant de scélérats. »


Alors qu’on croit bien le connaître et qu’on ne s’attend plus à la moindre surprise, Sophocle ne laisse pas d’étonner…



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Electre sur le tombeau d'Agamemnon, William Blake Richmond




CHANT DU CHŒUR

Parmi les oiseaux de ciel,
quand nous voyons les plus intelligents
prendre soin de nourrir ceux dont ils ont reçu
la vie et les bienfaits qui soutiennent la vie,
pourquoi nous, les humains, pourquoi d’ingratitude
payons-nous nos parents ?
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15 juillet 2013 1 15 /07 /juillet /2013 14:08





Remplaçons Jonathan Rhys Meyers et Natalia Vodianova par les premiers clampins venus –ni beautés outrageuses, ni laiderons fascinants. Que devient cette Belle du Seigneur réalisée par Glenio Bonder ? Une romance chaotique, pas très claire dans son développement, se déroulant sur fond d’antisémitisme naissant, et crachant sur la diplomatie timorée de la Société des Nations suisse. Le mélange semble intéressant, mais à trop vouloir en faire, à bondir d’un thème à l’autre sans ménager les liens qui relient une scène à une autre, le traitement des thématiques se fait superficiel. La romance se réduit à des disputes violentes qui trouvent leur apaisement dans des bains pleins d’une mousse aussi compacte qu’un gratin de pâtes de la cantine. L’antisémitisme ne trouve pas plus original qu’Hitler pour se manifester et la diplomatie timorée trouve sa superbe dans une rangée de petits hommes qui se coiffent tous la raie du même côté.



Heureusement pour Albert Cohen, Glenio Bonder est un grand admirateur de son œuvre et même sans avoir lu la Belle du Seigneur qui a servi de support à ce film, on ne doute pas que le livre mérite un détour sans doute plus passionnant que sa version made in Glenio Bonderland.



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15 juillet 2013 1 15 /07 /juillet /2013 13:39



« Sachez que personne n’a le droit de communiquer avec lui, verbalement ou par écrit, ni de lui accorder aucune faveur, ni de se trouver avec lui sous le même toit ou à moins de quatre coudées, ni de lire aucun écrit fait ou rédigé par lui. »


Ainsi énonça-t-on l’acte d’exclusion de Spinoza le 27 juillet 1656, alors que celui-ci se dirigeait à peine vers ses 24 ans. Imprégnés de la conscience de cette mise à l’écart, les contributeurs de ce Hors-série du Nouvel Observateur semblent vouloir nous dire qu’il fallait pourtant en passer par là pour que Spinoza puisse accéder au titre de « maître de liberté ». Et si ses textes et sentences semblent parfois trop obscures pour être des considérations actuelles, les rédacteurs convoqués nous montrent qu’ils sont en réalité généralisables ad vitam aeternam, pertinents hier, aujourd’hui et sans doute demain. Mais parlons déjà un peu d’hier pour comprendre la formation du jeune Spinoza, ainsi que d’aujourd’hui, pour retrouver trace de ce grand penseur dans des domaines toujours critiques de notre société.


Après quelques articles d’introduction nous permettant de comprendre le contexte politique et géographique dans lequel vécut Spinoza, le Nouvel Observateur découpe son hors-série en trois grandes parties qui rapprochent Spinoza de la religion, du développement personnel et de la politique. Il s’agit de mieux comprendre les particularités de « l’athéisme » de Spinoza ainsi que les raisons qui l’ont conduit à l’exclusion ; de passer outre l’impression d’impénétrabilité d’une pensée obscure qui est en fait un éloge fait à la joie, au désir et à l’art ; de proposer des solutions aux problèmes politiques, sociaux et écologiques d’aujourd’hui en faisant comprendre le concept d’interdépendance consentie et de conatus spinoziste. Si les articles ne sont pas tous égaux, et si certains d’entre eux poussent un peu trop loin une spéculation basée sur des textes dont l’extrême concision facilite le vice de la déformation, ils réussissent malgré tout à nous permettre de les envisager sous de multiples angles de lecture. Et puisque la perfection s’acquiert par la joie, cet hors-série enrichit encore les références à la pensée spinoziste par des illustrations de peintres du 17e siècle qui répondent parfois, de manière indirecte et voilée, aux préoccupations du penseur.



