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27 décembre 2012 4 27 /12 /décembre /2012 15:53





On croit tout d’abord assister à des séparations… Et puis non, en fait, Alina et Voichita se retrouvent après une longue absence, alors qu’elles avaient été habituées à être toujours liées l’une à l’autre lors de leur enfance passée à l’orphelinat. Alina déborde de joie ; Voichita, elle, semble plus mesurée et presque gênée de voir que son amie se contrôle si mal. Le trajet jusqu’au monastère orthodoxe où Voichita vit depuis sa sortie de l’orphelinat semble se faire dans un silence un peu surpris…






Pendant que Voichita vivait ses premières années hors de l’orphelinat dans le monastère, ayant trouvé là un « Papa » et une « Maman » d’adoption religieuse, Alina avait préféré se tourner vers l’extérieur en intégrant une famille d’accueil, puis en partant pour l’Allemagne. Le retour d’Alina devait permettre à Voichita de quitter le monastère et de suivre son amie jusqu’en Allemagne pour travailler comme « serveuse sur un bateau ». Dans quel état d’esprit se trouvait Voichita lorsque, pour la première fois, elle avait accepté cette proposition d’Alina ? Maintenant que son amie est de retour pour concrétiser cette décision, Voichita semble hésiter… Elle en parle à Papa, qui condamne fermement tout éloignement du monastère : il ne faut jamais dévier de la voie que l’on a choisie, il ne faut jamais chercher à connaître le monde extérieur, car « ceux qui partent reviennent différents » (on croirait presque entendre Ignatius Reilly : « Seuls des dégénérés pratiquent le tourisme. Personnellement, je ne suis sorti de notre ville qu’une seule fois »). Il suffisait cette désapprobation de Papa pour convaincre définitivement Voichita de rester au couvent. Le plus dur reste de le faire comprendre à Alina qui n’arrive pas à accepter l’idée que son amie puisse avoir autant changé. A présent, que peut faire Alina ? Elle n’envisage pas de retourner en Allemagne sans Voichita, mais celle-ci refuse de la suivre… Alina renonce donc à sa vie en Allemagne et décide, coûte que coûte, de rester auprès de Voichita.






Au-delà des collines communique une foule d’idées sans jamais les exposer de manière explicite. Différents points de vue se confrontent sur le « cas Alina ». Que veulent dire ses crises et ses spasmes, ses hurlements, son agitation soudaine et imprévisible ? Pour les médecins, il s’agit d’une maladie qui se soigne avec l’administration de psychotropes ; pour les religieux du monastère, c’est la possession par le Malin ; pour Alina et Voichita, c’est le sentiment poussé à son extrême (jalousie ? colère ? désespoir ?). Les interprétations se croisent, se recoupent, se contredisent… Seule la dernière reste intime et ni le corps médical, ni le groupe religieux n’osent y faire allusion, bien que quelques signes laissent à croire qu’ils ont pu y songer, à un moment ou à un autre... La prise en charge d’Alina répond à ces différentes conceptions : pour les médecins, c’est la camisole chimique ; pour les religieux, c’est la camisole physique. A la fin du film, lorsque les nonnes et les médecins s’affrontent au-dessus du corps d’Alina et se défendent ou attaquent en affirmant la légitimité de leurs moyens d’actions, j’ai repensé à ce propos de Henri Laborit :


« On me reproche parfois d’avoir inventé la camisole chimique. Mais on a sans doute oublié le temps où, médecin de garde dans la Marine, j’entrais dans le pavillon des agités avec un revolver et deux solides infirmiers parce que les malades crevaient dans des camisoles de force, transpirant et hurlant, ou bien, quand ils n’étaient pas dans une camisole de force, vous regardaient et vous tombaient dessus […]. »




Et les modes de pensée d’une société schizophrène de s’exprimer lorsque l’ambulancier offre à Alina une cérémonie éclair, alors que la religion vient de la tuer…


Toujours centrés sur eux-mêmes, ni le corps médical, ni les religieux du monastère ne pensent une seconde à l’impact que Voichita a pu avoir sur le comportement incompréhensible d’Alina. Voichita s’en rend-elle compte, d’ailleurs ? Sa conversion totale et extrême à la religion n’a pas la foi pour origine, comme elle le prétend elle-même : il s’agit plutôt d’une solution de recours à un manque, bien visible lorsque Papa et Maman menacent de l’exclure du monastère : elle ne revendique alors plus sa foi ou son amour de Dieu, mais se demande quel sens elle pourra donner à sa vie si elle doit vivre à l’extérieur. Le discours de son adhésion religieuse ressemble alors de manière frappante au discours du malade souffrant de troubles de l’addiction : amour central et indépassable de Dieu (priorité de l’addiction sur tout le reste), rituels obligatoires, pénitences, pensée conditionnée, éloignement, perte des liens sociaux et des intérêts… Alina semblait l’avoir compris, qui demandait à Voichita si cet amour inconditionnel de Dieu ne correspondait pas à une peur de vivre.





Toutes ces réflexions se déroulent dans un climat inconfortable fait de déchéance, de misère sociale, de froid et d’insalubrité. Pourtant, certaines scènes se dégagent, la nuit, dans les intérieurs du monastère, évoquant les clair-obscur de Georges de La Tour.





Cristian Mungiu brille également à mêler l’anecdotique et le dramatique : les décisions les plus importantes, les choix les plus cruciaux, sont effectués en même temps qu’on évoque le divorce d’untel ou le rendez-vous à telle heure d’un docteur. L’impression de réalité est si accrue que je me suis sentie moi-même projetée dans le film. Cristian Mungiu devait se douter de l’effet que produirait son réalisme, surtout lorsque celui-ci s’éloigne des hauteurs du monastère pour investir les labeurs de la circulation en pleine ville, à la fin du film… La menace grandit, on s’attend à tout… à mon avis, une belle pirouette, à considérer comme une vanité qui aurait pu éviter bien des désastres aux personnages d’Au-delà des collines

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26 décembre 2012 3 26 /12 /décembre /2012 15:31






Vladimir Sorokine a des goûts culinaires peu orthodoxes – voyez un peu ce menu idéal qu’il imagine pour les habitants de son futur proche, 2068… Au petit-déjeuner : « jus d’érable, porridge de laminaires, beurre de chèvre, pain d’avoine café N, café TW, thé vert » ; pour le déjeuner : « croûtons grillés à a cervelle de bouc, salade d’herbes des prés, bouillon de poule pressée, filet de ragondin aux pousses de bambou, fruits, blub de mûres sauvages » ; pour le dîner : « koumys, soupe wantan, gâteau au fromage de millet » ; et pour le souper : « pulpe de bouleau à la polenta, hydromel au gingembre, eau de source ». Et de préciser, pour nous signaler l’émergence d’échelons d’évaluation individuels dont on comprend peu les objectifs –et qui se retrouvent dans le domaine de l’alimentation comme dans tous les autres aspects les plus anodins de l’existence : « le coefficient de L-harmonie d’un menu pareil est de 52-58 sur l’échelle de Guerachtchenko ». Il s’agit plutôt d’une bonne note, peut-être relevée par ce « clone de dinde aux fourmis rouges », dessert qui provoque chez le narrateur « un accès de nostalgie violette ».


