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10 septembre 2012 1 10 /09 /septembre /2012 11:32







« - Tu causes, tu causes, c'est tout ce que tu sais faire. »

Remarque la plus pertinente du livre. Remarque qui s’adresse à tous les personnages de Zazie dans le métro. A part causer, ils ne font pas grand-chose. L’intrigue est réduite à peau de chagrin, rythmée uniquement par les rencontres de Zazie, petite provinciale venue passer quelques jours chez son oncle à Paris, et par le spectre fascinant du métro.


Ce n’est évidemment pas la légèreté de l’intrigue qui définit ou non la qualité d’un roman. Un livre peut être excellent, même s’il est bâti autour du néant. En réalité, Zazie dans le métro peut se targuer d’aligner quelques aventures (insignifiantes), mais tout bien résumé, les personnages se contentent surtout de brasser de l’air et de parler dans le vide.
Se souviendrait-t-on encore de ce roman s’il n’avait pas été adapté en version cinématographique par Louis Malle ? Qu’est-ce qui justifie le succès de ce livre, sinon cette adaptation ? Les engouements sont parfois injustifiés, et tiennent plus de la liesse populaire que de la véritable révélation littéraire.


Bien que Raymond Queneau soit membre de l’Oulipo, prolifique et passionné des mots, il faut avouer que sa capacité à donner un intérêt dramatique à Zazie dans le métro est nulle, de même pour sa capacité à susciter la réflexion. Tout l’étonnement du livre surgit de la manipulation originale des mots. Se glissant dans la peau d’une provinciale perdue dans la capitale, Raymond Queneau joue avec les mots et leur phonétique, n’hésitant pas à se faire l’auteur de néologismes inventifs qui traduisent toute la naïveté de Zazie. Les dialogues, à tonalité orale, bénéficient d’une dynamique parfois presque épuisante, mais qui traduisent la passion communicative de Queneau pour les échanges verbaux considérés comme une joute oratoire.


Pour autant, cette inventivité littéraire ne mérite pas à elle seule de justifier l’attrait immodéré que peut susciter Zazie dans le métro. Dans le même registre, Orange mécanique de Burguess mériterait tout autant (voire davantage) qu’on parle de lui. Alors ? Alors Raymond Queneau a su trouver le bon dosage des ingrédients constitutifs de son livre : quelques aventures pas trop casse-tête, de l’humour légèrement vache mais surtout bon enfant et deux-trois trouvailles stylistiques qui rassurent quant au caractère intellectuel de la lecture. Malheureusement, le dosage ne permet pas au livre de s’inscrire définitivement dans le cerveau de son lecteur. Place au film peut-être ?


Il y a des blagues marrantes, c'est sûr (en tout cas, on comprend qu'elles avaient l'intention d'être marrantes), mais surtout très éculées :


Citation:
- Qu’est-ce que c’est un hormosessuel ? demanda Zazie.
- C’est un homme qui met des bloudjinnzes, dit doucement Marceline.




Citation:
« - Fameuse hein, […] cette soupe à l’oignon. On dirait que toi (geste) tu y as mis des semelles de bottes et toi (geste) que tu leur as refilé ton eau de vaisselle. Mais c’est ça que j’aime : la bonne franquette, le naturel. La pureté, quoi. »



sourire

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8 septembre 2012 6 08 /09 /septembre /2012 15:32





Wit Spirit, le tome 2… On prend une idée qui marche (Wit Spirit, premier volume) et on recommence. Entre la publication des deux volumes… aucune année ne s’est écoulée ! Jean-Loup Chiflet a simplement replongé dans ses cartons pour extirper quelques nouvelles citations qu’il n’avait pas jugé bon d’insérer dans le premier volume. Le grappillage à droite à gauche ne promet pas une pêche aussi miraculeuse que pour le premier volume. Empilées en vrac dans le livre, les citations ne sont plus classées en catégories. Tout juste distingue-t-on encore les traits d’esprits attribués à des illustres dont le nom pourrait éventuellement éveiller quelques souvenirs dans votre mémoire (les très connus Churchill, Woody Allen ou G.B. Shaw côtoient les moins exposés Gore Vidal, Lee Dawson ou Billie Burke) et ceux attribués aux « anonymes ». On imagine qu’il s’il s’agit là de propos entendus et rapportés par Jean-Loup Chiflet, mais on ne peut le certifier…

Quoiqu’il en soit, le Wit Spirit s’est un peu affaibli dans ce second volume. On trouve toujours des citations détonantes et absurdes comme on les aime (« Une pomme par jour éloigne le docteur…à condition de viser juste. » - Winston Churchill) mais de trop nombreuses d’entre elles se contentent de sonner à la manière de blagues éculées.

On remercie Jean-Loup Chiflet d’avoir fouillé dans ses cartons pour en extraire les dernières perles qu’il avait omis d’inclure dans le premier volume de son Wit Spirit. Toutefois, il aurait été préférable de les inclure toutes dans un seul et unique volume. Cette seconde publication laisse en effet un petit arrière-goût de déception, et le risque le plus regrettable serait d’associer ce sentiment à l’esprit de l’humour britannique. Les perles du nonsense ne se produisent pas à la chaîne, ce qui explique pourquoi il est légitime que les volumes de Wit Spirit ne se succèdent pas par dizaines les uns à la suite des autres.


