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14 avril 2013 7 14 /04 /avril /2013 18:32





Dideret et D’Alambot sont sur un balcon. Que font-ils ? Rien. Ils observent le monde depuis leur trône balconesque et discutent, même si leurs conversations prennent souvent la tournure de crêpages de chignons scientifiques. En effet, comme nous pourrons le lire dans le chapitre « Dieu est hémiplégique » (ceci n’est pas une hérésie mais une vérité qui ne devrait même pas vexer ledit Dieu), sur l’échelle de l’évolution, la dissymétrie s’accentue ; en conséquent, ce Dideret et ce D’Alambot ne partagent absolument pas les mêmes aptitudes à la réflexion. Prenez d’Alambot : il suffit que son compère ouvre la bouche pour qu’il s’étonne :


- Ça y est… voilà que j’ai le melon qui bourgeonne…
- DEJA ?!
- Quoi, déjà ? Rien de plus normal. Ca va être la saison des amours, voilà tout…
- ENCORE ?!
- Quoi, encore ? Vous savez bien que tous les ans il y a un temps pour l’amour…
- TOUJOURS ?!
- Quoi, toujours ? Evidemment, l’amour toujours !! Mais qu’y connaissez-vous, à l’amour ?
- L’amour ? Euh ? Oui oui ! Si ! Si ! Je connais ! J’ai déjà lu des trucs là-dessus ! C’est pas ce truc qu’on fait avec des femmes ?


Heureusement, Dideret est un professeur patient et nous, lecteurs, sommes bien contents que Francis Masse nous ait placé cet idiot de d’Alambot pour exprimer nos propres questionnements. Parce qu’enfin bon, nous aussi nous avons du mal à comprendre pourquoi la course échevelée d’un rhino dans les rues métaphysiques qui sous-plombent le balcon des deux est annonciateur d’el Niño, ni pourquoi, en vieillissant, Mickey rajeunit. On aime d’autant plus ce Dideret qu’il nous donne l’impression d’être intelligent malgré notre air à ne rien y comprendre. C’est qu’il n’est pas comme ces professeurs gâteux qui se croient obligés de s’abaisser au niveau de leur élève pour leur faire comprendre les vérités les plus basiques. Pour expliquer à d’Alambot pourquoi ce sont deux tomates pourries qui s’échappent de son stand alors que sa cliente-girafe n’avait choisi de n’en acheter qu’une seule, il n’hésitera pas à invoquer la théorie de la non-séparabilité et de la corrélation spontanée de la physique quantique, excédant le seul stade des affaires commerciales pour taper en plein dans les amours quantiques de d’Alambot.


Parfois, l’expérimentation devient nécessaire. Dideret et d’Alembot ne décollent pas de leur balcon pour autant… Celui-ci se transforme en tapis volant bétonné et parcourt l’univers aux alentours du zéro absolu… Mers de cuillères touilleuses et océans superglaciaux en vue ! Francis Masse nous en met plein la vue ! Ses dessins sont fouillés et ne laissent aucun millimètre carré au hasard. Les couleurs dessinent des paysages surréalistes que ne renieraient pas un Dali (on pense souvent aux « Montres molles ») ou un Giorgio de Chirico (pour sa « Piazzia d’Italia »).


Nonsense et surréalisme : les Deux du balcon sont complètement anachroniques et nous renvoient à l’époque de la Grèce Antique, lorsque les philosophes transmettaient encore leur savoir en pleine rue. Le discours s’est depuis lors enrichi des découvertes scientifiques récentes que divulgue Dideret avec une constance qu’aucune provocation de d’Alembot ne vient faire fléchir a priori. Pourtant, en quelques cases, bien que le discours soit resté cohérent en apparence, on se surprend à nager en plein délire. Bienvenue à l’école de la ‘Pataphysique !


