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1 juillet 2013 1 01 /07 /juillet /2013 13:52




Après le Roman d’amour et Matin, midi et soir, on croyait déjà tout connaître de la Vie de mariage des Bidochon –la fréquence des pets de Monsieur dans le lit conjugal, les folies bergères du premier samedi du mois ou encore le charme des promenades romantiques dans le labyrinthe des galeries commerciales. Mais nous ignorions encore une chose… le romantisme forcené de Raymonde Bidochon.



Est-ce à force d’avoir canalisé ses élans fleur bleue qu’après quinze ans de mariage, Raymonde se prend à nouveau pour une fillette de dix-huit ans, nuisette et paupières battantes comprises ? Robert aura tôt fait de la rappeler à l’ordre : l’illusion n’est plus possible car la force centrifuge (ou un truc du genre) a agi –maudite force centrifuge ! : « C’est que quand elle te tire vers le bas, la force centrifuge, eh bien elle te tire tout le reste avec !! La peau, les fesses, les seins, les joues, les tripes… Tout !! »


Si ce n’est pas lamentable de déployer tant de mauvaise foi et de corrompre la science pour la simple tranquillité de s’assurer une soirée comateuse devant la télévision… D’ailleurs, ne serait-ce pas plus romantique d’aller regarder un clair de Lune ? Après les arguments scientifiques, Robert déploie les arguments économiques : pourquoi perdre de l’énergie et du temps pour assister à un spectacle que la télévision dispense avec une qualité visuelle accrue ?




Dans cet album, Robert et Raymonde rivalisent d’ingéniosité. A l’œuvre pour nourrir leurs ambitions contraires, s’agissant pour l’un de laisser couler un mariage piteux et s’agissant pour l’autre de s’illusionner de quelques élans amoureux, ils déploient d’une part un argumentaire sinon convaincant, au moins hilarant, et d’autre part des ruses machiavéliques qui semblent issues de grimoires fantômes (« Il paraît que si on regarde derrière soi avant de manger sa purée, ça donne envie de faire l’amour »).


Incompatibles jusqu’au bout, Raymonde et Robert méritaient au moins d’être rassemblés pour lier leur lecteur et cet album à la force d’une alchimie subtile qu’ils ne connaîtront sans doute jamais...



Agrandir cette image



Robert a écrit:
Tu ferais mieux d’avoir des insomnies le jour, tiens ! Comme ça, au moins, tu pourrais dormir la nuit !
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26 juin 2013 3 26 /06 /juin /2013 13:54



Vingt-trois prostituées ? Vraiment ? Autant ? Seulement ? Chester Brown a manipulé l’anonymat avec brio, qui parvient encore, à l’issue de la lecture, à nous faire douter du nombre exact des prostituées qu’il a rencontrées… Les scènes de l’album se focalisent particulièrement sur une douzaine d’entre elles –le nombre invoqué dans le titre doit être revu à la baisse- mais les prénoms cités s’enchaînent inlassablement et on imagine qu’au cours des quinze années sur lesquelles s’étend l’expérience de Chester Brown, il aura connu bien plus de prostituées que n’en annonce le titre –le nombre doit être revu à la hausse. C’est un budget, comme Chester Brown le calcule lui-même :


« Si j’y allais toutes les deux semaines, ça ferait 26 fois par an. 26 multiplié par 160 dollars, ça fait 4 160 dollars par an… ce n’est pas rien. Toutes les trois semaines, ça ferait 17 fois par an. 160 multiplié par 17 égale 2 720 dollars par an. Ça devient déjà plus gérable. C’est sans doute ce que je devais dépenser chaque année quand je sortais avec Sook-Yin. Et on était bien loin des 17 fois par an la dernière année où on était ensemble. »


Et comme le montre ce calcul, le rapport au couple amoureux traditionnel n’est jamais bien loin. C’est peut-être, d’ailleurs, ce qui rend cet album aussi passionnant.





En 1996, alors qu’il vit avec sa petite amie Sook-Yin, celle-ci lui avoue s’être éprise d’un autre homme –ce qui ne l’empêche pas, évidement, d’aimer inconditionnellement son Chester, mais moins passionnément peut-être. Chester ne se sent pas jaloux (« Le fait même que tu nies cette souffrance prouve que tu souffres », lui lancera un de ses amis). Sook-Yin finit par inviter son nouvel ami chez eux, avant de former un ménage à trois au sein duquel la contribution de Chester est pratiquement inexistante. Pour canaliser ses besoins sexuels, Chester réfute tout recours au couple traditionnel. Sa dernière expérience avec Sook-Yin lui aura suffi. Désormais, il préfèrera recourir aux prostituées.