Parmi les meilleures citations :


« On comprend facilement pourquoi les plus beaux poèmes sur l’Angleterre ont été écrits par des poètes qui vivaient en Italie. »

George Sanders


« Quand un homme dit des obscénités à une femme, c’est du harcèlement sexuel. Quand c’est une femme qui dit des obscénités à un homme, c’est 3,95 dollars la minute. »

Steven Wright

(dans le bon goût) :
« Chaque fois que je vois ces pauvres Somaliens à la télé, j’ai la larme à l’œil. J’aimerais moi aussi être aussi mince, mais si possible sans ces mouches qui leur tournent autour. »
Mariah Carey


« Quand un célibataire rentre chez lui, il regarde ce qu’il y a dans son réfrigérateur, puis va au lit. L’homme marié, lui, regarde ce qu’il y a dans son lit, puis va voir dans le réfrigérateur. »
Anonyme


« Ma femme et moi, nous avons connu trente ans de bonheur. Et puis nous nous sommes rencontrés. »

Anonyme

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7 septembre 2012 5 07 /09 /septembre /2012 12:20






Gloire à la vie. Terrence Malick nous propose la vision d’une famille idéale : rapports harmonieux, maison confortable de laquelle on refuserait difficilement de sortir… Le bonheur, rehaussé par une musique, une luminosité et des teintes qui semblent porter son nom, ne fait pas douter de sa présence. On peut finir écœuré mais, en consentant à se laisser aller à des sentiments plus honnêtes, on peut aussi accepter de s’effondrer devant la grâce de ce tableau d’un foyer d’amour.




La mort apporte un peu de tragique à la constitution parfaite de cette famille, surtout lorsqu’il s’agit de ces morts « injustes » qui emportent les enfants. Terrence Malick ne cède pas à l’émotion facile, et plutôt que de s’apitoyer sur le sort d’une famille morcelée, il s’envole pour une digression métaphysique de quelques minutes. L’occasion pour lui de faire se succéder des images muettes, qui expriment d’elle-même, par la seule puissance de leur beauté et de leur perfection géométrique, le miracle de la vie. Des dimensions infinies de l’Univers jusqu’au fonctionnement prodigieux des organismes vivants, de la variété foisonnante -presque effrayante- des espèces biologiques jusqu’à l’ébullition de couleurs et de textures des galaxies, Terrence Malick explore l’histoire et la géographie de la Vie, rapprochant l’infiniment petit et l’infiniment grand, pour nous confronter au caractère merveilleux et improbable de la Vie. De quoi justifier l’éveil de tout sentiment religieux. De quoi conférer encore plus de tragique aux histoires individuelles et familiales qui se trament sur Terre. Que devient la grâce qui touche le phénomène de la Vie observé dans sa globalité lorsqu’on se rapproche jusqu’à la particularité ? Toute harmonie disparaît. Ne reste plus que la violence d’assauts pourtant insignifiants, et cette tristesse infinie qui résulte de la destruction des élans vitaux les plus nobles.





Ainsi, Terrence Malick revient bientôt sur la vie de cette famille qui nous avait semblé parfaite, et en nous faisant pénétrer dans l’existence quotidienne de chacun de ses membres, nous ne tardons pas à découvrir les failles d’une hiérarchie implicite et les discordances éveillées suite aux aspirations éteintes. Le combat se poursuit, de manière moins revendiquée que dans la partie précédente, entre ce qu’on pourrait résumer par « pulsion de vie » et « pulsion de mort ».
Le père, tyrannique, sait qu’il est passé à côté de sa passion pour la musique et qu’il a gâché ses talents. L’amour qu’il porte à ses enfants n’arrive plus à s’exprimer autrement que par le biais d’une rigueur de fer qui se distingue surtout par son totalitarisme. La mère, dont on arrive encore à capter les derniers relents de grâce, s’éteint peu à peu dans cette ambiance mortifère. Elle n’aide pas ses enfants et pour eux, l’apprentissage de la vie ressemble à une lutte entre deux extrêmes.

Le film serait parfait s’il avait réussi à se conclure sans verser dans cette invention typiquement humaine (et donc bien loin de l’harmonie universelle) qu’est la morale. Tout le monde se retrouve dans un genre de paradis de bord-de-mer et, débarrassés des contingences terrestres, on s’embrasse et on fait la fête… La déception gagne. Ce qui avait fait la force tragique de Tree of life disparaît entre deux embrassades bien vite accordées. Terrence Malick a pris son parti : on retrouve la perfection du début du film, mais aucun élément ne vient désormais plus s’y opposer. Cette conclusion est respectable, mais après nous avoir présenté les personnages et leurs failles, elle ne paraît absolument plus aussi honnête que l’image d’Epinal qui avait servi d’introduction au film.


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6 septembre 2012 4 06 /09 /septembre /2012 14:06





Qu’est-ce qui est le plus difficile ? Faire le deuil de sa planète natale ? Ou apprendre que, tout compte fait, elle n’a pas été détruite, et qu’elle continue toujours à abriter ses ouailles dans un coin perdu de l’Univers ?


Demandez ça à Arthur Dent, il vous répondra… même si lui-même n’a sans doute pas une réponse bien définie sur la question. Oui, la Terre existe toujours, et avec elle son lot de fous du volant qui méprisent le plus minable des auto-stoppeurs coincé sur le bord d’une voie rapide, sous le déluge. Alors qu’il croise une âme charitable qui accepte de le faire grimper dans sa voiture, Arthur Dent fait la connaissance de Fenchurch (rajoutez un nom improbable à votre longue liste des noms improbables déjà présents dans les tomes précédents). Il fallait bien que ça finisse par se produire… Nous sommes dans l’avant-dernier tome de la série, et Douglas Adams nous avait épargné jusqu’alors les traditionnelles histoires d’amour qui ne font pas avancer l’histoire mais qui offrent une touche de romantisme aux lecteurs accros au parfum d’eau-de-rose (on aimerait demander à ceux-ci : pourquoi êtes-vous venus vous perdre dans la lecture du Guide du voyageur galactique ?). Dans ce quatrième volume, impossible d’y échapper. Douglas Adams ne se contente pas de caler une légère allusion mielleuse entre deux pages qui détonnent d’une dérision réjouissante –non : il fait tourner l’intégralité de son récit autour de cette histoire d’amour étonnamment conventionnelle, pour ne pas dire niaise.


