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24 août 2013 6 24 /08 /août /2013 12:15



Après s’être déjà énormément dévoilé –mais de manière indirecte- dans ses plus grandes œuvres (La créature du marais, V pour Vendetta…), Alan Moore révèle quelques pans autobiographiques de sa personnalité. Le texte de La coiffe de naissance, écrit à l’occasion d’un spectacle donné pour son 42e anniversaire, est ici repris et illustré par Eddie Campbell qui effectue un travail tout en nuances et en inspirations. Au milieu de ses propres dessins, tout de noir et blanc vêtus, se glissent Jérôme Bosch, Billy Stockman Tjapaltjarri ou Hokusai, comme de brefs appels à une communion élargie.



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Serpent, Billy Stockman Tjapaltjarri




En se focalisant sur la coiffe de naissance –une fine membrane qui recouvre la tête du bébé à la naissance et sur laquelle sont imprimés les traits de son visage-, Alan Moore cherche à nous révéler l’importance des détails. La coiffe devient l’allégorie des masques que nous empruntons dans nos existences pour limiter la casse et renforcer l’intégration sociétale –mais à quel prix ? La mise au rebut de sa personnalité, les imitations de débuts de vie factices, la perte de son identité profondes, sont des thèmes qu’Alan Moore aborde avec une naïveté qu’on lui connait peu et sur un mode poétique désabusé, sans tragédie ni éclats. La traduction aurait-elle fait perdre de sa noblesse à Alan Moore –de cette noblesse lyrique qu’on lui connaissait dans la créature du marais ? Malgré ces défauts de style qui donnent l’impression de lire le plaidoyer mécontent d’un adolescent qu’on aurait privé de sortie, émergent parfois des vérités profondes qui réussissent à bousculer notre assurance de lecteur pour nous interroger.



Et puis le langage se déconstruit peu à peu. Alan Moore revient à ses plus jeunes âges, retranscrit les premières frayeurs et les premières blessures. A notre tour de retourner sur notre enfance et de nous souvenir des abandons et de la survenue de la mort. Serait-ce à ce moment-là que nous avons commencé à nous fuir ? Régression, régressions… nous inscrivons à nouveau notre visage à l’intérieur de la coiffe de naissance, et plus loin encore, nous remontons le long de l’échelle de l’évolution. Du microscopique au macroscopique, la coiffe de naissance inscrit l’individu à la fois dans son insignifiance mais aussi dans la grandeur de son appartenance au phénomène de la vie.



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Lézards et fontaine de vie, Jérôme Bosch



Parce que ce récit est autobiographique, il se fait moins fulgurant que les pures œuvres de fiction d’Alan Moore. Ici, il prend la pose même s’il s’en défend –peut-on éternellement se passer de sa coiffe de naissance ? Et cependant, le résultat parvient encore à nous troubler d’une manière toute personnelle. En parlant de lui, Alan Moore réussit brillamment à parler de tous…



Citation:
La coiffe de naissance, petit à petit déployée, est un lambeau fragile, un planisphère perdu qu’il va falloir reconstituer à partir de fines traces, lignes aussi minces et hésitantes que des veines. Cette délicate membrane dresse la carte d’un continent monstrueux et oublié, chaque vive éclaboussure de sang maternel y est un archipel. C’est une carte postale froissée, égarée par la poste, en provenance d’une nation disparue, son message rédigé dans une antique écriture difficile à déchiffrer. La coiffe de naissance documente une Atlantide personnelle, un temps du rêve d’avant l’apparition de la parole, un état chamanique naïf riche de totems abandonnés ; une danse oubliée autour du feu ; les flamboyantes signatures de démons médiévaux à demi apparentes à travers les sinuosités des graffitis à la craie sur le mur d’une cour de récréation. L’obscurité sans réconfort.






Citation:
Jour un mamie elle est morte et juste d’y penser c’est presque maintenant.
Jour un papa et maman morts et c’est maintenant on pleure et on pleure.
Et jour un est une chose pire que nous pas peut penser et pleure et pleure et pleure et c’est maintenant et c’est maintenant.