Dans un premier temps, Chester Brown s’interroge surtout concernant les questions pratiques de ce service. Si on peut avoir déjà entendu le témoignage de certaines prostituées sur leur activité, le point de vue détaillé et exclusif d’un homme à ce sujet est plus rare. Avec Chester Brown, les questions déferlent : comment choisir une prostituée ? comment lui donner son argent ? comment se comporter face à elle ? –et la question la plus angoissante : comment être sûr que le rendez-vous donné n’est pas un traquenard organisé pour subtiliser de l’argent aux clients peu consciencieux ?



Avec le temps et l’habitude, ces questions disparaîtront pratiquement au profit d’une interrogation beaucoup plus intéressante sur les notions de couple et d’amour traditionnel. Chester Brown est obligé d’affuter ses arguments et ses opinions pour répondre aux attaques de ses amis pour qui la prostitution reste encore une activité « légitimement illégale » voire « criminelle ».


Si le malaise de Chester Brown ne se traduit pas en termes moraux selon la dualité du bien et du mal, on sent toutefois qu’il n’a pas toujours été en de parfaits termes avec sa conscience, ce que traduit son argumentaire convaincant en dernière partie de l’ouvrage. Outre les questions débattues pour savoir s’il vaut mieux décriminaliser ou légaliser la prostitution, Chester Brown nous entraîne parfois sur des notions plus abstraites : recourir à la prostitution est-ce acheter une femme ? n’est-ce pas avilir l’estime des prostituées ? quel choix leur est laissé dans l’exercice de cette activité ? quid de la violence, de l’esclavagisme sexuel et de l’objectification ?


En rapportant son expérience en même temps qu’il donne son avis sur ces questions, Chester Brown parvient à nous faire saisir leur complexité et l’impossibilité de les réduire à des positions manichéennes. Tout dépend de la prostituée et du client, et entre ces deux personnes, un lien aléatoire et unique se crée, comme dans n’importe quel autre couple plus conventionnel.


« Je pense qu’avoir des relations avec des prostituées peut rendre un homme plus sensible, du moins pour certains clients…ceux qui sont ouverts à la possibilité d’apprendre des choses au contact des prostituées qu’ils rencontrent. »


Chester Brown fait partie de cette dernière catégorie de personnes et son humanité se ressent dans le plaisir que nous avons à parcourir les pages de cet album. Même si toutes les prostituées sont représentées de dos et qu’aucune d’entre elles ne nous permettra de découvrir son visage, le soin qu’il prend à décrire leur personnalité, leurs habitudes et leur langage, finit cependant par nous les rendre distinctes les unes des autres. Chester Brown ne nous permet toutefois pas d’oublier que le récit de son expérience est unique et que, dans la prostitution comme dans le couple ou le mariage, si certaines associations sont fructueuses, d’autres peuvent être destructrices. L’exemple de Chester Brown et de ses prostituées constitue un témoignage qui fonctionne –mais ce n’est bien sûr pas une généralité.


Citation:
Y a-t-il des clients goujats qui ne tiendraient pas compte de la requête ou suggestion d’une prostituée en plein coït ? Probablement. Mais il y a aussi des types qui ignorent les mêmes requêtes et suggestions lors de rapports non tarifiés. Donc si on criminalise les rapports tarifiés parce que certains types sont des rustres au lit, on devrait criminaliser les rapports non tarifiés pour la même raison.



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19 juin 2013 3 19 /06 /juin /2013 14:52



On se croirait chez Kafka. L’ambiance visuelle semble presque plagier l’auteur et pourtant, Kafka n’a jamais accompagné ses livres d’illustrations. Peut-être alors pense-t-on plutôt à l’adaptation cinématographique du « Procès » réalisé par Orson Welles…


Malgré ces ressemblances, le personnage de l’Origine ne se prénomme pas K. mais Julius Corentin Acquefacques. Il n’est pas non plus comptable –bien qu’il travaille dans l’administration et que son rôle ne soit pas des moindres. Au Ministère de l’Humour, il est chargé de mettre à jour le glossaire des blagues et des incongruités tandis que dans d’autres recoins du Ministère de l’Humour, une assemblée d’employés se réunit quotidiennement pour voter l’ajout et le retrait de certaines blagues de ce glossaire.


Un matin, Julius Corentin Acquefacques reçoit un pli contenant une planche de bande dessinée. Rien que de très banal ? A s’y pencher de plus près, cette planche représente en fait la scène que vient de vivre Julius, pensées comprises ! Et surtout, elle porte un titre mystérieux… l’Origine. Dans le monde bidimensionnel de la bande dessinée, ce terme n’existe pas et Julius Corentin Acquefacques va potasser plusieurs dictionnaires et rencontrer plusieurs spécialistes avant de comprendre la signification de ce mot. Entre temps, les planches qu’il reçoit continuent à se succéder au cours de la journée dans des situations plus incongrues les unes que les autres –surpassant parfois Kafka dans l’absurde d’un univers dépersonnalisé, fourmillant, labyrinthique : en un mot angoissant. Ces planches ne se contentent plus désormais de représenter des situations passées mais se font le plaisir de représenter l’avenir, emportant dans leur sillage ces fameuses impressions de déjà-vu que tout le monde connaît.