C’est accompagné de sa Fenchurch –dont le potentiel comique est nettement moins élevé que celui de l’androïde dépressif Marvin- qu’Arthur Dent va aller de (maigres) surprises en (rares) réjouissances. La technique qui permet de rater le sol, découverte dans le volume précédent, devient ici prétexte foireux à décrire les joies du transport amoureux. Les particularités du personnage de Fenchurch décrivent une jeune fille éthérée dont le seul ressort comique résulte de la confrontation avec la grossièreté généralisée du reste de l’Univers (mais qui paraît de manière bien amoindrie dans ce quatrième volume). Douglas Adams aurait-il essayé d’imiter le style de Barbara Cartland ?


Malheureusement, les personnages secondaires s’estompent au profit de cet ennuyeux couple et ne viennent pas relever le niveau des aventures. Douglas Adams offre toute la virulence de ses descriptions absurdes et déjantées dans les premières pages du livre. Le reste s’essouffle rapidement. Si Zola peut ennuyer pour ses longues descriptions monotones, Adams ennuie au contraire dans la succession des actions fadasses qu’il fait vivre à ses personnages.


On comprend pourquoi les dauphins se sont barrés de ce volume. Prochain départ annoncé, celui du lecteur ? Même si Douglas Adams a finalement réussi à me décevoir, arrivée à ce point de ma lecture de la « trilogie en cinq tomes », je suis bien trop attachée à son univers pour lâcher en si bon chemin. L’écrivain a réussi à s’attirer un capital sympathie qui résiste même aux plus grossières fautes de goût. Alors, espérons seulement que ce soit Fenchurch qui disparaisse du volume suivant… la qualité des aventures du Guide du voyageur galactique s’en ressentira certainement.


Quand même, quelques passages qui méritent le déplacement :

Citation:
« Il avait lu quelque part que les Esquimaux avaient plus de deux cents termes différents pour qualifier la neige, faute de quoi leur conversation serait sans doute devenue extrêmement monotone. Ainsi distinguaient-ils la neige fine et la neige épaisse, la neige légère et la neige lourde, la neige collante, la neige friable, la neige qui tombe en flocons, la neige qui tombe en bourrasques, la neige qui se décolle de la semelle des bottes du voisin pour maculer le sol impeccable de votre petit igloo, les neiges de l’hiver, les neiges du printemps, les neiges du temps de votre enfance qui étaient tellement mieux que toutes vos neiges modernes, la neige fine, la neige poudreuse, la neige de colline, la neige de vallée, la neige qui tombe le matin, la neige qui tombe la nuit, la neige qui se met à tomber juste quand vous alliez partir à la pêche, et la neige que, malgré tous vos efforts pour les dresser, vos huskies ont salopée en pissant dessus. »



Citation:

« Provenant d’une autre direction, il éprouva les sensations d’un troupeau de moutons affolés par une soucoupe volante, mais elles étaient pratiquement indiscernables des sensations d’un troupeau de moutons affolés par n’importe quoi d’autre, car c’étaient des créatures qui apprenaient fort peu lors de leur séjour en ce bas monde, qui s’ébahissaient de voir le soleil se lever tous les matins, et continuaient d’être stupéfiées par tous ces petits trucs verts qui poussaient dans les champs. »




Quelqu'un a-t-il déjà goûté aux sandwiches anglais ?

Citation:


« Le sentiment persiste en Angleterre que confectionner un sandwich savoureux, désirable ou en quoi que ce soit appétissant constitue une sorte de péché que seuls commettent les étrangers. « Faites-nous les secs », semble être l’ordre gravé au tréfonds de la conscience collective nationale, « faites-les-nous caoutchouteux. S’il faut absolument que ces cons-là restent frais, vous n’avez qu’à les laver une fois par semaine. » / C’est en mangeant des sandwiches dans les pubs les samedis à midi que les Britanniques cherchent à expier leurs péchés nationaux. La teneur exacte de ces péchés n’est pas bien claire pour eux, et ils préfèrent ne pas approfondir. Les péchés, ce n’est pas le genre de truc qu’on aime trop approfondir. Mais quels que soient ces péchés, ils sont amplement expiés par tous les sandwiches qu’ils se forcent à consommer. »


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5 septembre 2012 3 05 /09 /septembre /2012 12:54






Une fois franchie la grande étape du mariage, ce n’est pas toujours facile de se retrouver coincé en tête-à-tête avec sa douce moitié, surtout lorsqu’elle s’appelle Raymonde ou Robert. Heureusement, la compagnie routière de Troufignou-les-Paons propose à ceux qui s’ennuient chez eux de nombreuses expéditions exotiques. Entre autres excursions dépaysantes, ce voyage groupé sur les terres de Loumel, dans le Sud-Finistère, auquel les Bidochon participeront le cœur papillonnant de joie.

Ni une, ni deux, les Bidochon embarquent. L’apaisement est garanti : enfin, ils ne seront plus obligés de partager leurs repas l’un en face de l’autre mais goûteront aux joies des repas collectifs dans les cantines de centre de vacances. Au menu : paëlla, saucisses, sardines à l’huile et salade de pommes de terre. Les soirées aux heures longues et monotones s’égaient de séances de diaporamas présentant de magnifiques canines de tricératops ou de jeux de lotos endiablés. Et l’après-midi, Raymonde n’est plus obligée de se consacrer aux tâches ménagères ! Elle peut enfin se reposer sur un transat, sur la belle plage de Loumel située à proximité de la station d’épuration, pendant que Robert barbote dans l’océan et lâche étron après étron, pour le plus grand soulagement de ses intestins perturbés par le dépaysement.