Même si ces professeurs n’ont pas l’air franchement folichons, à stagner sur leur balcon, il serait dommage de se détourner d’eux pour si peu. D’une part, il est toujours possible de devenir plus mobile que peu mobile, et même si Dideret et d’Alambot usent peu leurs muscles pour retenir notre attention, le temps s’égrène avec eux à une allure folle. D’autre part –il ne faut pas l’oublier- on peut rapidement devenir « plus con que con » car il s’agit là « du seul domaine où l’on peut transgresser indéfiniment les lois fondamentales de la physique ». C’est à ce moment-là qu’interviennent Dideret et d’Alambot, qui nous préservent de ce sort funeste que pourraient bien connaître les destinées de tous ceux qui ne sont jamais passés sous leur balcon pour les écouter…


Au programme dans cet album :

- El Niño et le rhino

- Le ronfleur paradoxal (d’après les travaux de Jouvet) : « Dans son livre Le Paradoxe du sommeil, Jouvet propose la théorie spéculative selon laquelle la fonction du rêve serait une reprogrammation neurologique itérative pour préserver chez l'individu l'hérédité psychologique à la base de sa personnalité. Ses hypothèses concernant la fonction du rêve invalident, selon lui, celles de Freud ; elles sont en revanche similaires aux théories jungiennes sur la fonction des rêves » Wiki


- L’amour à deux temps, l’amour à quatre temps (d’après les travaux de Liebowitz sur la chimie de l’amour)

- Les locataires de la terre en loques (d’après la théorie de Huchon-Le Pichon)

- Le ouahouah de son papa (d’après l’expérience de U. Lüttge sur l’alimentation des plantes carnivores)


- Le miquépithèque (d’après K. Lorenz et Stephen Jay Gould) Un hommage biologique à Mickey Mouse : ICI




Citation:
Entre le Mickey du début des années 30 et le Mickey actuel, la taille de l’œil a augmenté régulièrement et est passée de 25 à 42% de la longueur de la tête. La longueur de la tête de 42,7 à 48% de la longueur du corps, et la distance nez-oreille antérieure de 71,7 à 95,6% de la distance nez-oreille postérieure. […] La tête a grossi par rapport au corps, les yeux par rapport à la tête, le front s’est bombé et agrandi par le transfert des oreilles vers l’arrière, le nez s’est retroussé, les jambes et les bras ont rétréci et se sont potelés… tous ces signes sont des caractéristiques juvéniles. Mickey en vieillissant a rajeuni !




- Quanticos contre classicos (d’après les expériences d’Alain Aspect) : test sur le paradoxe EPR d’intrication quantique.

- Le zéro arrosé (d’après les confidences de Jack Frost) : personnage folklorique symbole de l’hiver Wiki

- Dieu est hémiplégique (d’après les cohérences aventureuses de Roger Caillois)

- Les attracteurs étranges et l’effet papillon (d’après la théorie des attracteurs étranges de David Ruelle et F. Takens) Montre le caractère chaotique de la météorologie Wiki


Un autre enthousiaste avec la préface de Jean-Marc Lévy-Leblond, physicien, Professeur émérite de l’université de Nice – Sophia Antipolis :


Citation:
Tout jeune déjà, j’étais fasciné par les illustrations de livres scientifiques du siècle dernier dénichés sur les rayons de la bibliothèque municipale. Dans ces gravures sombres où des messieurs en jaquette et chapeau manipulaient des appareils compliqués, las science apparaissait à la fois sérieuse et dérisoire –et je n’ai guère cessé depuis de vivre ce dilemme. Cette impression, je l’ai retrouvée d’emblée chez Masse. Ses bonshommes qui pérorent avec assurance sur les grands thèmes de la science contemporaine sont absurdes, les idées qu’ils agitent n’en sont pas moins fascinantes.




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10 avril 2013 3 10 /04 /avril /2013 13:48





La soirée promettait pourtant d’être fructueuse. Même s’il avait dû quitter son poste de fonctionnaire à la Sécu avec dix minutes de retard, à cause d’un « bamboula de négro » qui avait eu l’audace de lui demander une signature nécessaire pour la perception de ses droits, Edouard entendait bien se délasser en regardant le quart de finale de foot à la télévision. Quelle joie d’être célibataire… même pas besoin de batailler avec bobonne pour éviter l’éternel programme de variétés.