Comme K., Julius Corentin Acquefacques est un solitaire que sa solitude ne dérange pas. Ce choix de vie s’avèrera finalement être moins anodin qu’il n’y paraît et en apprenant qu’il est le motif de la construction du monde dans lequel il vit –et que nous tenons entre nos mains-, Julius comprend que sa condition n’aurait pas pu s’accorder avec celle d’un autre personnage qui aurait fini par devenir aussi primordial que lui. Avec l’aide d’un scientifique éclairé, Julius Corentin Acquefacques s’initie aux subtilités du concept d’’Origine, un mot qui n’a de sens que dans le monde tridimensionnel et qui est aussi obscur pour lui que les lois de la physique quantique le sont pour la plupart d’entre nous. Il découvre également l’anti-case, dont il peine à comprendre le fonctionnement, et pour en éclairer la pertinence lorsque nous nous élevons à un degré supérieur de la dimension, Marc-Antoine Mathieu la concrétise subtilement dans son album. On aurait envie de rire et de secouer Julius Corentin Acquefacques pour lui faire comprendre l’évidence de ce concept si nous n’étions pas nous-mêmes dépassés par d’autres phénomènes complexes de la science physique –antimatière en tête.





Marc-Antoine Mathieu nous démontre en quelques planches que l’incompréhension du monde que nous habitons consiste justement en ce que nous l’habitons. A l’image de Julius Corentin Acquefacques qui pense en deux dimensions, ce que nous ne comprenons pas est déterminé par notre vision du monde tridimensionnel. La mise en abyme est convaincante, loin d’être simpliste, et couronnée par l’humour glacial du personnage. Ne reste plus qu’à espérer que notre créateur soit aussi talentueux que Marc-Antoine Mathieu…


Citation:
Notre monde est le reflet, la projection émanant d’une entité vivant dans ce monde tridimensionnel. Certains grands penseurs affirment que toutes les recherches et découvertes que nous effectuons sont illusoires car elles-mêmes seraient prévues et feraient partie du projet… Projet voulu par cette « entité créatrice ».


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17 juin 2013 1 17 /06 /juin /2013 13:59



Icare attise toutes les convoitises…
Dès sa naissance, incapable de faire comme tout le monde, il s’est envolé dans les airs dès que son cordon ombilical fut coupé. Un peu plus de discrétion lui aurait peut-être permis de mener une vie relativement tranquille et anonyme, mais le gouvernement est aussitôt informé de ce miracle qui ne le laisse pas indifférent. Précisons que l’histoire se situe dans un futur indéterminé dans lequel, une fois n’est pas coutume, la population se sépare en différentes castes. Celle des hommes-éprouvettes inquiète particulièrement le gouvernement. Eprouvée par sa condition misérable, cette catégorie d’hommes rejetés a récemment tenté de se rebeller en provoquant sans relâche des attentats. Icare, le bébé volant, apparaît alors comme le premier prototype d’une nouvelle caste d’hommes qui permettrait de combattre efficacement ces terroristes. Icare est arraché à sa mère, enfermé dans une serre adaptée à sa taille et observé nuit et jour par des scientifiques.



Le développement d’Icare n’intéresse ni Moebius, ni Taniguchi. Un beau jour, l’homme-volant se déploie devant nos yeux du haut de ses vingt ans. Bien que confiné dans sa serre, il semble heureux car il n’a aucune idée de ce que peut être le monde à l’extérieur et de ce dont les scientifiques et le gouvernement le privent. Alors que la zoologiste Yukiko croit égayer un peu son quotidien en lui apportant un couple d’oiseaux, Icare prend brusquement conscience de sa condition. C’est autour de son sentiment d’injustice et de la rébellion qu’il tentera de mener à bien en compagnie de Yukiko que Moebius et Taniguchi se concentrent particulièrement.



