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4 février 2014 2 04 /02 /février /2014 14:32



Chien et chat s’entendent comme cul et chemise –et surtout comme cul. Un seul running gag : Maurice le chien semant sa merde sans distinction de paille ni de litière. Pas une page qui ne soit sans merde -mais quelle merde ! Polyvalente, elle servira de farine animale, de bouffe au McDo ou de sujet de dissertation scientifique pour Patapon, le chat rusé et sadique, compagnon d’armes de Maurice. Pendant que le chien se livre à ses occupations scatologiques, Patapon passe une grande partie de son temps à torturer fourmis, souris et êtres humains. Ces derniers ne sont pas les héros de l’histoire : normal, ce sont des demeurés. Maurice et Patapon ont l’art de l’aphorisme qui parvient cerner la nature humaine en une courte conversation :


- Finalement, c’est quoi un homme ? C’est un chien qui se tient sur ses pattes arrière…
- Mais qui dit « pardon » quand il pète !



Et ce ne sont pas les activités auxquelles se livrent les êtres humains qui vont les rendre plus intéressants aux yeux de nos deux bestioles anarchistes :


« Le singe est plus intelligent que l’homme ! Le singe est capable de remplir une grille de loto, mais lui, il ne le fait pas. »


Dégoûtants mais rigolos, les mots de Maurice et Patapon s’érigent en diarrhée verbale. A ne pas lire d’un coup.





Citation :
- Au salon du livre j’ai essayé de me faire dédicacer un roulant de PQ par Finkielkraut !
- Ça a marché ?
- Non, ça n’a pas marché. Il n’avait plus de merde dans son stylo !


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3 février 2014 1 03 /02 /février /2014 20:40



Si ce n’était pas un auteur aussi respecté que Mérimée qui l’avait écrite, l’histoire d’Arsène Guillot serait déjà oubliée depuis longtemps. Non pas qu’elle soit mauvaise, ni qu’elle soit complètement inintéressante (bien qu’on ait du mal à se passionner pour les faits qu’elle rapporte), mais parce qu’elle est moyenne –trop moyenne. 


Arsène Guillot frappe l’esprit de Madame de Pienne, une jeune femme riche, pieuse et charitable, alors qu’elle se présente un matin à l’office religieux et sort une pièce pour acheter un cierge. Pourtant, [b]Arsène ne semble pas aisée, ses guenilles et son air malheureux en témoignent. Est-ce par proximité d’âge et de sexe que Madame de Pienne se promet de bien surveiller cette Arsène ? Mais Madame de Pienne, frivole jusque dans ses promesses, oublie rapidement cette étrange rencontre, jusqu’au jour où elle apprend que la malheureuse jeune fille a tenté de se suicider en sautant par une fenêtre. Madame de Pienne se rend alors à son chevet et découvre l’existence misérable de cette âme restée pieuse et croyante jusque dans les plus tragiques adversités : jetée dans la galanterie par sa mère, puis désertée par cette même mère et par celui qui fut son amant. Après avoir écouté ces confidences, Madame de Pienne devient plus dévouée que jamais –à croire que ce sentiment s’accompagne souvent d’un attrait morbide pour le plus funeste que soi. Prosper Mérimée n’accentue pas le pathétique de l’histoire d’Arsène Guillot. Sobre et tout en retenu, il donne à ses confidences la forme qui convient au fond de droiture de ses personnages. On peut apprécier, ou s’ennuyer. 


Souvenons-nous toutefois que Prosper Mérimée aime corser les situations et qu’il ne se prive pas, cette fois encore, à introduire un troisième personnage qui renouvelle le sort d’Arsène et de Madame de Pienne. Cette dernière reçoit la visite de Jean Max de Salligny, proche ami que seul le mariage et la conviction d’être irréprochable retiennent d’approcher davantage. La perfection morale risque de s’étioler lorsque Madame de Pienne comprend que Jean Max de Salligny n’est pas étranger à sa petite protégée Arsène Guillot. Cette fois encore, le pouvoir de suggestion reste plus puissant que la réalité. Il se passe finalement peu de choses dans cette nouvelle : les personnages comprennent dans le silence et font ellipse sur les comportements et les discours qui leur permettraient de résoudre leurs dissensions. 


