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16 décembre 2013 1 16 /12 /décembre /2013 17:40



Couverture par Jacques Prévert et Brassaï



Quelqu'un



Un homme sort de chez lui
C’est très tôt le matin
C’est un homme qui est triste
Cela se voit sur sa figure
Soudain dans une boîte à ordure
Il voit un vieux Bottin Mondain
Quand on est triste on passe le temps
Et l’homme prend le Bottin
Le secoue un peu et le feuillette machinalement
Les choses sont comme elles sont
Cet homme si triste est triste parce qu’il s’appelle Ducon
Et il feuillette
Et continue à feuilleter
Et il s’arrête
A la page D
Et il regarde la page des D-U Du ..
Et son regard d’homme triste devient plus gai et plus clair
Personne
Vraiment personne ne porte le même nom
Je suis le seul Ducon
Dit-il entre ses dents
Et il jette le livre s’ époussette les mains
Et poursuit fièrement son petit bonhomme de chemin.


(Extrait de Histoires et d'autres histoires/ Le Livre de Poche)

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16 décembre 2013 1 16 /12 /décembre /2013 17:34






Mâtin, Pilote ! Comment ça Pilote ? Oui, oui, "Pilote" que l'on croise, d'une double page à une autre, en leitmotiv gentiment monomaniaque de toute une bande de dessinateurs parmi lesquels René Goscinny et Marcel Gotlib que l'on connaît respectivement pour Astérix, Iznogoud et Lucky-Luke, ou pour Gai-Luron. Les références au magazine "Pilote" cherchent moins à faire la réclame d'une publication qui n'en avait pas besoin qu'à remplacer le running-gag classique de la chute sur peau de banane. Il n'empêche, les Dingodossiers restent potaches et ne font pas de mal à une mouche. Encore une fois, l'idéal pour bien les apprécier serait de les situer dans leur contexte de publication. En 1965, était-ils nombreux ceux qui se vantaient d'être "nullement qualifiés pour traiter les différents sujets qui se trouvent dans ce livre" ? Les femmes gagnaient progressivement de nouveaux droits -en théorie tout du moins- mais l'émancipation infantile n'avait sans doute pas eu encore lieu. Ainsi, lorsque ces Dingodossiers renversent la hiérarchie pour donner les pleins-pouvoirs aux enfants, ou pour faire tendre les adultes à une saine régression, nul doute qu'ils entraient en plein dans le territoire du fantasme. Presque un demi-siècle plus tard, l'effronterie moqueuse des petits gamins et la puérilité navrante des parents caricature à peine la réalité, restant bien en-deçà de certains phénomènes.


D'une manière globale, Goscinny et Gotlib semblent avoir lorgné dans les bonnes directions, bien qu'ils se soient parfois trompés d'échelle. Dans le dossier des "Voyages dans le cosmos", leur introduction prévient clairement le lecteur:


"Suivant notre méthode habituelle, c'est-à-dire, sans aucune documentation, et avec l'aide de collaborateurs ignorant tout de la question, nous avons essayé d'imaginer ce que seront les premiers voyages commerciaux dans le cosmos.
Et si, par malheur, la lecture de ces pages ne vous amuse pas, pour une fois, nous avons la certitude que ceux qui les liront dans quelques courtes années vont bien rigoler."



Vrai. Quelques dossiers restent loufoques mais la plupart d'entre eux semblent désormais coller mieux que jamais à une réalité culturelle et sociétale qui n'amuse plus tellement notre imagination. Qu'ils critiquent le laxisme des institutions, l'immaturité des adultes, les dérives des nouvelles techniques ou le tourisme de masse, Goscinny et Gotlib ne nous étonnent désormais plus beaucoup. Sans doute avaient-ils vu venir les choses de loin. Y croyaient-ils vraiment ou ne les laissaient-ils qu'à l'état de supposition ? Peu importe, le principal étant de rester dans l'état d'esprit bon enfant de "Pilote". A la manière des reportages bidons, Goscinny et Gotlib partent dans de gentilles élucubatrions où textes et dessins se complètent pour décrire un monde qui part en vrille dans la bonne humeur. Ce n'est pas de leur faute si, aujourd'hui, leurs spéculations semblent parfois plus consternantes qu'amusantes.


Le folklore...



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Comment faire manger un enfant (et pourquoi c'est inutile de se casser la tête)...



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15 décembre 2013 7 15 /12 /décembre /2013 09:49




Pourquoi rendre Ubu Cocu ? Après l'avoir rendu Roi, terrassant sans vergogne la famille royale de Pologne, ses nobles et ses moins nobles, sa comptabilité et sa phynance, Ubu, imbu de lui-même, s'aveuglait de sa propre gloire. Un roi rendu cocu, ce n'est pas seulement une histoire d'adultère qui finit mal; c'est aussi l'égocentrisme d'un homme-gidouille incapable de voir ce qui se passe au-delà de sa sphère, plus noblement assimilée au "tonneau" qui radie du "corps hyperphysique". Ubu, déjà cocu, continue de se complaire dans la duplicité de sa personne : "Nous, son isomorphe, sommes beau", cocufiant lui-aussi la mère Ubu, avec un être toutefois trop méprisable pour être relevé: lui-même. L'amour-propre exacerbé peut-il être un crime adultère ?


