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29 octobre 2013 2 29 /10 /octobre /2013 13:24



Je suis venue après la guerre –bien après- ce qui expliquerait peut-être pourquoi cet album ne m’a jamais permis de m’approcher de trop près de son propos. Nous évoluons dans une atmosphère faite de silences, de secrets et de dérobades, propices à l’incompréhension et à la méfiance. Des conversations s’ébauchent et se taisent aussitôt –faudrait-il être devin pour les entendre à demi-mot ? Je suis restée hermétique à l’intrigue, obligée de compenser mon ignorance par le résumé fourni par l’éditeur. Rétrospectivement, j’ai finalement pu comprendre qu’à une époque indéfinie, un homme a volé des documents secrets (à qui ?). Pour le contrer, les autorités (lesquelles ?) chargent deux officiers de le traquer. Toutefois, le premier officier soupçonne le second d’être un traître (pourquoi ?). Précisons que les personnages sont des animaux anthropomorphes (ou des hommes animalisés), ce qui n’est pas sans rappeler l’imagerie d’un Black Sad pour l’analogie entre les caractères et l’animal, ou un Maüs pour l’inexpressivité des visages. Si, dans les exemples précités, l’animalisation fonctionne et apporte un surplus d’intérêt à l’intrigue, ce n’est pas le cas dans cet Iron. Ici, l’animalisation semble difficilement justifiable et renforce la froideur d’un récit qui peine à exprimer ses sentiments.


Parfois, des fulgurances émergent entre deux discours caricaturaux qui singent le genre du thriller plus qu’ils ne lui apportent une véritable identité personnelle. L’Histoire permet alors une réflexion sur l’engagement et sur le sens des actes individuels, qui se prolonge avec un lyrisme noble et contenu :


« Mais tant d’entre nous ont succombé aux rêves de richesse. Et nous sommes si peu, désormais, à répondre à l’appel. Plus le temps passera et moins les jeunes trouveront de raisons de se battre. Ils oublieront qu’à une époque les choses étaient différentes. Et ils ont la jeunesse pour eux, c’est ça le pire. »


De même, les planches sobres et mélancoliques produisent une grande impression. Dommage que la substance fasse parfois défaut, masquée par une intrigue qui se perd dans des mystères et élucubrations stériles.

 

Citation:
Vous avez peut-être raison, mais la force est une chose étrange.
Il est étonnant de voir comme les jeunes arbres résistent aux premières neiges. Les plus anciens sont trop gros, vous voyez. Ils sont durs comme le fer, mais qu’importe, leurs branches sont trop nombreuses et la neige s’y amoncelle.
Ils grincent et gémissent, et finissent par céder sous son poids. J’ai longtemps cru que reconsidérer ses idéaux était une mauvaise chose, cela revenait à les sacrifier. Je pense différemment aujourd’hui.


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23 octobre 2013 3 23 /10 /octobre /2013 20:01
 


Lorsqu’un insomniaque arrive à « Bouddumonde » et se destine sans le savoir à perturber l’organisation d’une communauté hantée par le sommeil, il serait vraiment difficile de croire que le destin n’intervient jamais pour pimenter nos existences. Il suffit que la seule jeune fille du village pointe le bout de son nez et ouvre son clapet pour qu’aussitôt, du long flot monotone de son discours, elle plonge ses auditeurs dans un sommeil de plomb. On imaginera qui l’on veut derrière les traits de cette sorcière malgré-elle –pique à peine voilée adressée à tous les bavards de ce monde. Et si ce défaut pour les uns pouvait devenir un remède pour les autres ? Le nouvel-arrivé insomniaque pourrait peut-être enfin trouver un peu de repos sous les paroles lénifiantes de la jeune fille ? Malheureusement, il semblerait que son bagout ne suffise pas à l’assoupir et la jeune fille –croyant avoir enfin trouvé un auditeur attentif- explose de joie et redouble de bavardages.