Si Arsène Guillot n’avait pas été écrite par Mérimée, on l’aurait peut-être déjà oubliée ; mais s’il ne l’avait pas écrite, peut-être se souviendrait-on moins de lui. Lors de sa publication dans des revues littéraires, entre 1830 et 1840, cette histoire mêlant amour, tromperie et sentiment religieux provoqua de nombreuses indignations. La préface nous permet de prendre conscience de l’étendue des réactions provoquées chez certains lecteurs lorsque Mérimée écrit : "On est devenu tellement cagot à Paris qu’à moins de se faire illuminé, jésuite et j.-f., il est impossible de ne pas passer pour athée et scélérat». Et, conscient avant l’heure de la véritable valeur de sa nouvelle, il conclut comme pourrait le faire un lecteur du 21e siècle : « Je persiste qu’il n’y a pas de quoi fouetter un chat dans ma nouvelle ».


Citation :
« Je l’aime… je l’aime… Non… je ne l’aime pas. C’est un mot qui ne peut convenir ici… L’aimer : hélas ! non. J’ai cherché auprès d’elle une distraction à un sentiment plus sérieux qu’il fallait combattre… Cela vous semble ridicule, incompréhensible ? … La pureté de votre âme ne peut admettre que l’on cherche un pareil remède… »



*Henry Peach Robinson Fading Away, 1858

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2 février 2014 7 02 /02 /février /2014 20:59



Septembre 1945 – Septembre 1947. Le temps s’accélère. Un an après les bombardements atomiques, les survivants de la famille de Gen sont enfin réunis, dans des conditions toujours plus misérables. La joie des retrouvailles permet seulement de compenser les difficultés à se procurer les denrées alimentaires nécessaires pour combler de nouveaux estomacs. L’alimentation est toujours au cœur des conflits de ce Japon dévasté et laissé à l’abandon. L’absence des hommes politiques n’a jamais été plus frappante que dans ce quatrième volume alors qu’à l’internationale –la notice en fin de volume nous en informe-, le Japon cherche à racheter son image, adoptant un comportement extrêmement ambivalent à l’égard des Américains. D’ailleurs, ce sont surtout ces derniers qui s’approcheront au plus près des rescapés de la bombe atomique.


Dans ce volume, les soldats américains constituent la population étrangère qui nourrit tous les fantasmes et toutes les histoires les plus nauséabondes. Ils se montrent prolixes et s’amusent de l’enthousiasme qu’ils suscitent lorsqu’ils jettent des paquets de chewing-gums aux pieds des petits japonais affamés, mais peuvent devenir redoutables lorsque ces mêmes japonais, que les bonbons auront fini de mettre en appétit, essaient de pénétrer leurs campements pour dérober les boîtes de conserve et de lait qu’abritent leurs cuisines. L’américain est aussi un outil de promotion sociale : certaines jeunes japonaises l’ont bien compris, qui se prostituent pour faire vivre leur famille.



Dans la lutte pour l’alimentation, les villes dévastées, laissées à leur libre gouvernement, voient se multiplier les clans de « yakusas ». Le crime s’organise, devenant la tentation et la crainte de ceux qui ont encore assez de force et de courage pour survivre. Ce n’est, bien entendu, pas le cas de tout le monde, et Keiji Nakazawa ne s’étonne même plus des victimes qui continuent à se déclarer, deux ans après la guerre atomique. 


Ce qui a déjà été dit à propos des volumes précédents de Gen sera confirmé une fois encore. Cette série apprend à son lecteur ce que peu de livres sur les bombardements japonais de 1945 ne pourront jamais lui apprendre. On comprend mieux pourquoi : au cours des années durant lesquelles Hiroshima et Nagasaki furent livrées à elles-mêmes –ou presque- seul un survivant et témoin direct des évènements pouvait nous transmettre l’exactitude de son expérience. Parce que celle-ci semble authentique, qu’elle ne cherche jamais à appuyer les traits ou à se laisser aller aux plaisirs de digression artistiques, elle ne sonne jamais faux et impressionne par cette juxtaposition de la gravité des évènements et de la légèreté des attitudes. 




- Au fait, pourquoi ils coupent les bijoux de famille, les américains ? Ils les mangent ?
- J’en sais rien. Ils croient peut-être que c’est des vrais bijoux.
- Ils ont dit qu’ils « violaient » les femmes. Qu’est-ce que ça veut dire ?
- J’en sais rien…
- Elles ont de la chance de pas avoir de couilles, les filles…
- Ouais…



Notice a écrit:
[La police] se trouve notamment incapable de faire face à la véritable explosion du marché noir et des trafics de toutes natures provoquée par l’effondrement de l’économie. Portant avant tout sur les denrées alimentaires et les produits de première nécessité, elle concerne également d’autres secteurs, tels les médicaments ou les produits de luxe. Ceux qui en profitent le plus sont les « yakusas », une forme traditionnelle de crime organisé, l’équivalent des maffieux, structurés, comme leurs confrères siciliens et américains, en clans féodaux, ce qui ne nuit pas à leur efficacité, bien au contraire. D’ailleurs, leur poids dans la société japonaise ne fera que s’affirmer au cours des années suivantes.
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1 février 2014 6 01 /02 /février /2014 14:23






Il s'est passé quelque chose à Heliopolis, mais on ne saurait dire quoi. Heliopolis n'accueille pas tout le monde, et il manque à l'amateur, dont je fais partie, une exégèse qui permettrait de comprendre non seulement le déroulement factuel de l'histoire, mais aussi ce qui s'est passé dans l'évolution psychologique et spirituelle des personnages. 