Ubu Cocu représente le pouvoir borné d'oeillères : incapable de remarquer les évidences, sa colère ne commence à se déchaîner qu'à l'instant où, passant, de rumeurs en chuchoteries malavisées, il se met à lorgner sur le drôle d'enfant dont a accouché la Mère Ubu. Pourrait-il donc être le père d'un Archéoptéryx ? Cette étrange filiation apparaît surtout dans les premières versions de la pièce, lorsque celle-ci s'appelait encore Les tribulations de Priou et L'archéoptéryx. La version achevée d'Ubu Cocu se veut plus concise. L'animal préhistorique devient secondaire et les personnages des frères religieux -le frère Primor en tête-, se volatisent pour notre plus grand regret. La conscience d'Ubu, ce pauvre personnage "couvert de toiles d'araignées", prend en revanche une place plus importante dans les adultères de la famille royale.


Dans le genre impulsif et désordonné, le père Ubu se surpasse. Dans une caisse, dans une chambre ou en Egypte, les lieux se superposent dans le désordre le plus complet. Les personnages secondaires, peu différenciés, se confondent et brouillent l'adultère de la mère Ubu. On se souvient d'Achras et de son traité sur les moeurs de polyèdres, ou encore de Scytotomille et de ses écrase-merdres, mais au-delà de ces apparitions burlesques, leur contribution au cocufiage d'Ubu reste parfois floue. Ubu Cocu se révèle onirique, plus évanescent qu'Ubu Roi mais tout aussi grotesque et sophistiqué à la fois. On se prend à rêver, à la lecture de didascalies surréalistes ("Sans mot dire, il prend siège. Tout s'effondre. Il ressort en vertu du principe d'Archimède. Alors, très simple et digne, en costume devenu plus sombre..."), dont la simplicité n'a d'égale la force de suggestion ("On entend sonner comme pour annoncer un train, puis le Crocodile, soufflant, traverse la scène").


On écoute chanter les trois Palotins : "Ce tonneau qui s'avance, neau qui s'avance, neau qui s'avance, c'est le Père Ubu. Et sa gidouille immense, gidouille immense, gidouille imense, est telle qu'un..." et on se rassure : la gidouille du père Ubu aura peu à pâtir d'une paternité préhistorique.





Citation :
"SCYTOTOMILLE: Voici, Monsieur, un excellent article, quoique innommable, la spécialité de la maison, les Ecrase-Merdres. De même qu'il y a différentes espèces de merdres, il y a des Ecrase-Merdres pour la pluralité des goûts. Voici pour les estrons récents, voici pour le crottin de cheval, voici pour les spyrates antiques, voici pour la bouse de vache, voici pour le méconium d'enfant au berceau, voici pour le fiant de gendarme, voici pour les selles d'un homme entre deux âges."


Chants religieux au-dehors de la cellule. Quand ils ont cessé, Frère Primor se lève et va mystérieusement retirer d'une armoire une pipe et une bouteille.

Citation :
"Il nous est recommandé par les lois de notre couvent de faire chaque chose en son lieu : il faut cracher au crachoir, dormir au dortoir, pisser au pissoir, et surtout copieusement se reficer au réfectoire. Je commets une petite infraction à cette règle en me soûlant hors du réfectoire. Mais le supérieur n'en saura rien. Buvons, et chantons pour nous désopiler la rate."


ou encore...

Citation :
FRERE PRIMOR
Je ne suis point soûl.

On entend sonner une cloche.

Voici les matines. Faisons nos oraisons.
Père Pouilloux,
Dormez-vous ?
Sonnez les matines,
Videz les latrines,
Je suis soûl.


Il roule sous la table. Priou prend les clés.


*peinture de Thomas Rowlandson - Reverendissimo Viro, 18e

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14 décembre 2013 6 14 /12 /décembre /2013 09:50





La marche globale de 9 mois ferme met un peu mal à l’aise. On imagine mal qu’Albert Dupontel soit moralisateur et pourtant, dès le début du film, il semble séparer deux conceptions de la vie pour distinguer celle qui fleure bon la réussite (et qui rend donc heureux), de celle qui ne répand que du gâchis derrière soi. Ainsi en est-il d’Ariane Feler, vieille fille entièrement dévouée à son travail, associable, méfiante voire carrément misanthrope. Parce qu’elle estime que les hommes ne valent rien, elle laisse filer sa vie et en oublie même de fonder une famille. On a beau en rire, il n’empêche, c’est balancé.



On reconnaît toutefois qu’Albert Dupontel semble surtout justifier cette intrigue par l’unique obligation de donner un fil conducteur aux péripéties saugrenues qu’il souhaite faire connaître à ses personnages. Les hommes qu’il fait rencontrer à Ariane sont effectivement « débiles et tarés » et justifient son célibat. Dans le fond, Albert Dupontel ne cherche certainement pas à juger la vie de son héroïne : cette existence qu’il nous présente de manière sordide constitue la seule justification qu’il a trouvée pour que ses personnages se passionnent autour d’une histoire judiciaire qui permettra surtout de faire ressortir l’absurde et l’impartialité de la justice. Quand il dégaine, Albert Dupontel devient réjouissant. Pas un personnage n’est épargné par la dérision. Si le fond est parfois convenu, le réalisateur parvient à renouveler la forme de ses invectives –pensons par exemple à sa formidable parodie des journaux télévisés.


