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28 décembre 2013 6 28 /12 /décembre /2013 14:20






Par quoi vaut-il mieux commencer… Les Caresses ou le Lit nuptial ? Le premier avec le deuxième, ce ne serait pas possible ? Pas avec Sergi Belbel pour qui les concepts de caresses et de lit nuptial ne sont pas propices à de folles liesses.


La première pièce comporte une dizaine de tableaux qui jouent sur le mode indéfini de personnages-types pour ne pas avoir à s’embarrasser de caractères et de biographies nuancées. Chaque tableau ne met en scène que deux personnages qui semblent piochés au hasard dans une liste mettant à disposition une dizaine de titres fixes. Pour le cortège masculin ? Entre un « homme jeune », un « vieil homme », un « homme », un « homme mûr » et un « garçon », on craint déjà de s’embrouiller. La crainte se renforce encore lorsqu’on découvre que la distribution féminine est calquée sur le modèle identique. Cette appréhension ne se justifie finalement pas. Sergi Belbel semble considérer que l’individualité n’existe pas en tant que telle mais qu’elle se construit dans le rapport à autrui. Ce rapport est d’ailleurs plus souvent conflictuel qu’apaisé. Que l’individu s’amuse en famille, entre amis ou en couple, il ne semble jamais pouvoir construire de relation satisfaisante et encore moins valorisante, à moins qu’il ne s’agisse de démolir une tierce personne absente de la scène. Dans un premier temps, ces Caresses, qui relèvent davantage du soufflet que du contact doux et attentionné de la personne bienveillante, constituent un émolument pour le lecteur harassé de l’hypocrisie courtoise. Avec Sergi Belbel, on se bagarre quels que soient l’âge ou la situation sociale. Après un début en fanfare mettant en présence un jeune couple qui se déchire entre deux répliques plus apaisées permettant de mener à bien la préparation du dîner commun, les conflits se mettent tristement à tourner en rond. Puisque les personnages arrivent sur scène de façon impromptue, sans que nous ne sachions rien d’eux ou de leurs rapports préalables, leurs disputes semblent gratuites et parce qu’elles sont infondées, elles réjouissent de moins en moins. Si l’objectif de Sergi Belbel semble principalement être celui de provoquer le spectateur en lui balançant à la tête une hérésie déjà obsolète (« Mon frère est pas un p’tit ange, au collège y disent que des mensonges et les anges vont pas à moto, t’as déjà vu un ange avec le crâne ouvert ? Dieu existe pas, un bobard dégueulasse »), de la sexualité vaguement pédophile et incestueuse (« ENFANT. – Regarde maintenant comme elle est grande ; HOMME. – Tu bandes ! ») ou de la vulgarité répétitive (« vieilles putes », « vieille pute fringuée en jeune »), l’accumulation ne fonctionne pas. Dans sa démarche globale, Sergi Belbel semble vouloir s’approcher du style de Samuel Beckett mais là où ce dernier réussissait à nous surprendre et à nous désarçonner sans avoir recours à la bassesse, la gratuité continue des propos ne parvient ici qu’à nous essouffler.



Trouvera-t-on un peu de repos dans le Lit nuptial ? Sans doute pas davantage. Aimant visiblement le mystère, Sergi Belbel nous met encore une fois en présence de quatre personnages indéfinis qui auraient pu être ceux de la pièce précédente : un homme, une femme, un ami et une amie. Le lieu est réduit à son strict minimum et se constitue d’une chambre vide au milieu de laquelle trône le lit nuptial. On ne comprendra pas immédiatement son rôle. Objet d’ambivalence, il semble attirer à la fois la crainte et le désir du couple officiel constitué par la femme et l’homme mais ces derniers, cédant à leur sentiment dominant qui est l’inquiétude, demanderont finalement à un ami et à une amie, sélectionnés au hasard de leurs relations, d’étrenner ce nouvel objet à leur place. Le couple est mort, qui essaie de raviver une passion éteinte dans ce lit métonymique de l’amour conjugal. La ruse qui consiste à réalimenter ses sentiments en devenant voyeur de ceux d’autres proies échoue, évidement, de manière fracassante. La construction de cette pièce joue sur la chronologie et mélange allègrement les différents temps de ce qui semble être une nuit pour nous faire comprendre progressivement les enjeux du lit nuptial. Si le texte unique est beaucoup plus court que la somme totale des textes de chaque scène, c’est parce que Sergi Belbel s’est amusé à le découper et à réaliser des collages. Ainsi raccommodées, les situations deviennent quiproquos qui s’éclaircissent plus tard, dans un contexte rallongé ou raccourci.