Et le lard bleu, dans tout ça ? Une croquette parmi tant d’autres dans la procession de ces menus d’une autre époque ? C’est qu’il ne faudrait pas tout confondre… Non seulement, le lard bleu est aux habitants du futur ce que la truffe noire est pour nous aujourd’hui, mais il fait l’objet d’une convoitise et d’une dangerosité qui le placent à l’égal de notre bombe atomique. Le lard bleu est produit par des scientifiques dans une enceinte close et strictement surveillée. La chimie s’élève au rang du clonage. Que ses détracteurs se rassurent : en 2068, la technique semble encore loin d’être au point et les essais pour obtenir un clone convenable doivent fréquemment se renouveler, sans jamais que la perfection ne soit atteinte. Par le biais des lettres que le narrateur, Boris, envoie à son amant (son « lourd garçon », sa « tendre salope », son « top-direct divin et abject ») dans un néo-russe ponctué de chinois, à la fois vulgaire, technique et propice aux effusions sentimentales, nous découvrons peu à peu l’avancée des travaux d’obtention du lard bleu. Et d’apparaître dans une étrange procession, moitié figures auréolées de gloire, moitié monstres avilis, les plus grands écrivains russes des siècles derniers… Ici, on les nomme « objets » et ils portent la dénomination de Tolstoï-4, Tchekov-3, Nabokov-7, Pasternak-1, Dostoïevski-2, Akhmatova-2 et Platonov-3. Pasternak-1, obtenu du premier coup, est de loin la réalisation la plus prometteuse, et pourtant, on ne l’imaginait pas de la sorte : « la similitude avec un lémurien est saisissante : une petite tête recouverte de duvet blanc, un minuscule visage ridé aux yeux roses immenses, de longs bras qui descendent jusqu’aux genoux, de petites jambes ».


Le lard bleu s’écoulera du corps de ces clones d’écrivains lorsque les scientifiques les soumettront à une traite impitoyables : écrivez, chiens ! et le lard bleu goutte douloureusement de leur organisme forcé à l’écriture. La production littéraire, soumise à l’exercice scientifique, devient une torture à nulle autre égale. Les écrivains, que l’on aurait pu croire enclins à l’exercice, semblent lutter corps et âmes dans la production de textes pourtant courts, que Boris livre en complément des lettres qu’il adresse à son amant. Vladimir Sorokine se livre alors à des jeux de réécriture à la fois brillants et terrifiants. Reprenant le genre de prédilection de chaque auteur et s’emparant des caractéristiques de son écriture, il lance l’illusion au point de nous faire croire que nous allons retrouver un brin de lecture digne du grand siècle de la littérature russe –et qu’est-ce que l’on espérerait cette pause salutaire après s’être tapé des pages d’un néo-russe sans âme et pas toujours compréhensible ! Mais on découvrira rapidement que même la littérature est sapée et des vers de dégénérescence se glissent dans ce qu’on avait imaginé être la résurgence d’une littérature noble et puissante. Le futur de 2068 s’inscrit ici encore et fait frémir –à la manière de la novlangue du 1984 d’Orwell.


« Dostoïevski-2
Le comte Réchetovski

[…] Ce fut très précisément cette impression que produisit sur les quelques badauds présents l’apparition de Kostomarov et de Voskressenski ; deux simples passants, un étudiant et une dame d’un certain âge s’arrêtèrent comme bornes fichées en terre, des bornes, oui, des bornes bornes n’est-ce pas, des bornes de verstes, et, saisis d’une émotion qu’ils ne parvenaient pas à contenir, ils suivirent du regard ce couple étonnant jusqu’à ce qu’il eût atteint l’entrée. Cet hôtel particulier de deux étages appartenait au comte Dmitri Alexandrovitch Réchetovski et était l’une de ces maisons remarquables en son genre vers lesquelles, les mardis ou les jeudis –telles des abeilles qui rejoignent leur ruche, oui, telles de laborieuses petites abeilles dégourdies qui retournent à leur ruche solidement fabriquée, bien que les constructions des ruches soient des plus diverses, certaines en forme de cloche ou de cylindre, d’autres dans un tronc d’arbre évidé ou en terre cuite-, prend la peine de se diriger la bonne société pétersbourgeoise. »




Bon gré, mal gré, deux kilos de lard bleu réussissent à être produits et alors que les scientifiques célèbrent leur victoire, un commando s’infiltre dans leur base scientifique et vient leur racler la mise. Se réfugiant dans une mine désaffectée, ils envoient le lard bleu en 1954 par le biais d’une machine à remonter le temps…


Ah ! 1954… Fini le néo-russe fatigant et lassant ! La narration redevient plus classique sans céder toutefois à sa pornographie et à son exubérance de chaque phrase.
La mallette de lard russe et ses représentants du commando font irruption en plein milieu d’une représentation théâtrale. Les spectateurs se prennent de terreur. Qu’on les rassure : rien de grave ne se produira. Il faut seulement prévenir Staline le plus rapidement possible. Staline, en 1954 ? Première surprise… les autres ne tarderont pas à se succéder… on découvrira que celui-ci s’est partagé l’Europe avec Hitler, que Londres a été rasée par une bombe atomique (puisqu’on en parlait) et que les Etats-Unis sont responsables de la Shoah.



Join in the navy, 2010, Pierre et Gilles




Vladimir Sorokine ne nous épargne rien et nous coupe de toute valeur sûre. Croyait-on pouvoir faire confiance à la grande littérature russe ? Il nous l’avilit en deux coups de plume. Croyait-on pouvoir se reposer confortablement, de retour dans le territoire connu de 1954 ? Il bouleverse tous nos points de repère et fait surgir la description d’une société dégénérée où le meurtre, le viol, la débauche sexuelle et le sadomasochisme semblent être les oripeaux de la normalité. La religion en prend pour son grade, autant que le fanatisme politique, dans des parodies de discours dont la vulgarité fait ressortir toute l’invraisemblance et tout le ridicule :


« Mes frères ! Par trois fois devant vos yeux, je viens d’émettre ma semence dans la Terre de la Sibérie orientale, dans cette Terre sur le corps de laquelle nous vivons, nous dormons, nous mangeons, nous chions et pissons. Notre Terre n’est ni tendre ni friable, elle est rude, froide et rocailleuse, et elle ne se laisse pas pénétrer par n’importe quelle bite. C’est pourquoi nous sommes peu nombreux désormais, et les faiblards de la bite se sont enfuis jusque dans les terres chaudes et accessibles à tous. Notre Terre est peut-être rocailleuse, mais l’amour la rend forte : celui qui y a introduit sa bite est à jamais repu de son amour, et jamais elle ne l’oubliera ni ne le laissera partir. »



Telle est la définition de l’élitisme dans cette Terre uchronique de 1954. Les grandes figures politiques en prennent elles aussi pour leur grade. Staline, Hitler, Himmler, Khrouchtchev deviennent de petits bonhommes obnubilés par la sauterie et les grands cocktails. Lorsqu’ils parlent du sort du monde, ils le font avec le détachement d’enfants racontant leurs dernières constructions Playmobil. Pour eux, le morceau de glace contenant le lard bleu, en provenance du futur, n’est qu’une pièce de collection rare parmi toutes leurs autres briques de construction. Mais de sauterie en séances de flagellation, l’attrait pour l’objet du futur s’accroît et la convoitise devient frénésie voire folie dans un déchaînement des pulsions égoïstes et des envies de domination. Cette dernière partie est baroque, folle furieuse, en aucun cas convenue : Vladimir Sorokine n’éprouve aucun effort à faire se succéder les pires perversités de son imagination, là où d’autres écrivains n’auraient réussi à produire que du ridicule et de l’invraisemblable.