La conclusion très convenue des 9 mois ferme constitue une faiblesse inhérente à celle de l’intrigue élaborée. Albert Dupontel essaie de glisser deux ou trois dernières blagues un peu plus mollassonnes que les précédentes pour s’en excuser. On veut bien, puisque tout le reste a été drôlement sanguinaire et méchant.

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13 décembre 2013 5 13 /12 /décembre /2013 13:37


Je n'aime pas lire en anglais. Heureusement, le catalogue de la collection de William Blake exposée à la Tate Gallery ne s'embarrasse pas de longues pages explicatives. Une biographie et une présentation rapide des oeuvres s'égrènent en une dizaine de pages qui n'échappent pas à la tentation de l'interprétation symbolique. La nature allégorique des peintures de William Blake représente de toute façon une évidence que n'importe quel humain doté d'yeux pourra deviner.


Si le texte est court, l'exposition de peintures et dessins est aussi brève. Seules 32 œuvres sont répertoriées dans ce petit catalogue, la plupart en noir et blanc, mais quelques-unes pouvant se vanter du privilège de la couleur. L'échantillon proposé est trop modeste pour contenter, mais suffisamment intrigant pour susciter une amorce de fascination. L'Internet se montrant parfois plus efficace que les catalogues, on part à l'assaut des œuvres laissées de côté pour finir de découvrir l'univers d'un artiste qui ne fut pas seulement peintre mais aussi poète, et dont l'influence littéraire semble avoir couvert jusqu'à la richesse allégorique et la puissance de ses peintures.



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Blake Dante Hell



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Inferno



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Dieu jugeant Adam



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Frontispiece to The Song of Los



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La création d'Adam
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12 décembre 2013 4 12 /12 /décembre /2013 14:18





 
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On lit Ubu Roi et on s'émerveille : comment ? Cette pièce de théâtre aurait été écrite par un lycéen? A cet âge de tourments hormonaux et estudiantains, un Jarry surdoué, premier en thème, en version, en mathématiques et autres glorieuses disciplines, adepte d'une vie mondaine et littéraire précoce, aurait encore trouvé le temps de se faire l'auteur d'une pièce révolutionnaire ? Ubu Roi, tout grotesque qu'il soit, continue d'envahir l'espace. Quel est donc ce géniteur, certainement plus dingue, qui lui a donné vie ?


En remontant un peu aux sources de la création d'Ubu, on découvre que le personnage constitue la légende d'une génération d'étudiants. Lorsqu'il arrive au lycée, Alfred Jarry prend connaissance du mythe de P. H., professeur tout à la fois martyrisé et vénéré, victime d'un bouc-émissariat qui dépasse parfois son objet de proie. A son sujet, une pièce de théâtre intitulée les Polonais a déjà été élaborée et retouchée par une myriade d'étudiants à la fois féroces et géniaux. Alfred Jarry fut l'élève qui signa l'achèvement de cette tradition quasi-biblique, mélange de faits véridiques et de fantasmes, recueil d'allégories élaboré grâce à la transmission orale et manuscrite. Comme la préface l'indique, si Jarry a "instillé une dose de sexualité absente des élucubrations originelles" et s'il a "haussé le texte du scatologique à l'érotique", il n'empêche toutefois que "les situations ubiques et l'attirail de tortures du Père Ubu existaients, tels quels, dans les premiers écrits de Rennes ; l'action personnelle de Jarry sur quelques mots du texte initial n'a fait que rendre plus évidentes des pulsions enfantines et puis adolescentes décelables avant même ce travail de réécriture". On aimerait pouvoir comparer cet Ubu Roi à la dernière version des Polonais pour se rendre réellement compte du travail de peaufinage effectué par Alfred Jarry. Ses modifications furent peut-être minimes et bénéficièrent certainement de l'impulsion d'un élan créateur original; il n'empêche qu'il a su trouver les mots et les situations finales qui figèrent le texte dans sa perfection décisive.


Ce n'est pas pour rien que la pièce fut représentée officiellement pour la première fois au théâtre de l'Oeuvre. Si Alfred Jarry se défend de toute conception intellectualisante du théâtre, il se fit toutefois l'auteur d'un essai critique sur l'absurde au théâtre, qui le fera lorgner vers le symbolisme. Ainsi, Ubu Roi est un symbole : en lui se résument le rustre, grossier, aviné, avide et machiste, l'homme assoiffé de vin mais aussi d'argent, de pouvoir et de territoires. Malgré toutes ces caractéristiques, Ubu Roi n'est pas détestable : sa personnalité est un fardeau divin. Ses valeurs se jugent à l'aune de lui-même: est bien tout ce qui l'améliore, est mauvais tout ce qui le diminue. Ainsi commet-il de mauvaises actions sans en avoir conscience, ainsi n'en commet-il pas de bonnes par hasard, et non pas par méchanceté. Son "merdre" même est tout un symbole : c'est le ridicule qui alourdit la démarche du méchant pour le rendre seulement grossier.