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22 août 2013 4 22 /08 /août /2013 12:24


Lorsque la distinction se fonde sur la consommation ostentatoire et lorsqu’à ce petit jeu, tout le monde peut rivaliser, anéantissant ainsi toutes rivalités mais aussi tout moyen de s’accaparer son petit moment de gloire, il ne reste plus que la qualité de son réseau amical et familial pour se faire valoir. Dans le monde d’Agrippine, les amis sont plus nombreux qu’il ne le faudrait et ils ne valent plus grand-chose. Quant aux parents, ce sont de vieux aigris dont on ne peut plus rien tirer. Les grands-parents sont de faux jeunes qui passent leurs journées à faire du cardiotraining et les petits frères sont d’insupportables gamins qui viennent brailler dans les oreilles aux heures les plus inopportunes. On n’est pas gâté par la nature… Mais lorsque Agrippine apprend qu’elle a une arrière-grand-mère, l’espoir ressurgit : une telle antiquité doit valoir cher sur le marché de la distinction.


L’ancêtre est un peu zinzin (à moins qu’elle le fasse exprès pour ne pas être obligée de verser des étrennes à ses arrières-petits-enfants) mais possède encore une énergie démesurée, bien souvent surestimée. En séjour dans une maison de retraite pépère, elle coule des jours tranquilles rythmés par les goûters, les échanges de fil à broder et la découverte de la technologie informatique. Son quotidien sera désormais perturbé par les visites incessantes d’Agrippine qui approche de son ancêtre comme d’une monstruosité zoologique, rejetant ses amis au rang d’has-been incapables de comprendre l’avant-gardisme de cette vieille chose, mais aussi du petit-frère plus pragmatique qui pense pouvoir s’enrichir en organisant pour ses copains des visites payantes dans l’antre de l’ancêtre.



Claire Bretécher nous propose ici une histoire découpée en plusieurs chapitres. Le rythme se ralentit pour nous donner le temps de découvrir « Zonzon », quitte à prendre le risque de se montrer parfois un peu ennuyeux et redondant. On découvre une Agrippine toute neuve, plongée entre fascination et respect. Les vannes fusent moins souvent que d’habitude, mais l’ancêtre prend le relais pour nous tirer quelques sourires. Serait-ce le début de la maturité ? A confirmer dans les prochains épisodes…

 

Citation:
Vous filtrez vraiment queud bande de clones, vous avez les tubes bourrés de calcaire… ben moi je vous informe en direct : le premier qui dit un seul mot contre mon arrière je le bute.


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18 août 2013 7 18 /08 /août /2013 20:09



Jane Eyre est pauvre et triste. Elle n’a pas de parents et mène une vie misérable, mais sa grâce lui permet malgré tout d’être aimée comme elle le mérite.

Le renard est peureux et fragile. Son poil est d’un roux flamboyant, mais ce sont surtout ses yeux à la tendresse surhumaine qui le distinguent et le transforment en animal poétique.



Et moi je suis une saucisse enrubannée dans des maillots de bain trop petits, mais c’est mon imagination et le pardon que j’accorde sans concession à mes semblables qui me donneront le droit d’atteindre la grâce de Jane Eyre et du renard roux.

Isabelle Arsenault à l’illustration trace des ambiances feutrées qui transcrivent la monotonie d’une vie qui, sans être inconfortable, n’est que très rarement traversée de moments de plaisir ou de bonheur. Quelques touches de couleur, discrètement relevées à l’aquarelle, soulignent parfois le soulèvement d’une émotion qui n’ose pas se montrer envahissante. Fanny Britt ajoute à ces expressions graphiques des textes qui se lisent en murmurant, retranscriptions discrètes du monologue d’une petite fille qui peine à s’intégrer socialement parce qu’elle est trop réservée, trop complexée, certainement trop sensible. Elle se perd dans la lecture de Jane Eyre pendant que ses camarades chahutent dans le bus qui doit les conduire jusqu’en Angleterre pour le voyage scolaire de fin d’année ; elle se mire dans le regard d’un renard roux tandis qu’une petite fille surgit derrière elle à grands cris pour faire fuir l’animal. Alors que les autres semblent vouloir l’extraire de son monde imaginaire et poétique, Hélène s’y accroche et suit un chemin de maturité qui lui permettra non seulement de trouver sa place parmi les siens, mais de ne pas renier sa charmante personnalité.