Partir en vacances, c’est aussi l’occasion de rendre la famille et les amis envieux de ce privilège. A chaque journée sa carte-postale, et son lot de fabulations destinées à rendre la réalité plus rutilante qu’elle ne l’est vraiment. Malgré leurs airs revêches, les Bidochon ne tarissent pas d’imagination ! « Il fait très beau », disent-ils alors qu’une foutue averse les oblige à revêtir leurs imperméables et à se rendre au musée du lacet. « Les soirées sont bien remplies », écrivent-ils, sans donner plus de détails concernant les jeux ridicules auxquels on les oblige à participer.





Mais les jours s’égrènent, et il faut déjà reprendre la route. Le retour sera long, et il ne faut pas compter sur Robert pour accélérer la cadence : 25 kilomètres/heures sur l’autoroute, pour éviter que Raymonde dégobille ses restes de paëlla. C’est qu’il va falloir meubler la conversation sur la route… Toutes les photos sont ratées, les mémoires se dispersent : heureusement que Binet nous laisse un souvenir de vacances en témoignant à la place des Bidochon. Bien moins cher qu’une excursion à Loumel, cet album permettra de se réjouir de l’ambiance de folie des camps de vacances tout en évitant les indigestions provoquées par les sardines à l’huile frelatées.

Citation:

- Y en a, je vous jure, il faudrait que ça leur tombe tout cuit dans le bec !
- C’est vrai, ça ! Les vacances, il faut se forcer un peu, sinon c’est pas la peine !



Souvenirs, souvenirs :




Des soirées exaltantes :



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4 septembre 2012 2 04 /09 /septembre /2012 14:45





Et si la faim régissait nos vies à notre escient ? Amélie Nothomb exploite cette idée dans Biographie de la faim où, une fois n’est pas coutume, elle reviendra sur les années de son enfance et de son adolescence, ajoutant du mythique à une légende déjà façonnée suite aux Stupeur et tremblements et Métaphysique des tubes.


Cette fois encore, Amélie Nothomb se définit comme personnage central de son roman et se dote de cette caractéristique qu’elle juge rare : la faim. Elle examine le mot et joue avec sa polysémie, abordant non seulement la faim comme manifestation biologique et appétence pour le sucré, mais aussi la faim comme curiosité intellectuelle, comme besoin d’amour, comme appétit de vivre et comme souffrance sublimée jusqu’à l’extase. La faim : la notion est tellement évidente qu’on se demande ce qu’il est possible d’en dire. Et pourtant, la faim serait une des sensations les moins éprouvées de la société occidentale, repue et gonflée jusqu’à l’explosion. Amélie Nothomb glorifie cette faim qu’elle a su reconnaître et cherche à la conserver toujours aussi virulente dans sa manière d’appréhender le monde. Cette sensation compose les différentes étapes de sa vie comme autant de mets aux saveurs nuancées.


La faim est à l’origine de chaque acte. Au Japon, la recherche frénétique du sucré est prétexte à la mise au point de ruses habiles et d’alchimies fantastiques. A New-York, l’ivresse des alcools se mêle aux ambiances excessives et musicales des soirées mondaines. A Pékin, la désertion du corps par l’anorexie ouvre les portes d’un horizon calme et désert consacré aux lectures effrénées et à la traduction de l’Iliade et de l’Odyssée. Amélie Nothomb ne délaisse jamais une faim pour une autre et se montre aussi inspirée lorsqu’il s’agit d’évoquer le plaisir de la manducation et du jeûne, l’extase des nourritures intellectuelles, ou le bonheur éclatant qui naît de l’absorption de l’amour de l’autre.


Citation:
« De longues recherches m’ont menée à ce constat : l’aliment théologal, c’est le chocolat.
Je pourrais multiplier les preuves scientifiques, à commencer par la théobromine qu’il est seul à contenir et dont l’étymologie est criante. Mais j’aurais un peu l’impression d’insulter le chocolat. Sa divinité me semble précéder les apologétiques. »




On peut croire ou non à la véracité autobiographique du roman d’Amélie Nothomb, mais limiter l’intérêt de sa Biographie de la faim à cette seule question serait aussi décevant que déjeuner dans un restaurant gastronomique alors qu’on souffre de sinusite. Tout ce qu’Amélie Nothomb écrit n’est peut-être –et certainement- pas aussi exact qu’elle le prétend, mais démêler le vrai du faux ou –mieux encore- accepter chaque étape rocambolesque de sa biographie comme on tolère les ruses des contes de fées, permet de jouir pleinement de l’originalité du regard qu’elle porte sur la vie, considérée comme un miracle ou, en tout cas, comme une aventure exaltante, aussi riche et variée qu’il existe de manières différentes de la déguster.

 


Comme j'ai particulièrement apprécié ce livre, je vous fais partager quelques extraits...

Puisqu'on parle de faim :

Citation:
« Par faim, j’entends ce manque effroyable de l’être entier, ce vide tenaillant, cette aspiration non tant à l’utopique plénitude qu’à la simple réalité : là où il n’y a rien, j’implore qu’il y ait quelque chose. »




Et les théories qui en découlent :

Citation:
« Les êtres nés rassasiés –il y en a beaucoup- ne connaîtront jamais cette angoisse permanente, cette attente active, cette fébrilité, cette misère qui éveille jour et nuit. L’homme se construit à partir de ce qu’il a connu au cours des premiers mois de sa vie : s’il n’a pas éprouvé la faim, il sera l’un de ces étranges élus, ou de ces étranges damnés, qui n’édifieront pas leur existence autour du manque. »




Un éloge du goût :

Citation:
« Pourquoi inventerait-on des desserts quand la forêt donne des fruits si bons, si subtils qu’en comparaison nos gâteries sont infectes et grossières ? Pourquoi créerait-on des sauces quand le jus des coquillages mêlé au lait de coco est d’une saveur à reléguer nos sucs de cuisine au rang d’écœurantes mayonnaises ? On n’a besoin d’aucun art pour ouvrir un oursin que l’on vient de ramasser et pour se régaler de son affolante chair crue. Et c’est le sommet de la gastronomie. Quelques goyaves auront par accident macéré dans un trou où elles seront tombées : on aura même de quoi se saouler la gueule. C’est trop facile. »