Ces deux pièces de Sergi Belbel constituent surtout une ode au théâtre. Le dramaturge s’amuse à débrider la mise en scène et sa réflexion semble s’être portée sur les jeux chronologiques et situationnels avant de s’attarder sur la crédibilité de ses personnages. Ce constat est à l’image de dialogues qui suintent le mépris réciproque, la haine mutuelle, l’indifférence généralisée. Les êtres humains représentés par Sergi Belbel n’attirent aucune sympathie et cela n’est d’ailleurs certainement pas son objectif. Qu’on admire ses personnages parce qu’ils sont représentatifs de certains tourments humains ou parce qu’ils luttent de toutes leurs forces pour dépasser leur condition, non ; mais qu’on soit impressionné par l’audace représentative et l’absence des contraintes qu’implique habituellement la représentation théâtrale, oui ! Si Sergi Belbel ne tient pas particulièrement à ce que l’on aime ses personnages, il réclame en revanche une reconnaissance sans failles.



Un extrait de Caresses :

Citation :

« HOMME JEUNE. – Je ne sais pas si tu te rends compte.
JEUNE FEMME. – Non. De quoi ?
HOMME JEUNE. – J’ai l’impression…
JEUNE FEMME. – Dis.
HOMME JEUNE. – L’impression étrange…
JEUNE FEMME. – Qu’est-ce qui t’arrive ?
HOMME JEUNE. – C’est comme si…
JEUNE FEMME. – Comme si quoi ?
HOMME JEUNE. – Comme si nous…
JEUNE FEMME. – Nous, quoi ?
HOMME JEUNE. – Comme si nous n’avions plus…
Un temps.
JEUNE FEMME. – Plus, quoi ?
HOMME JEUNE. – Plus rien à nous dire. »


Un exemple du faux-ton provocateur dans Lipt Nuptial :

Citation :
LA FEMME. – […] Je ne vois aucun inconvénient à ce que vous laissiez marcher votre langue et que vous usiez des flots de salive à propos de questions d’esthétique « sous-réaliste », penses-tu !, parce que, soit dit en passant, ce sont des thèmes et des problèmes qui m’interpellent des pieds à la tête, hein, et même qui me font flipper un max, mais sérieusement hein, je veux dire que blablater sur le sexe des anges, moi, je raffole : telle que vous me voyez là, moi, j’adore passer mon temps à débattre du kludge kafaïen, de la mouvance underground, du dialogue Nord-Sud, hein ? …


photos de Thomas Kneubühler

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27 décembre 2013 5 27 /12 /décembre /2013 13:12


Abécédaire aléatoire soumis au bon vouloir de l'équipe éditoriale Palette, l'ABC en peintures présente chaque entrée sur une double-page. Page de droite, la peinture; page de gauche, trois mots servant à sa description. Les peintures choisies sont de facture classique car elles se destinent essentiellement à un public jeune à qui l'on voudra faire connaître quelques oeuvres parmi les plus classiques de la peinture moderne européenne. Toutefois, une ballade vers des chemins plus orientaux ou vers des époques plus reculées -le Moyen Age- sont parfois autorisées. De même, Palette s'est permis de présenter des oeuvres d'auteurs moins connus voire anonymes et égaie son abécédaire de découvertes picturales toujours stimulantes.


La lecture de l'ABC peut prendre la forme d'un jeu : quel combo de trois mots utiliserait-on pour décrire cette peinture ? On tombe souvent à côté des combinaisons concoctées par Palette. Une facile pour conclure... saurais-tu retrouver la peiture associée à cette combinaison : "chef d'oeuvre ; sourire ; mystère" ?  ...
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26 décembre 2013 4 26 /12 /décembre /2013 20:42





Sylvie Germain associe deux tragédies. La première est celle d’un homme sans souvenirs. Franz-Georg n’a plus aucune mémoire de son enfance. Il se raccroche au seul témoin direct de son existence passée : son ours en peluche Magnus. Dévoilant peu à peu les mensonges, les entourloupes et les fictions, Franz-Georg grandit dans une quête d’identité tumultueuse. A chaque fois qu’il croit s’être un peu retrouvé, ses illusions s’effondrent et le laissent pantois. Qui est-il, à part cette quête effrénée de lui-même ? Comme Descartes disait « Je pense donc je suis », de même Franz-Georg pourrait dire « Je cherche donc j’existe ».


Il semblerait toutefois que cette tragédie ne soit pas suffisante à elle-même et pour en renforcer la puissance dramatique, Sylvie Germain la double d’une tragédie historique d’autant plus convaincante qu’elle est encore très polémique : la brève mais effroyable prise de pouvoir des nazis. Dans ce contexte, le mensonge et la dissimulation trouvent une justification qui se suffit à elle-même. Toutefois, la trame devient du même coup un peu plus simpliste car on devine tout de suite pourquoi Sylvie Germain nous prend par la main, et jusqu’où elle veut nous conduire.


Dans la forme, Magnus fait parfois songer à L’écriture ou la vie de Jorge Semprun. Dans les deux cas, un personnage découvre avec stupeur que les mots ne suffisent pas pour désigner une expérience. Si Franz-Georg ni Jorge Semprun ne peuvent raconter leur passé –dans un cas parce qu’il n’a jamais été raconté, dans l’autre parce qu’il excède les mots-, doit-on faire comme si ce passé n’existait pas ? Et comment poursuivre son existence avec cette faille béante en soi ? La ressemblance s’arrête là car face au récit de Jorge Semprun, Magnus fait piètre apparence. Toute l’histoire de Franz-Georg sert en dernier ressort à juger une époque, là où Jorge Semprun avouait la confusion et l’incroyable irréalité d’un monde qui ne peut plus se dire. Finalement, on comprend Franz-Georg et son inconsistance : dans Magnus même, il n’existe qu’à unique fin de preuve.