Tout aussi mignon et rêveur que son personnage, l’album Jane, le renard & moi sera l’occasion de retrouver une part de son enfance, qu’on lira comme un souvenir nostalgique qui s’éteint peu à peu.



Citation:
Normalement, j’ai le temps de lire environ treize pages entre l’école et la maison. Si Geneviève est dans l’autobus et que je l’entends ricaner avec les gars vers l’arrière, je tourne les pages mais je ne lis pas vraiment, je suis trop assourdie par mon cœur qui tambourine.


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11 août 2013 7 11 /08 /août /2013 21:37





Que Noé monta dans l’Arche,
Personne ne l’ignore,
Que cela se fit à l’arrache,
Voilà une confidence qui vaut de l’or.


N’osant se départir du style poétique,
La légende passe à la loupe de Ralf König,
De la bouche des hommes, des animaux et de quelques autres loustics,
Sera révélée cette vérité : Noé n’était pas prodigue,
Mais homme envieux, à ses heures venimeux,
Et encore alcoolique, trop souvent pathétique,
Frappant sa femme lorsqu’elle ne se couvrait pas,
Maudissant ses enfants lorsque sur sa nudité, leurs yeux ne se dérobaient pas.


Pour apaiser ce triste sire,
Une sentence Dieu lui balança,
Pensant ainsi apaiser son ire :
« Une Arche tu construiras ! »


A l’idée de détruire Sodome et Gomorrhe,
Ainsi que la corruption qui se répandait autour,
Noé s’imaginait déjà croque-mort,
Ne laissant que désolation alentours.


Mais au moment de passer à l’acte,
Bien peu vaillant Noé se sentit patraque :
Ni menuisier dans l’âme,
Ni zoologue de métier,
Plutôt porté vers le blâme,
Noé jure comme un charretier.



Cet Archétype vaut toutes les relectures de la Bible,
Flamboyante en couleurs et de caractères,
Elle fera oublier toute exégèse pénible,
Pour mieux nous convaincre des loufoques origines de notre terre…





Citation:
Dieu dit : Que le trait soit !
Dieu vit que le trait n’était pas droit.
Le créateur grommela : Malédiction !
Avant de reprendre derechef son action.
Mais le deuxième trait pas plus ne fut réussi,
Une courbe partie en biais, un poil tordu aussi.
Au vu de ces deux lignes assez défaillantes,
Et pour cacher sa dextérité manquante,
Dieu se mit à séparer la lumière d’avec les ombres.






Citation:
Ils connurent qu’ils étaient nus, et conséquence directe, le sexe.
Ils trouvèrent ça particulièrement jouissif. Dieu, lui, était perplexe.
Car le sexe « pour la jouissance » n’était pas prévu à terme.
C’est bien pour ça qu’on trouve quelque chose dans le sperme.



Bien entendu, un couple par espèce ! Ce qui nous en fait deux pour chacun de ces Ohopipis, Dactylères du Cap, Grenouilles cornues, Grenouilles plates, Grenouilles taureaux, Grenouilles Fraises, Grenouilles transparentes, Grenouilles tueuses, Grenouilles léopards, Grenouilles Pyxie, Grenouilles des marais, Grenouilles Hohoï, Grenouilles Haloula, Dendrobates à tapirer, Alytes accoucheurs, Bufonidés, Pipides, Sooglossides, Crapauds buffles, Crapauds du nil, Crapaud de Woodhouse, Crapauds rouges de Madagascard… Les crapauds, à propos ! Crapaud Xénope, Crapaud masqué, Crapaud Pipa, Crapaud de mer nain, Bufo marinus…
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5 août 2013 1 05 /08 /août /2013 12:22
 

Les adaptations d’œuvres littéraires unanimement reconnues pour leurs qualités ne sont pas des projets risqués. Lorsque cette adaptation s’inspire d’un livre de Jack London, elle l’est encore moins (essayez plutôt d’adapter en bande dessinée un livre comme Orlando de Virginia Woolf par exemple…) Avec Jack London, la transposition du texte au dessin suscite moins d’interrogations. La haute teneur du récit en actions, en lieux et en personnages clairement définis offre des valeurs sûres qui constituent une base stable. Mieux encore : en choisissant Jack London comme support d’une adaptation, Riff Reb’s s’est également assuré un support littéraire de choix. Jack London est un prototype hollywoodien de très grande qualité : richesse des actions, prose lyrique et puissante, mêlées à des réflexions métaphysiques dépouillées du jargon philosophique, fournissent les ingrédients qui éradiquent l’ennui à coups de machettes.