Serons-nous aussi résistant que l’insomniaque de ce livre ? Il faut beaucoup de courage pour supporter les niaiseries effectivement débitées par la bavarde, mais il en faut aussi pour approuver les vannes à deux balles des dormants. L’insomniaque figure quant à lui la position du lecteur, un peu perdu dans cette histoire. Celle-ci se voulait originale et on ne peut pas lui retirer sa bonne volonté, mais elle tient de bric et de broc, sur une intrigue chaotique menée avec un sens du rythme contestable. Restent heureusement les dessins, les couleurs et le format de la bande dessinée, qui rendent cet album plus agréable à contempler qu’à lire.



Citation:
On va être bien ici, à manger des bonbons, regarder les étoiles, jouer au cerf-volant, se raconter nos vies, boire comme des trous, tomber malade, se dire qu’on est bête, recommencer, finir capoute…

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19 octobre 2013 6 19 /10 /octobre /2013 09:10


C’est plus la mode d’avoir les dernières pompes à cent balles ou d’aller au concert de Tumor Pulmono. Si la classe a toujours été sectaire, elle l’est maintenant de fond et de forme : être à la mode, c’est appartenir à la secte à Raymonde.


Rentre-dedans comme à son habitude, Agrippine rencontre la fameuse Raymonde dans un vieux PMU miteux, alors que la nouvelle gourou des temps modernes n’a conquis que quelques rares émules. Agrippine la considère sans attardement et passe à autre chose. « Qui est cette vieille pute ? » demande-t-elle fort à propos. « C’est la sœur de Dieu », lui répond-on un peu naïvement. Ouais, tout cela n’est pas folichon. Agrippine rentre chez elle, mais sa mère écoute les nouvelles liturgies de Sœur Purée d’Aubergine, tandis que son père lui demande des conseils pour écrire son livre sur le développement personnel des moules. Vade retro fratrie ! Agrippine brandit le téléphone en sauveur et part désespérément à la pèche au bon copain qui voudra la tirer de là, mais peine perdue ! « Le 12 j’ai mantras, le 13 j’ai sabbat, le 14 j’ai abracadabra » -et Agrippine est dans le caca. Ne reste plus qu’une solution… abdiquer devant la grande Raymonde.



Après toutes ces péripéties endiablées, on assistera à une conversion de mauvaise foi qui nous révèlera la cupidité fourbe d’une mamie en quête de pouvoir, et la crédulité abrutissante d’une bande d’écervelés qui se nourrissent de spiritualité comme de pop-corn.


On rigole bien à la lecture de cette bande dessinée qui ne se moque pas seulement des théories du développement personnel, mais de toutes les modes et de tous les phénomènes de masse en général. Mais soyons honnêtes : Agrippine aurait cédé aux belles paroles de Raymonde si elle avait pu constituer son public d’avant-garde ; mais tel ne fut pas le cas, et plutôt résistante que has-been !



Citation:
- Maman c’est quoi cette musique de chiottes ?
- Avec ta permission Agrippine, il s’agit de la sublime liturgie maronite chantée d’une divine voix de cristal par une certaine sœur Purée d’Aubergine. Ça vient de sortir.


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13 octobre 2013 7 13 /10 /octobre /2013 20:07



Voici Paul. Il se promène avec sa fille, et s’engouffre dans une réflexion existentielle sur le sens de la vie qui le pousserait presque à la dépression. Un peu de mélancolie ouvrirait-elle la voie à la science-fiction ? Il faut le croire. Paul vit sur Terre mais s’envole parfois vers un autre monde qu’il a découvert lors de son enfance, dans des bandes-dessinées et des livres de science-fiction. Si vous-même êtes souvent émerveillé par les intuitions qui se dévoilent derrière ces romans de gare, une affinité immédiate se créera avec Paul.


« Comment lui faire comprendre que l’avenir de l’humanité se dévoilait dans des romans à deux sous ? Que des souvenirs venus du futur s’y reflétaient, comme dans une boule de cristal ? Comment prouver aux yeux du monde que ces sagas enluminées, retranscrites par des scribes maladroits, parlaient par prophéties à qui savait les lire ? »


On aimerait comprendre la chronologie des contacts extraterrestres avec le personnage et on s’accroche alors à une trame décousue, faite de projections déstabilisantes dans des années et des lieux différents, passant tantôt de 1958 à 1953, avant de se projeter en 1956 pour revenir en 1950. Les voyages s’effectuent parfois en moins de quatre planches –à peine le temps de comprendre ce qui vient de se passer. On évite ainsi l’écueil de la linéarité mais on rejoint malheureusement celui du chaotique.