Ce petit désagrément ne devrait toutefois pas nous faire passer à côté d’une écriture racée et dynamique, qui alterne passages narratifs et documents ou poèmes faisant écho à la progression de l’histoire. C’est lorsque Sylvie Germain suspend le jugement et prend du recul qu’elle révèle son talent littéraire :


« Dans une petite alcôve baignée d’une lumière blême et protégée par une grille, une cinquantaine d’urnes en argent ciselé, de tailles diverses, est alignée en deux demi-cercles superposés. Des cœurs qui furent vivants, qui ont battu avec orgueil dans des seins d’impératrices et des torses d’empereurs tout-puissants. Qui ont battu avec ardeur, avec aussi des peurs et des colères, des jalousies, des rêves et des chagrins, des hontes et des espoirs. De ces cœurs seigneuriaux qui tour à tour ont sonné, dans l’or, l’acier, la splendeur et le sang, les heures du Saint Empire romain germanique, il reste désormais une cohorte de vieux muscles ratatinés dans du formol, montant la garde autour du vide. »


La beauté de cette réflexion ne se retrouve malheureusement qu’à l’état de fragments épars dans le reste d’un Magnus qui se disperse trop souvent en facilités moralisatrices.


Quelques-uns des plus passages -ils s'apprécient encore mieux hors contexte, détachés de toute volonté persuasive :


Citation :
Et ma fratrie était grande –neuf garçons, figure-toi. Tous venus au monde sous la protection de la Vierge. Alors cet anniversaire, ce n’est pas seulement le mien, c’est aussi celui de mes huit frères. A présent, ils sont tous mots, tous partis saluer l’Immaculée Mère de Dieu. Bientôt ce sera mon tour. Ah, quel beau jour !



Citation :
Chaque être aimé, en disparaissant, ravit un peu de chair, un peu de sang, à ceux qui restent sur la terre, tremblant de froid et de fadeur dans le crachin continu de l’absence.



Et pour le partage d'une thématique commune avec Jorge Semprun :


Citation :
Et même si on trouvait des mots assez drus pour résister, le récit, venu en temps décalé, passerait pour une fiction insensée.



Citation :
Ils savent qu’il est vain de vouloir tout raconter, qu’on ne peut pas partager avec un autre, aussi intime soit-il, ce que l’on a vécu sans lui, hors de lui, qu’il s’agisse d’un amour ou d’une haine. Ce qu’ils partagent, c’est le présent, et leurs passés respectifs se décantent en silence à l’ombre radieuse de ce présent.


*peinture de Jean Rustin

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25 décembre 2013 3 25 /12 /décembre /2013 20:39




En survolant le monde, Yann Arthus-Bertrand a vu défiler sous ses yeux de larges étendues d'eau. Avec ce documentaire, il se consacre exclusivement à ce qu'il considère non plus comme un paysage mais comme une denrée rare. Après un calcul étrange dont nous ne comprendrons jamais les prémisses, il nous affirme que la quantité totale d'eau potable utilisable par l'humanité représente seulement le volume du lac Baïkal. Mais qu'est-ce que cela veut-dire ? Est-ce un chiffre fixe pour une année ? Y inclut-on également la consommation industrielle ? Yann Arthus-Bertrand ne juge pas utile de nous donner plus de précision. Il se contente de frapper les esprits en assénant cette statistique qui fait se profiler l'image alarmante d'une humanité assemblée autour du lac Baïkal pour y laper ses dernières réserves.


La soif du monde est à l'image de ce genre de ce cliché foudroyant. Il importe moins d'informer que d'alerter et pour cela, tous les moyens sont bons. Yann Arthus-Bertrand cherche à faire pleurer dans les chaumières et ne trouve rien de mieux qu'une plaidoirie larmoyante constituée des pires clichés du genre pour attendrir l'homme à l’œil sec qu'il imagine se trouver en face de lui. On sera étonné de voir que les conflits qui intéressent le photographe sont réduits à une dimension quasi-familiale. La moitié du film se focalise sur le cas de l'Afrique. Que les africains n'aient pas accès à l'eau potable par manque de forages ou qu'ils polluent leur eau par manque de commodités, une seule solution semble s'imposer : la venue de l'homme blanc civilisé. Un coup de forage, et l'eau jaillit du sol pour abreuver un village ; un décret de l'ONU et la visite d'éducateurs occidentaux, et tout le monde se précipite à l'intérieur de toilettes individuels plutôt que d'utiliser les fougueux mais malpropres toilettes volants. Après un petit détour en Asie, Yann Arthus-Bertrand ose mentionner, du bout des lèvres, la possible responsabilité de l'industrie dans la pollution globale de l'eau -mais c'est aussitôt pour ramener son insalubrité à l'ignorance des peuples sous-développés. Regardez-moi ces dégoûtants d'asiatiques qui boivent de l'eau à même la rivière... Heureusement que les occidentaux viennent leur apprendre les bonnes manières.