 
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Les rhétoriciens à la fenêtre, Jan Steen




Toutefois, cet hors-série apparaît finalement comme un semi-constat d’échec puisqu’il s’agit de brandir la pensée de Spinoza en la brodant, paraphrasant et explicitant longuement, comme si elle était incapable par elle-même de nous faire comprendre qu’elle n’a pas perdu de sa pertinence et que son application concrète en politique, en écologie ou en droit social permettrait peut-être de résoudre des problèmes de notre siècle. Cet aveu, qui transformerait presque celui que l’on prend pour un athée en nouveau prophète martyre, transforme à son tour les publications de Spinoza en lois supérieures qui nécessiteraient une mise sous allégorie pour être mieux comprises. C’est ainsi qu’en lisant l’article de Yannis Constantinidès (« Spinoza athée ? »), on ne peut s’empêcher de penser que le Nouvel Observateur voudrait se faire le relais d’une pensée si riche et complexe qu’elle a été négligée et détournée –pour le plus grand malheur de l’être humain :


« […] puisque ce récit [la Bible] est destiné au peuple ignorant et rédigé dans un langage pour lui compréhensible, il faut décrypter le message comme suit : Dieu n’a pas révélé à l’homme sa volonté, mais sa loi. Or Dieu et la nature ne font qu’un. C’est donc purement et simplement la loi de la nature que Dieu a révélé à l’homme. Son intelligence étant limitée, celui-ci n’a pas compris les conséquences néfastes auxquelles il s’exposait en négligeant les enseignements reçus, et c’est la cause du désastre métaphoriquement représenté par la « chute » »


Il s’agit peut-être d’une nouvelle preuve de l’acuité de la vision spinoziste. Déplorant que nous ne cherchions pas assez à atteindre la perfection, et nous donnant les moyens de le faire, Spinoza nous aurait peut-être permis de simplifier nos vies communautaires et personnelles. Mais ne connaissant pas la pensée spinoziste, ou la croyant détachée de la pratique réelle, nous ne le faisons pas et continuons à répéter les erreurs qu’elle dénonce. Il s’agit là d’un argument non négligeable de l’intérêt que nous devons accorder à Spinoza –ne s’agirait-il déjà que de se mettre un peu plus en joie.



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La joyeuse compagnie, Jan Steen




Citation:
L’expérience de chacun en témoigne : une grande fatigue physique peut rendre laborieux l’enchaînement de nos idées, et la privation de sensations peut retentir non seulement sur el corps mais aussi sur le développement intellectuel et psychique. Spinoza peut ainsi affirmer que c’est d’un même effort que nous devons nous attacher à accroître la puissance d’être et d’agir de notre corps et celle de notre esprit.





Le port d'Amsterdam vue de l'Ij, Ludolf Backhuysen



Citation:
Il y a trop de distance historique entre un érudit du 17e siècle et un activiste vert de notre époque pour que le qualificatif d’écologiste puisse s’appliquer à Spinoza. Il n’en demeure pas moins que c’est une pensée très bien configurée pour accueillir notre inquiétude actuelle que circonscrivent la devise dont Spinoza avait fait sa signature –Caute ! (Fais attention !)-, la prudence dont il faisait la plus haute vertu humaine, et la conscience de n’exister que comme un nœud de relations (fragiles) au sein d’un environnement aucunement prédisposé pour notre bien.


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Published by Colimasson - dans Livre
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13 juillet 2013 6 13 /07 /juillet /2013 13:51
 

Il est des époques comme la nôtre où être un écrivain raté peut devenir le plus grand atout pour accéder au succès. Pour un peu de reconnaissance littéraire tardive, il aura fallu que Frederick Exley mène une vie laborieuse, à la fois supporter des Giants, professeur clairvoyant de français, aliéné à Avalon Valley, époux décevant, père simulateur et alcoolique invétéré -comme si ces épreuves incessantes n’auraient pu avoir d’autre conclusion (sublimation ?) que cette épopée biographique qui n’est pas sans rappeler la Crucifixion en rose d’Henry Miller. Menteurs, volages, illuminés, Frederick Exley et son confrère auraient pu s’entendre à merveille… mais peut-être se seraient-ils entredévorés pour deviner qui, de l’un ou de l’autre, pouvait prétendre décrocher le plus légitimement la palme du perdant.