Je ne saurais résumer sans tricher le motif d'Heliopolis. Cela se passe dans une société futuriste très dirigiste dans laquelle la population semble partagée en plusieurs castes relatives à leurs niveaux spirituels. La technologie émerge à peine -la probabilité de vivre entourés de téléphones portables est évoquée, traversant l'esprit de Jünger dès 1949- et paraît comme l'horizon d'une humanité progressant par paliers.


Les personnages sont aussi indiscernables que l'intrigue qui les retient. Leurs statuts ne sont jamais clairement définis et laissés à l'appréhension du lecteur. Je pensais que leur rôle se résoberait ou s'éclaircirait au fil des pages, mais ce ne fut jamais le cas. Dans l'étroit mélange de philosophie et d'aventure qui constitue Heliopolis, les divagations spirituelles des personnages ne sont pas seulement de savoureux passages laissés à la délectation du lecteur. Ils semblent effectivement concourrir à la réalisation d'une fin compréhensible par les seuls lecteurs qui auront su passer suffisamment de temps à analyser les liens subtils et les menus détails des relations entre les personnages et leurs semblables, leur société, le temps historique et l'éternité spirituelle. Et Ernst Jünger ne nous facilite pas toujours la tache. Son texte n'est pas dense ni obtus, mais semble parfois extrêmement trivial, uniquement descriptif ; il capte si peu l'attention qu'on le survole en attendant de voir paraître les meilleurs moments -ceux où Ernst Jünger brille d'éloquence et d'érudition à travers l'histoire, la philosophie, la psychologie et la mystique. Sans doute a-t-il réussi à reproduire la trame de la réalité même, dispersant des éléments moteurs de la compréhension globale dans l'ensemble de son oeuvre, y compris dans le plus insignifiant.


Sans doute faudrait-il revenir plusieurs fois sur cet Heliopolis pour mieux le comprendre. Je ne ferai pas de relecture. Bien que l'élégance de l'écriture soit grandiose et les anecdotes savoureuses, Ernst Jünger ne me semble pas particulièrement original -pas au point en tout cas de vouloir réfléchir à l'exégèse de son Heliopolis. Pour ceux qu'il illumine immédiatement, l'immersion héliopolienne sera certainement fabuleuse. Pour les autres, ce n'est peut-être pas le bon moment, si tant est qu'il y en ait un.





Citation :
"Ces figures mythiques que tu te donnes tant de mal à dépister, ce sont des symboles du monde élémentaire. Ce que l'esprit naïf a pressenti, en des temps et des lieux reculés, est aujourd'hui le but de la conscience sévère, ordonnée, de la science. Nous avons appliqué des organes contre l'inconnu, et le contraignons à nous servir. Nous avons frappé de notre baguette le rocher inerte, et il jaillit du quartz un flot intarissable de puissance et de richesse."



Jünger ne nous laisse jamais en paix avec des certitudes...

Citation :
"Or, imaginez-vous ceci : vous vous tenez en nombreuse compagnie dans cette chambre ou dans cette salle. On joue, on discute, on trafique, bref on fait ce qui est d'usage entre les humains. Pour les profanes, dans cette pièce, les choses et leurs conjonctions seront plus ou moins livrées au hasard. Aussi, aucun d'eux n'est en mesure de dire à coup sûr ce qu'amènera, ne fût-ce que la minute suivante. C'est ici le règne de l'imprévu, de la force aveugle.
Et maintenant, poursuivez cette fantasie: la salle est entourée d'une seconde enveloppe, aussi invisible qu'une atmosphère. Elle est presque sans extension, mais chargée de significations. Représentez-vous cette enveloppe comme une sorte de tapisserie qui cache dans ses dessins une écriture imaginée ou chiffrée, que l'on peut embrasser d'un coup d'oeil. Je vous ferai tomber les écailles des yeux, et, stupéfait, vous découvrirez que ces caractères sont la clé de toutes les scènes qui se jouent dans la salle. Vous étiez jusqu'à présent comme un homme qui suivait la course nocturne des astres, mais sans connaître l'astronomie. Vous voilà maintenant inité, et votre puissance est pareille à celle des vieux collèges de prêtres qui annonçaient les éclipses de soleil et de lune. Vous avez reçu l'ordination qui vous confère le principat de la magie."