Et des plaisirs un peu plus sophistiqués :

Citation:
« Ce qu’il y avait sur mon visage, c’était le goût du spéculoos.
C’était un spectacle. Rien qu’à me regarder, je pouvais détailler les saveurs : c’était forcément du sucré, sinon je n’aurais pas eu l’air aussi heureuse ; ce sucre devait être de la cassonade, à en juger l’émoi caractéristique des fossettes. Beaucoup de cannelle, disait le nez plissé de jouissance. Les yeux brillants annonçaient la couleur des autres épices, aussi inconnues qu’enthousiasmantes. Quant à la présence de miel, comment en douter, au vu de mes lèvres qui minaudaient l’extase ? »




Un retour sur l'anorexie dont souffrit Amélie Nothomb :

Citation:
« Ceux qui évoquent la richesse spirituelle des ascètes mériteraient de souffrir d’anorexie. Il n’est pas meilleure école du matérialisme pur et dur que le jeûne prolongé. Au-delà d’une certaine limite, ce que l’on prend pour l’âme s’étiole jusqu’à disparaître. »


Citation:

« Cette misère mentale de l’être dénutri est si douloureuse qu’elle peut susciter des réactions héroïques. Il y a là autant d’orgueil que d’instinct de survie. Dans mon cas, cela se traduisit par de pharaoniques entreprises intellectuelles, comme lire le dictionnaire de A à Z.
L’erreur serait d’y voir une intelligence propre à l’anorexie. Il serait bon que cette évidence soit enfin acquise : l’ascèse n’enrichit pas l’esprit. Il n’y a pas de vertu aux privations. »




Et des divagations chères à Amélie Nothomb, toujours réjouissantes :

Citation:
« Si Dieu mangeait, il mangerait du sucre. Les sacrifices humains ou animaux m’ont toujours paru autant d’aberrations : quel gaspillage de sang pour un être qui aurait été si heureux d’une hécatombe de bonbons ! »



Citation:
« J’inventai le sorbet nival : je pressais des citrons, j’ajoutais du sucre et du gin, j’allais dans la forêt avec cet élixir, je choisissais une belle neige épaisse, poudreuse et vierge, je versais dessus la potion, je sortais ma cuiller et je mangeais jusqu’à me saouler. Je rentrais avec plusieurs grammes d’alcool dans le sang, le cœur brûlé par l’excès de neige. »


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3 septembre 2012 1 03 /09 /septembre /2012 15:53







Jack est un petit garçon que rien ne semble a priori différencier des autres enfants de son âge. Dans Room, il s’empare de la narration pour nous décrire son monde –à cette étape, on se demande encore de quel étrange univers il s’agit... On trouvera des descriptions étonnantes des éléments les plus anodins de son existence, et ce d’autant plus que Jack s’exprime à l’aide d’un vocabulaire constitué de néologismes et de mots-valises inventifs, produits de sa vision décalée du monde. La télévision, ses jouets et ses repas constituent ses sujets de prédilection. Parmi tout ça, il ne faudrait pas oublier de citer sa Maman adorée, élément phare de son univers, non pas figure d’autorité imposante mais partenaire de jeu agréable et presque soumise aux volontés de son fils. Un seul élément vient perturber cet univers joyeux : il s’agit du Grand Méchant Nick… Jack n’a jamais vraiment été confronté au personnage mais la nuit, lorsqu’il rentre, il l’entend parler à Ma. De Nick dépendent de nombreux paramètres de son existence : température de l’habitation, remplissage du frigo, humeur de Maman… Il ne fait pas bon contrarier le Grand Méchant Nick…


Lorsque Jack fête ses cinq ans, sa mère ne peut s’empêcher d’évoquer le Dehors, jusqu’alors uniquement connu par le biais de la télévision. Loin d’être charmé par les promesses de ce qui compose cette partie de l’univers, Jack s’en effraie et ne comprend pas pourquoi sa mère lui raconte ce qu’il prend pour des mensonges. Celle-ci met alors au point une ruse pour permettre à son fils de s’échapper et de découvrir le reste du monde. Elle espère aussi, et surtout, que Jack signalera l’existence de la Room afin qu’elle puisse être libérée à son tour.


A partir de ce moment-là, la relation entre Jack et sa mère a déjà changé. Après cinq ans d’abnégation durant lesquels Ma vécut dans la simulation joyeuse, tentant de conférer une certaine normalité à leur vie de prisonniers, sa volonté personnelle semble de nouveau s’affirmer. Il lui aura suffi d’évoquer le Dehors pour avoir de nouveau envie d’y retourner. La relation égalitaire qu’elle avait créée avec son fils se transforme en relation utilitaire : Jack sera l’élément qui lui permettra à son tour de s’enfuir.


Pourtant, une fois que mère et fils se retrouvent à l’extérieur, rien ne s’arrange. On assiste à l’apprentissage de Jack et on découvre en même temps que lui, en partageant son effroi, que le Dehors n’est pas forcément plus enviable qu’une geôle dorée. Jack se montre inadapté pour ce monde qu’il n’avait pas imaginé et il en vient souvent à regretter d’être sorti de sa simple et confortable petite Room. Ceci d’autant plus que sa mère, agacée par ce comportement qu’elle assimile à de l’ingratitude, devient irritable et s’agace pour un rien.


Le livre est donc séparé en deux parties bien distinctes qui détiennent chacune leur part d’ombre et de lumière. La description tire son originalité de la particularité de la vision de Jack, ce petit garçon fait prisonnier d’une chambre au cours des cinq premières années de sa vie. Emma Donoghue a évité de tomber dans l’écueil d’un livre manichéen qui aurait fait s’opposer trop strictement la Room et le Dehors. Elle a également relevé brillamment la difficulté à se mettre à la place d’un petit garçon, faisant preuve d’un don d’immersion surprenant qui ponctue le livre de trouvailles et de néologismes réjouissants.


