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20 janvier 2014 1 20 /01 /janvier /2014 17:39



Ben ouais, ça a l’air tellement facile… plus besoin d’avoir l’air de le mériter, depuis quelques années, la décadence médiatico-politique battant son plein, il semble que n’importe qui peut devenir riche. Un passage vite fait au Loft Story pour montrer ses seins, et on gagne assez de sous pour pouvoir se les refaire toute une vie à raison d’une fois par an.


Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot, deux sociologues « spécialistes des riches », se cachent dans les rayons de la Fnoc pour choper le prolétaire. Ils attrapent Philippe Brocolis, pauvre touriste égaré dans cette zone de non-droit culturel après une dure journée de boulot. Les voilà partis pour une conversation sociologique appliquée de toutes les notions intrigantes constituant la stratosphère du monde des fortunés. Qu’est-ce qu’un riche ? Qu’a-t-il de plus que les autres ? Est-il plus intelligent que Jésus-Christ ? Ou incarne-t-il le Diable ? En réalité, nous sommes loin de concepts aussi spirituels. Du réalisme avant toute chose. En un chapitre, le riche semble avoir épuisé toutes ses possibilités d’émerveillement. Philippe Brocolis et sa famille retournent à leurs préoccupations comme si de rien n’était, un ticket à gratter dans la poche. Ticket gagnant ! C’est autre chose d’étudier la richesse une fois devenu riche à son tour… 


Véritablement édifiante, cette bande dessinée amuse et divulgue au passage quelques informations qui ébahiront certainement toute personne n’appartenant pas à la lignée Wendel, par exemple. Progressivement, Pinçon & Pinçon nous font prendre conscience que le privilège de naissance existe encore et que la bonne vieille société médiévale de nos cours d’histoire pourrait aisément être transposée au monde contemporain. Si les riches semblent avoir toutefois appris une chose des derniers évènements historiques en leur défaveur, c’est la suivante : quand on est riche, il faut se taire et se planquer. Lorsque les prolos se la jouent individualistes et se lancent dans des compétitions forcenées dans l’espoir d’escalader un tantinet l’échelle sociale, les membres des grandes et riches dynasties –qui se reconnaissent par leur figuration dans le bottin mondain- se serrent les coudes, se filant des millions ou les postes les plus lucratifs. Allez, lève-toi pour bosser le jour de la Pentecôte, qu’on te dit ! 


Le prolétaire frousse les babines et grogne…pourtant, les Pinçons ne frappent pas sur le riche pour le plaisir de se défouler. En prenant concrètement appui sur la pensée de Bourdieu, ils montrent que les classes sociales non-privilégiées dépendent d’une hexis de classe de laquelle il leur serait difficile (et peut-être même inconfortable) de sortir. C’est pourquoi les gagnants au Loto suivent des cours pour placer leur argent, plus sûrement pour apprendre à bien le dépenser, que ce soit à Monaco ou aux enchères artistiques. Philippe Brocolis et sa famille, devenus riches, commencent à comprendre que le rêve glisse doucement vers le cauchemar… 


Marion Montaigne excelle lorsqu’elle nous parle de sciences ou de cinéma, et se montre toujours aussi passionnante lorsqu’elle aborde les sciences sociales. Nous sommes loin du ton désespéré des moralisateurs ou du sérieux lénifiant des intellectuels. La bibliographie se trouve toutefois en fin d’ouvrage pour qui aimerait s’imbiber de la version formelle du sujet. On reconnaîtra les prolétaires au fait qu’ils se procureront l’ouvrage à la bibliothèque ou qu’ils le piqueront sur un étal mal surveillé. Les bourgeois iront à la Fnoc pour s’en accaparer et le ranger plus tard sur leurs étagères en signe ostentatoire de richesse. Et si vous êtes un héritier Wendel, il y a fort à parier que vous connaissez déjà tout le contenu de cet ouvrage…


Citation :
Dans le papier à cigarette à rouler OCB, le « B » signifie « Bolloré ». C’est un peu lui que vous léchez quand vous vous en roulez une.



Citation :
Le bottin mondain est une sorte d’annuaire V.I.O. avec les adresses de gens de la haute société, des personnes d’influence, de pouvoir… rien à voir avec le vulgaire annuaire ! […] On trouve également des modèles de lettres afin d’écrire à de hauts dignitaires qui sont eux-mêmes parfois dans le bottin.
« Pour écrire au Pape, commencez la lettre ainsi : « [sic] Très cher Saint Père, Humblement prosterné aux pieds de Vôtre sainteté et implorant la faveur de la bénédiction apostolique… » »



Citation :
Quand Bernard Arnault veut la double nationalité belge, ce n’est pas pour des problèmes de fin de mois, ce n’est pas non plus parce qu’il a une passion pour la frite ou la BD (hélas), c’est parce que les droits de succession y sont moindres qu’en France. Ainsi, la richesse passe de génération en génération au sein de la famille, de la dynastie, de la classe.



Qu'est-ce que l'hexis ?