L’empire de l’atome est indéchiffrable, et le peu que l’on décrypte ne donne pas particulièrement envie d’en savoir davantage. Il est regrettable que ce territoire fantastique ne soit pas davantage valorisé et que sa description n’ait pas fait l’objet de mises en scènes plus ambitieuses. Pour compenser notre déception, reste heureusement le personnage de Paul –cet amoureux de la science-fiction qui a poussé la passion au point d’en devenir un membre à part entière. Dans la remémoration de ses souvenirs, la psychologie d’un adorateur de la science-fiction se dessine progressivement, derrière des dessins au graphisme futuriste et aux couleurs techno-dynamiques.



A défaut d’être une bande dessinée qu’on aimera pour elle-même, les Souvenirs de l’empire de l’atome constituent un honnête hommage au monde de la science-fiction. Pour peu qu’un Philip K. Dick se trouve à notre portée, on se l’enverrait au fond du gosier aussitôt, pour épancher notre soif de science-fiction que cet album n’aura fait qu’attiser sans combler entièrement.

 

Citation:
- Je sens encore le dallage frais de la cuisine sous mes pieds nus… les brins colorés de la ficelle qui se tendent entre mes doigts… je vois les timbres. La poussière qui danse dans un rayon de soleil.
- Que contenait-il ?
- Un véritable trésor. Des dizaines de magazines et de livres de science-fiction.
- Sarah était-elle dans les parages, vous vous en souvenez ?
- Mais bon sang ! Vous ne comprenez pas ? Sarah n’était qu’une pauvre petite souillon en rut, égarée sur le mauvais continent, et qui sentait l’animal ! Elle ne tenait aucune place dans l’univers que m’ouvraient ces livres magiques ! Les aventures de John Carter sur Mars ! Le voyage dans l’atome d’or ! Les habitants du mirage !...


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7 octobre 2013 1 07 /10 /octobre /2013 11:57



Lorsque le compteur électrique s’éteint, le conteur lunaire s’allume…
L’histoire est aussi simple que ça et nos aïeux, qu’on imagine rassemblés en veillées nocturnes sous un ciel lunaire, la connaissent déjà. La télévision n’est qu’un pauvre succédané des nuits qu’elle illumine.


C’est donc ça que nous raconte Fred ? Des histoires qui sentent le romantisme vieillot nourri aux clichés d’un clair de Lune ? On pourrait le craindre si l’histoire du conteur électrique n’était pas, en fait, une histoire dirigée contre l’hégémonie télévisuelle du compteur électrique et pour la rêverie gratuite.


Avec un sens de la caricature subtil et mordant, Fred introduit ses planches en faisant surgir l’exécrable Président, maître-gouverneur des chaînes télévisées du monde entier. C’est un mauvais jour pour lui –quiconque osera d’ailleurs le saluer d’un « bonjour » se souviendra du soufflet dont il écopera pour sa punition- car les chiffres de l’audimat ne cessent de s’effondrer. Incompréhensible puisque les programmeurs s’évertuent pourtant à concocter des programmes de plus en plus médiocres pour la déchéance de leurs spectateurs.


A en devenir dingue ! Puisque tout devient sans cesse plus naze, comment se fait-il que le public ne s’amoncelle pas en masse devant son écran ? Les conseillers du Président n’osent tout d’abord pas le dire et puis, forcés d’avouer, ils chuchotent, sur le ton de l’hypothèse vague : les gens préfèrent regarder la Lune plutôt que la télévision.


Aux sources de cet engouement excentrique ne pouvait se trouver qu’un reclus de la société. Monsieur Mousse, après avoir été envoyé dans une chambre de bonne sous les toits, sans électricité ni distraction autre que la lucarne surplombant son lit, a découvert avec délice les charmes des contes lunaires. Monsieur le Président se laissera-t-il charmer à son tour ?