Les personnages entourant le pauvre père Ubu ne valent pas mieux que lui. Son épouse, la mère Ubu, apparaît plus ouvertement sournoise. Elle accepte de se laisser humilier par sa tendre moitié pour mieux tirer les ficelles de la guerre qui se trame entre Ubu et les polonais. Les nobles sont tous pourris, le peuple est maudit, les riches passent à la trappe, et le voiturin à phynances se remplit tant bien que mal. Un ours passe. On meurt et on ressuscite à toute vitesse, entre deux "corne physique" enlacés des plus délicats néologismes inventés par un auteur pluriforme, gargarisé de latin, de littérature classique et de sciences physiques.


Si Ubu Roi plaît autant, ce n'est pas simplement parce qu'il représente la vulgarité qui fait rire mais que l'on méprise. On ne jette pas de regard dédaigneux sur les aventures et les pensées de ce bon vieux père inspiré des personnages rabelaisiens. Au contraire, on le voit se passionner et se lancer dans des tirades enluminées, qui virent parfois presque au lyrisme, avec une admiration croissante. Le père Ubu représente une tentation et la déchéance d'un homme qui a tant et si bien méprisé la culture et les luttes terrestres qu'il a fini par abdiquer, et par en devenir le pire contributeur. Don Quichotte de la chevalerie, mais aussi de la littérature et des sciences. Ubu Roi est fou, à moins qu'il ne soit génial.



Citation:
"PEUPLE: Vive le Roi! Vive le Roi! Hurrah !
PERE UBU, jetant de l'or: Tenez, voilà pour vous. Ça ne m'amusait guère de vous donner de l'argent, mais vous savez, c'est la Mère Ubu qui a voulu. Au moins promettez-moi de bien payer les impôts."



"Sabre à finances, corne de ma gidouille, madame la financière, j'ai des oneilles pour parler, et vous une bouche pour m'entendre!"




 
Des extraits de la préface :

Citation:
"[...] Ubu n'est de Jarry que parce qu'il a changé les noms des personnages des Polonais, et baptisé Ubu. Le génie [...] pour Jarry est moins d'écrire que de vouloir écrire. Ainsi, il remet en cause fondamentalement la notion d'auteur, la notion de propriété littéraire. Il montre qu'il n'y a de littérature que volontaire, publiée, signée. Mieux encore, la signature crée l'oeuvre (Duchamp, Dada iront dans ce sens et seul, au siècle de Jarry, Lautréamont)."


Citation:
"Pourquoi Jarry s'est-il approprié Ubu qui n'était pas de lui, qui n'était pas lui ? Observer [...] que Jarry y a instillé une dose de sexualité absente des élucubrations originelles, qu'il a haussé le texte du scatologique à l'érotique, trouver preuve de cet infléchissement dans la transformation de certains mots (ainsi des Salopins aux Palotins), c'est bien [...] ; il demeure que les situations ubiques et l'attirail de tortures du Père Ubu existaient, tels quels, dans les premiers écrits de Rennes; l'action personnelle de Jarry sur quelques mots du texte initial n'a fait que rendre plus évidentes des pulsions enfantines et puis adolescentes décelables avant même ce travail de réécriture."

 

La chanson du décervelage :

 

"Je fus pendant longtemps ouvrier ébéniste
Dans la ru’ du Champs d’ Mars, d’ la paroiss’ de Toussaints ;
Mon épouse exerçait la profession d’ modiste

Et nous n’avions jamais manqué de rien.
Quand le dimanch’ s’annonçait sans nuage,
Nous exhibions nos beaux accoutrements
Et nous allions voir le décervelage
Ru’ d’ l’Echaudé, passer un bon moment.

Voyez, voyez la machin’ tourner,
Voyez, voyez la cervell’ sauter,
Voyez, voyez les Rentiers trembler;
(Choeur) : Hourra, cornes-au-cul, vive le Père Ubu !

Nos deux marmots chéris, barbouillés d’ confitures,
Brandissant avec joi’ des poupins en papier
Avec nous s’installaient sur le haut d’ la voiture

Et nous roulions gaîment vers l’Echaudé.
On s’ précipite en foule à la barrière,
On s’ flanque des coups pour être au premier rang ;
Moi j’me mettais toujours sur un tas d’pierres
Pour pas salir mes godillots dans l’sang.

Voyez, voyez la machin’ tourner,
Voyez, voyez la cervell’ sauter,
Voyez, voyez les Rentiers trembler;
(Choeur) : Hourra, cornes-au-cul, vive le Père Ubu !

Bientôt ma femme et moi nous somm’s tout blancs d’ cervelle,
Les marmots en boulott’nt et tous nous trépignons
En voyant l’Palotin qui brandit sa lumelle,

Et les blessur’s et les numéros d’ plomb.
Soudain j’ perçois dans l’ coin, près d’ la machine,
La gueul’ d’un bonz’ qui n’ m’ revient qu’à moitié.
Mon vieux, que j’ dis, je r’connais ta bobine :
Tu m’as volé, c’est pas moi qui t’ plaindrai.