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19 janvier 2014 7 19 /01 /janvier /2014 20:36


Roald Dahl est connu pour sa Chocolaterie. Il n'est même connu que pour cela et encore, bien souvent n'en connaît-on que la version cinématographique, sans savoir jusqu'à quel point l'adaptation est fidèle ou non à l'original. On se souvient d'une histoire gentille et doucement barrée, pleine d'une inventivité extravagante sans être non plus renversante. Alors on se penche sur Kiss Kiss sans trop en demander. Après quelques pages, Roald Dahl nous renverse. Ses baisers sont ceux de la morts, aussi glaçants que foudroyants.


Les personnages de ses nouvelles ont peut-être joué à Kiss Kiss il y a fort longtemps, mais au moment où Roald Dahl nous les donne à connaître, ce comportement de frivole tendresse semble déjà bien enterré. Et ce qui peut suivre nous fait connaître les chemins d'une psychologie si torturée qu'elle en devient inhumaine. Après l'amour, qu'il s'agisse de l'amour conjugal, de l'amour maternel, de l'amour pour la science ou de toute autre forme d'affection, Roald Dahl imagine des situations pires que des scènes de vases cassés. Ses personnages inventent des scénarios scabreux qu'ils destinent au malheur d'autrui, lorsqu'ils ne sont pas condamnés à en inventer pour eux-mêmes, déformés et brisés par l'influence extérieure qui les aura modelés. 


As de la nouvelle, Roald Dahl saisit son lecteur d'entrée de jeu. Pourquoi cette Logeuse ne s'entiche-t-elle que d'un locataire à la fois ? William et Mary pourront-ils se séparer un jour ou la science les condamnera-t-elle à rester ensemble à perpète ? Mr Foster empêchera-t-il sa femme de prendre son avion pour Paris ? Madame Bixby pourra-t-elle porter le manteau de vison que son amant lui a offert sans provoquer les soupçons de son mari ? La gelée royale pourra-t-elle aider un nourrisson à reprendre goût à la vie ? Comment un chat sauvage peut-il être un virtuose et adorateur des sonates de Liszt ? Le neveu de la tante Glosspan parviendra-t-il à conquérir le monde avec ses recettes végétariennes ? Peut-on devenir champion du monde du braconnage en utilisant des somnifères ? Petit joyau adroitement glissé entre les autres nouvelles, Une histoire vraie permettra de prendre conscience de l'énorme pouvoir de ce que certains appelaient la "Volonté" en mettant en scène deux personnages qui ont changé la face du monde en jouant à Kiss Kiss.


N'en disons pas davantage. Roald Dahl surprend, et il surprend d'autant mieux que son écriture modeste et directe ne permettait pas de nous attendre à de telles émotions. Il installe ses scènes, campe ses personnages, entoure leur univers d'un halo de banalité et nous mord soudainement, ou commence à nous serrer le cou gentiment jusqu'à nous étrangler complètement. Imprévisible, n'utilisant pas le retournement de situation comme simple moyen mécanique mais comme fin morale ou métaphysique, Roald Dahl se présente comme le génie de la nouvelle. A la fin de chacune d'entre elles, on a envie de crier "Eurêka". Au génie ! Quelque chose s'est produit.





Citation :
"Puisqu'il faut avoir une religion, je suppose que celle de Mahomet en vaut bien une autre. Elle est entièrement fondée sur la bonne santé. On a des tas de femmes et on ne doit jamais ni fumer ni boire. [...] Pour en revenir à nos mahométans, il faut noter qu'ils ne sont jamais constipés.
-Claire, disait mon père en levant les yeux de son livre. Qu'est-ce que tu racontes là ?
-Mon cher Boris, tu n'y connais rien. Si seulement tu voulais essayer de toucher le sol de ton front, trois fois par jour, le matin, à midi et le soir, face à la Mecque, tu aurais toi-même moins d'ennuis de ce côté.



Citation :
Il y a longtemps déjà, [...] j'ai vu un film. [...] C'était plutôt macabre, mais fort intéressant. On y voyait la tête d'un chien complètement séparée du corps, mais le sang continuait à circuler normalement par les veines et les artères à l'aide d'un coeur artificiel. Eh bien, voilà: cette tête de chien sans corps, posée sur une espèce de plateau, était VIVANTE. Le cerveau fonctionnait. Plusieurs expériences le prouvaient. Par exemple, quand on barbouillait le museau du chien de nourriture, la langue sortait pour la lécher. Et les yeux suivaient une personne qui se déplaçait dans la pièce. 
[...] C'est ce film qui m'avait donné l'idée de retirer le cerveau d'un crâne humain et de le garder vivant et en parfait état de fonctionnement comme une unité indépendante et pour un temps illimité, après la mort de l'homme. VOTRE cerveau, par exemple, après VOTRE mort.



*peinture de Peter Doig

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18 janvier 2014 6 18 /01 /janvier /2014 14:05


Après l’été vient l’automne. L’année 1979 fut marquante à plusieurs égards pour Hugues Barthes. S’il explique, dans L’été 79, l’apogée alcoolique de son père, la saison qui suit peut se lire indépendamment. L’automne 79 s’attarde moins sur le père que sur le reste de la famille. Chacun essaie à sa manière de fuir l’addiction du père mais chacun est également retenu, avec des degrés d’attache plus ou moins forts, à la personnalité de l’homme qui ne connaît plus que de prompts instants de sobriété.