Dans la préface du Dernier Stade de la soif, Nick Hornby s’extasie devant Frederick Exley comme le seul auteur de sa génération capable d’avoir déversé sans pudeur et sans fierté le contenu putride de son existence au vu et au su de tous ses lecteurs potentiels. Ce serait là réduire un peu trop drastiquement le champ des auteurs de la seconde moitié du vingtième siècle, et faire confondre l’engouement à l’ignorance. Dans son principe, le Dernier Stade de la soif n’a rien de révolutionnaire : ce roman est un canal qui permet à Frederick Exley de déverser toute sa bile anti-américaine et de dégobiller toutes les valeurs moisies du rêve américain dans la tronche de ses compatriotes. En appui de ses convictions, il évoque les évènements marquants de son existence et ressasse ses déceptions, convaincu qu’en appuyant sur le caractère désespérant de son parcours, il fera ressortir de manière triomphante la crasse, l’hypocrisie et le malheur que dissimulent les sourires resplendissants des modèles publicitaires. Rien d’original, donc. Rien d’original, dans le principe. Sauf à considérer que se plonger dans la biographie d’un homme aussi sincère, aussi lucide et aussi clairvoyant que Frederick Exley constitue forcément une expérience originale en soi. C’est le cas.


Pendant tout le début de son existence, Frederick Exley, rivalisant avec son père décédé, aura tenté de devenir aussi glorieux que lui. Comprenant très vite qu’il s’agissait en fait, principalement, de faire preuve de prostitution intellectuelle pour correspondre aux modèles vantés par la société américaine, le jeune homme jette les armes, sans délaisser son rêve pour autant. La route vers la déchéance commence… comment rester fidèle à ses convictions et à ses valeurs tout en essayant d’atteindre un but qui leur est opposé ? Entre envie d’inclusion totale et rejet de la société, Frederick Exley virevolte d’une ambivalence à l’autre, se détruisant davantage qu’il ne parvient à faire changer le monde qui l’entoure. Et c’est lorsqu’il cesse enfin de vouloir paraître autre qu’il n’est –lorsqu’il écrit ses mémoires sans oublier aucun passage humiliant, grotesque ou rabaissant de son existence, volant allègrement à contre-courant des marqueurs de la réussite en vigueur dans le Nouveau Monde- que Frederick Exley parvient à nous convaincre de son prodigieux talent par l’usage de sa verve rancunière.


Mais… on sent toutefois que les procédés de séduction traditionnels ne sont pas loin. Même s’il a choisi d’orienter le Dernier stade de la soif sur l’affirmation de sa personnalité réelle au détriment des exigences revendiquées par la société, son livre n’est authentique que partiellement et s’il peut convaincre son lecteur, ce n’est qu’au prix d’une manipulation discrète –qui semble même faire un peu honte à Frederick Exley. Après avoir vivement insulté et moqué ses congénères, l’auteur semble obligé de se moquer de lui à son tour et sur le même ton, avec une tolérance un peu trop marquée pour qu’elle soit vraiment cohérente avec les valeurs et les images de vengeance persistantes qui martèlent d’autre part son esprit. Il est aussi question de femmes, d’enfants et de cunnilingus –prouvant que Frederick Exley, à la manière d’Henry Miller, n’était pas si rejeté du monde qu’il ne voulait bien l’écrire- mais ceci passe encore : chacun a bien le droit de se mettre en scène dans un film écrit à son honneur, afin de revendiquer ses propres gloires. Le plus dérangeant survient dans les dernières pages du livre lorsqu’on se rend compte que progressivement, dans l’échec, Frederick Exley est parvenu à fusionner avec les images de son pire cauchemar : celui du rêve américain. Comme s’il ne pouvait pas se séparer de la conclusion hollywoodienne en « Happy End » des œuvres les plus sirupeuses du septième art, Frederick Exley se croit obligé d’apporter une touche de semi-réconfort à l’écriture de sa biographie romancée. Oui, lecteur ! même dans l’échec, tu peux tirer parti de ta déveine pour pondre un livre… rester productif… te divertir… te rengorger socialement…


Malgré cette conclusion un peu contradictoire qui nous indique que Frederick Exley n’est pas totalement guéri de l’american dream, il serait dommage de cracher sur son plaisir… l’auteur a tout de même de quoi être fier de lui. Son talent pour rendre vivantes les scènes de son existence est immense et son humour parvient à transcender le désespoir pourtant bien tenace qui a dû le cheviller à de nombreuses reprises. Et puis, surtout, Frederick Exley parvient à nous séduire en nous montrant qu’il n’est pas mieux que nous, et que nous ne sommes pas meilleurs que lui… après tout, nous sommes tous aussi corrompus que lui, modulant nos humeurs en fonction de nos besoins entre reconnaissance et indépendance, et on comprend qu’à défaut d’avoir pu accomplir le rêve américain, Frederick Exley ait voulu tout du moins se façonner sa propre petite gloriole –attachante parce que personnelle, à défaut d’être rentable.