L’état d’esprit de la bande dessinée Icare semble relever davantage des inspirations traditionnelles de Moebius que de celles de Taniguchi, mais l’apport de ce dernier au dessin n’est pas négligeable et donne naissance à une œuvre hybride : du Moebius version Taniguchi –la réciproque marche aussi. Malheureusement, la collaboration semble entraver chacun dans les particularités de son style et donne un travail qui ne semble qu’à moitié abouti. L’aspect science-fictionnel de Moebius est bâclé : on ne sait que très peu de choses concernant cette société qui veut s’accaparer le talent d’un Icare et la rébellion de ce dernier est résumée à un décevant combat entre les forces du Bien et du Mal. L’aspect psychologique propre à Taniguchi n’est pas approfondi : les motivations des personnages sont troubles et aucun d’entre eux n’est particulièrement attachant. Même Icare et Yukiko, censés incarner les « forces du Bien », paraissent ridicules, et ce n’est pas le peu de phrases qu’ils prononcent dans cet ouvrage de plus de deux cent pages qui nous convaincront du contraire : « C’est mignon. C’est mignon, les oiseaux. Mes frères ».

Cet Icare est toutefois sauvé par la beauté de ses dessins. Taniguchi, toujours aussi professionnel pour mettre en place des univers qui lui sont propres, crée des plans quasi-cinématographiques du plus bel aspect. Même si l’on est souvent tenté de se moquer des niaiseries et des simplicités scénaristiques qui aboutissent à une moralité très convenue, on accordera toutefois à Icare le minimum de respect que lui accorde son statut original de prototype de poésie dessinée. A cet égard, on peut bien accepter pour une fois que le propos ne soit pas aussi original que le dessin et la mise en page –ce qui ne fera toutefois pas disparaître totalement une déception tout à fait légitime.


Une déclaration d'amour bouleversante ::


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13 juin 2013 4 13 /06 /juin /2013 13:59

 

 

 

 

 








En ouvrant la première page, on tombe sur une équipe de scientifiques patibulaires qui se promènent dans un vaste dédale de tiroirs. Ils semblent se connaître de longue date et se retrouver à un point où nous les aurions interrompus. Début in medias res un peu déroutant. En fait, ce que la couverture des 10 petits insectes ne précise pas, c’est que cet album n’est pas indépendant et qu’il constitue le troisième volume d’une série. Ceci dit, l’histoire reste cependant parfaitement compréhensible.


 
Après avoir décongelé Monsieur Kaff Hard, conservé dans un tiroir cryogénique depuis l’année 2029 (nous sommes aujourd’hui en 2129), les scientifiques lui annoncent le programme :


 
-       Il vous faut remonter le temps pour découvrir le fanatique qui a déclenché la catastrophe planétaire et tout faire pour l’en empêcher !

-       C’est tout ? Vous voulez pas que je sorte le chien, aussi ?

-       Wif !
 

Pour le chien, ce ne sera pas la peine. Kaff Hard sera donc balancé à nouveau en l’an de grâce 2029, juste avant que ne se produise cette fameuse catastrophe planétaire. La première partie strictement confinée dans l’habitacle scientifique permettait déjà d’assister au spectacle de petits insectes déjantés, maniant l’absurde et l’ironie avec un sérieux sans failles. La deuxième partie de l’album, centrée autour de la recherche du fanatique nucléaire, ne s’embarrasse plus des limites d’un laboratoire et cède la place au Festival des Fanatiques. Dans un futur proche, l’absence d’un consensus commun a fait exploser la multiplication des groupes indépendants : là on exacerbe la consommation de saucissons de soja, ici on valorise l’éternuement, ailleurs on recherche le nudisme… Parmi tous ces jetés, lequel peut bien être coupable de la catastrophe nucléaire ? Le dessin niais et naïf s’accorde parfaitement avec le texte plus ironique, créant un décalage semblable à celui qui caractérise le mobile de l’histoire –la recherche d’un criminel mondial caché au sein d’un festival de marginaux illuminés.
 







Au milieu de discrètes références faites aux Barbapapa et au président Kennedy, la recherche patine un peu et se fait parfois plus longue que prévue. Ce n’est que pour être mieux poursuivie… dans un quatrième volume sur lequel on ne se précipitera pas forcément, mais que l’on ne rechignera pas non plus à lire si de petits insectes fanatiques nous y obligent.



10 petits insectes a écrit:
-       Dans notre secte, nous croyons en un monde sans technologie ni médicaments.
-       Oui, eh bien il ne faut pas t’étonner si t’es enrhumé. T’es sûr que tu ne veux pas au moins un mouchoir ?
-       Oui, la morve ça fait dégoûtant.
-       Noooon ! n’essayez pas de me corrompre ! Si je meurs d’une maladie c’est qu’il doit en être ainsi !