Ma vie aussi peut être un drame –tel semble être le discours de Hugues Barthes. Sans qu’elle ne soit grandiloquente, on sent que la mise en scène et la narration de l’histoire cherchent à appuyer sur les détails proprement tragiques de cet automne 79. On se laisse porter par la progression des aventures du petit Hugues adolescent : quittant le foyer familial, il est hébergé par sa tante Dominique et son époux à Besançon. La ville lui apparaît merveilleuse et exalte en lui ses penchants esthétiques, tandis que le couple formé par sa tante et son mari lui révèle une forme de normalité enviable. Mais le temps passe, Hugues doit rentrer chez lui et retrouver son père, sa mère et son frère. Le père, malgré ses promesses, n’a pas changé, tandis que la mère sombre progressivement dans la dépression. La ruse employée par Hugues Barthes pour nous intéresser à son histoire fonctionne plutôt bien : son caractère proprement pathétique est compensé par la platitude d’un dessin en noir et blanc au premier degré. Les évènements se succèdent à bon rythme, mais Hugues Barthes semble pâtir d’un manque de matière dans la dernière partie de l’album. Comme bon nombre de dessinateurs autobiographiques, il profite de l’espace laissé libre à la conclusion pour évoquer son processus créateur : pourquoi ai-je choisi le roman graphique ? pourquoi l’écriture fut-elle aussi difficile qu’une psychanalyse ? comment le vilain petit canard est-il devenu dessinateur accompli ? Dans la continuité de la pure tradition tragique, Hugues Barthe nous décrit un chemin d’accomplissement qu’on lira avec le plaisir dévolu à toute fiction, mais aussi avec la distraction qu’on accorde à tout récit un peu nombriliste.




Citation :
- Et un pastis pour le grand.
Thierry, on voyait qu’il était fier de boire son coup. 
- Et pour le petit ?
- Ah oui, le petit c’est le plus petit et pourtant c’est le plus âgé. Mais il boit pas.
- Eh bien alors, c’est triste ! Il veut quand même pas du sirop, comme les bébés ? Il veut quoi alors, une bière ? Du pinard ? Un coup de gnôle ?
- Bon, décide-toi ! Il doit pas être de moi, celui-là…
- Oh, c’est pas gentil pour votre dame !



Citation :
Je continuais à consacrer la plupart de mon temps au dessin. Dans ces moments-là, je me sentais le roi du monde. Ou presque. Mais le plus souvent, je me voyais en Gregor Samsa, ce personnage que Kafka avait métamorphosé en monstrueux insecte.
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17 janvier 2014 5 17 /01 /janvier /2014 15:38





Les mariages, les naissances, les séparations, les familles recomposées, le travail, le footing, les études, les courses, les repas, les conversations, les disputes et le nuage toxique de nyodène D -tels sont les événements qui sous-tendent ce Bruit de fond :


« Nous avons affaire à du nyodène D. Une toute nouvelle génération de déchets toxiques qui correspondent à l’avancée technologique. Un millionième de millionième peut transformer un rat en bonne santé en un rat sénile. »


Jack vit avec sa dernière épouse en date, Babette, et quelques-uns de leurs enfants issus de précédents mariages. Après avoir suivi des parcours conjugaux compliqués, ils semblent enfin avoir trouvé une accalmie en menant leur vie l'un avec l'autre. L'oeil à l'affût, on chercherait désespérément une faille à cette harmonie familiale qui ne prétend même pas être parfaite -mais il n'y en a pas. Chaque personnage montre une personnalité caractérisée jusqu'à l'outrance dans les voies les plus originales qu'il soit. Jack enseigne des cours d'Hitler au College on the Hills et pour assurer sa crédibilité, il arbore lunettes noires, moustache et accent allemand face à ses élèves. Babette incarne la santé triomphante : équilibrée et bonne vivante, elle consent même à vouloir suivre un régime pour ne pas écraser les autres de son énergie incroyable. Elle essaie d'avoir l'air névrosée, pour correspondre aux normes d'une époque et d'une société, mais ne réussit qu'à mieux affirmer la vigueur de son corps et l'équilibre de son esprit.Les enfants sont indénombrables : entre ceux qui partent, ceux qui reviennent et ceux qui restent dans le foyer à l'année, il est parfois difficile de s'y retrouver mais leurs personnalités déjà bien affirmées, entre le surdoué sceptique, la traqueuse pharmaceutique et le bébé aux prétentions d'immortalité, achèvent le portrait d'une famille devenue nouvel individu à part entière.