Voyez, voyez la machin’ tourner,
Voyez, voyez la cervell’ sauter,
Voyez, voyez les Rentiers trembler;
(Choeur) : Hourra, cornes-au-cul, vive le Père Ubu !

Soudain j’ me sens tirer la manche’par mon épouse ;
Espèc’ d’andouill’, qu’elle m’ dit, v’là l’ moment d’te montrer :
Flanque-lui par la gueule un bon gros paquet d’ bouse.

V’là l’ Palotin qu’a juste’ le dos tourné.
En entendant ce raisonn’ment superbe,
J’attrap’ sus l’ coup mon courage à deux mains :
J’ flanque au Rentier une gigantesque merdre
Qui s’aplatit sur l’ nez du Palotin.

Voyez, voyez la machin’ tourner,
Voyez, voyez la cervell’ sauter,
Voyez, voyez les Rentiers trembler;
(Choeur) : Hourra, cornes-au-cul, vive le Père Ubu !

Aussitôt j’ suis lancé par dessus la barrière,
Par la foule en fureur je me vois bousculé
Et j’ suis précipité la tête la première

Dans l’ grand trou noir d’ousse qu’on n’ revient jamais.
Voila c’ que c’est qu’d’aller s’ prome’ner l’ dimanche
Ru’ d’ l’Echaudé pour voir décerveler,
Marcher l’ Pinc’-Porc ou bien l’Démanch’- Comanche :
On part vivant et l’on revient tudé !

Voyez, voyez la machin’ tourner,
Voyez, voyez la cervell’ sauter,
Voyez, voyez les Rentiers trembler;
(Choeur) : Hourra, cornes-au-cul, vive le Père Ubu !"

 


*peinture : Le dégraisseur patriote, fin 18e

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11 décembre 2013 3 11 /12 /décembre /2013 14:23



Plus la lecture des Thermae Romae progresse, mieux on comprend ce qui constitue le pouvoir attractif de cette série. On avait cru s'être attaché à l'histoire; pourtant, depuis la lecture du 4e volume de la série, celle-ci avait eu le temps de passer aux oubliettes. On retrouve cependant les personnages principaux de cette série avec la nonchalance de vieux amis fidèles à eux-mêmes. Leurs caractères affirmés et peu communs se retrouvent ici avec leur puissance habituelle. Lucius, toujours aussi froid et lointain, continue d'être animé par l'idée monomaniaque de l'amélioration des thermes romains. Satsuki, sa jolie hôtesse japonaise, commence à comprendre le piège que représente la rigidité et le sérieux de son caractère laborieux. Ce nouveau volume nous présente un autre personnage tout aussi caractériel en la personne du grand-père de Satsuki. Expert en acupunture et en osthéopatie, attentif aux moindres détails, il pousse son art jusqu'à la sorcellerie. S'insèrent quelques petits mafieux japonais qui viennent donner du fil à retordre à nos personnages pendant que dans le monde antique d'où provient Lucius, l'empereur Hadrien se morfond jusqu'à la mort qu'il souhaite s'infliger, mais que personne ne lui accorde.



Encore une fois, ce sont surtout les anecdotes que Mari Yamazaki introduit dans son histoire qui rendent cette série si captivante. Pris dans le fil d'événements bien ficelés, le mélange des cultures japonaises et antiques nous renseigne sur des thématiques qui semblent a priori totalement indignes d'attention. Les romains montaient-ils à cheval avec des étriers ? Quels étaient les plats favoris des romains ? Mari Yamazaki sélectionne sans doute les aspects les plus folkloriques et frappants pour marquer les esprits, forçant sa petite Tetsuki à préparer des escargots bouillis dans du lait, à défaut de mamelles de truies ou de langues de flamants roses, mais sa propre passion est telle qu'on l'imagine mal fabuler pour le seul plaisir du pittoresque.



Comment se conclue ce cinquième volume ? A la manière éclatante d'un film hollywoodien. Après ce nouveau mélange culturel, on est surtout en droit d'attendre un nouvel épisode qui saura nous révéler d'autres secrets japonais et antiques, que Mari Yamazaki a l'art de partir chiner pour nous.


Citation:
Les chevaux de la Rome antique étaient, nous dit-on, bien plus petits que les pur-sangs d'aujourd'hui. Si vous regardez la statue équestre de Marc Aurèle, par exemple, vous verrez tout de suite que le sommet de la tête du cheval n'arrive qu'à la hauteur des épaules de l'empereur. Au fil de l'Histoire, les hommes ont amélioré les races de chevaux, qui sont alors devenus plius grands, mais à l'époque où vit Lucius, la plupart des chevaux étaient issus d'une race de petite taille, originaire de la Maremme [...].
Les chevaux étant petits, il n'était donc peut-être pas compliqué de les monter. D'après certains, l'étrier n'aurait ainsi pas été inventé uniquement pour offrir un meilleur équilibre au cavalier, mais aussi pour faire office de marchepied au moment d'enfourcher sa monture.