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10 juin 2013 1 10 /06 /juin /2013 13:41





Mais où est passé le charme attendrissant, désuet et fantasque de Raymond Calbuth, cet autre personnage créé par Didier Tronchet ? Dans Stars d’un jour, le générique d’entrée nous avait permis de croire que nous allions le retrouver. Dès la première page, le programme indique la liste des figurants aux drames télévisuels de cette nouvelle série et le sosie du couple Calbuth semble se profiler, sauf que Raymond et Monique Calbuth cèdent leur place à monsieur Mimile et à mademoiselle Zezette, nominés aux oscars pour le prix du sordide. A leurs côtés, on trouvera Roger Grobert (prix de la meilleure déprime), Charles-André Champonneau (oscar de la malchance), Ronald Potiron (meilleur désespoir masculin), Mme Veuve Boilot (meilleur désespoir féminin), Victor, vieillard incontinent hurlant sa détresse (meilleur son), Maurice Poissart (meilleur costume), le parking de la cafétéria Rond-Point le soir de Noël (meilleur décor) et Julio Iglesias (meilleure musique). Les personnages sont crasseux, moches et volontairement enlaidis, les traits de leurs visages semblant avoir subi les effets de la gravitation de plein fouet : ce ne sont que joues tombantes, paupières molles, mentons flasques et sourires renversés. Jusqu’ici, rien n’étonne vraiment car on connaît Didier Tronchet et on sait que ses personnages n’ont jamais été réputés pour leur sex-appeal.


Hélas, c’est également parce qu’on connaît Didier Tronchet que les histoires de Stars d’un jour se montrent tristement décevantes. Alors que le couple Calbuth vivait dans un quotidien aussi déprimant et morne que celui de Stars d’un jour, Didier Tronchet réussissait malgré tout à sublimer leurs aventures jusqu’à ce que le rire et l’imagination émergent, non pas en vaines illusions cherchant à nier une réalité sordide mais en une puissante force de dérision qui parvenait à l’abattre. Rien de tel ne se produit dans cet album : les personnages se succèdent en courtes scénettes rivalisant pour l’obtention de l’Oscar de la Misère humaine. Certes, les chutes de chaque histoire sont drôles, mais quel labeur pour y parvenir… pour un petit sursaut de rire misérable, il aura fallu endurer des planches déprimantes. Pour peu qu’on essaie de rivaliser avec les personnages dans l’obtention du prix du Sordide, on lira cette bande dessinée aux toilettes, sous une glauque lumière artificielle, dans une ambiance moite et odorante, et on aura envie de plonger la tête dans la cuvette, de se noyer et de mettre fin à l’abyssale tristesse de la vie.




Didier Tronchet n’est pas médiocre puisqu’il arrive à provoquer un réel sentiment d’abattement chez son lecteur. Reste maintenant à savoir qui, se sentant d’une humeur égale, aurait envie de retrouver cette déprime lente et diffuse caractéristique des fins de journées éprouvantes. Malgré les sourires niais des personnages de la couverture, Stars d’un jour provoque un malaise qu’un Raymond Calbuth arriverait tout juste à dissiper.



Trop réaliste pour être drôle :

Citation:
De tendres et merveilles images du passé me revenaient… C’était l’année dernière… On avait pris des anchois, une part de dinde et du moka-maison… 57F ! Ca valait le coup ! A la caisse, je lui avais payé son entrée et sa boisson. Discrètement. La dinde était un peu dure, mais avec la sauce, ça passait. On a dansé entre les tables et la porte des toilettes. Au juke-box, on a mis 5 Julio Iglesias pour 5F… Ça valait le coup…


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6 juin 2013 4 06 /06 /juin /2013 13:50



Yo man ! L’expression n’est pas prononcée une seule fois mais en ces années 90, on sent émerger l’influence du rap. Les parents deviennent des « biomanes » et même les verbes n’échappent pas à ce sort : Agrippine serait-elle un peu énervée ? « Ca va passemane »… Ce sont aussi les années qui laissent émerger le paternalisme bien intentionné de la République et qui soufflent discrètement, entre deux publicités à la télévision, sur les affiches ou dans les pages des magazines, que les cigarettes sont des « Nuigrave » et que l’alcool est un « Abus dangereux à consommer avec modération ». Depuis le volume précédent de ses aventures, le langage d’Agrippine a sensiblement évolué pour intégrer ces nouveaux termes. Une manière de s’inclure comme une autre… sauf que la définition même de l’inclusion a changé.


Agrippine, en grande conversation avec un inclus de naissance aussi pur qu’elle, désespère de ses origines affligeantes à force d’être lisses. Ses parents sont nés en Maine-et-Loire, ils ne sont même pas divorcés et ils n’ont jamais été au chômage… Ce qui aurait été les conditions d’insertion idéales d’un jeune individu au cours de la décennie précédente ne vaut désormais plus rien et si, en ces temps de chamboulement des valeurs, il reste toutefois une assurance certaine, c’est bien celle-ci : l’inclusion par éjection du système. Les vrais intégrés de cette décennie, ce sont ceux qui se détournent des valeurs de réussite traditionnelle. Ils créent un réseau dont la force s’explique par l’explosion récente des systèmes de communication : même les profs s’y mettent.