« La famille est le berceau des informations erronées du monde. Il doit y avoir quelque chose dans la vie familiale qui engendre les erreurs sur les faits. »


Le processus perturbateur ne pouvait provenir que de l'extérieur. Un jour, un nuage de nyodène D. se répand au-dessus de la ville suite à un accident ferroviaire. Les autorités et les experts s'inquiètent du comportement et des effets imprévisibles de cette nouvelle substance toxique. Dans le secret des laboratoires, les scientifiques semblent prendre autant de plaisir à jouer avec la vie que Jack s'amuse à enseigner l'Hitlerisme. Sont-ce les mêmes scientifiques qui ont élaboré les médicaments que Babette s'entête à prendre malgré les amnésies qu'ils semblent provoquer ? Quoiqu'il en soit, Jack, Babette et les leurs vont devoir prendre la poudre d'escampette. Mais alors qu'il s'arrête à une station service, Jack inspire une grande bouffée de nyodène D. Ou peut-être pas... 


« La culpabilité de l’homme, au cours de l’histoire et dans les remous même de son propre sang, a gagné de la complexité grâce à la technologie. La mort sournoise suinte dans le quotidien. »


On retrouve là une idée qui parcourt toutes les conceptions mythologiques faites par l'humanité : la némésis est proportionnelle à l'hybris. Au cours des derniers siècles de démesure technologique et industrielle, quelles menaces pèsent sur nos existences ? Comment être sûr que la chimie va vous tuer plus rapidement que prévu ? Partagé entre terreur et dignité, Jack brûle d'envie de confier son angoisse aux siens, mais il tient aussi à leur épargner cette inquiétude peut-être inutile et à confiner la mort au sein de sa seule conscience. Savait-il qu'entre temps, Babette se battait elle aussi face à une ambivalence de même nature ? Et pourquoi les enfants du couple ont-ils des comportements aussi étranges ? Le nyodène D. semble avoir agi comme un puissant révélateur de la mort qui rôde entre chaque individu. Le nyodène D. a révélé ce bruit de fond qui nous construit et nous particularise à notre insu.


« - Comment te sentirais-tu si tu étais un minable ?
Content d’être en vie. »



Avec le même détachement et le même humour, Don Delillo avance dans sa conception d'un sentiment tragique. Il redonne de la grandeur au moindre détail, au moindre savoir, au moindre geste. Qu'il s'agisse d'observer le caractère liturgique de la messe télévisée ou les promesses d'immortalité que prodiguent les centres commerciaux, Don Delillo parvient à dévoiler cette mort qui attend les hommes au prochain tournant. Et puis alors ? Il faut bien oublier et se passionner en attendant, et si la mort doit malgré tout surgir, elle le fera de manière insolite, à la manière d'une ritournelle de comptine, bouffonne et presque inoffensive.


« Babette parle aux chiens et aux chats. Je vois des petites taches colorées dans le coin de mon œil droit. Babette, le visage rouge d’excitation, projette, toujours sans résultat, d’aller faire du ski. En montant la colline pour me rendre à l’université, je remarque la peinture blanche des grosses pierres qui bordent les sentiers des nouvelles demeures.
Qui mourra le premier ? »



Ce bruit de fond agit aussi puissamment que le nyodène D. Sa verve intarissable, son humour féroce et son attachement désespéré aux détails n'ont d'égale que l'absolue omniprésence de la mort qui gouverne ses sujets.





« Il pense qu’il est heureux, mais c’est simplement une cellule nerveuse dans son cerveau qui est trop excitée ou pas assez. »



Magnifique :

Citation :
Ne vous en faites pas parce que je boite. Tous les gens de mon âge boitent. A partir d’un certain âge, c’est naturel de boiter. Ne vous en faites pas pour la toux. Ça fait du bien de tousser. Ça remue les matières. Toutes ces saletés ne peuvent pas vous faire de mal, tant qu’elles ne restent pas durant des années dans un coin. Donc, c’est bon de tousser. Ne parlons pas de l’insomnie. L’insomnie, ce n’est rien. Que gagne-t-on à dormir ? Arrivé à un certain âge, on pense que chaque minute de sommeil est une minute perdue pour faire des choses utiles. Par exemple tousser ou boiter. Ne vous en faites pas pour les femmes. Ça va avec les femmes. On loue des cassettes et on baise. Ça renvoie le sang vers le cœur. Surtout ne parlons pas des cigarettes. J’aime penser que, quand je m’en vais, c’est pour quelque chose. Les mormons peuvent s’arrêter de fumer s’ils en ont envie. Ils mourront de toute façon et pas forcément d’une meilleure mort. Quant à l’argent, ce n’est pas un problème. Ça va. Aucune retraite, aucune économie, aucune valeur, aucune action. Donc, ne vous faites pas de souci pour ça. Tout s’arrange. Ne vous en faites pas non plus pour les dents. Les dents, ça va. Plus elles branlent, plus on peut s’amuser en passant la langue dessus. De cette manière, la langue n’est pas inactive. Ne vous faites pas de souci pour le tremblement. Tout le monde tremble un jour ou l’autre. De toute façon, ce n’est que la main gauche. On arrive même à prendre plaisir à un tremblement si l’on fait semblant de croire qu’il s’agit de la main de quelqu’un d’autre. Ne vous tracassez pas pour la brusque et inexplicable perte de poids. Il n’y a aucune raison de manger ce qu’on ne peut pas voir. Et ne vous faites pas de souci à propos de mes yeux. Ils ne peuvent être pires qu’ils ne sont. Quant au cerveau, n’en parlons pas. Le cerveau s’en va avant le corps. C’est comme ça que les choses se passent. Donc, ne vous faites pas de tracas pour le cerveau. Et le cerveau, ça va. En revanche, faites-vous du souci pour la voiture. Le volant est tout tordu. Les freins ont été rafistolés trois fois. Le capot s’ouvre dès qu’il y a un nid-de-poule.