Citation :
"On voyait alors apparaître ces Calibans, en qui la masse reconnaissait, de prime abord, des incarnations et des idoles de la vie animale qui lui était restée. Elle les aimait dans leur faste, dans leur insolence, dans leur insatiable avidité. L'art, et surtout le film et le grand opéra, préparait le climat propice à l'épanouissement de ces types humains. Pour finir, il n'y avait plus d'ineptie, plus d'indécence, plus d'horreur qui ne déchaînât un ouragan d'enthousiasme. Alors que les ci-devant s'étaient encore cachés dans leurs résidences et leurs villas bien closes pour se livrer au luxe, au vice, à l'orgie, ces nouveaux maîtres de l'heure portaient toutes ces choses au marché et sur les places publiques, pour servir de spectacle au peuple et régaler ses yeux. Ils avaient découvert les sources de la popularité."



Une écriture sublime : 


Citation :
"Lorsque le soleil se posait sur eux, comme en cet instant même, il éveillait les reflets de rouilles chatoyantes, le velours violet des druses et la somnolence du cristal. De même que le charbon mire dans sa rougeur l'éclat d'étés que jamais oeil d'homme n'a vus, la vie d'âges oubliés du monde sortait ici de son sommeil, comme dans une grotte merveilleuse."



*peinture de Franz Radziwill

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31 janvier 2014 5 31 /01 /janvier /2014 14:23



« L’océan est d’un bleu noir 
Et le ciel bleu est pâle à côté
La mer se renfle
Tout autour de l’horizon
On dirait que l’Atlantique
Va déborder sur le ciel
Tout autour du paquebot
C’est une cuve d’outremer pur »




Si nous ne l’avions pas compris, Blaise Cendrars nous invite à saisir la poésie de la navigation –la grande, celle qui s’étend sur les océans. Fin 2013 se tint l’exposition Légende des mers à Evian. Le catalogue, toujours plus dense et étoffé que l’exposition en elle-même, ne permet pas de juger objectivement des sélections et aménagements dont elle a pu faire l’objet. Le catalogue surprend toutefois par la place accordée au bateau en tant que construction et non pas en tant que représentation.  Un seul chapitre, sur les huit contenus par le catalogue, nous permet de contempler le travail d’artistes publicitaires s’efforçant de flatter notre imaginaire pour nous donner envie d’autres lieux et d’aventure. Les autres chapitres s’attardent tous exclusivement sur le paquebot en lui-même, considéré comme moyen de transport mais aussi, et surtout, comme œuvre d’art à part entière.


Photographiés dans leur magnificence, ils représentent d’abord la gloire des nations et commenceront dès 1920 à proposer croisières et voyages à thèmes, faisant du bateau le rouage d’un art de vivre fleurant bon le dandysme fin 19e siècle. Plans, schémas et esquisses nous permettent de prendre conscience du processus créatif qui fut à l’œuvre dans l’imagination d’architectures et de décorations uniques. On apprend ainsi que l’art déco découle de la volonté des compagnies d’embarquer leurs voyageurs à bord d’un microcosme inaccessible au commun des mortels. Les compagnies rivalisent d’inventivité et de démesure, chargeant à leur bord autant d’employés que de voyageurs. De nouveaux rituels sont de mise –cocktails, jeux, repas- et obligent un art de la présentation de soi. La gastronomie n’est pas oubliée : quelques menus viennent nous le rappeler, sans oublier l’inventivité qui fut de mise jusque dans la vaisselle.


Légendes des mers nous surprend là où nous ne pensions pas le trouver : peintres et écrivains sont peu représentés dans ce catalogue mais cèdent leur place à une histoire de la croisière surprenante et captivante, qui fit de l’existence maritime un art de vivre à part entière. L’avion, qui a supplanté ce moyen de transport en termes de rapidité, ne semble pas pouvoir procurer de dépaysement aussi convaincant…


« Une mer calme, le temps doux, un bateau magnifique : vive le France. A bas les avions ! »


Un intérieur de paquebots :



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1re classe à bord du paquebot France (Cie Gle Transatlantique), vers 1912

Des affiches :


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C'est toujours la fête à bord des paquebots de la Transatlantique Bouvard, 1953



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French Line Allen Terry, 1990



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French line France Mattos John, 1990



Les messageries maritimes Sandy-Hook, 1928



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Normandie Cassandre, 1935



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Raoul Dufy Souvenir du Havre, 1921



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Sandy-Hook, En Méditerranée par les Messageries Maritimes, vers 1925



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Transatlantique Colin Paul, 1937