Ce Lard bleu est si hénaurme qu’on se demande pourquoi il a provoqué un tollé de réactions désapprobatrices. Le plus étonnant reste la poursuite en justice du gouvernement de Poutine pour la « pornographie » du roman : les grands pontes se seraient-ils reconnus dans les scènes de débauche extrême entre gouvernants politiques, où la plus réussie reste celle mettant en scène Staline et Khrouchtchev se livrant aux jeux du sadomasochisme ? …



« La langue du comte toucha prudemment le bout du gland et se mit à écarter le méat.
« Mais…non…Ne jouis pas ! Ne jouis pas pour moi ! » disait Staline, les yeux révulsés.
Khrouchtchev serra très fort les couilles du Guide, qui s’étaient rassemblées.
« Que ça ne jaillisse pas…oh-oh-oh… Donne-moi un ordre ! Un ordre, comme autrefois ! Mais avec tendresse ! Avec tendresse quand même !
- Offre-moi ton petit derrière, mon délicieux garçon ! » lui ordonna amoureusement Khrouchtchev qui continuait de tenir avec ténacité Staline par les couilles.
Staline se tourna sur le ventre en sanglotant :
« Le petit garçon a peur… Fais-lui un bisou sur son petit dos…
- Nous allons faire un bisou sur le petit dos du petit garçon… » »




La censure est parlante…

 

 

Pour une tentative de définition du lard bleu :

Citation:
« C’est quoi le lard bleu ? » Gloner regarda ses doigts fins :
« C’est… c’est une matière de type LW.
- Parle en russe. C’est quoi le type LW ?
- Un ultra-isolateur.
- C’est quoi un ultra-isolateur ?
- Une matière dont l’entropie est toujours égale à zéro. Sa température demeure constante et égale à la température du corps du donneur.
- Dans quoi est-elle utilisée ?
- Pour l’instant, nulle part.
- Alors à quoi est-elle nécessaire ?
- C’est dans le plus-posit qu’il est difficile de fonder…
- Ne me casse pas les couilles, j’ai pas beaucoup de temps ! Parle rapidement, en russe et clairement.
- Eh bien, rips… Ô Pur Cosmos… Cette matière a été obtenue par hasard lors de la reconstruction expérimentale de scripteurs…autrement dit d’individus qui notaient le fruit de leur imagination sur le papier.
- Des écrivains, donc ?
- Oui…c’est ainsi qu’on les appelait autrefois. »



Un néo-russe pas toujours facile à comprendre (lorsqu'il n'est pas incompréhensible, purement, comme ici) :

Citation:
Beibide xiaotou, kechide lianglianpai, choude xiazhu, kebide huaidan, rips ni m de dabian !



Un brin d'histoire ? Que s'est-il passé pour en arriver à la situation de 2068 ?

Citation:
« […] En 2026, parmi les hiérarques suprêmes de l’Ordre des Baiseurs de la Terre Russe, des divergences graves et fondamentales se firent jour. On sait qu’après le bornage historique qui eut lieu lors du Ve Synode et après la Scission Honteuse qui s’ensuivit, l’Ordre se scinda entre les baiseurs de terre du Sud et ceux du Nord. Les baiseurs de terre du Sud s’établirent dans la région de la Volga, dans les steppes chaudes des terres noires des environs d’Ourioupinsk ; les baiseurs de terre du Nord s’implantèrent en Sibérie orientale dans la rude taïga, entre la Podlamennaïa Toungouska et la Nijniaï Tougouska. Les méridionaux avaient à leur tête le juteux Vassil Bitko, les Septentrionaux un géophage, le père Andréï Outiossov. En septembre 2026, les baiseurs de terre méridionaux étaient 3115, les septentrionaux 560. La division du patrimoine de l’Ordre au cours du Ve Synode se réalisa au profit des Méridionaux : ils en reçurent près de 70%. En outre, trois des quatre principaux Sanctuaires de l’Ordre se retrouvèrent entre les mains des Méridionaux. »



Une envolée lyrique passionnée...

Citation:
- Déchire mon con morveux avec des crochets d’acier, ferme mes grosses lèvres avec des cadenas d’acier, assieds-moi sur un pal en cuivre, force-moi à bouffer une poudre vénéneuse, brûle-moi avec des braises, frappe-moi avec des gourdins, fourre-moi des abeilles dans les narines, envoie-moi au diable vauvert, pends-moi par mes nibards dégoulinants, pétris-moi avec du levain, tonds-moi à ras, verse-moi un verre de jusquiame, étrange-moi avec une seizaine, équarris-moi avec une hache sur le billot, cuis-moi dans de la résine, et ne m’offre pas le moindre rouble ! »



Et un peu de cynisme bon marché :

Citation:
- Mais est-ce que l’Holocauste a eu lieu ? demanda Göring.
- Enfin, il y a tout de même eu six millions de morts, remarqua Ribbentrop.
- C’est le chiffre des Américains, objecta Hitler. Et toutes leurs données, dans tous les domaines, hormis la production de Coca-Cola, peuvent être divisées par trois. Après tout, qu’est-ce que six millions d’hommes ? Pendant la guerre nous en avons perdu quarante-deux. »
 
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Published by Colimasson - dans Livre
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25 décembre 2012 2 25 /12 /décembre /2012 14:56






Lorsque l’on ouvre la première page et que l’on lit, d’entrée de jeu, cette anecdote signée de Konami Kanata :




« J’adore le football. J’ai récemment acheté un maillot de Kashiwagi, joueur des Urawa Reds, que j’ai suspendu dans mon atelier. »




…on se dit que, ça y est, ce qu’on présageait depuis quelques tomes déjà est en train de se produire : Konami Kanata sèche complètement ; Elle ne sait plus quoi raconter et se détourne de sa perte d’inspiration comme si de rien n’était, en se mettant à nous baratiner avec des histoires de footballeur qui sont à mille lieues de Chi et de son univers.
Et pourtant…






Le miracle se révèle petit à petit. On a d’abord du mal à y croire : il faut dire que Konami Kanata débute son 9e tome en nous lançant sur une fausse piste et en calant un intermède inutile nous présentant Chi engoncée dans une collerette –épisode qui semble n’avoir pour seul intérêt que celui de permettre à la pauvre bestiole de s’humilier dans une valse de pitreries. Mais ensuite, un véritable fil conducteur se met en place et relie pour une fois les différents chapitres du volume. Alors que les précédents tomes se constituaient à l’image de boules à facettes –chapitres décousus et absence de thématique qui rendaient les histoires de Chi insipides-, celui-ci offre une véritable cohésion. Et que de suspens… Chi, malgré son interdiction de sortie, réussira-t-elle à braver les obstacles que ses maîtres dressent entre elle et le monde extérieur ? Arrivera-t-elle à retrouver son compagnon de jeu Minou et à se faire une place dans la réalité cruelle des matous de rue ? Oui, bon, d’accord… il y a plus palpitant comme intrigue mais par rapport à ce que Chi a pu vivre dans le passé, on atteint ici les sommets du dramatique. Les adeptes de la spéculation cérébrale y trouveront également leur compte et pourront se pencher sur la définition philosophique de la liberté, telle que Chi et son compagnon Minou tentent de la cerner entre deux gamelles raclées au coin d’une rue :


- Il faut faire quoi pour être libre ?
- D’abord, s’occuper de la bouffe.



Oui, car, qu’on ne s’y méprenne pas, Chi est à l’image de ses plus jeunes lecteurs, et Konami Kanata dissimule ici une véritable leçon de morale : pourquoi vouloir se confronter précipitamment à la dure réalité du monde extérieur ? Il est tellement plus doux et plus confortable de pouvoir dormir au chaud chez soi et de se faire porter sa gamelle devant sa gueule pour becqueter des boulettes en boîte ! A moins que l’on ne préfère aller grailler au KFC… car, comme nous le précise en conclusion Konami Kanata –visiblement adepte des anecdotes qui tombent à plat- :


« Vous savez quoi ? Chi a été choisie pour une opération marketing de KFC en Chine du 26 décembre 2011 au 18 janvier 2012. Pour un menu acheté parmi les menus A, B et C, un strap parmi quatre disponibles était offert. La pub passait à la télé, un homme est même venu plusieurs fois acheter un menu en expliquant qu’il voulait offrir tous les straps à sa copine et qu’il lui en manquait encore un. La campagne a remporté un franc succès ! Il paraît que les straps ont été fabriqués à cinq millions d’exemplaires pièce ! »




De quoi détruire un peu l’auréole de magie et d’innocence qui entourait cette brave Chi…


L'intermède inutile et débile de la collerette :




Les joies du jeu...