Un marginal et sa poésie s’opposent à un homme d’affaires sans vergogne, qui a poussé la télévision au pinacle des valeurs du monde moderne. On frissonne : allons-nous succomber au péché du stéréotype ? Un peu, certes, mais assez peu pour que cela reste bon. Le plaisir naît de la douce revanche qui s’effectue sur la domination des valeurs commerciales au profit de la rêverie gratuite et sans ambition. Le cynisme ridicule du Président nous fera rire davantage que les élucubrations oniriques d’un Monsieur Mousse à la mélancolie indomptable.


L’histoire du conteur électrique est une jolie histoire que la Lune elle-même aurait pu raconter et qui, comme ses récits, s’imprègne si délicatement dans les esprits qu’elle risque à tout instant de se faire éjecter par la fulgurance du Bigdil. A moins que le compteur électrique ne soit en rade…




Citation:

- Je vous ai préparé une soupe aux étoiles, ce soir.
- Une soupe aux étoiles ?
- Oui. J’ai trouvé des pâtes en forme d’étoiles. Ça vous changera un peu de la soupe aux choux.


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3 octobre 2013 4 03 /10 /octobre /2013 12:51




Li-Chin Lin se considère comme une rescapée miraculeuse de la propagande taïwanaise en faveur du régime dictatorial du Kuomintang. La première partie de Formose nous donne une vision de cet endoctrinement, tel qu’il le fut vécu par l’âme innocente d’un enfant –qui pourrait être également l’âme innocente d’un adulte ignorant. Mais au fait, est-il possible de n’avoir jamais connu autre chose que les discours manipulateurs du parti au pouvoir ? Après réflexion, l’existence d’une telle catégorie de taïwanais semble improbable. Les habitants de Formose, soumis à la colonisation depuis le IIe siècle, n’ont jamais perdu l’unité d’une culture qui leur est propre et que les nombreuses vagues de peuplement n’ont jamais réussi à dissiper. Si les discours officiels du Kuomintang sont convaincants, ils ne le sont toutefois pas assez pour faire disparaître des siècles de traditions.


Au moment où Li-Chin Lin est enfant, Taïwan est soumise au joug chinois. Celui-ci succède directement à la colonisation japonaise et s’évertue à vilipender les gouvernements précédents pour mieux imposer la légitimité de sa domination. Le 20e siècle voit s’affronter l’âme taïwanaise, l’ombre japonaise et le corps chinois. Entre ces trois cultures, définies par trois langues et trois paradigmes différents, la petite fille voit apparaître ses premières contradictions identitaires. Richesse ou schizophrénie destructrice ? Li-Chin Lin semble avoir personnellement peu pâti de ces affrontements culturels -elle a plutôt su en percevoir la richesse- mais l’identité de la Formose millénaire n’est pas du même avis.


Sans haine ni regrets, Li-Chin Lin raconte la crédulité et l’aveuglement –couplé au silence de sa famille- de ses années d’enfance et d’adolescence. Le réveil n’est permis qu’à ceux qui auront survécu à la pression des exigences lycéennes et qui auront négligé la voix royale des études techniques pour se lancer dans une formation obsolète –dans l’étude de l’histoire, par exemple. La propagande se dévoile, révélée par les discours de professeurs intègres qui cessent enfin d’être à la solde du régime. Même ainsi, l’apprentissage de la réalité est violent –pourquoi croire en ces discours plutôt qu’en ceux du Kuomintang ? Le temps viendra à bout des dernières réticences de l’auteure, jusqu’à ce qu’elle prenne progressivement conscience de l’oppression vécue par Taïwan, et jusqu’à ce qu’elle comprenne les raisons de la pérennité dictatoriale. Aucun pays puissant au monde n’a intérêt à défendre les intérêts d’une île aussi économiquement insignifiante que Formose. La faute aux taïwanais silencieux ; aux japonais obséquieux ; aux chinois tyranniques ; au monde indifférent ; la faute à tout le monde et à personne, car nul endroit au monde n’est meilleur ou pire que Taïwan. C’est la conclusion à laquelle aboutit Li-Chin Lin lorsqu’elle se rend à une manifestation pacifique à Genève pour défendre les droits de l’homme –où elle finit menottée !