Alors qu’il se croit enfin peinard sur son canapé, Edouard se rappelle que le patron lui a demandé d’aller porter une lettre urgente dans la soirée, à l’adresse indiquée sur l’enveloppe. Que voulez-vous, il faut bien obéir au patron… si Edouard n’a pas l’habitude de se laisser faire par les raclures sociales qui passent à son guichet tous les jours, il obéit toujours aux directives de son chef. De toute façon, ce ne sera l’affaire que de quelques dizaines de minutes. Sauf que ce soir est nuit de Pleine Lune


« Tu rigoles, Edouard, mais j’ai vu une émission à la télé où ils affirmaient que la pleine Lune a des influences bizarres sur les gens… Et ils ne racontent pas de conneries, à la télé !! »


Est-ce pour cette raison qu’une simple visite de routine dans un quartier proche dégénère en succession de désagréments ? Mineurs au début, ils iront s’amplifiant en gravité, éloignant toujours plus Edouard de son domicile et de son match de foot. La population qui vit la nuit est celle qu’il a l’habitude de dominer le jour, mais ici les rapports de force s’inversent. Seul face à la majorité brimée, Edouard devient la cible de toutes leurs représailles. Lorsqu’il n’est plus à son guichet confortable, fier de représenter la loi devant ceux qu’il appelle la « racaille » des profiteurs, il ne vaut plus rien. Les apparitions, d’abord réalistes –braqueurs, chauffeurs routiers, gitans- deviennent de plus en plus invraisemblables et font intervenir clowns, éléphants, armée et animaux des bois dans un cortège cauchemardesque.



Tout cela ressemble à une bonne leçon que cette nuit de Pleine Lune voudrait infliger à l’arrogant Edouard. Mais rien n’y fait, le personnage continue de brandir ses certitudes et son mépris, seul face à la horde menaçante qui se dresse devant lui. Jusqu’à quand ? … Imprévisible de page en page, Chabouté maintient la tension et la terreur et nous laisse craindre le pire, pour un final renversant. Les légendes et les superstitions –telles celles qui perdurent encore autour des nuits de Pleine Lune- cachent finalement des réalités beaucoup plus sombres et tout aussi ensorcelantes…


Citation:
Je me suis trompé et j’ai flingué le chien de René ! Putain !!! La gueule qu’il a fait, le René !! Arf !! Arf !!! Bon ! Faut dire qu’il était vraiment con, le chien du René !!! Et puis de toute façon, René aussi c’est un con !!!




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7 avril 2013 7 07 /04 /avril /2013 11:30






Drôle de combat que celui que mène Agrippine. La couverture donne le ton : mademoiselle est vautrée sur son canapé, en train de piquer un somme la laissant béate d’aise. Agrippine reprend sûrement des forces avant le combat…


Ce troisième volume de la série est à l’image de la couverture : on se demande à chaque moment quel est ce mystérieux combat auquel est censée se livrer Agrippine. Le début de l’album, jusqu’aux deux tiers, n’est lié par aucun fil conducteur particulier. Pour autant, et comme à chaque fois avec le personnage, on se régale de ses facéties, de ses contradictions et surtout de son vocabulaire incroyable –peut-être est-ce là un de ses combats ? celui contre la triste routine des mots ?




Et puis, enfin, Agrippine fait la rencontre de celui qui synthétisera toute l’incertitude de ses convictions en l’englobant dans le concept de « non-être ». On imagine mal Agrippine ne pas être –surtout lorsque ce comportement exacerbe en réalité toutes ses pulsions de vie. Devant le miroir de sa salle de bains, elle se livre à un remake moderne de Blanche-Neige –où elle incarnerait toutefois la vilaine sorcière qui se demande :


« Agrippine, Agrippine, qui es-tu ? Es-tu toi et si tu es toi, es-tu moi ? Où es-tu et si tu es là pourquoi es-tu enfermée en moi dans cette salle de bains ? »


Alors que Mick Jagger brandit la célébrité comme remède aux tourments existentiels et promet à chacun de connaître cinq minutes de gloire dans sa vie, Agrippine connaît seulement la déception : « Je ne sais pas quoi faire des cinq miennes ». Mais c’est là un flagrant mensonge : Agrippine ne se doute pas que nous suivons avec intérêt ses péripéties, et qu’elle est célèbre à son insu… mais jusqu’à quand ? On espère que les tourments du personnage ne révèlent pas ceux de sa créatrice et d’un éventuel manque d’inspiration…


Citation:

Si je mets bout à bout les moments de ma vie où je me suis senti vraiment exister, j’ai 2 ans ½.