Si tout semble si parfait, pourquoi le livre laisse-t-il alors un sentiment de déception à la fin de la lecture ? Dès le début de la deuxième partie, on sent la lassitude s’installer. Au contact du Dehors, Jack s’imprègne rapidement de la nouvelle réalité qu’il découvre. Le mystère qui constituait la puissance de la première partie a disparu.


En découvrant que le Dehors ne ressemblait en rien à ce qu’il avait imaginé, Jack s’était souvent montré déçu. De même, il nous est difficile de ne pas regretter l’harmonie admirablement mise en place par la Maman dans l’univers confiné de leur prison. Constat difficile mais qu’on ne peut nier : la réalité du monde extérieur n’a plus d’attraits pour celui qui a connu la symbiose d’un amour absolu.

Beaucoup d'inventivité en ce qui concerne les descriptions des moments de vie dans la Room (et on voit que ça tourne beaucoup autour des repas !) :

Citation:
« Je compte 100 céréales, je renverse la cascade de lait blanc-presque-comme-les-bols sans éclabousser et on dit merci au Petit Jésus. Je choisis Grande Cuiller Fondue avec son manche blanc tout plein de cloques parce qu’elle s’était appuyée sur la casserole où les pâtes étaient en train de bouillir mais pas exprès. Maman n’aime pas Grande Cuiller Fondue, mais c’est ma préférée parce qu’elle est pas pareille que les autres. »



Citation:
« Comme il est 5h39, on peut dîner : c’est des nouilles instantanées. Pendant qu’on les laisse dans l’eau bouillante, Maman trouve des mots difficiles sur la brique de lait pour me tester, comme nutritionnel qui veut dire à manger et pasteurisé qui veut dire germes tués au pistolet laser. Je veux encore du gâteau mais elle dit d’abord les cubes de betterave bien juteux. »



Citation:
« Au dîner, on mange des bâtonnets de poisson et du riz ; c’est moi qui presse le citron pas un vrai, en plastique. On avait eu un vrai citron une fois mais il s’est ratatiné trop vite. »



Même si le passage dans le vrai monde du Dehors entraîne une baisse d'intérêt dans la lecture, certains passages réussissent malgré tout à éveiller l'attention. Le regard naïf de Jack finit par être caustique sans le vouloir :

Citation:
« Dans le Dehors, le temps est très différent. Maman arrête pas de dire : « Doucement, Jack. » Et : « Attends un peu. » Ou alors : « Allez, il faut finir. » Et aussi : « Dépêche-toi, Jack. » Elle répète beaucoup Jack, comme ça je sais qu’elle me parle à moi et pas aux autres gens. »


Citation:

« J’apprends beaucoup d’autres bonnes manières. Si un truc est dégoûtant (comme le riz sauvage qui est aussi dur à croquer que du pas cuit), on dit que c’est intéressant. Quand je me mouche, je plie le mouchoir pour laisser personne voir le gluant qui est top secret. Si je veux que Maman m’écoute moi et pas les autres, je dis « Pardon », sauf que parfois je répète « Pardon » pendant si longtemps que quand elle répond, j’ai oublié ce que je voulais dire. »
 
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2 septembre 2012 7 02 /09 /septembre /2012 15:48






Canetor n’a vraiment pas de chance. S’il aimait se plaindre, on pourrait le confondre avec Calimero. Même tête noire, seule la casquette a remplacé la coquille qui sert de couvre-chef à son cousin plaintif. Mais au fait, de quelles malédictions a-t-on assommé Canetor lors de sa naissance ? En voici une petite liste, loin d’être exhaustive :
- N’avoir pour seul amour qu’une Canetorette stupide, abreuvée aux conseils insipides de ses magazines féminins, et monomaniaque du ramassage de pâquerettes.
- Perdre encore espoir en la gent féminine à cause d’une sœur Canetorine hautaine et méprisante. Impossible de partager la moindre conversation avec elle car l’étroitesse de son esprit est telle qu’elle n’arrive à en extirper que de vieilles rengaines populaires («L’habit ne fait pas le moine ») avec lesquelles elle s’emmêle parfois les pinceaux (« Il faut manger pour être belle et non pas être belle pour manger »).
- Perdre les plus belles heures de sa journée à effectuer une profession insipide, mal considérée et mal payée.
- Etre poursuivi jusque dans ses rêves par les terreurs anodines de cette vie transparente, d’autant plus anxiogène que personne d’autre à part Canetor ne semble la trouver terrifiante.

Car, en effet, la pire des malédictions de Canetor est peut-être celle-ci : être le seul personnage canardesque un peu normal dans ce monde animalesque bigarré mais complètement crétin.




Canetor représente l’abnégation : lorsque tous s’agitent autour de lui, dans la réalisation de leurs actes les plus stupides, dans la profusion continue de leurs propos incohérents, lui s’immobilise et se tait. Pauvre petit canard se prend de plein fouet l’ingratitude, pour la plus grande joie des spectateurs alentours.

Dans les premières pages, la lecture est réjouissante. Le graphisme surprend agréablement et convient à l’expression atone du Canetor et aux figures stéréotypées de ses congénères. Les situations sont absurdes et rappelleraient presque l’humour des Monty Python. Mais n’exagérons pas : jamais ce pauvre petit canard ne parviendra à leur hauteur. Et au fil des pages, on commence à comprendre pourquoi… Canetor est mou, prévisible… même pas lâche (il aurait pu nous faire rire en tentant de s’échapper des situations saugrenues qui s’offrent à lui), il se contente simplement de ne rien faire. L’acharnement virulent dont il fait l’objet pourrait conduire à une infinité de réactions possibles, mais Canetor se contente d’attendre bêtement que l’on tourne la page et que l’on passe à une autre histoire où, une fois encore, il ne se produira rien.