Mais à trop vanter Jack London, on finirait par oublier Riff Reb’s… Devant une œuvre aussi réussie que l’original Loup des mers, il fallait avoir le courage de se plonger dans les méandres du texte pour en retrancher certains épisodes, abrégeant certains évènements et se focalisant davantage sur certaines scènes pour en fournir un condensé qui tiendrait sur un peu plus d’une centaine de planches. Jusqu’à quel point les textes et dialogues se sont-ils échappés de leur support original ? Aucune indication ne nous est fournie et à moins d’avoir le livre de Jack London sous la main, on ne pourra le savoir. Il n’empêche, cela sent le Jack à plein nez : délicieuses railleries, entremêlement de la prose distinguée et du harponnage ordurier aussitôt suivi de métaphysique pragmatique, l’auteur original ne semble jamais bien loin.

Le dessin de Riff Reb’s suit cette ligne de conduite imposée par le genre de Jack London et transpose en dessin le caractère intransigeant et lyrique de sa prose. Les traits nets et précis opposent leur rigueur aux tons éclatants –bien que sombres- des couleurs. Entre deux planches s’intercale parfois une double page de gravure en noir et blanc –reflet sur un monde qu’on situe entre la réalité terrestre et l’imagination céleste. Son travail sur le texte de Jack London est une réussite sur tous les tableaux, et si le Loup des mers avait pu concevoir ce regret : « Mon tort à moi est d’avoir mis le nez dans les livres », le nôtre serait plutôt de n’avoir pas encore mis le nez dans l’œuvre originale de Jack London.



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"Au moindre mouvement, on voyait ses muscles jouer et rouler sous sa peau cuivrée. J’étais aussi impressionné que si j’avais visité la salle des machines d’un cuirassé."
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29 juillet 2013 1 29 /07 /juillet /2013 15:41



Brás de Oliva Domingos est un daytripper : il voyage dans le temps et réalise le fantasme le plus cher de Milan Kundera en empruntant différentes voies qui mènent sur autant de destins différents. O joie de pouvoir mener plusieurs vies ! Oui mais… là où Milan Kundera lui-même ne serait pas d’accord c’est que 1) Brás n’a pas conscience de la pluralité de ses existences ; 2) chacune d’entre elles est marquée par la mort. Volonté scénaristique permettant peut-être de conclure dignement chacune des étapes que Brás aura eu l’occasion de franchir… Vraie obsession également puisque non content de mourir dix fois dans cet ouvrage, Brás écrit pour les nécrologies d’un journal et se laisse hanter par les voix des défunts auxquels il rend hommage.



Chaque chapitre de Daytripper s’ouvre à des moments différents de l’existence du personnage. A 33 ans, à 11 ans, à 21 ans ou à 76 ans, nous retrouvons la même personne mais à des étapes différentes et indépendantes. Le Brás de 33 ans n’est pas celui qui succède logiquement à celui que nous découvrirons à 11 ans, mais l’ensemble reste globalement cohérent, comme si certaines constantes ne pouvaient pas être exclues de l’infinité des univers que nous soupçonnons. Ces constantes restent l’ambition de devenir écrivain, le poids de la famille et l’attachement à certaines amitiés ou à certains amours. Brás de Oliva Domingos devient alors un personnage crédible malgré le fantastique de sa situation. On oublie même que ce qu’il vit est atypique. Sa psychologie fouillée rend ses sentiments limpides et le travail effectué sur l’expression des visages ainsi que sur les atmosphères des lieux nous donnent l’impression d’assister à des scènes d’un réalisme troublant.