La soif du monde est un film aux intentions louables mais ces dernières servent surtout à dissimuler une culpabilité qui n'ose pas se révéler. Le rôle de l'industrie dans la pollution des ressources en eau mondiales est évoqué à quelques reprises dont la durée dépasse à peine celle des images subliminales. Il est presque indécent de dire que ce film est un documentaire. Il s'agit tout au plus du rêve d'un occidental qui aimerait se débarrasser de sa mauvaise conscience.

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24 décembre 2013 2 24 /12 /décembre /2013 12:38
 


En 2013, Gatsby est à la mode (et dans quelques jours ?) Même plus obligée de lire l'original pour connaître ses fastes. Il n'empêche, le rapport à l'oeuvre de Francis Scott Fitzgerald manque ici cruellement pour attribuer correctement la responsabilité des failles de cette adaptation dessinée.


Reconnaissons d'abord la touche d'inventivité accordée à la version de Melchior-Durand & Bachelier : l'histoire de Gatsby est transposée sur un mode exotique et moderne puisque l'action se déroule en Chine, dans les années 2000. Heureusement toutefois que le résumé de l'éditeur nous donne ce coup de pouce situationnel : sans lui, j'aurais été fermement convaincue que nous évoluions encore dans une grande ville du monde occidental. Dans un autre registre, reconnaissons également le talent graphique de Benjamin Bachelier qui excelle dans les ambiances à la fois cottoneuses et colorées, engourdissantes et ravigorantes -ambiances dans lesquelles on s'enfoncerait facilement comme pour mieux ressentir la force de fascination irrésistible qui se dégage de l'univers de Gatsby.


Mis à part cette réussite ? Les textes sélectionnés par Melchior-Durand nous donnent un bon aperçu du potentiel poétique de l'oeuvre originale de Francis Scott Fitzgerald mais l'histoire dans son ensemble pâtit d'un rythme inégal. Le mystère qui entoure la vie de Gatsby se résout avant même que nous n'ayons eu le temps de le vouloir et bientôt, l'histoire se résume à une querelle amoureuse parmi tant d'autres, qui trouve son achèvement de manière abrupte. Gatsby le Magnifique nous donne l'impression de n'avoir pas grand-chose dans le ventre. Hommage à Fitzgerald raté ? Peut-être pas, si tant est que la déception finisse par donner envie de revenir aux sources de Gatsby.



Citation :
Regardez, c'est un livre qu'il avait quand il était petit. Ça aide à comprendre.
"Résolutions générales : ne plus fumer ni chiquer, prendre un bain tous les deux jours, lire un livre enrichissant ou un magazine par semaine, économiser 3 dollars par semaine, être plus gentil avec les parents."
Ca aide à comprendre n'est-ce pas ? Jimmy était fait pour aller toujours de l'avant.

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23 décembre 2013 1 23 /12 /décembre /2013 14:11
 






Pour une Musica deuxième, il fallait au moins une Musica. Les deux pièces peuvent se lire indépendamment mais le lien qui les unit semble toutefois important. Ainsi Marguerite Duras, dans les textes pour la presse, rappelle-t-elle la genèse de ses Musica. Un couple en instance de divorce se retrouve après l’audience dans le hall d’un hôtel. Ils parlent. L’action est réduite à quelques piétinements et des jeux de lumières parfois plus éloquents que les personnages eux-mêmes. Dans la Musica, ils semblaient s’être quittés dans la première partie de la nuit. Dans cette suite, la discussion se prolonge :


« Mais cette fois-ci, ils ne se quittent pas au milieu de la nuit, ils parlent aussi dans la deuxième moitié de la nuit, celle tournée vers le jour. Ils sont beaucoup moins assurés à mesure que passe leur dernière nuit. Ils se contrediront, ils se répèteront. Mais avec le jour, inéluctable, la fin de l’histoire surviendra. C’est avant ce lever du jour les derniers instants de leurs dernières heures. »


Marguerite Duras résume ainsi sa Musica deuxième. La tristesse et la résignation laissent parfois échapper quelques élans de colère ou de vieille passion, pas totalement disparue dans le méandre des frustrations. Qui mène le bal ? Monsieur le meurtrier ? Madame la suicidaire ? Que donnent deux petites individualités meurtries lorsqu’on les coince ensemble longtemps, dans une même vie étriquée et jalouse ? « Est-ce toujours terrible ? Toujours ». Le ton ultra-dramatique nous en convainc, mais s’affaiblit par sa même omniprésence. Du début jusqu’à la fin de la pièce, les personnages se donnent l’air de martyrs de l’Amour. Le masque de la tragédie les emporte loin de la réalité. Leurs mots, rares et avoués du bout des lèvres cèdent leur place à un faciès grimaçant. La Musica deuxième est un éloge au désespoir, au plaisir de patauger dans le marasme et de se voir répandre des traînées de boue autour de soi.