Dans ce contexte changeant, Agrippine trouve du réconfort auprès de sa grand-mère. La sagesse de la vieillesse lui apporte toutefois quelques surprises… Même les vieux veulent être des inclus, et lorsque l’ancêtre du Jurassique répond au fœtus : « C’est toi qui es saute-au-zob ! », on comprend que ce n’est pas en renouant avec les origines qu’Agrippine parviendra à débroussailler la jungle de son avenir.


Du très bon et du moins bon se côtoient dans cet album. Mis à part quelques nouveautés de fond, Agrippine reste fidèle à elle-même et inscrit ce quatrième volume dans la continuité logique et cohérente de ses aventures. Une manière, encore, de s’exclure par abus de conventionnel ?


Citation:
- On ne peut pas s’en sortir les jeunes… On a le tamis complètement bouché.
- Moi de toutes façons je me suicide à 30 ans. Maxi.
- On n’aura même pas d’héritage, nos biomanes vont vivre jusqu’à 120 ans avec des Alzheimer d’acier.
- Peut-être qu’en mettant tous nos RMI ensemble on peut se louer un partouze-terrasse.




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3 juin 2013 1 03 /06 /juin /2013 14:14



Drôle de couverture pour ce Nao de Brown. On s’attend à lire des histoires de machines à laver –et il y en a, en effet- mais ce n’est pas là le plus intéressant de cet album. Notons toutefois que si Nao pouvait réellement remplacer sa cervelle par une de ces machines, elle ne refuserait pas…

Anglaise fille d’une mère anglaise et d’un père japonais, Nao ne se sent pas particulièrement bien intégrée et ne se sent pas en phase avec son image de « copine exotique ». Elle a peut-être l’air marrante lorsqu’elle porte de grosses lunettes de soleil et des vêtements vifs ; elle semble peut-être originale parce qu’elle travaille dans un magasin de jouets, est illustratrice, adepte de mangas et fréquente un centre bouddhiste, mais en réalité, Nao est méchante. C’est elle-même qui le dit. Souvent, des idées criminelles lui montent à la tête au détour d’une situation anecdotique. Mieux vaut laisser les couteaux et les pointes de stylo loin de sa portée, elle risquerait de se faire du mal et d’en faire aux autres… Pour se calmer, Nao se répète frénétiquement « Maman m’aime… » et parfois, cette phrase l’aide à apaiser sa violence.



Nao pourrait être n’importe qui d’entre nous ou de notre entourage. Malgré ce T.O.C. difficile à gérer, elle mène une vie plutôt ordinaire, entre colocation, amitiés, travail et famille. Mais peut-être pour se détourner d’elle-même dans l’immédiat, et pour se retrouver dans la part négligée de ses origines, elle s’intéresse avec passion aux activités de son centre bouddhiste. Nao cherche, et ses investigations ne se limitent pas à ces seuls instants qu’elle consacre à la méditation, à la peinture ou aux haïkus. Par une suite de coïncidences qui n’ont pris sens qu’en raison de son attention accrue, Nao rencontre « Le Rien » : un réparateur de machines à laver qui ressemble terriblement à ce personnage du dessin animé japonais « Itchy ».Le reste ne sera rien d’autre qu’une histoire d’amour banale entre deux personnages qui se cherchent eux-mêmes et mutuellement. Histoire tout de même relevée par beaucoup d’originalité, des machines à laver, des pintes de bière, des Dharmapalas, une attaque cérébrale et un accident de vélo…



Glyn Dillon sait prendre son temps pour raconter et pour permettre à son lecteur de deviner, entre les textes et les images, ce qui peut seulement se comprendre par l’inconscient, donnant ainsi la possibilité de rejoindre Nao et « Le Rien » dans leur union insolite. Des dessins à l’aquarelle estompés, bien loin de l’iconographie japonaise moderne qu’il aurait été de mauvais goût d’accoler à Nao comme un fardeau biographique, permettent de voyager plus facilement dans la réalité de ces personnages illuminés par les histoires et par leur propre pouvoir imaginaire.


« […] nous sommes très bons pour enseigner le langage, les chiffres, les jugements et les peurs, toutes ces choses dont nous avons besoin, pas seulement pour survivre, mais pour communiquer… pour raconter et comprendre des histoires »


Tout le monde ne l’est peut-être pas, ou dans des mesures plus ou moins grandes, mais Glyn Dillon peut revendiquer son titre de conteur en toute légitimité. Le Nao de Brown ne semble pas inoubliable mais, qui sait… peut-être m’en souviendrais-je à nouveau un jour alors que je croirais l’avoir oublié ? L’esprit est tellement surprenant…



Citation:
Oui, Hello Kitty semble ne pas avoir de bouche, mais Winnie l’ourson n’a pas de pantalon et Action Joe n’a pas… eh bien, il est peu probable qu’il « conclue ». Quoiqu’il en soit, selon Sanrio, elle a bien une bouche… elle est simplement cachée sous sa fourrure. Elle n’est donc jamais dessinée… mais elle existe… en théorie. Et ce que tu n’as pris en compte, c’est que l’équivalent masculin d’Hello Kitty, « Dear Daniel », n’a pas de bouche non plus… ce qui réfute ton affirmation selon laquelle Hello Kitty représenterait l’archétype de la femme japonaise et son absence de voix.