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30 janvier 2014 4 30 /01 /janvier /2014 14:04



Noémi Duchemin vit à proximité de la décharge publique avec ses parents et sa fratrie. La famille, repliée sur elle-même à cause de son exclusion sociale, mène une vie que certains qualifieraient de marginale, au point même qu'il faut bien l'impulsion initiée par un membre extérieur à la famille pour que Noémi Duchemin prenne conscience du caractère inhabituel de sa résidence. Sous l'oeil sévère mais bien intentionné de son institutrice, Noémi entreprend de décrire son existence. Son esprit impétueux transparaît à l'écrit lorsque la jeune fille digresse et s'indigne -mais jamais à propos de la décharge-, tout comme la maladresse de son esprit se fait ressentir lorsqu'elle essaie d'exprimer son émotion -mais jamais à propos de la décharge ! Et c'est bien cette indifférence à l'égard de sa misère qui chagrine l'institutrice. Lorsque Noémi se fraie une voie originale dans la narration et s'enivre de savoir comment l'Immaculée Conception a pu être possible, ou pourquoi la beauté des légumes n'est jamais été reconnue à l'égal du charme des fleurs, l'institutrice surgit pour couper court aux digressions. Noémi quitte alors son récit et entre en conversation avec son mentor pour justifier ses choix avec une mauvaise foi amusée et une vivacité qui titille l'austérité docile de son interlocutrice. Et le récit repart, lui aussi discipliné par l'échange, jusqu'à ce que la prose débridée reprenne ses droits. Et le texte progresse, voulant nous faire croire que le plus sordide de toute cette histoire, c'est l'existence recluse menée par cette famille à proximité d'une décharge. Mais Béatrix Beck nous attend au tournant...


Un jour, l'institutrice meurt. Noémi croit ne plus pouvoir continuer à écrire, ainsi qu'elle le pense joliment : "Je suis une pendule qui continue à marcher un moment après que celle qui l'a remontée a disparu".Marginale dans son mode de vie, elle continue à l'être dans ses affections, seule à suivre le cortège d'une femme dont l'austérité et la sécheresse avaient fait fuir tous ses semblables. Une telle proximité de coeur lui donnait bien le droit de recevoir en héritage, non seulement les livres préférés de son institutrice, mais aussi ses carnets personnels. Noémi découvre ainsi avec surprise et plaisir que sa professeure s'exerçait à une discipline similaire à celle qu'elle lui imposait : elle racontait sa vie. Elle parlait de Noémi. 


Le dialogue vif à deux voix se poursuit, cette fois sous la forme d'une conversation par récits interposés. La prose légère et enjouée de Noémi, qui n'est pas sans partager certaines similitudes avec celle de Romain Gary écrivant pour Momo dans la Vie devant soi, est remplacée par celle plus ferme et rigoureuse, droite dans l'expression mais malgré quelques fantaisies strictement autorisées par l'inventivité littéraire, de l'institutrice. Puis revient le tour de Noémi. On espérait qu'elle n'aurait rien compris aux carnets de sa maîtresse -on avait fini par la croire véritablement naïve, pour ne pas dire stupide. C'est à ce moment-là que le titre de la Décharge prend tout son sens. Vivre près des ordures, ramasser des immondices pour se nourrir, batifoler dans la crasse, ce n'est rien face aux décharges spirituelles qui peuplent nombre des consciences civilisées. 


Béatrix Beck est éblouissante dans sa démonstration. Habile à se métamorphoser d'une conscience à une autre, pluriforme dans la voix et dans l'esprit, elle nous surprend autant que Noémi put être surprise par son institutrice. Si le début du récit peut laisser légèrement sceptique, ce n'est que pour mieux nous prendre à la gorge dès le premier tiers des pages gentiment englouti.




Citation :
"Manière de parler, Marie n'était ni sainte, ni vierge, elle avait même trompé son futur, s'étant fait engrosser par un autre pendant les fiançailles. Joseph a été bien bon de s'envoyer un rêve, un ange disant que c'était par l'opération du saint esprit. Il aimait spurement sa promise dur comme fer. Elle devait être drôlement jolie [...]. Je me demande avec qui Marie a fauté. Sûrement un qui n'avait pas froid aux yeux, pour prendre la promise d'un artisan. Peut-être qu'il l'a violée ? En tout cas, probable que c'était un beau salaud, pour l'avoir laissé tomber une fois enceinte. Il ne devait pas être du pays, il aura filé."