Dans cette perspective apparemment pessimiste, l’auteure laisse toutefois l’espoir se manifester. Quoique tyrannique, injuste et violente, l’histoire fonde durablement une trame culturelle qui nourrit sa population, à condition que celle-ci soit consciente des processus qui se jouent trop souvent à son insu. Et pour commencer à pallier à cette ignorance, cette bande dessinée étonnante, accessible et enrichissante mérite le détour.


Citation:
- Petite, la panne d’électricité est importante pour le dépouillement des votes. Dans le noir, des choses « magiques » peuvent se passer. Imaginons que ma casquette est une urne. On y met un bulletin de vote… Maintenant, ferme les yeux comme s’il y avait une panne d’électricité.
- …
- Ouvre les yeux. La lumière revient…
- Mais… il y a plus de bulletins qu’avant ! Je connais votre jeu ! Vous avez mis les autres bulletins pendant que je fermais les yeux… c’est nul !
- Bravo, tu as tout compris. Voilà ce qui s’est passé pendant la panne d’électricité pour le dépouillement.



Un extrait : ICI

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23 septembre 2013 1 23 /09 /septembre /2013 12:04



L’Entrevue s’ouvre à la manière d’une dystopie habituelle, marinée dans une essence de pessimisme ambiant et de fragrances nostalgiques qui rappelleront la révolution sexuelle des années 70.


Au milieu du 21e siècle, Dora fait partie de la nouvelle génération. Celle-ci explore une manière différente de vivre ses sentiments par le biais de la Convention (« La nouvelle Convention se base sur le principe de la non-exclusivité émotive et sexuelle »). Ce n’est toutefois pas pour cette raison que les parents de Dora la dirigent vers un psychiatre –autant dire un autre monde et un autre siècle. Raniero est âgé de cinquante ans et ne comprend pas les fantasmes après lesquels court la nouvelle génération. La compréhension se produira peut-être grâce à l’aide d’intervenants extérieurs, voire extra-terrestres.


Dora et Raniero sont frappés par les mêmes visions. Dans le ciel, des signaux lumineux captent leur attention. Ça n’aurait pu être qu’une hallucination –en vérité, ces apparitions sont réelles. Avant d’être entérinée, l’information n’est divulguée que de bouches à oreilles confiantes. Révéler à autrui que des habitants de planètes lointaines cherchent à communiquer nécessite également une connaissance de l’autre qui relève du sondage d’esprit. Ça tombe bien, Dora affirme également avoir des dons de télépathie et c’est pour cela qu’elle se confie à Raniero



L’Entrevue se passe dans un climat minimaliste et froid, mais pourtant confortable. La modernisation semble achevée et ne cherche plus à se dépasser. Au contraire, le progrès semble ici cheminer vers un retour aux sources, à la recherche du bonheur : dans la communion avec autrui. La Nouvelle Convention et ses préceptes de liberté émotive et sexuelle n’en est qu’une première manifestation. Les confessions d’hallucinations en sont une seconde plus intime. En dernier lieu, la télépathie s’efforcera de réunir tous les habitants de la planète dans une sphère de communion ataraxique.


L’histoire de Dora et Raniero évolue d’abord de manière classique, avec un style sobre et personnel, qui ne laisse pas de côté le plaisir du lecteur. Sans qu’on ne le remarque, Manuele Fior nous transporte bientôt dans une autre dimension : la romance cède place au conte philosophique. L’air de rien, à l’aide de ses dessins et de ses dialogues, il nous balance au visage une hypothèse : le prochain stade de progression de l’être humain sera télépathique. L’Entrevue n’est peut-être qu’un récit symbolique mais ses réflexions sont puissantes. Si Manuele Fior a deviné juste, toute l’Histoire humaine prend un autre sens. L’Entrevue deviendrait alors une Révision émotive et empathique des évènements historiques. De quoi être ébloui…



Citation:
Vous savez, connaître à fond quelqu’un sans pouvoir lire dans ses pensées, ce n’était pas simple. Disons que ça prenait toute une vie, et c’était très douloureux parfois. Certaines réactions inexplicables, démesurées, violentes, façonnaient des personnalités très différentes les unes des autres, presque uniques. Nous avons connu des états d’âme que plus personne ne connaît aujourd’hui.