L’amour n’est pas toujours le sentiment idyllique qu’on veut nous vendre. Nous en connaissons cet aspect depuis longtemps déjà et Marguerite Duras ne réalise qu’une redite de cet acquis de longue date. Ainsi, cette Musica deuxième ne provoque aucun écho particulier, ni n’éveille d’interrogation nouvelle. « Je ne supportais pas votre infidélité alors que moi je vous étais infidèle. Vous le saviez ? » Sans doute… mais en fait, cela n’est guère passionnant.



Citation :
LUI, rit aussi.

Je vous ai suivie. Je suis rentré dans le cinéma. On jouait un western que vous aviez déjà vu avec moi… Vous étiez seule. Vous étiez assise dans les premiers rangs… personne n’est venu vous rejoindre… Le soir, vous ne m’avez rien dit de ça… et je ne vous ai posé aucune question… C’était le printemps il y a trois ans… vous étiez déjà triste quelquefois… Le lendemain, après le déjeuner, je vous ai demandé si vous deviez sortir. Vous m’avez dit que non, et vous êtes sortie. Je vous ai encore suivie. Vous êtes allée aux courses, vous étiez seule encore une fois. Je n’avais rien soupçonné de pareil… (Un temps.) J’ai commencé à souffrir d’une souffrance que je n’avais jamais encore connue.


*peinture de Magnus Zeller
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21 décembre 2013 6 21 /12 /décembre /2013 14:28



Outre les quatre pièces du cycle Ubu, l'édition proposée par Folio inclut des documents intéressants qui métamorphosent la vision du lien unissant l'auteur et sa création. De manière synthétique, on associe souvent Alfred Jarry au cycle Ubu. En revanche, on évoque moins la longue genèse des pièces -en particulier d'Ubu Roi-, longtemps appelée "Les Polonais", et rédigée par une génération de lycéens avant qu'Alfred Jarry ne mette le grapin dessus pour la figer dans sa forme définitive et lui associer son nom. La préface de Noël Arnaud redonne à chacun sa véritable place dans le processus de création :


"Pourquoi Jarry s'est-il approprié Ubu qui n'était pas de lui, qui n'était pas lui ? Observer [...] que Jarry y a instillé une dose de sexualité absente des élucubrations originelles, qu'il a haussé le texte du scatologique à l'érotique, trouver preuve de cet infléchissement dans la transformation de certains mots (ainsi des Salopins aux Palotins), c'est bien [...] ; il demeure que les situations ubiques et l'attirail de tortures du Père Ubu existaient, tels quels, dans les premiers écrits de Rennes; l'action personnelle de Jarry sur quelques mots du texte initial n'a fait que rendre plus évidentes des pulsions enfantines et puis adolescentes décelables avant même ce travail de réécriture."


Cela n'enlève aucun mérite à Alfred Jarry. Sans lui, Ubu Roi n'aurait sans doute pas traversé le 20e siècle. Sans lui, l'absurde et le surréalisme n'auraient sans doute pas le même visage -et c'est sans parler des influences moins directes qu'a pu avoir son théâtre. Dans les autres documents présents dans cette édition, on découvre un essai théorique de Jarry sur "L'inutilité du théâtre au théâtre". Si ce texte ouvre la porte au symbolisme théâtral et permet à Lugné-Poe, fondateur du théâtre de l'Oeuvre, de s'enthousiasmer -ce que nous découvrirons dans un échange de lettres inclus dans le dossier de l'édition-, on finit par se demander s'il ne sert pas aussi de justification. En effet, en parcourant les autres documents annexes -le programme d'Ubu Roi, "La bataille d'Ubu Roi" de Georges Rémond, les lettres d'Alfred Jarry à Henry Bauer ou les points de vue de Charles et Henri Morin à propos de l'oeuvre de Jarry-, l'image d'un homme dépassé par sa propre création se précise. Il semblerait qu'Ubu Roi ait moins plu à Jarry pour son contenu intrinsèque que pour les remous que sa représentation devait susciter -et suscita longtemps. Georges Rémond écrit:


"La première d'Ubu roi était proche [...]. "Le scandale, disait Jarry, devait dépasser celui de Phèdre ou d'Hernani. Il fallait que la pièce ne put aller jusqu'au bout et que le théâtre éclatât."
Nous devions donc provoquer le tumulte en poussant des cris de fureur, si l'on applaudissait, ce qui, après tout, n'était pas exclu; des hurlements d'admiration et d'extase si l'on sifflait. Nous devions également, si possible, nous colleter avec nos voisins et faire pleuvoir des projectiles sur les fauteuils d'orchestre."