L'art de la séduction en terrain hostile...

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24 décembre 2012 1 24 /12 /décembre /2012 16:28







Vivre et penser comme des porcs : si la vie de l’homme occidental moderne devait se résumer en deux verbes, ainsi nous décrirait Gilles Châtelet. En partie victime, parce qu’il subit à son insu les conséquences désastreuses d’un système libéral, en partie coupable, parce qu’il ne remet jamais en cause cette manipulation dont il devrait pourtant avoir pris conscience s’il faisait preuve d’un brin de lucidité et s’il prenait le temps de la réflexion, l’homme des « démocraties-marché » s’animalise de plus en plus et fait la bête pour justifier son adhésion avide à un système qui lui promet l’euphorie de la consommation, l’ivresse de la vitesse et le réconfort du consensus. Du cochon ou de l’homme, qui est le plus proche du porc ?


« Qu’il soit d’abord bien entendu que je n’ai rien contre le cochon –cette « bête singulière » au groin subtil, en tout cas beaucoup plus raffinée que nous en matière de toucher et d’odorat. Mais qu’il soit bien entendu aussi : je hais la goinfrerie sucrée et la tartufferie humanitaire de ceux que nos amis anglo-saxons appellent la « formal urban middle class » de l’ère postindustrielle. »




En douze chapitres, Gilles Châtelet s’attache à décrire l’efficacité de l’union entre le politique, l’économique et le cybernétique pour imposer l’ordre libéral d’une société qui se revendique paradoxalement comme la garantie d’une démocratie absolue –on comprend peu à peu que ce terme de « démocratie » s’est galvaudé et que derrière lui se cachent les représentants les plus tyranniques du « consensus mou », façonneurs d’idées toutes prêtes, intransigeants lorsqu’il s’agit de faire entendre des idées qui pourraient aller à contre-courant de l’opinion générale –celle qui devrait nous pousser à nous réjouir des progrès d’une modernité statistiquement chiffrée et normée. Cette triple-association, Gilles Châtelet la dénonce comme responsable de l’émergence de l’homme-moyen –moyen de son plein gré, parce qu’il s’agit là d’une position confortable, à l’encontre du principe posé par l’auteur : « faire plus de vagues et moins de vogue ».



« C’est en articulant trois entités redoutables : le Nombre ventriloque de l’ « opinion », le Nombre clignotant des « grands équilibres socio-économiques » et enfin le Nombre-chiffre de la statistique mathématique, qu’il est devenu la pièce maîtresse de la crétinisation impliquée par l’équation :
Marché = Démocratie = Majorité d’hommes moyens,
laquelle légitime les démocraties-marchés et dont la contestation frise désormais le sacrilège : « Vous méprisez le peuple, vous fuyez la réalité », etc. »






Gilles Châtelet s’en prend à la manipulation dont le langage est la victime. Lui va à l’encontre du nivellement modéré qu’il dénonce et s’emploie à user d’un vocabulaire baroque, étonnant dans le contexte d’un essai à visée économique. Il n’hésite pas à multiplier les figures de style et joue à son tour le jeu de la catégorisation sociale : les individus de la société libérale veulent se fondre dans le moule, devenir semblables les uns aux autres ? Qu’à cela ne tienne, Gilles Châtelet ne va pas s’embarrasser à révéler leurs particularités et il regroupe chaque catégorie selon les mêmes critères qui les définissent comme groupes cibles des démocraties-marchés. On trouvera les « Agrippines », les « Tartarins en Gavroches », les « Trissotins », les « Pétroleuses » et, dernière invention du marché, les « Turbo-Bécassines » et « Cyber-Gédéons » :


« Il a fallu plus de quinze ans pour assurer la complète métamorphose du « oui, enfin j’veux dire » prépubère des Pétroleuses en « oui, enfin j’veux dire » technico-commercial des Turbo-Bécassines et des Cyber-Gédéons –bien souvent associé à l’exportation d’un curriculum vitae, et donc tiraillé entre humilité et cynisme sucré. Si pathétique soit-il, le « oui, enfin j’veux dire » contemporain, à la fois insolemment adolescent et piteusement adulte, fait désormais partie de l’équipement mondain de ce que certaines sociologues appellent les « adulescents ». »




Déformations du langage, emploi de mots normés pour cacher une réalité beaucoup plus destructrice et violente que ce qu’elle voudrait bien laisser à penser, l’hypocrisie moderne permet au « consensus mou » de se déployer dans toute son ampleur. Qui pourrait lutter contre ? Légitimité par une certaine ribambelle d’« intellectuels », en fait animateurs de jeux publics travestis en représentants de l’intelligentsia, elle forme les opinions que tout bon « citoyen » se doit d’acquérir et définit l’époque à peau de chagrin :



« Le techno-populisme distingue soigneusement deux « radicalités » : celle qu’il déteste –soupçonnée d’être ennemie de la démocratie, parce qu’elle prétend faire l’effort de se soustraire à la goujaterie et à l’impatience contemporaines et espère faire déparer les scénarios socioéconomiques de la Banque mondiale-, et celle dont il apprécie les odeurs fortes de majorité morale, celles du Père Fouettard et des piloris médiatiques. A ceux qui lui demanderaient de définir le new-age, il répondrait : « C’est l’ère de l’Internet, des associations de mères de famille vidéo-visionneuses et de la chaise électrique. » C’est pourquoi il adore transfigurer ses Agrippines, ses Thénardiers et ses Tartarins en Gavroches de plateaux télévisés qui pourfendent les « privilèges » et se goinfrent de Justes Causes. »





Et l’opinion contamine les actes en incitant les « citoyens-panélistes » –plus qu’ils n’en ont conscience- à adopter les comportements qui permettent le déchaînement des forces de la « Triple Alliance politique, économique et cybernétique ». Si l’on ne devait en retenir que trois exemples, ce serait tout d’abord cette comédie du détachement et du nomadisme imposé particulièrement à la nouvelle génération :


« Jeunes nomades, nous vous aimons ! Soyez encore plus modernes, plus mobiles, plus fluides, si vous ne voulez pas finir comme vos ancêtres dans les champs de boue de Verdun. Le Grand Marché est votre conseil de révision ! Soyez légers, anonymes et précaires comme des gouttes d’eau ou des bulles de savon : c’est l’égalité vraie, celle du Grand Casino de la vie ! Si vous n’êtes pas fluides, vous deviendrez très vite des ringards. Vous ne serez pas admis dans la Grande Surboum mondiale du Grand Marché… Soyez absolument modernes –comme Rimbaud-, soyez nomades et fluides ou crevez comme des ringards visqueux ! »




Qui s’étend plus largement au reste de la population par l’imposition du « turbo-nomadisme » :



« On ne soulignera jamais assez combien fut cruciale cette domestication de masse par l’automobile, assurant la transition entre ce qu’il convient d’appeler « les solidarités traditionnelles » et le déchaînement inouï de l’individualisme moderne. Qu’importe si la bagnole tue, pollue et rend souvent parfaitement con, sa prolifération détruit tout espace urbain digne de ce nom, puisque l’enjeu est d’assurer la domestication de gigantesques masses humaines, de forger des milliards de psychologies d’hommes moyens à roulettes –de « mentalités autoroutes »- singeant partout, jour et nuit pour en faire un paysage, les fluidités et les compétitions du Grand Marché ?... »




Reste à voir que même le format du « couple-moderne » répond aux critères de rentabilité et de productivité des démocraties-marché. Envahis jusque dans notre intimité ?