Citation :
"- Quel genre d'histoires aimes-tu le mieux ? 
-Quand on comprend.
-Et qu'est-ce que tu comprends ?
-Tout, eskepté (sic) la poule brune.
-Quelle poule brune ?
-La poule grise pond dans l'église. La poule noire pond dans l'armoire. La poule blanche pond sur la planche. Ça se peut, mais la poule brune pond dans la lune ça se peut pas, alors pourquoi ils mettent les ça se peut avec les ça se peut pas?"



Ne pas se fier (seulement) à cette légèreté de ton...

*peinture de Chuck Close

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24 janvier 2014 5 24 /01 /janvier /2014 14:39






Le mensonge, la raison probante, la belle épingle… toutes ces gravures me semblaient être les œuvres les plus représentatives de Félix Vallotton. Bénéficiant d’une exposition au Grand Palais, Beaux-Arts Magazine donne l’occasion de découvrir un autre aspect de l’artiste, navigant d’une extrême tension de froideur dans le trait à la chaleur des couleurs et des expressions.


Comme d’habitude, ce hors-série ne nous ensevelit pas sous les informations. Bréviaire destiné à capter la curiosité du lecteur, nous apprendrons rapidement le parcours de Félix Vallotton. Quelques-unes de ses œuvres sont passées au crible de sa biographie ou de son expression artistique personnelle. Alléchant, mais pas suffisant pour contenter l’enthousiasme que suscite cette (re)découverte des œuvres de Félix Vallotton. C’est le but de ce hors-série, qui se veut prospectus publicitaire étoffé de l’exposition du Grand Palais. A défaut de sortie parisienne, on se promènera sur Internet pour ratisser le plus grand nombre de toiles. Félix Vallotton ne cesse d’être surprenant et doté d’une grande empathie, ainsi que l’avait déjà noté Octave Mirbeau : « M. Vallotton est un esprit clair, précis, très averti, très cultivé, très passionné. Observateur aigu, parfois un peu amer parce qu’extrêmement sensible ». Les choix d’exposition de cet hors-série le confirment.

 

 
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La roumaine en robe rouge, 1925



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Le sommeil, 1908




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Les cinq peintres, 1902


De la mythologie...



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L'enlèvement d'Europe, 1908



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Orphée dépecé, 1914



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Roger délivrant Angélique, 1907



Isabelle Cahn a écrit:
Malgré sa nature discrète, Vallotton a des choses très fortes à exprimer, mais elles n’apparaissent pas immédiatement. Le premier regard sur un de ses tableaux indique qu’il a un métier assez classique, inspiré des grands maîtres comme Holbein ou Ingres. On sent qu’il a travaillé d’une manière méthodique et calme. Mais derrière ce calme se cache un véritable volcan ! C’est cette lave, ce feu, ces passions, ce côté noir également qu’il faut vraiment ressentir et que l’on a voulu mettre en avant dans l’exposition, notamment grâce à la scénographie.
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23 janvier 2014 4 23 /01 /janvier /2014 13:55


Volpone est une pièce de théâtre -il aurait aussi pu être une fable. Son personnage principal, Volpone, est un vieillard qui a accumulé une richesse qui ferait saliver d'envie bon nombre de ses semblables. Sans amis ni famille, et par crainte d'être délaissé, il feint d'être à l'article de la mort. Si ceux qui l'entourent ne sont pas animés de nobles intentions, et s'ils espèrent avant tout pouvoir récupérer son héritage, Volpone réussit au moins à ne pas être seul. La vieillesse semblait déjà être un lourd fardeau au 17e siècle et Volpone montre qu'un peu d'or dans sa guenille peut changer bien des égards dûs aux vieillards. Ce n'est pas pour rien que Jonson appelle aussi Volpone le "renard" et il continue plus loin, avec les prétendants à l'héritage, à affubler des caractères d'animaux à ses personnages. Le cher discipline de Volpone, son complice dans l'art de simuler une agonie, s'appelle Mosca, autrement dit "la mouche". Il aide le vieillard à faire tourner en bourrique Voltore -le "vautour"-, Corbaccio -la "corneille"- et Corvino -le "corbeau". Entre autres personnages apparaîtront également Bonario, Canina et Columba, dont les caractères transparaissent immédiatement dans les dénominations. Il sera toutefois malaisé de jongler entre ces différents personnages qui finissent par se ranger dans les deux catégories presque classiques : les mauvais et les moins pires. Ainsi les trois vautours se mêlent-ils souvent dans un ballet tordu, alternant entre sourires forcés adressés à Volpone et grimaces balancées à Mosca, dans l'espoir d'apprendre ces deux informations cruciales : quand le vieillard va-t-il se décider à mourir, et qui sera son héritier ?