La biographie d'Alfred Jarry confirme ces soupçons : la plupart des évènements semblent vouloir uniquement remouer la foule et dévier le théâtre de ses voies ordinaires. Qu'aurais-je pensé d'Alfred Jarry s'il avait été mon contemporain ? Si Ubu Roi avait été représenté pour la première fois et avec scandale hier, n'aurais-je pas été d'emblée fatiguée par l'énième tentative d'éclat d'un homme excité par l'extravagant ? Les Inrockuptibles en auraient-ils été friands ? Henri Morin concluait : "Il était libertaire dilettante et surtout parce que c'était la mode". La mode est passée et nous à aider à oublier les fastes d'Alfred Jarry. Et puis alors, de toute façon, son oeuvre ne se résume pas à Ubu. Mais tout de même...


"L'oeuvre non ubique de Jarry est peut-être l'effort désespéré d'égaler autrement la perfection inégalable d'Ubu."


Il est bon d'approcher la bibliographie de Jarry en connaissance de cause. Les annexes de diverses sources regroupées dans cette édition permettront de démêler l'officiel de l'officieux et donneront plus de poids à cette petite Bible lycéenne que fut Ubu.

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20 décembre 2013 5 20 /12 /décembre /2013 13:26



Ubu sur la butte trompe. On croit découvrir un nouveau volet des aventures de celui qui fut roi, cocu et esclave, se demandant quel autre tourment aura été jugé bon de lui infliger, et on se retrouve finalement avec une version accélérée d'Ubu Roi. La notice coupe court à nos rêveries sadiques : "Cette "réduction en deux actes d'Ubu Roi" est bien une nouvelle version, pour Guignol, des cinq actes de 1896 puisque Jarry réemploie ici, avec de notables variantes, les scènes suivantes du texte complet d'Ubu Roi : I, VI; II, V; III, II et VIII, IV, III, IV, V et VI; V, I et IV".


Certes, quelques changements notables sont à relever puisque la condensation exige des raccourcis, l'élimination de nombreux personnages et donc des dialogues coupés ou résumés. Voilà qui est flatteur pour les acteurs: messieurs, une marionnette n'arrivera jamais à votre hauteur, ce pourquoi Alfred Jarry a cru bon de devoir couper en long, en large et en travers. Voilà qui est déstabilisant pour le monarque : un roi passant en accéléré ne serait-il donc rien d'autre qu'un Ubu sur la butte ? Et la butte, à cette vitesse-là, aura tôt fait de s'effondrer.


En complément à Ubu Roi, cette pièce n'est toutefois pas négligeable. L'accélération même du rythme donne lieu à des scènes grotesques qui finissent de déstructurer le fil ténu de la logique qui sous-tendait la pièce dans sa version longue. On s'emporte, on se bat, on tue et on meurt comme s'il le fallait à tout prix, pour respecter les nécessités d'une intrigue épique. Les marionnettes représentent le degré zéro de la liberté et tuent en Ubu les derniers relents d'une conscience vive dont nous avions déjà commencé à douter dans les pièces précédentes.


"LES MEMES. Entre l'OURS.
LASCY: Oh! Monsieur Ubu!
PERE UBU: Oh! Tiens, regarde donc le petit toutou. Il est gentil, ma foi.
LASCY: Prenez garde! Ah! Quel énorme ours.
PERE UBU: Un ours! Ah! L'atroce bête. Oh! Pauvre homme, me voilà mangé. Que Dieu me protège."



Ubu en marionnette serait une caricature parfaite de nos terreurs et de nos erreurs humaines -s'il ne passait pas aussi fugacement dans le paysage.




Citation :
"PERE UBU: Garçon de ma merdre, si je t'en croyais, je ferais rebrousser chemin à toute l'armée. Mais, seigneur garçon, il y a sur tes épaules plus de plumes que de cervelle et tu as rêvé des sottises."



*peinture d'Emil Nolde

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19 décembre 2013 4 19 /12 /décembre /2013 09:46





De prime abord, on pourrait penser que La danse de mort est un de ces textes qu’il faudrait offrir en prélude amoureux à tous les couples qui envisagent de se marier. Prenez-garde au cérémonial qui menace votre amour : August Strindberg place ses personnages au cœur du cercle des Enfers. Dans une forteresse isolée, sur une île isolée, Alice et le Capitaine vivent en tête-à-tête, rejetés et méprisants du reste de l’humanité, se haïssant mutuellement, et sans doute ne s’aimant pas eux-mêmes. La pièce commence comme un morceau de théâtre absurde –Eugène Ionesco s’en serait-il inspiré pour écrire sa Cantatrice chauve ?- et nous montre deux personnages qui cherchent à meubler l’ennui en l’embellissant de querelles et de jeux triviaux. L’évènement perturbateur provient de l’extérieur en la personne de Kurt. Cousin d’Alice, ancien ami du Capitaine, il est le responsable des fiançailles du couple. Animé de bonnes intentions, il n’avait jamais imaginé la déchéance qui les guetterait à l’issue de cette union. Progressivement, il va découvrir la réalité de leur vie sur cette île et chercher à comprendre les raisons qui ont conduit le Alice et le Capitaine, de l’amour à la haine.