Les dernières planches sont longues et se présentent dans la continuité du début de l’album. On a l’impression d’être confronté à des running-gags qui font leur effet une fois, deux fois, mais peut-être pas trois. Dommage, dommage : après s’être identifié au petit Canetor, après avoir eu l’espoir de trouver en lui un confident capable de comprendre notre angoisse à évoluer dans un monde qui paraît souvent indéchiffrable, on en vient à se détacher son stoïcisme surnaturel qui finit par faire de lui un vulgaire canard en plastoc.

Citation:

Bien, maintenant voyons la température… Hou ! Là, là ! 41°9 ! C’est la cata ! Un dixième de plus et tu étais mort !




Exemple de discussion avec la soeur Canetorette :




... et avec la petite amie Canetorine :




Le running-gag du veau, qui fait bien rire la première fois, mais plus la dixième fois :




Des personnages secondaires frappés :



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1 septembre 2012 6 01 /09 /septembre /2012 16:32




Le lecteur avide aurait souvent tendance à croire qu’un livre lui revient de pleins droits. Fun Home lui rappelle vivement la réalité : le livre est avant tout la propriété de celui qui l’a créé ; il s’inscrit en lien direct avec l’expérience et la personnalité de l’écrivain, et s’il trouve un écho chez le lecteur, on peut saluer le caractère miraculeux de la coïncidence et tenter de l’expliquer plus rationnellement qu’en invoquant une simple connivence.

Ainsi, Fun Home est avant tout un récit autobiographique d’Alison Bechdel. Virant souvent à la psychanalyse, la dessinatrice se focalise essentiellement sur ses années de jeunesse et d’adolescence, essayant d’expliquer le développement de sa personnalité à l’aune des figures impénétrables et lointaines de ses parents. Bloqués sentimentalement, rétifs à tout signe d’affection, ils forment un couple d’artistes talentueux mais rigides. Eliminez tout de suite l’image des créatifs excentriques et délurés, et remplacez-la plutôt par l’image de professeurs implacables usant de l’art comme d’un moyen obsessionnel de se détourner de la réalité de leurs existences. Le père domine la famille, figure de la perfection qui ne tolère pas le moindre écart, et passe ses journées à surcharger la décoration de la maison dans un recueillement clérical ; à chérir un débordement luxuriant de plantes et de fleurs ; à se recueillir dans des lectures explicites –Proust, Fitzgerald, Camus, Joyce…- qui apparaissent comme autant de moyens de communication implicite.


Citation:
Ces allusions à James et Fitzgerald ne sont pas qu’un procédé descriptif. C’est en termes de fictions que mes parents m’apparaissent les plus réels. Et sans doute ma froide distance esthétique traduit-elle mieux que n’importe quelle comparaison littéraire, le climat arctique de notre famille.




Piégée dans cette gangue de retenue, Alison tâtonne, cherche quel sera le meilleur moyen de communiquer avec ce père incompréhensible qui –comble de l’ironie- lui laissera bien peu de temps pour mener à bien cette tâche puisqu’il mourra (on soupçonne un suicide) lors de la vingtième année de sa fille. Troubles obsessionnels compulsifs, écriture dans un journal intime gorgé d’amulettes sémantiques, aide au funérarium… Lorsqu’Alison prend conscience de son homosexualité, tout devient limpide : voici la révélation qu’elle attendait, celle qui lui permettra de se rapprocher de son père, dont elle comprend soudainement l’homosexualité refoulée. Mais alors qu’elle espérait des retrouvailles émues, Alison se heurte seulement à la frustration de sa mère et à la honte de son père. Le seul moyen de communiquer demeure encore l’esthétique : le livre. Alison et son père essaient de tisser un dialogue fragile à travers la comparaison, l’analyse et la citation des livres qui emplissent leurs vies, qu’il s’agisse de l’Ulysse de Joyce, de la biographie de Fitzgerald ou de l’œuvre de Proust.



Alison Bechdel restitue le climat de vide émotionnel et de perfection esthétique qui l’enveloppa tout au long de sa jeunesse sur un ton juste qui élimine tout reproche ou toute complaisance malsaine dans la souffrance. Son entreprise n’est pas de dénoncer mais de comprendre l’imbrication des facteurs qui sont à l’origine de la composition de cette atmosphère si particulière. En choisissant de s’exprimer par le biais de la création, Alison Bechdel retrouve les schèmes bien assimilés de l’expression esthétique, mais en s’exprimant avec une sincérité entière et totalement dénuée de honte, ne cherchant jamais à se lier avec le sentiment de culpabilité. Elle réussit ainsi à dépasser tous les interdits longuement inculqués au cours de son enfance. Sans jamais se décrire comme telle, elle apparaît pourtant comme l’élément salvateur de sa famille : celle qui parvient enfin à briser la malédiction du silence et de la honte en osant analyser les mécanismes qui semblaient pourtant la rendre éternelle.


Alison Bechdel a écrit Fun Home avant tout pour sa propre compréhension. La magie de l’expression esthétique fait le reste et ne devrait pas peiner à conquérir entièrement son lecteur.

D'autres planches pour un aperçu.
Tentative de description de la "famille parfaite" :




En fait pas mieux que la famille Adams :


La révélation :



Pour un aperçu des "amulettes sémantiques" :



Citation:
J’appris des choses sur les tics et sur un truc appelé la « danse de Saint-Guy ». Mais ces manies et tics involontaires restaient un jeu d’enfant face à la sourde terreur d’annihilation qui motivait mes propres rituels.