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19 septembre 2013 4 19 /09 /septembre /2013 12:34


Bienvenue, c’est le prénom de notre héroïne, et avec une telle tare congénitale, obligation de se montrer accueillante en toutes situations. Partant de ce principe de soumission devant la fatalité, Marguerite Abouet projette son personnage dans un milieu urbain dynamique sans cesse soumis à la fluctuation des évènements. En bonne disciple de sœur Thérésa, Bienvenue se dévoue sans concession pour tous –voisins, famille, amis- mais il ne faudrait pas oublier la dimension moderne du récit. Jeune fille dynamique, rajoute une corde à ton arc (ou un boulet à ta cheville) : l’accomplissement personnel. Bienvenue ne doit pas seulement se contenter de faire le bonheur d’autrui : elle doit aussi se trouver un jules, réussir ses études et se réconcilier avec une famille morcelée.


L’impression d’étouffement devient plus oppressante que dans le premier volume, qui était alors essentiellement consacré à la présentation d’une vingtaine de personnages. Les civilités étant faites, il est temps de se prendre la tête. Les intrigues se multiplient et s’entrecroisent. Sans jamais être palpitantes, leur accumulation les rend impressionnantes. Lectrice de contes pour des animaux de compagnie, nounou d’un petit garçon en lutte avec son psychiatre, conseillère médicale d’un couple stérile, entremetteuse pour adultères ou garde-du-corps, Bienvenue endosse tous les rôles avec une diplomatie si constante qu’elle semble surnaturelle. Plus belle la vie s’incarne en version bédé avec une tendance édifiante. Bienvenue est sacrifiée à l’exemple et semble agir contre son gré, animée par la volonté d’une Marguerite Abouet aux limites du sadisme. Parfois, un cri du cœur se fait entendre : « Assez de bonnes actions pour aujourd’hui » !


Oui, assez de bonnes actions, assez d’action. Les aventures de Bienvenue sont d’une vitalité primesautière amusante qui finissent toutefois par assoupir durablement. Elles distraient en perdant le lecteur dans une accumulation forcenée. Sommes-nous égarés avec Bienvenue dans son monde ? Même pas. Jusqu’où tout cela nous conduira-t-il ? Sans doute nulle part…



Citation:
- Bonjour Sangheta. Ca va ?
- Comment je peux aller ? Je suis maudite… Je peux pas avoir bébé. Bouhouuhouu…
« Et merde… Elle recommence ! Tu peux pas la laisser après ta question idiote. »


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14 septembre 2013 6 14 /09 /septembre /2013 12:43



L’homme invisible reprend ses droits. Tout du moins le croit-il…


Jean-Pierre mène une vie anonyme, tellement banale et dérisoire qu’il croit vraiment pouvoir passer inaperçu. Dans ses fantasmes, il imagine s’infiltrer dans les appartements des jolies filles qu’il rencontre dans les supermarchés pour les mater tout à son aise. Le jour où il cherche enfin à commettre un acte qui le révèlera aux yeux des autres, un accident survient et coupe l’accomplissement de son projet. Après s’être réveillé à l’hôpital, une jeune femme pulpeuse se présente à son chevet. Témoin de son accident, c’est elle qui a prévenu les secours. Kinésithérapeute de profession, elle propose par la même occasion à Jean-Pierre de se rendre dans son cabinet pour les séances de rééducation qui suivront la fracture de son genou. Comme à son habitude, Jean-Pierre commence à fantasmer, mais lorsqu’il décide enfin de s’inscrire dans la réalité en invitant la jeune femme à sortir, et alors qu’il croit avoir réussi à exister, la révélation d’une cruelle machination le ramènera à la réalité : homme invisible il était, homme invisible il restera. Mais est-il vraiment le plus à plaindre dans toute cette histoire ?