« En montrant par exemple que trois couples standards outputent plus d’unités socio-domestiques que deux mâles et quatre femelles, Maître Becker a imposé le choix de ce couple standard comme étalon incontestable de la future classe moyenne mondiale. »






Que nous propose Gilles Châtelet face au constat affligeant qu’il dresse de cette société de la démocratie-marché ? Une nouvelle philosophie à la mode, peut-être ? Oui, mais à la mode des siècles derniers. Il s’agit de la résistance, « là où Hegel, Marx et Nietzsche n’ont pas vaincu ». Et pour Gilles Châtelet, la résistance s’exprime d’abord à travers les mots et l’intercroisement des disciplines majeures qui constituent ses spécialités : mathématiques, philosophie et… polémie. Hors de question de céder au consensus mou, et là où les mots des plus médiatisés des intellectuels glissent comme du petit lait dans l’œsophage des citoyens-panélistes, il faudra s’accrocher pour saisir les tours et détours empruntés par la prose de Gilles Châtelet. L’homme, souvent réduit à la bête, en tout cas à ses seules caractéristiques morphologiques et biologiques, perd toute humanité là où les phrases et les mots semblent animés d’une force organique : on jurerait presque voir le discours de l’auteur ramper et se frayer un chemin au milieu de l’immobilisme terne alentours :


« Les neurones sur pied jouiront certes d’une existence plus confortable que les serfs ou les ouvriers des filatures, mis ils n’échapperont as facilement au destin de matières premières auto-régulables d’un marché aussi prédictible et aussi homogène qu’un gaz parfait, matière offerte e atomes de détresse mutilés de tout pouvoir de négociation pour louer leur mental, cervelle par cervelle. »




Mais ce trait de l’écriture de Gilles Châtelet peut également poser problème si on décide de lui appliquer son analyse de la manière dont les démocraties-marchés s’y prennent pour obtenir l’adhésion des citoyens. Ainsi grossit-il les admonestations du marché : « Jeunes nomades, nous vous aimons ! Soyez encore plus modernes, plus mobiles, plus fluides, si vous ne voulez pas finir comme vos ancêtres dans les champs de boue de Verdun » ! Mais n’use-t-il pas, lui-même, de phrases péremptoires pour convaincre son lectorat de la pertinence de ses analyses ?



« La modernité, c’est d’abord une cure d’amaigrissement –continuez à dégraisser ! Faites comprendre à vos pauvres qu’ils ne sont pas des exploités mais des ringards, des empotés, et qu’il existe des sociétés civiles moins laxistes… celle des cormorans, par exemple. Les branches les plus élevées sont réservées aux plus forts, qui peuvent chier à leur aise sur les occupants des branches du dessous. »




Ne flatte-t-il pas à son tour les tendances les plus scatologiques des lecteurs pour susciter l’adhésion immédiate à une idée qui séduit par son apparence ? Gilles Châtelet n’argumente pas, ou si peu –usant surtout de références à d’autres penseurs économiques- et si son « charisme » finira de convaincre ceux qui se trouvaient déjà, de près ou de loin, du même côté de sa pensée que lui, le tout semblera peut-être manquer d’épaisseur pour qui souhaiterait une analyse objective et dénuée de tout parti pris.


*peintures de Franz Wilhelm Seiwert

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23 décembre 2012 7 23 /12 /décembre /2012 18:58






Derrière le pseudonyme de Mix & Remix, aux consonances plurielles, se cache un seul homme. Et pourtant…on l’imaginerait double ! Comme le dit tendrement son frère d’armes Siné, il n’a qu’un « lourd handicap » : celui « d’être né suisse » ! –parce que ce ne serait pas drôle de ne pas trouver au moins un reproche à adresser à ce talentueux (Re)Mix.


Son trait est d’une simplicité aberrante, et pourtant, je défie quiconque de l’imiter ! Sans doute avez-vous déjà croisé ses dessins au détour d’une page de presse… Mix & Remix livre ses gags au magazine suisse L’Hebdo, au Siné Hebdo, au Courrier International, à Lire, à L’Express, aux Clés et au magazine italien L’Internazionale.





Selon Siné, Mix & Remix est un dessinateur subversif. Comment ? Des gags de quatre cases composés uniquement de petits personnages brouillons pourraient être subversifs ?! Eh bien, tout d’abord, ces « petits personnages brouillons » ne sont pas si insignifiants que ça ! Oui, oui, ils ont tous plus ou moins une trogne semblable mais « c’est pour mieux se fondre à l’opinion mon enfant… » Et même si nous ne vivons plus à l’époque de la censure des siècles derniers, il est encore de bon ton de se parer d’insignifiance et de frivolité pour faire passer des messages qui font mouche et qui répondent aux préoccupations de l’actualité. De toute façon, même si la politique est parfois abordée, de près ou de loin, elle ne constitue pas la préoccupation majeure de Mix & Remix. Ce qui l’intéresse, lui, ce sont surtout les mœurs de ses contemporains. La culture, l’art, l’amour, la littérature, les relations humaines… passent sous les rayons X de son regard amusé et cynique. Même les extra-terrestres et les hommes préhistoriques ont leur mot à dire sur la question, et lorsqu’il met en scène la première cellule terrestre dans une ode à la misanthropie, on comprend d’où surgissent tous les problèmes du monde !





Mix & Remix a fait encore plus fort que Nietzsche ! Sans le dire, avec ses gags minimalistes de quatre cases, il illustre aussi bien que son divin énonciateur cette sentence : « […] mon orgueil est de dire en dix phrases ce que tout autre dit en un volume, -ce qu’un autre ne dit pas en un volume… ».


D'autres pour le plaisir :




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22 décembre 2012 6 22 /12 /décembre /2012 17:09
Fish Tank (2009)




Dès le début, il n’est pas vraiment nécessaire de redouter l’éternel déroulement de considérations habituellement apitoyées qu’il est de coutume d’énoncer sur la vie que mènent les habitants des cités populaires. Malgré quelques situations qui auraient pu donner l’occasion à Andrea Arnold de nous baratiner sur ce que l’on sait déjà et de nous donner des pistes réductrices sur une certaine forme de « misère sociale » -les jeunes ne savent plus communiquer autrement que par le biais de la violence, les familles éclatées nuisent à l’équilibre psychologique des enfants, la drogue et l’alcool sont un remède facile aux difficultés de l’existence…-, la réalisatrice ne choisit jamais de réduire ses personnages à leurs penchants à tenir des comportements stéréotypés. Ils y ont parfois recours, certes, mais n’agissent jamais comme des abrutis conditionnés par leur environnement social ou familial. Andrea Arnold essaie toujours de dresser une justification psychologique solide et qui tient la route. Elle rend ses personnages crédibles et humains en leur transférant une véritable conscience de leurs actes.





Mia, auprès de qui nous passons l’intégralité du film, est une adolescente de quinze ans qui cherche à renvoyer l’image d’une jeune fille puissante et forte. Mais nous, spectateurs, avons le privilège de la découvrir lorsqu’elle est seule… et nous découvrons en même temps une grande sensibilité et des idéaux qui la poussent souvent à la rêverie. Ils nourrissent sa passion pour la danse hip-hop et à la poussent parfois à réaliser des actes que l’on pourrait qualifier de « romantiques » (libérer un cheval cadenassé à un pilier, par exemple…). L’arrivée du nouveau compagnon de sa mère –qui ressemble plutôt à une grande sœur- révèlera un nouveau pan de Mia. Lorsque Andrea Arnold filme les émotions de la jeune fille, elle choisit de les inscrire dans les mouvements et le rythme de sa caméra. Procédé usé, démodé ? On est passé près du risque… mais encore une fois, on se contente simplement de le frôler… Mia est totalement convaincante, qu’elle se mette à flotter dans une sorte de ravissement lorsque le compagnon de sa mère la porte sur son dos, lorsqu’elle se débat contre ses envies de tuer Keira en la jetant dans un fleuve, lorsqu’elle s’effondre en apprenant que la jument qu’elle avait souhaité libérer a été abattue, ou encore lorsqu’elle fait le choix entre ses rêves de danse et la réalité décevante d’une audition. Le scénario en lui-même est plutôt prévisible, mais il dépasse souvent la bienséance de la plupart des autres films.