On le savait déjà : la bande dessinée n’est pas une technique artistique et narrative de bas niveau. Elle permet même d’éprouver les limites du genre plus noble du roman –ici, il n’aurait pas pu réaliser aussi efficacement le travail de voyage temporel effectué à travers la synergie du dessin et du texte.


Daytripper est une belle œuvre mélancolique qui nous étreint des centaines de pages durant et qui nous laisse hagard. On ressort de cette lecture avec des interrogations nouvelles, meurtris par les fins monadiques mais aussi –et surtout-, impressionnés par les miracles de l’existence.


Citation:
Des gens meurent tous les jours. C’était la pensée la plus réconfortante effleurant Bras pendant que défilaient devant lui toutes les nécrologies qu’il avait écrites pour le journal. Il venait de le comprendre : même lorsqu’il n’écrivait pas, les gens continuaient de mourir.


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23 juillet 2013 2 23 /07 /juillet /2013 12:25





Paulo Monteiro semble avoir tellement galéré à assembler les différentes histoires constitutives de son Amour infini que j’ose à peine évoquer les sentiments que celles-ci m’inspirent.


On commence dans le vif du sujet avec quatre pages consacrées au titre éponyme. Un bouc masqué galope sur quelques cases et se noie de contemplation pour une donzelle aux joues roses. Il s’agit d’en arriver rapidement à la conclusion du titre : ô l’amour infini que j’ai pour toi. Après ça, page blanche. Où est la chute ? Y en a pas. Qu’a-t-on appris ? compris ? Rien… Drôle d’apéritif. On continue.


« Ta guerre est terminée » vient heureusement corriger la mauvaise impression laissée par l’histoire précédente. Comme « Parce que c’est ça mon métier », Paulo Monteiro évoque ici ses relations avec un des membres de sa famille –d’abord son grand-père, ensuite son père. Les détails choisis pour représenter leurs rapports donnent une inflexion sensible à ces histoires et ne sentent pas ce chiqué qui nous fera grimacer des pages plus loin. Pause contemplative. Repos du guerrier-lecteur avant le grand maelström de mauvais goût qui va suivre.


« J’irai voir l’aimée », « La chanson du soldat », « Tes lèvres roses » et « Le pendu » se lisent avec beaucoup de souffrance. Non seulement les textes puent l’eau de rose bon marché (« J’emporte avec moi une étincelle de ton regard et le vague souvenir de ta bouche au goût de grenade », « Elles ignorent que j’ai un rossignol à la place du cœur ») mais les dessins viennent encore alourdir le propos avec un symbolisme usé qui sent le gothique façon années collège. Grand embarras du lecteur devant cet avilissement artistique. Paulo Monteiro a voulu faire genre (genre poétique, genre romantique, genre torturé) mais il ne convainc personne.



Si « Au-delà des collines » apporte un peu d’originalité au recueil et passe ainsi pour l’histoire la plus personnelle, « Je reste avec mes blattes » rend au contraire un hommage raté à la Métamorphose de Kafka –comme s’il s’agissait de remplir des cases de blattes pour égaler l’angoisse véhiculée par le maître praguois. Encore une fois, ce n’est pas le texte –du sous-Houellebecq sans ironie- qui améliorera notre ressenti (« Je suis seul avec mes blattes. La plus grosse vient se coucher à mes côtés et pond ses œufs dans ma bouche. Ça me renvoie à ma condition : un morceau de viande qui pourrit… »). Honte. On a envie de dire à Paulo Monteiro : tu n’étais pas obligé de faire ça pour nous plaire.