Si la La danse de mort n’était qu’une évocation de ce triste cheminement, August Strindberg ne mériterait pas la réputation qu’on lui attribue. A l’image de son auteur, les personnages sont complexes : ils se battent contre les autres mais aussi contre eux-mêmes dans une quête de signification. Le 19e siècle est passé, la foi religieuse et la tragédie épique sont passées –le 20e siècle arrive : comment pourra-t-on le meubler ? Ni Alice, ni le Capitaine, ni même Kurt ne semblent encore avoir de croyances profondément enracinées. Dieu a déserté le ciel, et les hommes sont en train de déserter la terre, alors, avec quoi repeuplera-t-on le théâtre terrestre ? Finalement, La danse de mort parle bien moins d’amour que de métaphysique, et si la thématique du couple semble toutefois importante, c’est parce qu’elle est la situation intersubjective privilégiée qui permet de se couler dans l’introspection. L’être humain n’arrivant jamais totalement à se définir seul et par lui-même, August Strindberg le place en face de son reflet –ce qui suscite bien plus souvent de la haine que de l’amour, quoique les deux ne soient peut-être pas si éloignés l’un de l’autre qu’il n’y paraît.


Il serait dommage de croire que La danse de mort est une pièce seulement désespérée. Elle ne l’est pas, et c’est justement ce qui en fait sa grandeur. Elle se moque d’elle-même, elle se moque de ses personnages, elle se moque de son auteur, de ses lecteurs et spectateurs –et, en se moquant, elle aime d’autant plus qu’elle connaît désormais les faiblesses et les terreurs de ses sujets. La tentation de l’absurde est évitée de justesse : après avoir oscillé entre tragédie et comédie, La danse de mort opte pour l’ironie, qui en est une sublime synthèse.

 

Citation :
ALICE. – Veux-tu que je te joue quelque chose ?
LE CAPITAINE s’assied au bureau. – Suprême ressource ! Oui, si tu veux bien laisser de côté tes marches funèbres et tes mélodies élégiaques… toute cette musique tendancieuse. J’interprète toujours ce que tu joues : « Ecoutez comme je suis malheureuse. Miau ! Miau ! Ecoutez combien mon mari est affreux. Brum ! Brum ! Brum ! Ah, s’il pouvait mourir bientôt ! Joyeux roulements de tambour, fanfares, final : la valse de l’Alcazar et galop du champagne. » A propos de champagne, il nous en reste bien deux bouteilles, non ? Allons les chercher, faisons comme si nous avions des invités.



Citation :
LE CAPITAINE. – […] Ne vois-tu pas que tous les jours nous répétons les mêmes choses ? Toutes ces vieilles répliques éculées ! Quand tu m’as dit à l’instant : « Dans cette maison, en tout cas, c’est bien vrai », j’aurais dû répondre : « Ce n’est pas seulement la mienne ». Mais comme j’ai déjà dit cela cinq cent fois, aujourd’hui j’ai bâillé, pour changer le menu. Et mon bâillement pouvait signifier que je ne voulais pas me donner la peine de répondre, ou encore : « Tu as raison, mon ange », ou bien : « En voilà assez ».



"L’autre jour, je lisais dans le journal qu’un homme ayant divorcé sept fois, il avait été par conséquent marié sept fois… s’était finalement sauvé à l’âge de quatre-vingt-dix ans pour se remarier avec sa première femme. Voilà l’amour… La vie est-elle chose sérieuse ou simple dérision ?"



L'avis d'un critique (Oscar Levertin) lors de la représentation de la pièce :


« On se sent presque dégradé, simplement par le fait d’être témoin de ces scènes, cette longue et monotone querelle… Une danse à claquettes, lente, grossière et lancinante qui ne peut nous intéresser le moins du monde. »

Et ce que Nietzsche en a pensé :

« J’ai été surpris par la découverte de cette œuvre qui exprime de façon grandiose ma propre conception de l’amour, dans ses moyens, la guerre, dans son essence, la haine mortelle des sexes. »


peinture d'Edvard Munch
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17 décembre 2013 2 17 /12 /décembre /2013 13:28









La lassitude royale fait des ravages. Le père Ubu a obtenu tout ce qu'il souhaitait et a goûté le pouvoir jusqu'à la lassitude. Pour se changer les idées, rien de tel qu'une inversion des hiérarchies. Ubu se mélange les pinceaux (quoique...) et bafouille avec les idéaux stricts de la République pour déclarer sa nouvelle résolution :


"Puisque nous sommes dans le pays où la liberté est égale à la fraternité, laquelle n'est comparable qu'à l'égalité de la légalité, et que je ne suis pas capable de faire comme tout le monde et que cela m'est égal d'être égal à tout le monde puisque c'est encore moi qui finirai par tuer tout le monde, je vais me mettre esclave, Mère Ubu!"