Grégory Mardon construit ici une histoire constituée de multiples ressorts mais qui parvient malgré tout, par l’usage d’une chronologie et par un découpage des scènes appropriés, à rester d’une fluidité limpide. Son talent psychologique se déploie dans toute sa grandeur pour mettre en scène des personnages qui nous sembleront crédibles, mutilés sans être pathétiques, et suffisamment complexes pour paraître réalistes. L’imbrication des fantasmes avec la réalité n’est jamais affirmée et laisse le choix au lecteur de rêver à son gré –sachant que ces illusions dessinées représentent aussi parfaitement la matérialisation des émotions les plus intenses. Ce qui ne peut être exprimé, Grégory Mardon le fait ressortir par des scènes simples mais saisissantes qui nous feront connaître les émois ressentis par les personnages : lassitude, déchirement, colère et terreur comme sérénité, émerveillement, gourmandise et érotisme.




Est-ce un récit ? est-ce une méditation ? Victimes parfaites laisse désarçonné quoique charmé. On aurait aimé en lire davantage.


Citation:
- On a le sentiment que tout est simple et sans ambiguïté avec vous. Je dirais même que je vous trouve insoupçonnable.
- Insoupçonnable ?!
- Oui, exactement. Insoupçonnable et sans détour.
- Oh ! Misère…


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10 septembre 2013 2 10 /09 /septembre /2013 12:36


Les méthodes de développement personnel sont souvent affligeantes. Lorsque celles-ci se destinent aux chats, on aimerait au moins qu’elles nous fassent sourire. Malheureusement, on ne change pas l’affliction que génère toute lecture d’un manuel de développement personnel, et lorsque cette torture s’énonce à travers la voix-off d’un gros matou d’appartement dopé aux croquettes Friskies, on frise le désespoir.


Leslie Plée aurait pu nous faire rire en nous expliquant comment son chat se débrouille pour mener à bien son objectif existentiel : vivre vieux et gros. En fait, il s’agit surtout de passer en revue tous les comportements d’un chat d’appartement qui paraissent absurdes aux yeux d’un être humain. Les chapitres se suivent et se ressemblent : « le bonheur de manger », « libérez votre créativité dans les jeux », « connaître les limites de vos parents adoptifs »… et autres énoncés de programmes tous plus palpitants les uns que les autres sont construits sur un schéma identique : le chat a un comportement incohérent / le « parent » ne comprend pas et s’énerve / en fait, c’était juste pour emmerder les gens, ah, ah, ah !


Leslie Plée essaie de rendre son chat hyper-expressif en lui tirant une tronche à la mode manga. Ce n’est pas toujours réussi et si le chat parvient une ou deux fois à nous attendrir, le reste du temps on sera surtout désarçonné devant un défilé de dessins qui ne ressemblent tout simplement à rien.


Puisqu’on ne peut même pas rire cinq minutes en feuilletant cette bande dessinée abrutissante, on aura tout le temps de réfléchir aux conclusions qu’elle nous révèle malgré elle sur les rapports entre les hommes et leurs animaux de compagnie. L’anthropomorphisme n’est pas dérangeant en lui-même mais ici, il l’est particulièrement car l’être humain choisi comme modèle est le parfait représentant du jeune adulte indépendant, actif, utilitariste et consommateur sur quatre roues. La vie du chat se déroule entre cinq boîtes de pâtée, deux sachets de croquettes, un bac à litière, des souris en plastique, des vaccins et des stérilisations –et c’est ainsi qu’il est heureux ! Il ne faut pas passer trop de temps à réfléchir aux implications du programme Vivre vieux et gros : l’humour risquerait vite de devenir terreur et de nous faire fondre en larmes.





Citation:
La propreté est la base d’une bonne éducation, comme l’enfouissement de ses excréments ou l’entretien de son pelage.
- Et là, tu grattes comme un malade mental. Pour rien, comme ça. Et tu pars en courant en essayant de mettre le plus de grains hors de la litière.



Surprised

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