Pour conclure cet embêtant recueil, Paulo Monteiro a choisi d’intégrer quelques extraits de son journal de travail. On découvrira que si la lecture fut difficile, l’écriture ne le fut pas moins, et que ni la prose ni le dessin ne coulent avec fluidité de l’inspiration de Monteiro (« J’ai dessiné de 2h00 à 5h00 du matin. Mais sans aucune envie. Quelle lutte ! »). On a parfois l’impression d’assister à une entrevue avec un psychiatre, les heures de travail étant méticuleusement soumises à un décompte pathologique. Mais ici encore, Paulo Monteiro ne peut s’empêcher de se regarder écrire, prenant des poses d’artiste torturé ou de vagabond moderne à moteur (« J’ai quitté la maison à 3h00 du matin et j’ai roulé en voiture sans but, pendant près de 2 heures. Rien à voir avec les 400 ou 500 km que je pouvais faire quelques années en arrière. Sans destination. Rien que la route goudronnée et la nuit noire. J’ai trop pensé au livre et je n’ai pas envie de faire ça. La solution c’est de rouler en voiture sans s’arrêter. Ça me semble pas mal… »). Et puis, on tombe parfois sur quelques craintes confirmées (« J’ai horriblement peur que tout ça ait l’air mièvre et mal fignolé ») et on ne peut s’empêcher d’éprouver l’embarras de devoir confirmer Paulo Monteiro dans ses doutes. Il avait visé juste ! Et plutôt que de se corriger, que lit-on à peine plus loin ? « Il faut que j’en finisse le plus vite possible ! » Voilà comment on en arrive sans doute à publier des ouvrages qui ont non seulement fait souffrir leur auteur, mais qui embarrassent leurs lecteurs. Toute cette souffrance productive inspire de la pitié. Pour un peu, on n’oserait presque plus dire que le boulot de Paulo Monteiro ne vaut pas grand-chose. Sauf s’il nous l’autorise…


Le poseur se dessine en train de prendre la pose...


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19 juillet 2013 5 19 /07 /juillet /2013 13:07



Malher s’en est pris plein la gueule lorsqu’il a voulu faire publier ses planches :
« Nous trouvons la nouvelle histoire trop calme. »
« Nous trouvons la nouvelle histoire trop contemplative. »
« Nous trouvons la nouvelle histoire trop autoréférentielle ET trop calme. »

Un seul moyen pour apparaître quand même sur le papier : « la manière rectale ». C’est-à-dire ? « Les mauvaises contributions entrent par derrière ». C’est un peu pornographique. Mais ce n’est pas pour cette raison que l’album se nomme Pornographie et suicide. Pour cette douce association mélodieuse, l’inspiration provient d’une des histoires rapportées par Malher au milieu d’une trentaine d’autres anecdotes qui révèlent le pouvoir énigmatique de l’esprit humain pris dans le fil des conventions culturelles. On imagine également qu’il s’agit d’un appât pour attirer le lecteur en quête de glauque (et j’en suis).


Malher se représente sous la forme d’un personnage dessiné qui rappelle vaguement ceux de Mix et Remix. Ses congénères varient un peu leur forme ce qui évite de devoir loucher sur les cases trop longtemps pour comprendre le sens des interactions entre chacun. Autre ressemblance : la forme narrative brève privilégie l’étonnement en se concluant sous la forme d’une chute qui ne doit rien à l’imagination de Malher mais tout à l’absurdité et au grotesque du comportement de ceux qui l’entourent. A un interlocuteur qui lui demandait comment il arrivait à rapporter des évènements toujours étranges dans ses planches, Malher lui répond : « Il faut simplement user discrètement de son sens de l’écoute et de l’observation ». Facile ? Il faut tout de même être bien disposé… se mettre à l’écoute… et rapporter ses observations sous une forme synthétique qui n’omet rien des détails les plus curieux. Qu’il s’agisse d’un groupe de touristes ou de cosplayers dans le métro, d’une conversation d’étudiants en théâtre dans un restaurant, de conversations téléphoniques kafkaïennes avec le ministère des Arts, de séances de dédicaces désespérées (« je n’ai jamais trouvé mon bonhomme ») ou de conseils inopinés (« Niki ! J’en ai vécu des choses, dans ma vie. Mais je n’en ai tiré aucune leçon »), on finirait presque par croire que Mahler est poursuivi par l’absurde –mais peut-être ne l’est-il finalement pas davantage que nous, et sans doute se distingue-t-il particulièrement par une finesse d’observation et un sens de l’humour subtil qui rend sa lecture lentement corrosive.



Enfin, une dernière petite explication en ce qui concerne le titre de cet album ?

« Eh bien en fait, je voulais écrire sur les raisons pour lesquelles le suicide est interdit dans notre société. Mais à l’université, ils n’ont pas voulu. Alors ça a été la pornographie ».