Cette intrigue principale se double d'une intrigue mineure qui emmêle les caractères et ralentit considérablement le rythme de progression de la première. Il semblerait que seuls le premier et le dernier acte soient véritablement dévolus à celle-ci, les actes centraux servant à donner de la longueur à une comédie qui veille à respecter les règles de la dramaturgie classique. Sur le papier, Volpone devient parfois éthéré. On se détache de la lecture en attendant le retour à l'intrigue principale qui, non seulement plus cynique, permettait également de présenter avec plus d'audace le caractère bouffon des personnages et leurs obsessions pour un amour qui n'a rien d'humain, qu'il soit amour-propre ou amour de l'or -les deux se confondant souvent. On se rend compte alors que la forme ne suffit pas à captiver son auditoire et Benjamin Jonson ne parvient pas à enthousiasmer par la seule beauté de ses tirades. Rival de Shakespeare, on se demande parfois qui a copié l'autre tant leurs verve endiablées semblent se poursuivre l'une et l'autre dans la recherche de la plus grande puissance de harangue.


"Ces coquins honteux, rogneux, pouilleux, miteux et marmiteux, avec un pauvre liard d'antimoine au naturel, galamment encortiqué de divers cartouches, peuvent fort bien, sans nul remords, vous tuer une vingtaine de gens par semaine; mais ces gaillards décharnés et faméliques, qui ont les organes de l'âme à moitié bouchés par les terrestres obstructions, ne manquent point de trouver des zélateurs parmi les pauvres artisans racornis, mangeurs de salades, qui sont ravis d'avoir un sou de purgatif, dût-il les dépêcher dans l'autre monde!" 


On s'accroche à ces belles pièces de langue jusqu'à ce que survienne enfin le dernier acte qui, renouant avec l'intrigue principale, permet au lecteur de retrouver enfin la connivence qui lui avait échappé. On regrette que les oiseaux de malheur qui s'agitent autour de Volpone n'aient pas eu le courage de rester plus longtemps au chevet du vieillard. Le cynisme semble avoir honte de lui-même et traverse la pièce à toute vitesse, se laissant plus comprendre qu'il n'ose vraiment se faire voir. Benjamin Jonson tiendrait-il lui aussi du vautour ? ...





"Corbaccio : C'est excellent! Je vais sûrement lui survivre.
Cela me rajeunit pour le moins de vingt ans."




Maurice Castelain (introduction) a écrit:
"L'éloge de la Folie et trois dialogues de Lucien, traduits par Erasme, sont la source évidente de beaucoup d'idées, d'images, d'expressions que l'on admirait jusqu'ici comme étant de [Benjamin Josnon]. Le mot plagiat n'avait point alors le sens défavorable que nous y attachons: Shakespeare et Molière "prenaient leur bien où ils le trouvaient". Jonson, qui avait plus de culture et moins de génie, empruntait davantage encore."



*peinture de Bernard Buffet

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22 janvier 2014 3 22 /01 /janvier /2014 13:51


Nouvelles glauques en noir et blanc, cases serrées et réduites à l’observation de l’acte principal, découpage nerveux –parfois quelques touches de couleurs lorsque le mal triomphant se repaît de ses victoires- Welcome to the death club est une galerie d’art crayonné à l’honneur de la Faucheuse qui nous guette. Homme d’affaire, pervers sexuel, homme modèle, modeste employé, écrivain romantique –tu mourras ; et le triomphe accordé aux dégénérescences perverses n’en sera que plus glorieux.


A regarder, encore et encore, au-delà de la première compréhension dramatique. Le charme du Death Club ne s’apprécie pas entièrement dès la première rencontre.

Les bonnes résolutions d'un jeune homme moderne :


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Citation :
Tout le monde veut faire de la télé…même les gros porcs.
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21 janvier 2014 2 21 /01 /janvier /2014 12:55

 







Marcovaldo assoupit. C'est un personnage aussi insignifiant que la plupart d'entre nous. Comme la majorité des hommes qui subissent leur vie, qui croient choisir leur parcours avant de se rendre compte qu'ils ont été victimes de leur précipitation ou de leur ignorance, il se retrouve marié à une femme acariâtre et volcanique, père d'une ribambelle d'enfants qui dévorent son énergie sans pitié aucune. Il travaille pour gagner sa vie, sans autre ambition, et ramène au foyer une paie qui sustente à peine les besoins des gamins et de l'épouse. Pas de quoi être fier -Marcovaldo se rabaisse à la moindre occasion, lorsque ce ne sont pas les siens qui le diminuent d'une pique innocente. Pas de quoi être aimable -cela fait longtemps que Marcovaldo n'a plus été proche ni de sa femme, ni de ses enfants, ni de n'importe quel autre humain. Pas de quoi être grand -Marcovaldo a toujours été un microbe et il le restera jusqu'à la fin de ses jours. Marcovaldo pourrait ne pas exister : jusque dans l'écriture, il se contente de relater des faits insignifiants en usant d'un langage à la platitude monolithique. Et pourtant, Marcovaldo se donne le droit d'exister.