Ladite Mère s'en trouve toute chancelante, comme nous pouvions l'imaginer : "Esclave! Mais tu es trop gros, Père Ubu! " Qu'importe. La liberté d'Ubu, c'est celle de ne rien commettre dans les règles de l'art. Pendant qu'autour de lui, tous cherchent à s'émanciper des carcans de conduite jusqu'alors éternels, Ubu s'agrippe à eux et n'en démord. On pourra nier toute interprétation frauduleuse, il n'empêche, le propos d'Ubu enchaîné est d'une redoutable modernité. Socialement, il ridiculise toutes les dissidences plus conformistes que révolutionnaires en faisant s'agiter trois hommes libres aucunement individualisés :


"Nous sommes les hommes libres, et voici notre caporal. -Vive la liberté, la liberté, la liberté! Nous sommes libres. - N'oublions pas que notre devoir, c'est d'être libres. Allons moins vite, nous arriverions à l'heure. La liberté, c'est de n'arriver jamais à l'heure -jamais, jamais! Pour nos exercices de liberté. Désobéissons avec ensemble... non! Pas ensemble: une, deux, trois! Le premier à un, le deuxième à deux, le troisième à trois. Voilà toute la différence. Inventons chacun un temps différent, quoique ce soit bien fatigant. Désobéissons individuellement -au caporal des hommes libres!"


Politiquement, il démontre la continuité logique marquant la transition du pouvoir absolu à la démocratie. Surtout, et c'est ici que l'on reconnaît le plus l'influence pataphysicienne sur le théâtre ubuesque, la théorie de l'égalité des contraires, développée plus tard par Alfred Jarry, trouve ici sa plus belle illustration. Elle commence à être affirmée ainsi : "La liberté, c'est l'esclavage!" mais trouve toute sa force dans cette affirmation : "Vous savez mieux que moi la théorie de la liberté. Vous prenez celle de faire même ce qui est ordonné."


Dans la préface, la théorie de l'égalité des contraires se justifie ainsi : "Il nous est en effet impossible de concevoir du vrai sans qu'il y ait du faux, et affirmer qu'on peut être dans le vrai, sphériquement parlant (ce qui seul importe), reviendrait à dire que l'on est Dieu. Or, ne l'étant jamais, on ne fait, comme on sait, que tendre à l'être, ne serait-ce que pour être homme un peu -car on ne peut l'être totalement, sinon l'on serait Dieu également". Toute personne habituée à la pensée sceptique comprendra immédiatement la puissance de cet Ubu, plus génial lorsqu'il est enchaîné que lorsqu'il est cocu ou monarque. Les vérités s'égrènent avec toute la force de l'absurde, démolissant jusqu'aux inventions du langage ce que certains croient être les grandes passions de l'âme. L'égalité des contraires s'apparente à une théorie du désenchantement et semble fortement imprégnée de l'influence de Nietzsche, pour ne citer qu'un proche exemple. Mais c'est là aller beaucoup trop loin. Encore une fois, la préface nous rappelle qu'Alfred Jarry fut pour cet Ubu enchaîné le même auteur aléatoire qu'il fut pour Ubu Roi : auteur parce qu'il a su se définir comme tel, auteur parce qu'il a su achever une oeuvre qui s'élaborait lentement depuis des années :


"Une lecture attentive des Paralipomènes d'Ubu laisse soupçonner l'existence d'une première version, ou d'une ébauche d'Ubu enchaîné dès le lycée de Rennes. Divers indices renforcent cette hypothèse: les rapports d'Ubu enchaîné et de Gil Blas de Santillane qui avait déjà servi aux Polonais; la survivance de la toponymie rennaise dans Ubu enchaîné"


Cela n'enlève rien au charme d'Ubu enchaîné. Au contraire, la pièce devient plus poignante : Ubu volontairement esclave de ses sujets se confond doucement avec Jarry involontairement esclave de l'oeuvre rennaise.




Citation :
"ELEUTHERE : Et vous mon oncle. P..., p...ourquoi n'êtes-vous plus mort ?
PISSEMBOCK: Comment, pppourquoi ?"


J'aime cette conclusion : "La liberté, c'est l'esclavage!". Et le paradoxe du père Ubu, plus libre que les hommes libres car il prend la liberté d'obéir aux ordres qu'on lui donne :

Citation :
"LE CAPORAL : [...] Vous savez mieux que moi la théorie de la liberté. Vous prenez celle de faire même ce qui est ordonné."


Dans cette pièce, on apprend le prénom du Père Ubu et de la mère Ubu... on espère aussi apprendre l'âge du père Ubu, mais raté :

Citation :
"LE PRESIDENT: Prévenu, votre âge ?
PERE UBU: Je ne sais pas bien, je l'ai donné à garder à la Mère Ubu, et il y a si longtemps, elle a oublié même le sien."


Et j'ai eu une brève illumination en lisant ce texte. J. K. Toole se serait-il inspiré du père Ubu pour créer son Ignatius Reilly ? la ressemblance m'a paru frappante lorsque j'ai lu ce bref échange :

Citation :
"PISSEDOUX: Il y a de la besogne, si je veux lui battre dos et ventre. Quelle surface!
PERE UBU: Eh! Quelle gloire! Cette lanière obéit à toutes les courbes de ma gidouille. Je me fais l'effet d'un charmeur de serpents."


L'hénaurmité et la complaisance dans cette grosseur vulgaire et amplifiée...

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