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Andy Reynolds



« Telles des starlettes de cinéma tout justes fabriquées, ils se ressemblent comme deux gouttes d’eau : tous mesurent un mètre quatre-vingt-cinq ; tous ont une peau hâlée, tous ont une coupe de cheveux parfaite, tous sont vêtus de chemises proprettes et de pulls en V en cachemire, et tous portent des bermudas iridescents dévoilant de jeunes et jolies jambes musclées. a les regarder, je comprends qu'’ls sont la génération à qui le président Johnson a promis sa Grande Société ; la génération qui ne connaîtra jamais la honte de la pauvreté, l’angoisse de la défaite l’ironie fatidique de la maladie inopinée ; la génération qui se rendra sur la lune déserte et la trouvera, puisqu’on leur aura dicté leur réaction, plus belle que cette rivière qui coule inaperçue à leurs pieds ; la génération qui prendra sa retraite dans le Sud-Ouest américain, où ils vivront jusqu’à cent cinquante ans sous le soleil brillant et inamovible, à regarder les rediffusions d’Ed Sullivan sur des postes de télévision couleur de cinq mètres de haut. »
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12 juillet 2013 5 12 /07 /juillet /2013 19:04


Messieurs les ronds de cuir s’agitent, en précurseurs bien sentis d’une société de services qui prendra véritablement son essor huit décennies plus tard, dans le sillage d’une administration sans laquelle leur personnalité n’aurait pu se déployer avec panache. Qu’il s’agisse d’une nature contestataire, obséquieuse, gâteuse ou romantique, l’enfermement administratif exacerbera les tendances les plus fines ou grossières de chaque personnage.


George Courteline ne cherche pas à se montrer subtil : l’administration est un cirque qui ne s’assume pas, et plus la démonstration sera voyante, plus elle sera pertinente. Piochant parmi des journées aléatoires prises sur le courant de plusieurs mois afin de nous montrer la constance imperturbable des caractères les plus hétéroclites, George Courteline nous fait fanfaronner un patron gentillet, véritable figure d’avant-garde du paternalisme, pour lequel se dévoue un Saint-Homme éperdu, présent dans les bureaux de l’aube jusqu’à la nuit et allant même jusqu’à négliger ses jours fériés, au contraire d’un Lahrier qui enterre famille et amis pour justifier ses absences. Letondu, débile profond qui confond administration et centre thermal fait gigoter ses pieds dans une bassine d’eau chaude savonneuse, tandis que La Hourmerie, précis dans son travail comme dans ses détestations, aimerait licencier à tout va les incapables qui l’entourent, si Monsieur le Directeur voulait bien s’en donner la peine…


Comme il existe l’administration kafkaïenne, il devrait exister l’administration courtelienne. Plus du tout angoissante, car non offensive et débonnaire, l’administration courtelienne se contenterait d’être ce que ses employés ont bien voulu en faire : une inutilité qui se cache derrière la paperasse et l’immensité de son organisation :


« Les uns (ce sont les rédacteurs) rédigent des lettres qui ne signifient rien ; et les autres (ce sont les expéditionnaires) les recopient. Là-dessus arrivent les commis d’ordre, lesquels timbrent de bleu les pièces du dossier, enregistrent les expéditions, et envoient le tout à des gens qui n’en lisent pas le premier mot. Voilà. Le personnel des bureaux coûte plusieurs centaines de millions à l’Etat. »


Contrairement à l’administration kafkaïenne, les employés ne sont pas piégés par un système aliénant en soi : ce sont les employés, par la somme de leurs défauts, piégés dans un individualisme exacerbé, qui rendent l’administration absurde pour qui n’en ferait pas partie. La force de l’écriture, bien que légèrement mordante, en perd un peu de son audace. Les blagues les plus virulentes restent seulement gentilles. Comment expliquer cela ? Sans doute George Courteline a-t-il été trop clairvoyant et a-t-il relevé trop précisément les limites de la bureaucratie telles que nous avons aujourd’hui l’habitude de les dénoncer. Et c’est dans ce style un peu discordant, entre forme datée et fond d’actualité, que George Courteline résumera tout cet absurde système :