photographie d'Ilkka Halso

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16 janvier 2014 4 16 /01 /janvier /2014 09:19



Si 2 days in New-York constitue une suite, il peut aussi parfaitement se regarder indépendamment. Marion vit à New-York avec son nouveau boyfriend Mingus et deux enfants issus de relations antérieures. Ils mènent une vie de bobos, entre un vernissage de photos et des émissions quotidiennes à la radio. Le vernissage constitue d'ailleurs une bonne mise en abyme du film : alors que Marion expose les photos intimes, drôles et banales des nuits qu'elle a passées avec différents individus au cours de plusieurs années, Julie Delpy nous présente la vie d'une famille sur le même ton à la fois impudique, pathétique et attendrissant. 


Ce tableau prend toutefois son entière puissance lorsque la famille de Marion, en provenance de Paris, débarque dans son appartement à New-York. Le père n'est rien de moins qu'un gentil psychopathe à la sexualité débridée, la soeur est une nymphomane tandis que son petit ami, qui est aussi l'ancien compagnon de Marion, représente le lourdaud de base qui associe "cunnilingus" à Mingus et se repaît sans cesse de cette blague. 2 days in New-York joue un peu sur les clichés séparant les états d'esprits français et américain mais s'appuie surtout sur l'alchimie des caractères pour élaborer un tableau de moeurs foisonnant. Les combinaisons sont multiples : que vont produire un Mingus et le beau-père coincés l'un en face de l'autre dans la cuisine ? Quelle influence aura la soeur de Marion face à son voisin, neurologue et père de famille ? Et lorsque Mingus reste seul, face à une effigie cartonnée d'Obama, que lui raconte-t-il ?



Julie Delpy trouve toujours moyen de nous surprendre en réutilisant les clichés classiques du mythe rabelaisien ou en redonnant vie à des blagues sexuelles que l'on croyait éculées. L'ensemble du film se déroule sans aucune notion de jugement de valeur, jusqu'au moment fatidique de la conclusion. Comment tourner court à ce qui est devenu ébullition humaine ? Julie Delpy choisit malheureusement de briser tout l'élan qu'elle avait accumulé en nous proposant une moralité douteuse et simplette, à des lieues de l'état d'esprit qu'elle avait jusqu'alors tenté d'insuffler à son film.

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15 janvier 2014 3 15 /01 /janvier /2014 14:04





Destiné à ceux qui souhaitent remédier à une culture judéo-chrétienne déficiente, le condensé La Bible et les Saints permet d’éclaircir de nombreux questionnements qu’on peut se faire lorsque, confronté à une peinture, on se demande quel est l’intérêt de la scène représentée ou lorsque, profitant du repos alloué par les jours fériés religieux, on se demande quel évènement se trouve à l’origine d’une accalmie du monde moderne. 


On se réfèrera donc aux entrées contentant le nom de Saints et d’évènements significatifs de la Bible pour retrouver son chemin dans un dédale de références devenues obscures. Bref, Gaston Duchet-Suchaux ne livre que l’essentiel : les textes religieux évoquant le personnage ou la scène, un résumé de la légende et l’histoire de sa représentation picturale. Ce dernier point est le plus intéressant, qui permet de prendre conscience de l’évolution des rapports entre les hommes et le texte religieux. Les iconographies liées à Marie ou à la scène de la Passion sont par exemple très éloquentes et témoignent d’une pudeur affective des premiers siècles progressivement remplacée par une communion des sentiments allant jusqu’à l’extase mystique.


On pourra comparer cette histoire des représentations avec les quelques peintures et icônes intégrées dans cet ouvrage. Des premiers temps jusqu’au triomphe de Raphaël ou au maniérisme de Tintoret, ce sera l’occasion de découvrir de nouveaux artistes et de nouveaux épisodes bibliques dont on pourra immédiatement éclaircir la thématique. Pourquoi Loth est-il si souvent représenté avec ses deux filles ? Qui est cette Suzanne que l’on représente toujours entourée de vieillards ? Et que fait donc sainte Agathe portant ses deux mamelons sur un plateau ? La Bible et les Saints ne permettra pas une illumination mystique mais allumera déjà quelques chandelles dans le paysage religieux déserté des plus incultes.


Qu'est-ce qu'il fout avec sa biche ?