Fish Tank nous fait suivre un parcours de maturité qui s’achève, on l’espère, sur une solution qui n’aurait pas pu être mieux choisie…

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21 décembre 2012 5 21 /12 /décembre /2012 14:55






Glissons-nous dans la peau d’un grand chef pâtissier et osons sans honte revêtir le langage kitsch et rococo des beaux parleurs maîtres ès sucre vanillé pour déployer un plateau de 40 desserts à l’assiette. Le titre complet précise : …simples et chics. Si le chic est indiscutable, en revanche, on pourra contester la pertinence de la présence de l’adjectif « simple » dans le titre : soit ces pâtisseries sont, en effet, véritablement simples à réaliser et alors le lecteur est un manchot qui ne se soupçonne pas, soit Christophe Felder culmine sur des sommets depuis trop longtemps pour arriver encore à distinguer ce qui fait partie du commun des mortels de ce qui constitue les assurances indéniables de sa carrière.




Chacun des desserts présentés par ce grand pâtissier bénéficie d’une place de choix dans le bel ouvrage qui leur accordé. La pâtisserie se fait art et revendique ses lettres de noblesse au même titre que la littérature, la photographie, la peinture et la sculpture. Laissons-nous aller à la rêverie… Sur une première page le titre s’étale sans aucune pudeur et s’accompagne d’une description dont le style n’a rien à envier aux textes les plus affriolants de romans à l’eau de rose. Ainsi voit-on arriver la « Gourmandise inattendue » qui se définit comme un « entremets funambule qui repose ses ailes sur le soleil pour célébrer les noces inédites entre le légume, l’agrume et le fruit ». Le « Mariage d’aujourd’hui », constitué par une association originale de deux ingrédients, n’hésite pas à se présenter comme une « union de deux héros de l’histoire : la framboise et le poivron cuits dans leur jus, qui se fondent en une liqueur veloutée pour une pâtisserie qui sort du lot ». On en tremblerait ! tant le mauvais goût de ces mots pompeux alourdit la description d’une pâtisserie qui se suffit à elle-même, telle qu’elle nous est présentée sur la seconde page. Les photographies sont sublimes et composent à elles seules un tableau qui se déguste par le biais du regard. Ce plaisir des yeux justifie à lui seul la possession de ce livre. Il n’est pas nécessaire de vouloir se lancer dans la réalisation de ces pâtisseries sorties d’un autre monde –la haute-couture du dessert- : les regarder suffit à être repu surtout si l’on pressent que le résultat que l’on chercherait à atteindre ne parviendrait jamais à égaler la perfection que nous présentent ces photographies.





En tournant cette double-page de présentation, on tombe, justement, sur le nœud du problème : la technique. Christophe Felder a essayé de se glisser dans la peau d’un cuisinier amateur pour décortiquer au mieux la réalisation des différentes étapes. La construction d’un chef-d’œuvre nécessite de procéder par niveaux intermédiaires, dont les résultantes seront assemblées au dernier moment. Ainsi en est-il de « L’Opaline », assemblage complexe que même les yeux ont du mal à décortiquer. On verra finalement que ce montage se compose de plusieurs sous-élements qui sont un glaçage, une sauce à l’orange une sauce à la fraise, une glace au citron orientale, un sorbet à l’orange et des tailles de fruits pour la décoration. Les illustrations techniques permettent de comprendre les astuces de bricoleur que déploie Christophe Felder pour donner à ses desserts des volumes et des formes inédits. Malgré tout, dans le meilleur des cas, comptez bien devoir accorder au moins 1h15 à la préparation d’un dessert : quand on aime on ne compte pas, et les minutes et les heures ne seront sans doute jamais assez nombreuses pour vous permettre de réaliser ces 40 desserts à l’assiette. A moins que vous ne soyez Christophe Felder, et que vous passiez la majorité de votre temps sur les marbres de pâtisserie ; mais, dans ce cas, vous n’auriez pas besoin de ce livre…

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20 décembre 2012 4 20 /12 /décembre /2012 16:11






Le Cheval impossible nous raconte non seulement l’histoire d’un cheval mais aussi celle d’un chat qui a acquis le don de la parole et qui en profite pour révéler leurs vérités aux invités d’une réunion censée être festive –mais qui s’achèvera de manière catastrophique (Tobermory)- ; celle d’un furet auquel un enfant décide de rendre un culte en opposition aux forces maléfiques qui émanent de sa tante revêche (Sredni Vashtar) ; celle d’une louve qui s’introduit dans un intérieur bourgeois et qui y provoque la pagaille (La louve), histoire semblable, d’ailleurs, à celle du Bœuf en visite ; celle d’un chat dont la philosophie de tout repos fera croire à une jeune épouse comblée que sa voie est celle de la philanthropie –avant qu’elle ne s’aperçoive avoir fait fausse route- -(Le chat et la philanthrope) ; celle d’un taureau qui permettra de matérialiser l’opposition de deux frères autour des activités pragmatique (l’élevage) et artistique (la peinture) (Le taureau).


Qu’on ne s’y trompe pas ! si les titres des nouvelles de ce recueil de Saki laissent la part belle aux animaux, ces derniers permettent surtout aux maux typiquement humains de se révéler. Et au cours de la période qui a connu leur écriture, ceux-ci semblaient être suffisamment abondants pour que Saki n’en perde ni de sa verve, ni de son humour grinçant. Il s’avance tranquillement à faire ressortir les pires défauts et les plus grandes contradictions d’une certaine bourgeoisie britannique du 19e siècle en la mettant en scène dans son environnement naturel, accompagnée de tous les attributs nécessaires à sa condition –plateau de thé en fin d’après-midi, parcs remplis de massifs fleuris, voyages en train, réceptions et grandes soirées, domestiques et jeux de bridge… On a l’impression de s’avancer à l’intérieur d’un tableau minutieusement arrangé. Et puis, par une petite phrase anodine, Saki nous fait comprendre qu’il y a quelque chose qui cloche. Au détour d’un paragraphe tout ce qu’il y a de plus classique, de plus cohérent, surgit soudainement une petite phrase qui tire le lecteur d’une éventuelle léthargie tranquille dans lequel il se serait enfoncé par erreur.



« Je vais être veuve avant d’être mariée. Pourtant, j’ai tellement envie de voir à quoi ressemble la Corse. Elle a l’air tellement idiot sur la carte ! »


Cette spontanéité provoque un choc amusant, d’autant plus que Saki n’a pas son pareil pour révéler en quelques phrases tout l’hypocrisie d’une scène précédemment déroulée, à la fois avec cruauté et virulence, mais aussi avec une force comique réjouissante qui donne souvent envie de s’exclamer.