« Voyons, raisonnablement, à quoi est-ce que nous sommes bons, vous, moi, et les milliers de messiers qui vivent du budget des administrations ? A rien du tout, vous le savez parfaitement, qu’à compliquer un tas d’affaires qui iraient toutes seules sans cela. Ne voilà-t-il pas de belle besogne ! »

 

 

Lecture du texte : ICI 

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7 juillet 2013 7 07 /07 /juillet /2013 19:55

La Servante écarlate est à considérer comme un récit douteux, pas moins pourtant que les notes historiques qu’il a inspirées au Professeur James Darcy Piexoto dans le cadre du Douzième Colloque d’Etudes Giléadiennes en juin 2195. Pourquoi douteux ? Alors que la société giléadienne semblait avoir proscrit toute forme d’individualisme –pire : alors qu’elle semblait avoir aboli toute capacité réflexive-, comment un de ses membres, une femme de surcroît, aurait-elle pu écrire le récit de ses jours avec autant de distanciation critique ? Sur cet état de fait d’apparence paradoxal –une société totalitaire ne l’est pas vraiment si elle conserve encore le droit d’expression même le plus intime, ce qui n’était plus le cas par exemple dans 1984 d’Orwell-, le Professeur Piexoto s’interroge, et à travers lui Margaret Atwood prévient d’emblée les controverses que pourrait susciter son conte de la Servante écarlate.


Le titre de ce récit désigne une des castes sociales en vigueur dans la société giléadienne. Les Servantes écarlates sont des femmes fertiles, mises au service d’Epouses stériles afin de concevoir des enfants. Régulièrement, les Servantes écarlates se livrent à leur Commandant attitré –le mari des Epouses- et mènent à bien une relation sexuelle à visée exclusivement productive. Les Servantes se résument à leur matrice : aucun sentiment ne doit être suscité en elle ni à travers elles, c’est pourquoi elles vivent recluses, obéissent à des cérémonials stricts et sont privées de toute source d’émancipation sexuelle et individuelle. Parmi ces éléments, on trouve aussi bien des objets d’apparat tels que le maquillage, la garde-robe, les magazines féminins, que des objets à visée intellectuelle tels que les jeux de réflexion, les journaux ou les livres. L’individu doit s’effacer pour la bonne marche de la société giléadienne et surtout pour le renouvellement de sa population.


Margaret Atwood décrit cette société en prenant son temps, rebondissant régulièrement du récit à ses préquelles par l’intermédiaire des souvenirs de la Servante écarlate. Ici, contrairement à d’autres récits dystopiques tels que Le meilleur des mondes ou 1984, la prise de pouvoir politique d’une partie de la population par rapport à une autre n’est pas le motif causal de son organisation mais bien plutôt la conséquence nécessaire d’une catastrophe écologique qui pourrait bien se produire demain. Baisse de la natalité, stérilité, malformations génétiques et hausse de la mortalité infantile : tel serait le programme des années à venir, piégés que nous sommes entre nos inhalations prolongées de perturbateurs endocriniens et nos expositions répétées aux irradiations. Dans ce contexte, les Servantes écarlates constituent le dernier espoir de renouvellement de la société. Capturées parmi le sérail des dernières femmes productives de la société pré-giléadienne, elles n’ont pas d’autre choix que de se reproduire au service des Epouses. Le sacrifice semble vain car malgré des fécondations répétées, déshumanisées et désagréables, les grossesses sont rares et lorsqu’elles se produisent, elles aboutissent souvent à une fausse couche, à un mort-né ou à une chimère.


« Les chances sont d’une sur quatre, nous l’avons appris au Centre. L’atmosphère est devenue trop saturée, un jour, de produits chimiques, rayons, radiations ; l’eau grouillait de molécules toxiques, tout cela prend des années à se purifier, et entre-temps cela vous rampe dans le corps, assiège vos cellules graisseuses. Qui sait, votre chair elle-même peut être polluée, sale comme une plage huileuse, mort certaine pour les oiseaux du littoral et les bébés pas encore nés. Peut-être un vautour mourrait-il s’il vous mangeait ; peut-être êtes-vous lumineuse dans le noir, comme une horloge démodée. »


Peut-être parce que le sacrifice semble vain, les moyens de faire entorse au strict règlement se développent et laissent apercevoir leurs portes d’accès pour qui ouvre l’œil et désire lui faire faux bond. Mais la méfiance règne toujours et l’individu qui veut se retrouver doit échapper aux membres de la caste de l’ « Œil » ainsi qu’aux autres Gardes, Servantes, Epouses ou Commandants trop orthodoxes.