Citation:
[...] Hadrien a beau promettre une récompense à qui lui apportera du poison ou un glaive, personne n'accède à sa requête. En cachette, et par un biais dont on ignore tout aujourd'hui, il réussit toutefois à se procurer un poignard, mais on parvient à le lui enlever.
Il finit par ordonner à Hermogène, le médecin grec qui l'a accompagné dans ses tournées d'inspection et dont il ne se sépare plus, de lui préparer un poison.
[...] Pour éviter d'avoir à obéir à cet ordre, [Hermogène] avale le poison qu'il a préparé et meurt. C'est cet incident qui permet à Hadrien de surmonter ses pulsions suicidaires. Il entreprend alors l'écriture de ses mémoires, sous la forme de lettres adressées à Antonin.



Une spéciale cace-dédi pour Kenavo avec Mari Yamazaki parlant de Minuit à Paris de Woowoo :



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10 décembre 2013 2 10 /12 /décembre /2013 20:43


Dans la pinacothèque de Mario Vargas Llosa, on déambule entre des tableaux de Jacob Jordaens, de François Boucher, de Francis Bacon, de Fra Angelico ou encore du Titien. L’exercice de style pourrait être le suivant : reliez chacun de ces tableaux par une histoire érotique dont la progression semble liée à la succession des différentes toiles.



« Candaule, roi de Lydie, montre sa femme au premier ministre Gygès » permet au possesseur de la divine croupe de faire l’éloge simple et univoque de sa « jument tout muscles et velours, nerfs et douceur » -femme plus bête qu’il n’y paraît, vision masculine de la possession féminine dans toute sa fierté virile. Apparaît alors la « Diane au bain » et les allures bestiales se confirment une nouvelle fois derrière l’image d’une femme chasseresse, jouisseuse et volubile. La possession s’inverse pour asservir l’homme à sa fascination, trouvant une nouvelle affirmation dans le tableau de « Vénus, l’Amour et la Musique ». Des digressions s’ensuivent, plus énigmatiques, plus abstraites, semblant faire taire l’amour pour mieux en souligner les constantes comportementales : universalité et ambivalence du sentiment. « Tête I » et « Sur le chemin de Mendieta » nous interpellent par leur étrangeté. Que veulent dire ces tableaux ? A première vue, ils ne semblent pas pouvoir trouver leur place dans la pinacothèque érotique de Mario Vargas Llosa –mais c’est pour cette raison qu’ils s’y intègrent le mieux, illustrant du même coup l’improbabilité du sentiment amoureux, les connexions incompréhensibles qu’il établit entre deux êtres monstrueux (sinon dans l’apparence, du moins dans la complexité) et la variété infinie des sensations qu’il suscite. Si la chasteté religieuse pensait pouvoir échapper à l’amour, « L’annonciation » est l’occasion d’infirmer ce présupposé dans une mise en scène naïve et donc troublante de l’amour absolu –le don de soi sans vergogne.




Les sujets de ces tableaux pensent et s’animent, comme de multiples excroissances sentimentales des personnages principaux de l’intrigue : un homme, son fils et sa marâtre. Marâtre plutôt que belle-mère –le mot interpelle et laisse l’imagination s’emporter autour de visions de brimades car « de mauvaise marastre est l’amour moult petite ». Si la marâtre est mauvaise mère, elle est surtout blâmable moralement car trop peu avare sentimentalement. Elle emporte avec elle le petit Fonchito dans un jeu de séduction inégal. Si l’enfant semble chercher la marâtre comme fin, la marâtre le recherche comme moyen de stimuler et d’exacerber son amour pour le père Rigoberto. Jusqu’où le jeu peut-il être conduit sous couvert d’innocence ? Une fois le seuil dépassé, comment s’assurer encore de la possession et du silence de l’être possédé ?



L’éloge de la marâtre n’est pas sans rappeler la Curée de Zola moins les considérations politiques et plus les divagations artistiques. Le macrocosme disparaît au profit du triangle amoureux dans sa plus large expansion. D’ailleurs, trois personnes constituent déjà un microcosme trop nombreux pour permettre au bonheur de s’installer. L’éloge de la marâtre est aussi une ode à la félicité qui ne peut s’éprouver autrement que dans le couple autosuffisant ou dans l’amour-propre.


« La félicité existe. […] Oui, mais à condition de la chercher là où elle était possible. Dans son propre corps et celui de l’aimée, par exemple ; tout seul et dans la salle de bains ; à toute heure ou à toute minute et sur un lit partagé avec l’être si désiré. Parce que la félicité était temporelle, individuelle, exceptionnellement à deux, très rarement à trois et jamais collective, municipale. »


L’épicurisme se modernise et s’individualise, réduit à l’organicité dans ses plus simples apparats. Il s’agit de jouir à l’écoute de ses sensations, et de se reposer dans l’harmonie corporelle, dans l’attention portée à ses fluides, à ses contractions musculaires, à ses respirations et à ses nonchalances. Mario Vargas Llosa nous conduit par-delà le bien et le mal, écrivant des pages durant les défécations de Rigoberto et ses ablations rituelles. Il déploie les prouesses du langage, de l’art et de la musique, pour nous permettre d’atteindre l’harmonie spirituelle de ses personnages jusqu’à leur point d’équilibre –la suite constituant un drame sentimental dont l’auteur ne relève plus, se refusant à décrire le désastre corporel.