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Saint Gilles et la biche de Maître de Saint Gilles


Citation :
Au cours d’une partie de chasse, un roi blesse la biche et le saint ermite ; pour se faire pardonner, il offre à ce dernier de faire construire non loin de là un monastère dont il devient l’abbé. Cette histoire est liée à la fondation légendaire de la fameuse abbaye de Saint-Gilles du Gard, lieu d’un pèlerinage important sur les reliques du saint, passe obligé sur la route de Compostelle et principal port d’embarquement pour la Terre sainte, avec la construction d’Aigues-Mortes au XIIIe siècle.


Oh, le lac Léman  content 


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La pêche miraculeuse de Konrad Witz


Citation :
Jésus est debout sur la rive d’un lac qui n’est autre que le lac Léman avec à l’arrière-plan le mont Salève.



La fameuse Agathe...



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Sainte Agathe de Zurbaran


Citation :
Agathe décide de rester vierge et de consacrer sa vie au Christ. Mais le préfet romain de Sicile, Quintianus, ayant entendu parler de sa grande beauté, tente de la séduire. Devant sa résistance, il l’envoie dans un lupanar, où elle conserve miraculeusement sa virginité. Elle est alors soumise au supplice le plus cruel ; attachée à une colonne, la tête en bas, un bourreau lui tord puis lui arrache les seins avec une tenaille.
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14 janvier 2014 2 14 /01 /janvier /2014 17:37


On imagine mal Virginia Woolf en grand loup croque-mitaine, effrayant les enfants dans leurs chaumières. Et pourtant, c'est notre Virginia Woolf bien connue qui sert de rengaine à George et Martha. Eux-mêmes sont de beaux prototypes d'un monde bourgeois et intellectuel névrosé. Secs et taris jusqu'à l'os, il ne leur reste plus que le sens de l'humour et l'imagination tordue pour se détruire jusqu'au bout. Mais ce vieux couple qui affiche des décennies de vie conjugale au compteur, n'entend pas régler ses petits problèmes en tête-à-tête -on imagine que cela a déjà dû être tenté des milliers de fois. Il serait plus drôle et peut-être plus cruel d'inviter un jeune couple encore bercé d'illusions pour les inclure dans des jeux où la folie et le sérieux alternent au-delà de toute démarcation nette.


Cette pièce d'Edward Albee, représentée pour la première fois en 1962, commence avec la même fougue qu'un Ubu Roi. « Ha ! Saloperie de saloperie ! » s'écriera Martha, avant de passer ses nerfs éprouvés sur son faiblard de George. La femme n'est plus une vicieuse qui cache son jeu derrière une allure de petite chose fragile : elle est ouvertement rageuse, et sa vulgarité ne s'encombre pas de colifichets trompeurs. La perfidie est passée du côté de George, pas aussi soumis qu'il n'y paraît. Et lorsque Nick et Honey font leur apparition, croyant passer un bon moment à siroter des cocktails avec George et Martha, ces derniers mènent une valse effroyable qui semble devoir lier la réconciliation avec l'acharnement sur une tierce personne -ici le couple frais et naïf formé par les invités. Les querelles se construisent sur fond de rancœur et de jalousie. Tous professeurs en université, enfants ou parents proches de ce milieu, les altercations qui les réunissent sont des luttes de pouvoir primitives malgré leur fond de sophistication intellectuelle. Il semble qu'après s'être contenus de longues années à donner une bonne image d'eux-mêmes, Martha et Georges aient besoin de relâcher un peu de pression. Dans les chaumières, les instincts refoulés se déchaînent plus violemment que jamais. On s'insulte, on se frappe, on dévore, on frôle le coma éthylique et on copule. Des fantômes d'enfants morts-nés ou écrasés par des voitures surplombent cette scène sur laquelle pulsion de vie et pulsion de mort ne se sont jamais si bien affrontées.


Edward Albee possède un sens de la répartie acéré (« Si tu existais, je divorcerais »), qui semble jailli du milieu universitaire, sans jamais avoir pu en remonter à la source. En chantonnant Qui a peur de Virginia Woolf?, il donne un exutoire à sa colère contre l'hypocrisie d'un milieu qui s'enferme dans son intellectualisme au détriment de tout humanisme. Rien d'étonnant à ce que la mort et les penchants destructeurs soient les derniers vestiges des relations humaines. Et si, pour dénoncer ce milieu, Edward Albee utilise ses codes et rivalise de talent littéraire, il se laisse enfermer dans son propre piège. Où se termine la dénonciation, et où commence la collaboration ? 


« MARTHA 
[…] Je pleure tout le temps. Et Jojo aussi pleure tout le temps. Nous pleurons tout le temps, tous les deux et après… Nous recueillons nos larmes et nous les mettons dans le frigidaire jusqu’à ce qu’elles soient toutes gelées… (Elle rit plus haut.) et… après… nous les mettons dans… nos… verres. »



La cruauté transfigurée par Edward Albee semble bien plus intéressante que les bons sentiments ou l'amour plan-plan. Votre couple bat de l'aile ? Flanquez-vous sur la gueule, comme George et Martha ! Cela semble terriblement plus excitant...