La froideur émotionnelle jusque dans la mort du père :



Citation:
On pourrait soutenir que la mort est intrinsèquement absurde et que le sourire n’est pas une réponse inappropriée. Absurde dans le sens ridicule, déraisonnable. Quelqu’un est là, et la seconde d’après il n’y est plus.


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31 août 2012 5 31 /08 /août /2012 12:14





L’œuvre de Redon, galerie de monstres fantastiques, croisements merveilleux de polypes, de coquillages, de têtes cillées surmontées d’un unique œil globuleux, n’a cessé de provoquer des réactions passionnées depuis leur création jusqu’à maintenant.
Ses productions biologiques, fantasmagoriques ou monstrueuses, nous interrogent à bon escient sur la diversité de la vie et nous conduisent inéluctablement à imaginer ce qu’elle aurait pu être si le hasard avait pris une tournure différente. Mais peut-être, l’œuvre de Redon n’est-elle qu’une hypothèse cherchant à figurer la population de notre planète dans des temps lointains ou futurs…

Odilon Redon, né en 1840, a connu la publication de la Théorie de l’Evolution de Charles Darwin en 1859. En connaissance des ébranlements gigantesques qu’a provoqués ce livre, on est en droit de se demander quelle est la part d’influence de la théorie du scientifique sur l’œuvre du peintre… Odilon Redon, darwinien aguerri, explorant à travers ses créations les mystères de la vie biologique ?

Vincent Noce étudie le parcours du peintre, de sa naissance à sa mort, de sa prédilection pour le noir jusqu’aux peintures colorées de la dernière partie de sa vie, afin d’étudier les variations de son œuvre comme on observerait la métamorphose de la chrysalide en papillon. Il met ses dessins et peintures en relation avec les productions des artistes de son époque, qu’il s’agisse d’écrivains (Huysmans, Poe, Flaubert), de peintres (les Nabis, Delacroix, Moreau) ou de musiciens (Beethoven, Bach), et observe les résultats de ces influences en terme de créativité, d’inspiration et de métamorphose intellectuelle. Les découvertes scientifiques suscitées à la suite de la publication de la Théorie de l’évolution, les controverses et débats ayant lieu au sujet de ce livre, viennent ponctuer l’existence de l’artiste comme autant de détails anodins qui finissent pourtant d’éclairer les particularités de sa production artistique.

Une telle mise en perspective de l’œuvre d’Odilon Redon apporte un éclairage intéressant. Alors, l’influence du darwinisme n’est-elle que spéculation ou réalité déterminante ? Malgré un développement fouillé, bien que prévisible, la conclusion se veut tiède. En faisant de l’œuvre d’Odilon Redon une douce apologie de la création biologique, ses peintures et dessins perdent de leur fascinante étrangeté. Mieux vaut-il penser que le mystère de l’inspiration du peintre ne sera jamais totalement élucidé….


Les pensées et découvertes des scientifiques répondent souvent aux créations de Redon, et dans leurs descriptions, on se prend à imaginer ses dessins au fusain les plus connus :

André Mellerio a écrit:
« Dans une simple goutte d’eau s’évoquait un pullulement inattendu et prodigieusement varié. Annelés fusiformes, munis de cils vibratoires, protoplasmes sphériques, formes changeantes, sans relâche grouillant, se tordant, surtout s’entre-dévorant. »



Une analyse de Triste Montée :



Citation:

Dès le recueil Dans le Rêve, Redon a fixé l’une de ses images les plus parlantes : Triste Montée représente une tête de bébé ailée, incapable encore de voler, emportée dans les cieux obscurs, reliée aux fils d’une tête-montgolfière maternelle. Sur le plateau, les yeux levés, le bébé regarde, plein d’amour et d’espoir, sa mère casquée, dont le visage est tourné du côté opposé, et dont le regard perdu, descendant, ne croisera jamais le sien. Au bas du tableau figurent, imbriqués, une maison et un bateau (celui de la traversée de l’Atlantique ?). Le possible de l’enfant est suspendu aux fils invraisemblablement ténus qui le lient à une maternité impassible, et d’une impossible filiation.




Et l'observation de l'évolution du choix des couleurs dans l'oeuvre de Redon, où on passe de la noirceur du fusain aux couleurs :

Citation:
Le noir, en tout cas sous le regard de l’artiste, est bien une couleur. Elle est même celle qui donne toute sa noblesse à son art, « la couleur la plus essentielle », dit-il dans une véritable profession de foi : « il faut respecter le noir. Rien ne le prostitue. Il ne plaît pas aux yeux et n’éveille aucune sensualité. Il est agent de l’esprit bien plus que la belle couleur de la palette ou du prisme ».



Citation:
Avec la couleur, les papillons voletants ont remplacé les chrysalides chevelues : « Les monstres, et la terreur qu’ils engendrent, la douleur des faces convulsées, ces effrayantes visions du chaos primordial et d’une création bouillonnante, tout cela s’évanouit comme un pénible et ténébrant cauchemar à jamais disparu », témoigne André Mellerio, évoquant sa préférence désormais « presque exclusive pour la femme, l’enfance et les fleurs ». Tout ce qui, « dans la nature et l’humanité, brille d’éclat et de fraîcheur », toutes ces « clartés jetant sur la trame obscure du monde comme un réseau doré. »




« La matière huileuse contient un maléfice. Elle subjugue, elle retient obstinément devant le chevalet, chaque jour avec un nouveau tourment, et avec un nouveau ferment.»
Odilon Redon

« Peintre, allez donc voir la mer. Vous y verrez les merveilles de la couleur et de la lumière, le ciel étincelant. Vous sentirez la poésie des sables, le charme de l’air, de l’imperceptible nuance. Vous en reviendrez plus fort et remplis de grands accents. Poètes, allez voir ce rivage. Vous aurez à chanter le mystère de l’infini. Vous aurez sur ces bords la forte solitude… »
Odilon Redon

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