L’éloge de la marâtre se déguste dans le raffinement. Les phrases se suivent avec des rondeurs de sens et de prononciations délicieuses sur lesquelles on pourrait rêver aussi longtemps que nous y autorise notre nonchalance.


« Excitée par mes fictions lubriques, tout en elle devient courbe et proéminence, sinueuse élévation, douceur au toucher. C’est la consistance que le bon gourmet devrait préférer chez sa compagne à l’heure de l’amour : elle a une abondance qui semble sur le point de se répandre mais qui demeure ferme, libre, élastique comme le fruit mûr et la pâte qu’on vient de pétrir, cette tendre texture que les Italiens appellent morbidezza, mot qui même appliqué au pain devient lascif. »


Délectable et lent, l’éloge se construit doucement pour éviter l’écueil de la simplicité écœurante. Le plaisir et la félicité finissent par se dessiner en contraste avec la souffrance et la tragédie, piquant la langue de sucré et d’amer :


« Je sais jouir. C’est une aptitude que j’ai perfectionnée sans relâche, au long du temps et de l’histoire, et j’affirme sans arrogance que j’ai atteint dans ce domaine à la sagesse. Je veux dire : l’art de butiner le nectar du plaisir de tous les fruits –même pourris- de la vie. »


Quelques extraits de plus...


Citation:
Don Rigoberto plissa les yeux et poussa, faiblement. Il n’en fallait pas plus : il sentit sur-le-champ le bienfaisant chatouillis au rectum et la sensation que, là-dedans, dans les cavités du bas-ventre, quelque chose s’apprêtait humblement à partir et se dirigeait déjà vers cette porte de sortie qui, pour lui faciliter le passage, s’élargissait. […]
Don Rigoberto sourit, content : « Chier, déféquer, excréter, sont-ce des synonymes de jouir ? » pensa-t-il. Oui, pourquoi pas ? A condition de le faire lentement et en se concentrant, en dégustant la chose, sans la moindre hâte, en s’attardant, en imprimant aux muscles de l’intestin un doux ébranlement, soutenu. Il ne fallait pas pousser mais guider, accompagner, escorter gracieusement le glissement des oboles vers la porte de sortie.




Citation:
Le bonheur qu’il avait trouvé dans son hygiène solitaire et, surtout, dans l’amour de sa femme, lui semblait une compensation suffisante de sa normalité. Pourquoi, possédant cela, aurait-il eu besoin d’être riche, célèbre, extravagant, génial ? La modeste obscurité qu’était sa vie aux yeux des autres, cette existence routinière de directeur d’une compagnie d’assurances, cachait quelque chose dont, il en était sûr, peu de congénères jouissaient ou soupçonnaient même l’existence : la possibilité d’être heureux.

Peintures par ordre d'apparition :
-Jacob Jordaen, Candaule, roi de Lydie
-Fra Angelico, L’annonciation
-Bronzino, Allégorie de l’Amour
-Fernando de Szysko, Sur le chemin de Mendieta
-François Boucher, Diane au bain
-Le Titien, Vénus, l’amour et la Musique
-Francis Bacon, Tête 1

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9 décembre 2013 1 09 /12 /décembre /2013 20:44






Cette histoire est celle de l'imagination de Roberto Innocenti. Difficile à croire, mais cette dernière semble lui avoir fait faux bond. Pour la retrouver, le dessinateur saute dans sa voiture mais, au lieu de suivre les routes les plus fréquentées qui mènent aux villes où l'impersonnel se mèle au banal, Roberto Innocenti emprunte une petite route de campagne qui le conduit jusqu'à l'Auberge de nulle part. L'oeil à l'affût, il traque les résidants de ce lieu perdu. Le doute l'assaille : comment se fait-il que tous ces personnages ne lui semblent pas inconnus ? Serait-ce le lieu qui est magique ? Les personnages vraiment extraordinaires ? Son esprit qui carbure un peu trop ? Peut-être bien les trois à la fois...


Le séjour de Roberto Innocenti à l'Auberge de nulle part prend la tournure d'une enquête policière. C'est en ne cherchant plus son imagination que le dessinateur va finir par la retrouver, après avoir croisé de nombreux personnages de fictions que le lecteur pourra aussi essayer d'identifier. Si les fictions de la Petite Sirène, de Moby Dick ou de Don Quichotte ne semblent pas réceler de mystère, les personnages situés hors de leur contexte, et en interaction avec d'autres figures fictives, ne seront pas forcément identifiables immédiatement.



Roberto Innocenti et J. Patrick Lewis nous plongent dans une allégorie intéressante du travail créateur. Dans une quasi mise en abyme, ils exacerbent l'importance de l'héritage culturel dans une perspective de continuel renouvellement. Dommage toutefois que les résidents de l'Auberge de nulle part semblent n'avoir pas d'autre fonction que celle-ci. La démonstration n'exclut certes pas l'imaginaire mais se montre un peu trop mécanique pour nous laisser le loisir du rêve. Les illustrations de Roberto Innocenti, avec leur profusion de détails, constitueront des havres de repos pour le lecteur qui ne souhaite pas quitter l'imaginaire trop rapidement.