Et cela en dit beaucoup sur l’univers culturel viennois. Malher, lui aussi, apportera sa pierre à l’édifice de manière voilée : on rit plutôt que de pleurer. La pornographie vaut mieux que le suicide…





Citation:
- Avez-vous lu mes livres au moins ?
- Bien sûr que non.
- Je trouve ça triste, d’une certaine façon.
- Comment ça ? Vous nous en demandez vraiment beaucoup, Monsieur Mahler. NOUS NE POUVONS PAS LIRE TOUT CA.
- …
- En outre, les bandes dessinées sont avant tout des objets visuels. On voit tout de suite si ça vaut quelque chose.


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17 juillet 2013 3 17 /07 /juillet /2013 20:06


Breakdowns est le mal-aimé d’Art Spiegelman. Après avoir hésité à trimballer sur soi, de la bibliothèque ou de la librairie jusqu’à son domicile, cet album de grand format, on apprend ainsi qu’il s’agit du fruit le plus embarrassant des travaux graphiques de l’auteur. Art Spiegelman s’excuse : s’il a finalement réussi à faire publier ses recherches dessinées, ce n’est pas faute d’avoir essayé d’échouer en proposant par exemple ses planches à l’hebdomadaire « East Village Other », si pourri qu’Art Spiegelman était donc « certain d’avoir toutes [ses] chances ». Et le travail de dépréciation continue. En quelques planches autobiographiques centrées sur son enfance, Art réussit presque à nous apitoyer sur le sort d’un gamin gauche, maladroit et inadapté au monde social, qui ne trouve d’autre remède à sa marginalité que la lecture de comics et de romans fantastiques, l’écriture et le dessin. Il réussit presque à se forger une image pitoyable et s’il n’y parvient pas totalement c’est qu’à son habitude, il raconte avec la distanciation qui fera plus tard l’horreur sans pathétique de Maüs, ajoutant encore une belle dose d’autodérision personnelle et familiale. L’humour, chez Art Spiegelman, n’adoucit jamais son propos et ne transforme pas ses planches en bluettes banales. « L’humour est, pour l’essentiel, une forme raffinée d’agressivité et de haine ».


Pourtant, Art Spiegelman semble commettre une fois le crime d’abandonner cet humour en chemin. Après des planches autobiographiques et des réflexions théoriques sur la bande dessinée, on parvient à ce point de Breakdowns où la narration et le dessin s’envolent dans l’expérimental. On avait commencé à soupçonner l’amorce de ce tournant lorsque Art Spiegelman imitait les dessins caoutchouteux de ses comics préférés –reflets d’une réalité grotesque qui auraient été encore tordus, étirés, grossis, rendus flexibles et sirupeux à la manière des personnages les plus inquiétants d’un Robert Crumb, par exemple. Mais l’expérimentation ne se contente pas de l’imitation et Art Spiegelman va plus loin lorsqu’il rajoute des sérigraphies héritées du pop art, des essais de cubisme à l’arrache, un puzzle narratif et d’autres expérimentations temporelles. Si tous ces essais se lisent avec curiosité, ils ne sont toutefois pas bouleversants et ne permettent pas de crier au génie. Il s’agit peut-être encore d’une nouvelle forme d’humour singeant les conventions artistiques de la bande dessinée et de l’art pictural pour faire valoir l’agressivité d’un ego spiegelmanien qui se cherche.



Art Spiegelman ne cherche pas à faire passer des vessies pour des lanternes et avoue ses ambitions presque mégalomaniaques dans une postface à la manière joycienne. Autodérision –encore ! Portrait de l’artiste en jeune %@S*! est la preuve que cet album résulte surtout d’une pose artistique de l’auteur –ce qui ne lui enlève aucun mérite- et qu’elle consiste en une étape cruciale de son développement jusqu’à ses œuvres de maturité. Celles-ci, enfin, n’auront plus besoin de perdre leur lecteur en chemin dans des expérimentations pas si géniales que ça pour captiver leur attention et susciter leur admiration.