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31 mai 2013 5 31 /05 /mai /2013 13:08



« L’entrée en fanfare… La grande illusion… C’est fondamental. Et je vais casser la baraque. Ils n’ont plus le sens du drame, tu comprends ? Ils ont oublié leur texte, éblouis qu’ils étaient par les feux de la rampe nucléaire. Je vais leur rappeler tout ça, le mélodrame, le roman-feuilleton. Le grand-guignol. Tu vois, Evey, le monde est un théâtre. Tout le reste n’est que vaudeville. »


Ainsi parla V pour Vendetta. Dans un autre monde, à une époque qui fut un futur proche pour les créateurs de Vendetta –soient les années 1990-, l’Angleterre est une nation rescapée. En 1980 s’est en effet déclarée une guerre nucléaire mondiale qui a détruit les Etats-Unis, l’Afrique et une grande partie de l’Europe. L’Angleterre peut s’estimer chanceuse, seulement victime d’inondations et d’un chaos politique effroyable. Heureusement ? ce chaos cesse bientôt, trouvant résolution d’une manière qui ne sera pas sans nous rappeler une certaine réalité du siècle dernier : la prise du pouvoir par le parti fasciste. Fours crématoires, expérimentations scientifiques douteuses, camps de concentration, extermination des minorités se retrouvent à nouveau, augmentés cette fois des vices de la société moderne : la télésurveillance, le nucléaire, la manipulation des média, la destruction de la culture, la pornographie exacerbée et l’individualisme poussé dans ses retranchements les plus extrêmes.


A tout cela, était-il besoin d’ajouter encore du drame ? Sans doute non. A moins que le mal puisse être contré par un mal de même nature mais plus puissant encore… Telle est l’idée de Vendetta. Retranché derrière son masque de Guy Fawkes, il grimpe dans les coulisses du théâtre du monde et s’empare du rôle de marionnettiste. Une nuance toutefois… là où les marionnettes, habituellement, ne connaissent pas leur soumission à une volonté plus grande que la leur, ici, Vendetta entend bien leur en faire prendre conscience, et il apparaît parfois, sans qu’on ne puisse deviner la date ni le lieu de ses interventions, pour annoncer des intentions plus menaçantes encore qu’une nouvelle guerre nucléaire.



Dans la façon de manier les dialogues et de faire discourir les personnages à laquelle recourt Alan Moore, ainsi que dans le trait graphique et la brutalité des couleurs choisies par David Lloyd, on retrouve ce sens du drame baroque. On craindrait presque que les apparitions de Vendetta soient pompeuses et grandiloquentes, si elles n’étaient pas sans cesse liées aux pressentiments de mort et de destruction qui les sous-tendent et si le personnage n’était pas légitimité, dans son orgueil infini, dans son plaisir machiavélique à manipuler les hommes dans la terreur, par la plèbe minable qu’il s’efforce de transformer. Son but semble être le suivant : rendre la raison aux hommes ou les radier définitivement de la surface terrestre.


Tout est contrôlé chez Vendetta. Depuis la première case de son histoire jusqu’à la dernière, rien ne semble avoir dévié de la trajectoire qu’il avait bien voulu donner aux évènements. Poète par lui-même et par autorité, beau parleur charismatique, mélomane et dramaturge infatigable, il mêle ses arts aux sciences les plus froides et les plus brutales. Parmi celles-ci, n’oublions pas la psychologie qui fait de l’histoire de Vendetta une analyse méthodique de l’esprit des hommes –si méthodique qu’elle rejoint la psychologie dans ses ambivalences les plus contradictoires, terrain apte à l’expérimentation psychédélique.



Comme Vendetta cherche à améliorer l’homme en exacerbant les forces de la destruction, Alan Moore et David Lloyd créent une œuvre sublime, composée de forces contradictoires, où l’homme avili au plus haut point retrouve soudainement plus d’énergie et de pouvoir que le reste de l’humanité. Vendetta a la résilience mauvaise, à moins qu’il ne soit devenu si bon que ses intentions échappent à la compréhension habituelle des hommes. Mais au fait, comment pourrait-on devenir bon lorsque l’on comprend quels évènements l’on conduit à devenir le personnage tragique de cette histoire ?