Citation:
Comme je paressais, par un morne après-midi, mon imagination, manifestement froissée d'être aussi peu sollicitée, me faussa soudain compagnie. Je venais de perdre ce que le poète Wordsworth appelait son "oeil intérieur". Mais avais-je réellement perdu l'imagination, ou l'avais-je simplement égarée en la laissant vaguer à sa guise dans le monde ordinaire, le monde normal ?




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Le comte du Baron perché...



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7 décembre 2013 6 07 /12 /décembre /2013 09:27





Plus risible que les femmes qu’il dénigre (« La race est chose très importante chez la femme, de même que chez les chevaux »), Pétchorine figure le modèle d’un héros de notre temps –à condition que « héros » se confonde ici avec « bouffon ». La comparaison est implicite, elle ne tardera toutefois pas à se révéler au fil des différentes parties qui constituent ce roman.


Les points de vue autour de Pétchorine s’enchaînent ainsi pour constituer un portrait morcelé, qu’il faudra reconstituer au-delà des failles chronologiques et des doutes véridiques que nous inspirent la narration des témoins invoqués. L’imbrication des récits ne permet pas toujours de faciliter la compréhension des événements lorsqu’elle n’empêche pas carrément de suivre correctement le déroulement de l’histoire. Le roman, rabiboché de bric et de broc, semble avoir été composé dans l’hésitation, comme si Lermontov, ne sachant pas quel point de vue choisir pour décrire Pétchorine de la manière la plus convaincante, avait finalement décidé de garder tous ces brouillons et de les unir par un fil conducteur qui convainc surtout par son caractère artificiel. Le thème des amours désillusionnés, de l’individualisme naissant d’une génération, de la quête existentielle impossible à mener sans l’illusion d’une gloire proche, semblent hanter Lermontov qui développe ici les mêmes thématiques que celles qui apparaissaient déjà dans la Princesse Ligovskoï, qu’il avait commencé à rédiger quatre ans auparavant sans réussir à en achever la rédaction. Le héros porte d’ailleurs le même nom –pour un peu, il aurait suffi que la Princesse Ligovskoï trouve une conclusion pour que son histoire constitue un nouveau volet des aventures d’un Héros de notre temps.


Bien sûr, l’écriture enchante par son ton mordant, ses descriptions acerbes et sa verve ironique, et il n’est pas déplaisant de lire six fois de suite la variation d’une même histoire –mais il faut quand même avouer que dès la troisième redite, on commence à espérer une évolution du personnage de Pétchorine. Ce n’est pas le cas et le vaillant guerrier de l’amour, séducteur par fatalité plus que par désir, reste buté du début jusqu’à la fin. S’il s’agit d’un autre des ressorts comiques déployés par Lermontov, il entraîne toutefois davantage de désagréments que de véritables réjouissances. Le bouffon rigolo vire en ennuyeux chantre du désenchantement et ne parvient même plus à convaincre de l’inanité des passions terrestres. Autour du personnage de Pétchorine, la perfection aurait été atteinte si Lermontov avait su allier l’unicité du récit de la Princesse Ligovksoï à la possibilité d’une conclusion à la manière d’un Héros de notre temps.


Citation:
Ayant appris à bien connaître le monde et tous ses ressorts, je devins habile dans l’art de la vie, mais je voyais les autres heureux sans art aucun, profitant gratuitement de ces avantages pour lesquels je combattais sans cesse. Et alors le désespoir envahit mon âme ; non pas ce désespoir auquel remédie le canon d’un pistolet, mais ce désespoir glacé, impuissant, que masquent l’amabilité et le sourire agréable. Je devins un malade moral : toute une moitié de mon âme n’existait plus ; elle s’était desséchée, elle était morte ; ja la coupai, je la jetai. Cependant l’autre continuait à s’agiter et à vivre, toujours prête à rendre service à tout le monde ; mais personne n’y faisait attention, personne ne connaissait l’existence de l’autre moitié qui était morte.




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Michael Sowa



Citation:
Remarquez […] comme il ferait ennuyeux sur terre sans les imbéciles… Voyez ! nous sommes là deux hommes intelligents. Nous savons d’avance qu’on peut discuter de tout à perte de vue, et nous ne discutons pas ; nous connaissons presque toutes les pensées les plus cachées de chacun de nous. Un mot suffit pour nous révéler toute une histoire : à travers une triple écorce, nous découvrons le germe de chacun de nos sentiments. Nous rions de ce qui est triste, et ce qui est risible nous paraît désolant. Et, en général, pour dire vrai, nous sommes assez indifférents à tout ce qui ne nous concerne pas personnellement. Ainsi il ne peut y avoir entre nous d’échange de pensées et de sentiments : nous savons l’un sur l’autre tout ce que nous voulons savoir et nous ne voulons rien apprendre d’autre. Il ne nous reste plus qu’un moyen : nous communiquer des nouvelles. Dites-moi quelque nouvelle.



« Tout ça n’a aucune importance. La nature est une sotte, la destinée est une dinde, et la vie ne vaut pas un kopek. »
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