Citation:
Forgé à coup d’humiliations et de traumas : on ne naît pas dessinateur de BD, on le devient. Le jeune inadapté doit s’évader dans le fantasme et/ou avoir un humour bien rare pour survivre. Dans les années 50, le base-ball n’était pas optionnel et être inapte vous classait plus bas que les filles dans la hiérarchie sociale. […] Je me planquais à la bibliothèque pour éviter d’autres humiliations et découvrir que Kafka aussi, devait être nul au baseball.


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6 juillet 2013 6 06 /07 /juillet /2013 13:32





Alors que le premier volume de Gen d’Hiroshima se déroulait sur plusieurs semaines voire plusieurs mois, le deuxième volume voit le temps se ralentir. Pour un peu, on croirait presque qu’il se fige…


La bombe atomique vient d’éclater au-dessus d’Hiroshima avec les conséquences que l’on croit connaître. S’il s’agit du nombre de décès, on peut trouver des chiffres : 70 000 habitants sur 250 000. Hélas, et bien qu’ils représentent déjà une réalité monstrueuse, ils ne disent presque rien de l’horreur véritablement vécue par les habitants d’Hiroshima. De la part des autorités, on ne peut pas attendre grand-chose, surtout lorsque l’on sait que la première décision prise à Tokyo suite à cet évènement fut de l’occulter par tous les moyens au reste de l’archipel. Il fallait bien qu’un survivant s’empare d’un moyen trivial –le manga- pour rétablir une parcelle de vérité.


Il faudra dorénavant cheminer avec quelques personnages en moins –et pas des moindres. Le père, la grande sœur et le petit frère de Gen ont disparu sous les décombres de leur ancienne maison. Morts ou non ? Malgré l’improbabilité d’une survivance, ni Gen ni sa mère ne semblent pouvoir reconnaître leur disparition. Au détour de plusieurs pages, leurs fantômes réapparaissent au milieu des ruines d’Hiroshima. Formidable incarnation de la puissance de la vie, la mère de Gen donne bientôt naissance à une petite Tomoko. Préservée ( ?) des conséquences immédiates des radiations, elle représente l’espoir d’une génération qui essayera de se développer à nouveau sur les bases d’un territoire hostile. Mais fragile, elle nécessite des soins et des attentions de chaque instant, ce qui relève de la gageure lorsqu’il est déjà difficile de trouver pour soi-même un peu de riz et de confort.



La survie de chacun s’oppose à la survie d’autrui. S’ajoute à l’hostilité du territoire l’hostilité de l’autre qui ne représente désormais plus qu’une menace : menace de contamination lorsque les effets secondaires de la bombe atomique semblent se propager à la manière d’un virus ou menace de famine lorsque les vivres se comptent au gramme près et que leur rationnement ne permet pas à toutes les bouches survivantes d’être comblées.


- Si on t’apporte du riz, tu t’ouvrirais le ventre ?
- Faites-moi confiance ! Apportez-moi du riz !



La folie des survivants menace aussi Tomoko, et combien de mères désormais esseulées n’essaient pas de voler ou de blesser l’enfant par jalousie ?


Sans s’attarder sur des images monstrueuses, par simple évocation des quelques heures qui ont suivi l’explosion atomique –heures consacrées à la survie-, Keiji Nakazawa nous propose une nouvelle compréhension de l’évènement. On ne sait plus si les survivants sont vraiment les plus chanceux de l’histoire, et on ne peut déterminer ce qui est le plus tragique, des conséquences dispensées par la bombe en elle-même ou des comportements funestes des survivants. Vers, pourriture, lambeaux de peau ou folie meurtrière ? Le choix ne se limite heureusement pas à ces alternatives peu réjouissantes et Gen, puisqu’il en est le représentant, semble tirer à lui le peu d’énergies positives encore présentes dans cette population, blessée par la violence et la méconnaissance de la situation. Il est toutefois permis de se demander si cette force pourra s’étendre encore longtemps…


Citation:
La bombe atomique n’avait pas fait que détruire la ville d’Hiroshima, elle y avait émis des radiations.
Les maladies dues à ces radiations, terribles effets secondaires de la bombe, commencèrent à toucher les habitants ignorants du danger.



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