Citation :
GEORGE 
(ton de conversation mondaine et aimable)
Les goûts de Martha, en ce qui concerne les boissons, se sont beaucoup simplifiés, avec les années… ils se sont… épurés… Quand je lui faisais la cour –enfin… c’est une façon de parler, n’est-ce pas ?- mais, disons qu’à l’époque où je lui faisais la cour…
MARTHA (enjouée)
Où tu me prenais, mon chéri…
GEORGE
(apporte les verres à HONEY et à NICK)
Bref, lorsque je courtisais Martha, elle commandait des breuvages incroyables. Vous ne pouvez pas savoir ! Dès que nous entrions dans un bar, c’était toujours la même histoire… Elle fronçait les sourcils, se torturait les méninges et, brusquement, c’était la trouvaille : par exemple un Alexandra avec de la crème de cacao frappée, des cerises à l’eau-de-vie, du rhum flambé… Une explosion, quoi !
MARTHA
C’était rudement bon. J’adorais ça.
GEORGE
De vrais petits cocktails pour dames.
MARTHA
Hé ! il arrive mon alcool à brûler ?
GEORGE
(se dirige à nouveau vers le bar)
Mais, avec les années, Martha a appris à ne pas mélanger n’importe quoi avec n’importe quoi… Maintenant, elle sait qu’on met le lait dans le café, le citron sur le poisson… et que l’alcool pur (Il tend le verre à MARTHA)… tiens, mon ange… est réservé à la très pure Martha. (Il lève son verre.) A votre santé. 



Citation :
GEORGE
Comment ils se sont mariés ? Eh bien ! ça s’est passé comme ça… Un beau matin, la souris s’aperçut qu’elle était toute gonflée ; alors elle trottina chez le Blondinet, lui colla son ventre sous le nez et lui déclara… « Regardez ce qui m’arrive… »
[…] « Regardez : je suis toute gonflée. » « Oh !... mon Dieu… » s’écria le Blondinet…
[…] … et après – pchchchchch…- elle se dégonfla… comme par enchantement… pchchchchch…



*peinture de Jan Mandjin, Festin burlesque vers 1550

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13 janvier 2014 1 13 /01 /janvier /2014 13:01


Le petit théâtre de la rue nous embarque partout sauf dans les rues : convié à un salon de la bande dessinée dans un bled français perdu, nous suivons Boulet qui s'emmerde sur une chaise, dans l'attente de quelques lecteurs aux demandes fantasques. Il s'embarque parfois pour de plus lointaines destinations mais l'excitation du dépaisement est tel que Boulet ne parvient plus à restituer ses impressions de voyage sans nous donner le malaise. Surtout, il ne parvient pas à nous transmettre son bonheur puisque l'ennui se dresse fermement entre son récit et la lecture. Le reste de son temps, Boulet le passe chez lui, aimant à se représenter à l'état larvaire, pizza, pyjama, barbe de cinq jours et séries télévisées à la con. En 2005, le nerd commençait à sortir de son trou et à devenir fashion. Avec une timidité relative, Boulet s'essaie à son tour à l'habilitation du personnage.


Le petit théâtre de la rue se confond avec le volume précédent de la série des Notes. Les deux recueils racontent peu ou prou la même chose, entre voyages professionnels et délires nerds à base deDonjons et dragons. Je me souviens du plaisir que je prenais, quelques années en arrière, à lire chacune de ces notes au jour le jour, au moment de leur publication sur le blog de Boulet. Aujourd'hui, rassemblées et condensées par dizaines dans un seul volume, elles me révèlent leur insignifiance. Boulet mis en scène par Boulet devient un personnage stéréotypé qui ne révèle rien ni de son auteur, ni de sa créature. Plus envie de continuer à lire cette série.


Une page comme celle-ci, c'est sympa, mais une quasi-centaine d'affilée...  :3 



Citation :

C'est fou quand même les découvertes : un vieux grec fout son cul dans une baignoire et hop, on a la poussée d'Archimède ! 
Un mec veut prendre un raccourci pour Kathmandou et hop, il découvre l'Amérique !
Moi, je mélange deux ou trois ingrédients à l'instinct et paf, j'arrive à synthétiser le goût du vomi à s'y méprendre.



Des mises en scène parfois bien trouvées...

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11 janvier 2014 6 11 /01 /janvier /2014 14:28






On ne se souvient plus beaucoup d’Eugène O’Neill, prix Nobel de littérature de 1936. Fils d’un dramaturge, il prendra lui-même la plume après avoir remis en question le cours de son existence lors d’un séjour passé dans un sanatorium. Son théâtre se veut revendicatif. Ayant longtemps eu du mal à trouver sa place dans la société, Eugène O’Neill la vilipende et déplore des relations humaines spoliantes, humiliantes et totalitaires. Le seul réconfort que nous apporte la réalité pourrait bien être celui du rêve. O’Neill n’est ni le premier, ni le dernier à en avoir émis l’hypothèse.