Dans la même lignée que La Créature du Marais, Alan Moore signe un comics qui peut prétendre à se faire l’équivalent moderne et populaire d’un drame shakespearien.



Citation:
Je me souviens, votre premier jour… Vous descendiez tout juste de l’arbre, les yeux plein d’étoiles, un peu nerveux, un os à la main… On comme par « quoi patron ? », avez-vous demandé… Je me souviens de mes propres paroles : « Vous voyez les œufs de dinosaure, là ? C’est bon… Mangez-en. »







Préface de David Lloyd, 14 janvier 1990 :

Citation:
Il n’y a pas non plus beaucoup de personnages joyeux et sympathiques dans V POUR VENDETTA. C’est un livre pour les gens qui n’éteignent pas la télé à l’heure des infos.




Préface d’Alan Moore, mars 1988

Citation:
Au moment où j’écris ces lignes, en 1988, Mme Thatcher commence son troisième mandat et parle d’un pouvoir conservateur fermement établi au moins jusqu’au siècle prochain. Ma fille a sept ans, et la presse tabloïde fait circuler l’idée de camps de concentrations pour les victimes du SIDA. La nouvelle police anti-émeutes porte des casques à visière teintée noire, comme les œillères de ses chevaux. Ses camionnettes disposent de caméras montées sur le toit. Le gouvernement a exprimé le net désir d’éradiquer l’homosexualité, même en tant que concept abstrait. On en est à se demander quelle sera la prochaine minorité à subir les foudres législatives. J’en vieux à souhaiter de quitter le pays dans les deux ans qui viennent. Il est devenu froid, mauvais, et je ne l’aime plus tellement.
Bonne nuit à l’Angleterre. Bonne nuit à la pop et au V de la Victoire.
Bonjour à la voix du Destin, et à V pour Vendetta.



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26 mai 2013 7 26 /05 /mai /2013 11:54
 





Zidrou n’avait jamais été personne d’autre pour moi que le père de cet adorable Elève Ducobu que je prenais plaisir à lire lorsque j’étais enfant. Le voir impliqué dans une réalisation à destination d’un public plus âgé a donc forcément éveillé ma curiosité. Zidrou s’exprime-t-il différemment lorsqu’il met l’enfance de côté ? Zidrou et moi avons-nous fait évoluer notre façon de penser d’une manière similaire depuis que je ne lis plus L’élève Ducobu?


Soit que j’aie perdu ma capacité d’enchantement, soit que Zidrou s’exprime en effet différemment lorsqu’il s’adresse à des adultes, le Beau voyage n’est pas parvenu à susciter mon adhésion. Entre les deux époques qui m’auront vue lire cet auteur, je n’ai pas dû être assez biberonnée à son langage. Résultat : je suis sevrée.


Ici, Zidrou arrache totalement son costume de faiseur-de-trublions à la manière de Ducobu. Il devient d’une gravité presque pathétique lorsqu’il évoque l’histoire de Léa. Cette jeune fille a connu une enfance difficile : gamine de substitution, née pour « remplacer » son frère Léo mort noyé dans une piscine, elle ne reçoit ni l’affection de son père, trop occupé par sa profession de médecin généraliste, ni de sa mère, trop attristée par la disparition de son précédent enfant. L’amour la déçoit également, qui se conclut tantôt par un avortement, tantôt par la lâcheté, et s’il trouve un remède auprès d’une femme, il lui faudra toutefois investir encore énormément d’énergie pour lui permettre de s’épanouir malgré le regard des autres. La mère meurt, bientôt le père. Bon débarras ? C’est ce qu’on dit… mais en ouvrant le tiroir du bureau de son père, Léa découvre tous les dessins qu’elle avait adressés à son père lorsqu’elle était enfant. Elle découvre aussi des dessins de Léo et finit par dévoiler les secrets familiaux de son enfance.


Le beau voyage ne ment pas et cherche réellement à permettre la progression du personnage vers une plus grande quiétude en passant par le pardon. Toutefois, aussi beau qu’il soit, ce voyage se fait avec le mal de mer, un débordement de larmes, de cris et de pathétique qui donne le tournis. On n’en sort pas particulièrement distrait, pas grandi ni enrichi non plus. C’est une histoire passionnée parmi tant d’autres, qui donnera éventuellement envie de relire les aventures plus bigarrées de L’élève Ducobu.


Zidrou a écrit:
Comment ? Un enfant de 7 ans pouvait avoir des pulsions suicidaires ?!?
Je n’en revenais pas. Les lectures d’abord, l’expérience ensuite devaient m’apprendre à quel point, en effet, un enfant pouvait porter les blessures familiales –jusqu’à celles jamais cicatrisées des générations précédentes.



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