Dans cette atmosphère étouffante, rongée par le spectre de la disparition de l’humanité, les sacrifices propitiatoires font figure d’aberration et traduisent la position paradoxale d’un système qui semble vouloir précipiter sa destruction. Toute ressemblance avec un système existant serait purement fortuite…et c’est peut-être pourquoi nous, lecteurs qui ne connaissons pas encore réellement cette société giléadienne, devons nous réjouir des dernières libertés qui nous échoient encore. Tout le récit de la Servante écarlate traîne à sa suite un diffus parfum de nostalgie qui s’attarde là où nous l’attendions le moins, qu’il s’agisse des magazines féminins et de leurs promesses d’éternité, du Scrabble et de ses fonctions sociales et culturelles improductives, ou encore des pissenlits et de toutes les légendes imaginaires qui leur sont associées. Là où Freud décelait en chaque comportement l’action inconsciente de la libido, Margaret Atwood exacerbe l’instinct sensuel qui motive nos activités, lui donnant une légitimité salvatrice à une époque qui l’aura définitivement banni.


Dans le genre du récit dystopique, Margaret Atwood rivalise d’inhumanité avec George Orwell ou Aldous Huxley tout en tenant un discours différent. Ici, ce n’est pas particulièrement par la surveillance ou par l’asservissement politique que ses personnages sont déshumanisés, mais par la privation de leur sensualité. Restent cependant des points communs qui sont l’abolition du concept d’individu, de sa capacité réflexive ainsi que de sa répartition en castes.


La Servante écarlate ne nous prive heureusement ni de sensualité ni de plaisir intellectuel. A l’ouverture du récit, cela semblait loin d’être gagné : les propos étaient souvent incompréhensibles car imprégnés du jargon giléadien, mais le texte s’éclaircit au fur et à mesure que la servante se révèle personnellement et se défait des concepts qui lui ont été inculqués, à la recherche d’un épanouissement marginal. Outre la passion révélée pour ce récit, Margaret Atwood fait encore mieux : elle révèle à nos consciences la passion que devrait nous inspirer une société futile, animée par des intérêts sensuels, sexuels et intellectuels –mais reste floue et donc effrayante quant à la limite décente d’intérêt que nous devons leur consacrer pour ne pas que la pulsion de vie ne se transforme en pulsion de mort et ne nous précipite dans une société giléadienne nécessitée par la catastrophe écologique des individualismes exacerbés.


Ôde au superficiel...

Citation:
« Nous aurions hoché la tête pour ponctuer les dires les unes des autres, et montrer que oui, nous connaissons bien tout cela. Nous aurions échangé des remèdes, et tenté de nous surpasser mutuellement dans la litanie de nos misères physiques ; doucement, nous nous serions plaintes, à voix basse, sur un ton mineur et mélancolique comme des pigeons sur les rebords des gouttières. […]
Comme je méprisais ces conversations. Maintenant je soupire après elles. Au moins, nous parlions. Un échange, du moins. »



Derrière le langage technique et apparemment dénué d'émotion, les sentiments continuent à se frayer leur chemin (que l'on soit d'accord ou non avec le fond du propos)...

Citation:
« Parfois je ne peux penser à moi-même, à mon corps, sans voir mon squelette : ce que je suis, vue par un électron. Un berceau de vie, fait d’os ; et à l’intérieur dangers, protéines déformées, cristaux ratés, ébréchés comme du verre. Les femmes prenaient des médicaments, des pilules, les hommes aspergeaient les arbres, les vaches mangeaient l’herbe, toute cette pisse épicée a coulé dans les rivières. Sans parler des explosions d’usines atomiques, le long de la faille de Saint-Andréas, sans défaillance humaine, au moment des tremblements de terre, et la souche mutante de syphilis, qu’aucune moisissure ne pouvait arrêter. Certaines l’ont fait elles-mêmes, se sont fait coudre hermétiquement au catgut, ou ravager avec des produits chimiques. Comment ont-elles pu ? disait Tante Lydia, oh, comment ont-elles pu faire une chose pareille ? Jézabel ! Mépriser les dons de Dieu ! »



Ici aussi, la manipulation par les mots n'est pas anodine :

Citation:
« Je manque d’étouffer : il a prononcé un mot interdit. Stérile. Un homme stérile, cela n’existe plus, du moins officiellement. Il y a seulement des femmes qui sont fertiles et des femmes improductives, c’est la loi. »
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