Avec ses Enchaînés, Eugène O’Neill émet une variation sur la vie de couple. Eleanor et Michael sont deux jeunes personnages qui appartiennent au monde des lettres. Michael est dramaturge et, après un séjour au cours duquel il s’est exilé pour mieux écrire, il revient chez lui, auprès d’Eleanor, sa compagne et comédienne attitrée, celle pour qui il écrit ses rôles féminins principaux. O’Neill semble vouloir revisiter le mythe de Pygmalion et Galathée, mais Galathée se rebelle en se soustrayant de cette domination que son compagnon impose à sa personnalité. Pour ne pas se laisser totalement dévorer, elle se venge de la plus basse des façons en rejetant les avances de Michael et en le rendant jaloux de John, un de leurs amis communs. La rupture est commise.


Dans les actes suivants, les deux compagnons se sont écartés l’un de l’autre pour mieux se précipiter dans une autre relation. On retrouve Michael en compagnie d’une prostituée dans une chambre sordide, puis Eleanor chez ledit ami John. Tous deux se jettent dans ces nouveaux pièges avec l’espoir de se défaire de leurs attaches conjugales. Le titre de la pièce nous laisse déjà percevoir la difficulté de la tâche. 


Peut-être faut-il replacer la pièce dans son contexte d’écriture pour mieux en apprécier le caractère subversif. Aujourd’hui, les plans rapprochés sur les déchirures conjugales étonnent peut-être moins qu’à l’époque d’O’Neill, d’autant plus que ces Enchaînés se livrent finalement bien peu. Ils apparaissent moins comme des individus complexes et différenciés qu’à la façon d’outils au service de leur maître Eugène. Le déroulement de la pièce est mécanique. Chaque acte enclenche le processus d’une conclusion qui s’annonce dès les premières répliques. On peut toutefois trouver intérêt à parcourir cette courte pièce en s’interrogeant sur les ruses et artifices que déploieront les personnages pour resterenchaînés l’un à l’autre malgré leurs dissensions. Suivant une longue tradition de désenchantement, le mariage d’amour poursuit sa chute, entraînant avec lui toutes les illusions de l’intersubjectivité et toutes les utopies collectives. Seule compte la capacité à s’illusionner soi-même. La situation n’est donc pas totalement désespérée.





Citation :
ELEANOR. – Tout est si beau… et puis… soudain, je suis comme broyée. Je sens en toi une présence cruelle qui me paralyse, qui envahit mon corps, qui en prend possession, de sorte qu’il n’est plus mon corps… et puis qui essaie de s’emparer d’une dernière chose, la plus secrète, celle qui fait que je suis moi… moi… mon âme… Une présence cruelle qui exige d’avoir également cela ! Et je suis obligée de me révolter de toutes mes forces… de saisir n’importe quel prétexte !



*photo de Daido Moriyama

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10 janvier 2014 5 10 /01 /janvier /2014 14:19

 



Des hommes aux chapeaux, des femmes avec parapluie, une ville sous la neige ou des vitrines de boutiques dont les reflets effacent la limite entre intérieur et extérieur… Les photographies de Saul Leiter se fixent sur les détails insignifiants. Ceux-ci finissent d’ailleurs par envahir tout l’espace des scènes, si bien qu’on deviendrait capable, au milieu de plusieurs clichés du même acabit, de repérer immédiatement ceux portant la patte de Saul Leiter. 


En introduction à ce petit ouvrage comportant soixante-cinq photos prises entre 1947 et 1963, Max Kozloff, critique d’art américain, nous explique en quelques paragraphes ce que nos yeux ont pu repérer au-delà d’une analyse picturale consciente :


« Les figures humaines y sont traitées d’abord en tant que formes ; ensuite seulement on y reconnaît ici un colporteur ou un boutiquier du trottoir, là un homme lisant son journal. C’est un univers d’échos et de ricochets, saisi sous des angles qui remettent à plat ces présences diverses qui animent l’espace urbain. »


Si les photos en noir et blanc véhiculent une certaine retenue des sujets photographiées, ce sont les photos en couleur qui captent entièrement l’attention. La technique employée par Saul Leiter entre en jeu :


« Parmi les photographes qui hantèrent les rues de New York des années 1950, il se distingue en ce qu’il semble jouer de sa caméra comme d’un thermomètre tout autant que d’un appareil optique. Tel est du moins ce que suggère son travail chromatique pionnier, qui dépeint la ville à travers les écrans de zones de température ostensiblement différentes : entre le lieu où il se tient, souvent dans l’ombre, et ce qu’il regarde, la température n’est pas la même. »


En quelques autres analyses ciblées, Max Kozloff aide l’œil du spectateur amateur à mieux saisir l’originalité des photographies de Saul Leiter. Cachés sous un auvent, entre les barreaux d’un lit ou derrière les vitrines des petites boutiques, on observe New York en clandestin. Parfois insignifiants, les clichés de Saul Leiter n’éveillent pas tous la même intensité de sentiment. Pourtant, ils s’apprivoisent avec le temps et l’habitude. Chacun semble avoir son histoire à raconter ; on ne s’y intéressera toutefois qu’à condition d’éprouver de l’intérêt pour l’anodin et l’anonyme. 



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Chinatown, 1956



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Don't walk, 1952



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Fête, 1952



Feu vert, 1955



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Kathy et Gloria, 1947



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Le parapluie rouge



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Les facteurs, 1952



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