Saki n’hésite pas non plus à jouer avec l’absurde. Ses nouvelles prennent souvent le tour du fantastique et introduisent des évènements saugrenus, inexplicables… Mais là où l’on attend que les personnages cherchent à comprendre l’origine de cet évènement, ils décident de se comporter de manière irrationnelle à leur tour, et de résoudre des interrogations qui nous semblent être à mille lieues de celles que devraient logiquement amener la situation. Et ces personnages cartésiens, bourgeois et manucurés jusqu’au bout des ongles, de se démener et de trébucher avec frénésie dans des situations inextricables…


On se rend compte que derrière l’écriture de Saki, de première apparence correcte et conventionnelle, se cache un criminel de la fiction qui éprouve d’autant plus de plaisir à torturer ses personnages que ceux-ci correspondent en tout point à un certain idéal de la bourgeoisie britannique –jeune gentleman, éducatrice moralisatrice, demoiselle aux bonnes manières… Peu à peu, des leitmotive se dégagent de ces nouvelles. Saki semble éprouver une tendresse particulière pour ses personnages d’enfants, représentatifs d’une conscience encore intègre car non immaculée par les principes absurdes et aliénants des vieilles tantes revêches et moralisatrices. Ce sont eux, souvent, qui font dérailler le quotidien monotone des personnes adultes et qui observent, en toute innocence, leurs tentatives éperdues pour se raccrocher aux bonnes manières dont ils sont empreints et qu’ils s’évertuent coûte que coûte à infliger à leurs rejetons. Saki permet à ces enfants de prendre une revanche sur ce monde des adultes : victoire de la spontanéité, du plaisir et du jeu sur l’hypocrisie, le devoir et la morale.




« Vers onze heures et demie, les membres les plus rassis de la famille Steffink commencèrent à insinuer qu’il serait temps de penser à dormir.
- Allons, Teddie, tu sais que tu devrais déjà être dans ton petit lit, dit Luke Steffink à son fils qui avait treize ans.
- Nous devrions tous y être, ajouta Mrs. Steffink.
- Il n’y aurait pas la place, dit Bertie.
Cette réflexion fut considérée comme parfaitement indécente et tout le monde se mit aussitôt à manger des raisins et des amandes avec le zèle fiévreux d’un mouton qui broute pendant que l’orage menace. »




Saki semble vouer un acharnement plus féroce encore à l’encontre des femmes qu’il afflige de toutes les pires pudibonderies, de tous les voiles les plus grossiers et de toute la cruauté la plus féroce. L’auteur se serait-il inspiré de cette partie de son enfance qu’il passa dans le Devon, élevé par deux vieilles tantes, pour tracer ces portraits peu valorisants de la gente féminine ? Souvent, ces femmes manipulatrices s’opposent à un personnage masculin adulte, terrorisé par les cataclysmes que provoquent en lui les contradictions qu’il perçoit chez elles. On soupçonne, sous ce personnage, de reconnaître partiellement Saki… Et c’est la débâcle à vilipender les dons de comédiennes des bourgeoises…



« Thirza décida aussitôt qu’elle aurait une migraine qui durerait quatre jours ; c’était sa recette invariable en cas de contrariété ou d’ennui. On l’avait vue l’ajourner à plus tard pendant certaines périodes de tension, comme pendant la semaine de Noël ou quelque nettoyage de printemps, mais elle n’y renoncerait jamais complètement. »



…mais aussi leur besoin dévorant de contrôler et de diriger l’existence dans le moindre de ses détails, détruisant au berceau l’originalité et la fantaisie sitôt qu’elles essaient de se frayer une place dans leur univers…



« Thirza Yealmton était ce qu’on appelle une femme très organisée. C’est souvent un compliment très flatteur, mais Thirza appartenait à cette déplorable espèce qui ne peut jamais admettre que la nature, et particulièrement la nature humaine, est quelquefois conçue et construite de telle manière qu’elle puisse résister à toute organisation ; et cela, tant pour son propre bonheur que dans son intérêt propre. »




…pour ne pas citer, enfin, la véritable nature querelleuse et futile de femmes riches, mais qui s’ennuient…


« Une femme pourra endurer beaucoup d’inconfort, se sacrifier et se passer de tout jusqu’à l’héroïsme, mais le seul luxe qui lui soit indispensable, ce sont les disputes. Partout, si transitoire que soit l’évènement, elle ne renoncera jamais à ses querelles féminines, pas plus qu’un français ne renoncerait à mitonner sa soupe dans le désert des régions arctiques. Dès le début d’une traversée en mer, avant que le voyageur mâle ait eu le temps d’apercevoir une demi-douzaine de passagers, il se trouvera une femme qui aura déjà déclenché au moins deux causes d’hostilité et elle en aura mis de côté une ou deux supplémentaire…pourvu, évidemment, qu’(il y ait suffisamment de femmes à bord pour lui offrir plusieurs adversaires. »




Lire le Cheval impossible de Saki s’apparente à une expérience d’immersion dans cette bourgeoisie britannique du 19e siècle qui fait le centre de ses nouvelles. Sa manière de procéder dans son écriture est paradoxalement semblable aux comportements hypocrites et faussement doucereux qu’il condamne. Saki, avec ses airs de gendre respectable, s’avance tout souriant en présentant des manières travaillées –bonne apparence mais fond virulent ? Toutefois, Saki n’est pas comparable à cette faune de bourgeois qu’il met en scène : là où ceux-ci finissent par se laisser dévorer par les règles de la morale qu’on leur a inculquées, Saki laisse librement aller ses paroles et ses pensées pour saccager avec joie le petit théâtre ridicule des bonnes manières.




J'ai cru lire du Ionesco ! (le fameux passage de la Cantatrice Chauve avec les Bobby Watson..)


Citation:
« Wilfrid Pigeoncote venait juste d’hériter de son oncle, Sir Wilfrid Pigeoncote, à la mort de son cousin, le commandant Wilfrid Pigeoncote, qui avait succombé aux conséquences d’un accident de polo. (Un certain Wilfrid Pigeoncote s’était couvert de gloire au cours des campagnes de Marlborough et la famille avait toujours eu un faible pour le nom de Wilfrid depuis.) »


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19 décembre 2012 3 19 /12 /décembre /2012 14:43






Malgré deux premiers volumes au format impressionnant, Polza reste toujours aussi mystérieux à son lecteur. Avec ce troisième épisode intitulé La tête de la première –rappelant le credo du père de Polza- peut-être en apprendra-t-on plus… ?


Coincé dans un bureau d’interrogatoire entre deux flics finalement plus compréhensifs que prévu –et aussi plus sympathiques car ils posent à Polza les mêmes questions que tout lecteur interrogatif est en droit de se poser-, le personnage phare de l’histoire est bien obligé d’en dévoiler à chaque fois davantage… Mais Manu Larcenet prend son temps pour distiller ses secrets. Il n’est visiblement pas pressé de nous révéler toute la vérité du passé de Polza d’un bloc –ni même en trois, d’ailleurs. Et il transmet son talent de conteur à son personnage principal, criminel envers lui-même –on découvrira avec force, dans ce volume, ses pulsions d’autodestruction- mais aussi criminel avec ses interrogateurs à qui il ne dévoile que des bribes d’informations là où la curiosité devient de plus en plus intolérable.






Il faut avoir aimé les deux volumes précédents de la série Blast pour aimer celui-ci. Dans leur lignée, La tête la première utilise les mêmes codes graphiques et les mêmes procédés de narration : on alterne entre la réalité de l’interrogatoire et les retours en arrière effectués lors des confessions de Polza. Celui-ci, en nous dévoilant une partie de son enfance et son internement en hôpital psychiatrique, confirmera son caractère solitaire et continuera à exprimer, sous des formes plus ou moins voilées, la souffrance qui est la sienne, et la violence qu’elle provoque en lui. Encore une fois, graphisme et propos s’accordent en toute vraisemblance, laissant place à l’éclat et à la couleur pour les « Blast » -étrangement, aussi, pour les épisodes de l’enfance de Polza. Moins misanthrope qu’il n’y paraît, Polza fera également l’aveu de son besoin de communion avec les autres et cet album nous permettra de faire la connaissance d’autres personnages intrigants.