Ce droit se manifeste visuellement à travers le découpage du livre en plusieurs chapitres. Marcovaldo extraie de son quotidien quelques scènes qu'il classe chronologiquement. On retrouve la minutie des lecteurs d'almanachs : ce n'est pas la date exacte qui intéresse Marcovaldo mais la temporalité saisonnière : été, automne, hiver, printemps, on recommence. Cette succession véhicule déjà une certaine conception cyclique de l'existence frappée par la répétition du même, ne présentant aucun relief à sa surface. 


Marcovaldo devrait être anéanti par son impuissance. Nous-mêmes le sommes d'ailleurs lors de la première rencontre. Mais Marcovaldo se fiche de vouloir être bon ou grand. Il se contente de vivre, même si cela n'a aucun sens. Et parce qu'il n'attend rien, il trouve beaucoup. En se rendant en ville, il découvre que des champignons ont poussé près de son arrêt de bus ; sa pause déjeuner est métamorphosée par l'usage d'une gamelle en plastique ; ses soirées familiales prennent une tournure fantasmagorique lorsque le pouvoir de la Lune entre en lutte contre le pouvoir lumineux des panneaux publicitaires ; et il ne faut rien de plus qu'une sortie au supermarché pour découvrir l'existence de lois officieuses que le monde ordinaire ne déclame pas. Il faut avouer que la plupart de ces historiettes ont une saveur négligeable. Elles captent si peu l'attention qu'elles laissent le lecteur libre de vagabonder à son gré dans son propre et quelconque intérieur. Pour quelques-unes d'entre elles, pourtant, la transcendance opère : Marcovaldo devient l'initiateur d'une alchimie  qui transforme la banalité en poésie surréaliste, particulièrement lorsqu'il donne la parole et le geste aux animaux et aux végétaux. Qu'il s'agisse d'un chat, d'un lapin ou d'une plante, Marcovaldo parvient à les rendre plus humains que son entourage de bipèdes -peut-être parce qu'il tient d'ailleurs davantage de la faune que de l'humanité. 


Marcovaldo représente à la fois la confirmation et la négation du surhomme : en ne cherchant pas à l'être, il le devient parfois, malgré lui ou du fait de son détachement même. Malheureusement, on doit reconnaître que Marcovaldo atteint trop souvent son objectif d'invisibilité, redevenant ainsi le petit avorton que nous essayons tous de répudier.





Citation :
La plante - on l'appelait simplement ainsi comme si tout autre nom plus précis eût été inutile en un milieu où elle représentait à elle seule le règne végétal -, la plante avait une telle importance dans la vie de Marcovaldo qu'elle occupait ses pensées à toute heure du jour et de la nuit. L'air dont il scrutait le ciel pour observer les nuages n'était plus celui du citadin qui sedemande s'il doit ou non prendre son parapluie, mais bien celui du paysan qui guette de jour en jour la fin de la sécheresse. Et dès que, levant le nez de son travail, il apercevait en contre-jour, par la petite fenêtre du magasin, le rideau de pluie qui avait commencé de tomber silencieuse et drue, il lâchait tout, courait à la plante, prenait le pot dans ses bras et le déposait dehors dans la cour.
(...) Ils demeuraient là dans la cour, l'homme et la plante, l'un en face de l'autre. L'homme éprouvant presque des sensations de plante sous la pluie ; la plante - déshabituée du plein air et des phénomènes de la nature -, stupéfaite presque autant qu'un homme qui se trouve brusquement mouillé de la tête aux pieds, avec ses vêtements trempés.





Citation :
Le plaisir qu'on tire de ce récipient rond et plat qu'on nomme « gamelle », c'est d'abord qu'il se dévisse. Déjà, le fait d'en dévisser le couvercle vous met l'eau à la bouche, surtout quand on ne sait pas encore ce qu'elle contient parce que, par exemple, c'est votre femme qui vous la prépare chaque matin. Une fois qu'on en a ôté le couvercle, on voit le manger qui s'y trouve : des saucisses aux lentilles, ou des œufs durs avec des betteraves, ou bien encore de la polenta avec de la morue, tout cela bien rangé dans cette aire circulaire comme le sont, sur la mappemonde, les continents et les mers. Et même s'il n'y a pas grand-chose, on a cependant l'impression que c'est substantiel et compact. Une fois dévissé, le couvercle sert d'assiette, si bien qu'on a alors deux récipients et qu'on peut trier le contenu de la gamelle.


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