Sur presque deux cent pages, on chemine avec Polza, au hasard des confessions qu’il souhaite bien accorder. Les indices se révèlent progressivement, mêlés à de nombreuses considérations qui densifient le récit et confèrent à la série Blast tout son intérêt. Hélas, ou tant mieux ? à la fin de ce volume, tout n’aura pas encore été dit… même si la curiosité crie famine, il est toujours possible de se réconforter en se disant que le voyage en compagnie de Polza n’est pas encore terminé…

Citation:


Un jour, dans une librairie de gare, j’ai feuilleté la presse masculine de charme… C’était… dégueulasse ! C’était rempli de tristes américaines aux seins abominablement bombardiers, implantés, difformes… des filles propres, lisses, semblant s’ennuyer au-delà de toute mesure... Et leur sexe… intégralement épilé !! Tu le crois, ça ?! Plus un poil sur le mulot ! La plus triste des traversées du désert ! Alors on met du désodorisant quand on chie, du parfum quand on pue, et maintenant, voilà qu’on vole leur toison aux femmes ? On en fait d’immondes petites filles difformes, des ersatz, d’ignobles contrefaçons ! Om sont les buissons affolants de mon adolescence ? Les touffes animales qu’il fallait fouiller, explorer, débroussailler frénétiquement… incomparable excitation… Hygiénistes de merde !! Le mystère leur fait peur !





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18 décembre 2012 2 18 /12 /décembre /2012 14:17






En parlant de l’alimentation, les deux sociologues Jean-Pierre Corbeau et Jean-Pierre Poulain espèrent pouvoir parler de l’humain par l’alimentation. L’acte alimentaire, qu’ils définissent comme un acte « bio-psycho-anthropologique » mêle en effet différents niveaux d’interactions et génère des symboliques fortes qui opèrent souvent à l’insu de ceux qui le réalisent. Comment mettre en évidence ces processus ? La sociologie de l’alimentation n’est pas encore une discipline très institutionnalisée et les recherches sont encore relativement balbutiantes. Pour défricher le domaine, de nombreux entretiens prolongés ont été réalisés avec des « mangeurs » et une quarantaine d’entre eux sont proposés à l’analyse du lecteur. Le regard du sociologue intervient pour mettre en évidence les discordances qui peuvent intervenir entre les propos et la pratique véritable de l’interrogé, contradictions significatives car elles illustrent l’intégration d’un « modèle » idéal duquel cherche à se rapprocher –parfois sans y parvenir- le mangeur. Parce que les comportements alimentaires dépendent également d’un nombre important de paramètres, les individus sont observés dans des contextes différents : on peut tirer des analyses plus fines de leur rapport à la nourriture en entrecroisant des observations issues de leur comportement en individuel, au sein de la famille, dans la « tyrannie de l’intimité » ou encore dans un contexte festif.


Ainsi, dans ces portraits, analyse du sociologue et propos rapportés de l’interrogé s’entrecoupent et finissent par dresser les contours de trois grandes catégories de mangeur : les « complexés du trop », les tenants du « nourrissant consistant » et les tenants du « nourrissant léger ». A ces éthos, particulièrement valables dans les années 80, les sociologues jugent utile de faire intervenir une nouvelle catégorie : celle des « gastrolastress ».



« En inventant le mot gastrolastress, nous souhaitions exprimer trois idées. D’abord celle de gastrolâtrie : individualisme mêlé à un refus de ritualiser les absorptions alimentaires en se laissant porter par les réactions de son « ventre », ses « besoins », si possible une digestion sans problème, caractéristiques valorisées par l’alimentation « déstructurée » (particulièrement sous forme de « grignotage »), susceptible de prendre des formes multiples selon des lieux et des temps sociaux différents. Ensuite, l’idée de stress intrinsèque à l’acteur urbain contemporain, qui « rationalise » et accélère son temps productif, rompt avec un lien social de commensalité et de convivialité pour se nourrir de « nutriments agréables », accentuant son individualisme, signe de son « efficacité sociale ». Enfin, la combinaison des deux noms qui sonne comme le féminin du vieux mot rabelaisien gastrolâtre au moment où la société s’unisexualise et où le corps doit être surveillé en tant qu’outil de représentation par les hommes mais aussi par les femmes, au moment où la fonction de « production » déclenche les mêmes « contrôles de soi » que la fonction de reproduction. »




Le lecteur pourra en juger, les caractéristiques de ce nouvel éthos s’imprègnent de l’idéologie des années 2000 et des contraintes imposées par un mode de vie sensiblement différent de celui de la décennie précédente. Culture, société et comportements alimentaires montrent leurs premiers liens. Cette imbrication étroite du domaine de l’alimentaire et de nombreuses autres facettes de la société sera analysée plus en détails au sein des chapitres suivants. L’alimentation est un jeu qui fait intervenir l’alea (le hasard), l’agôn (la compétition), le mimicry (le simulacre), l’ilinx (le vertige), la païdia (l’improvisation) et enfin le ludus (le jeu) ; quel exemple plus révélateur que les mises en scène qui structurent l’organisation d’un repas ? Recevoir un hôte, accepter une invitation, mettre une table en place, choisir des plats connotés (exotiques, endotiques, familiaux, recherchés…), instaurer un rythmer à la succession des plats, une orientation à la conversation… qu’est-ce d’autre, sinon un rituel codifié, vecteur d’une quantité d’informations que le langage ne saurait exprimer à lui seul ?
A l’opposé de ces réunions commensales et parfois cordiales, les sociologues effectuent un détour auprès des comportements alimentaires solitaires qui, en refusant cette communication implicite, révèlent des oppositions de plusieurs natures.


Mais que l’acte alimentaire soit convivial ou solitaire, l’horizon du mangeur est toujours celui de la quête d’un sens et implique à la fois rationalité et irrationalité.



« Pour l’alimentation, les horizons de la rationalité en finalité sont multiples. Il est possible de les formuler avec les propositions suivantes :
- Je décide de manger ou de ne pas manger ceci pour grossir ou ne pas grossir ;
- Je décide de manger ou de ne pas manger ceci parce que c’est bon ou ce n’est pas bon pour la santé ;
- Je décide de manger ou de ne pas manger ceci parce que c’est cher ou ce n’est pas cher :
- Je décide de manger ou de ne pas manger ceci parce que c’est bon ou ce n’est pas bon pour mon âme ;
- Je décide de manger ou de ne pas manger ceci parce que cela convient ou non à mon goût… »




On le voit, l’incorporation alimentaire n’est pas un acte anodin et même si, avec les progrès de l’industrie alimentaire, les risques d’intoxication alimentaire sont moins élevés que dans le passé, manger constitue encore un facteur de risque réel, symbolique ou social.


Dans une dernière partie de leur essai, les sociologues reviennent sur le rapport entre nature et culture en revisitant les contributions de Lévi-Strauss sur la cuisine française au cours de son histoire. En mettant en évidence certaines limites de l’analyse admises par l’ethnologue, et en s’accordant sur les difficultés inhérentes à la définition d’un domaine aussi complexe que celui de la cuisine et de sa technologie, les auteurs de ce livre mettent en avant la richesse d’un comportement naturel investi par le domaine du culturel.



Theodor Rombouts - Le Repas




Intéressant et à la portée de n’importe quel lecteur intrigué par le sujet, cet ouvrage illuminera certains aspects de nos comportements quotidiens et, au-delà, parviendra également à nous communiquer quelques observations significatives sur notre société. Même un déjeuner pris sur le pouce à la sandwicherie du coin est évocateur d’une certaine façon de penser et de considérer le monde…

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