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3 avril 2013 3 03 /04 /avril /2013 16:01






Arrêtez de rêver, ce n’est pas en regardant les Experts ou Grey’s Anatomy que vous pourrez avoir votre doctorat ! Demain, nous ne pourrons pas utiliser des lasers pour nous amuser à faire la guerre, conservez plutôt vos pistolets en plastique, ils vous seront plus utiles ! La téléportation, l’hibernation dans l’espace, l’avenir à la façon de Minority Report, la respiration sous l’eau comme dans Abyss, la pratique de Chéri, j’ai rétréci les gosses ne sont que des chimères qui ont été créées dans le but de vous faire supporter votre triste quotidien ! Tout ça, c’est du bidon ! La science, ce n’est pas aussi rigolo que le cinéma.

Qui pouvait nous enseigner une nouvelle aussi décevante, si ce n’était Professeure Moustache, première femme au monde à cumuler doctorat et moustache hitlérienne au-dessous du nez ? Fille illégitime d’Albert Einstein et de Stephen Hawking (seul miracle surnaturel que la Professeure voudra bien admettre), Internet lui a permis de propager son savoir par le biais du blog Tu mourras moins bête (mais tu mourras quand même).





Dans ce premier volume, nous retrouverons les planches les plus réussies publiées au début de l’existence du blog. Celles-ci trouvent leur cohérence dans le plaisir pervers qu’elles trouvent à détruire tous nos rêves naïfs de spectateurs, avides de prodiges cinéphiles et de science-fiction. Ne blâmons pas la Professeure Moustache : elle ne fait que répondre à nos questions. Ainsi, chaque chapitre est lancé par une « question d’internaute » plus fictionnelle que réelle :


« Chère professeure,
Je ne regarde pas les Experts à la télé. Moi je préfère Grey’s Anatomy. Avec tout ce que j’ai appris grâce à cette série, ai-je le niveau pour devenir médecin ? Hein ?
Yannick »



Et c’est parti pour une réponse qui, sous couvert de nous dévoiler l’absurdité de bien des créations échevelées de cinéastes tordus, nous permettra de comprendre que la science n’est pas aussi flexible qu’on veut bien nous le faire croire. Avec ses airs de savant fou, embarquée dans chacune de ses démonstrations avec manie et frénésie, la Professeure Moustache prend la relève des docteurs ès ‘Pataphysique (le Docteur Faustroll est peut-être son troisième père, qui sait ?). Sa verve intarissable, ses exemples dont l’absurdité est poussée jusqu’à l’extrême limite ainsi que ses références à des personnages faisant partie de notre héritage culturel (Derrick, Johnny Hallyday, Indiana Jones, entre autres grosses bêtes…) composent un savant pot-pourri surprenant et tordant. Professeure Moustache, sortez de derrière votre écran, clonez-vous et téléportez-vous dans chacune de nos écoles ! On prierait presque pour avoir comme devoir l’apprentissage par cœur de chaque chapitre de ce premier volume de Tu mourras moins bête. Passage en classe supérieure avec la suite de la série…


Une introduction qui donne le ton d'emblée :




Nicolas Cage en castor :





Pourquoi ce n'est pas une bonne idée d'utiliser un sabre laser pour couper du sauciflard...



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29 mars 2013 5 29 /03 /mars /2013 13:44





Après un premier volume qui nous présentait les émois d’une Morue douée de beauté par magie, Kerascoët et Hubert cavalent avec plus d’assurance sur la piste de ce sortilège qu’on ne saurait qualifier d’heureux ou de malheureux…

Pour Morue, cela ne fait aucun doute : la beauté est un miracle sans lequel elle ne pourrait plus concevoir de vivre. Pauvre souillon méprisée de tous, elle est devenue celle dont on se dispute les faveurs : à l’échelle des pauvres brigands de son village, on se massacre inutilement pour un regard de la belle ; à l’échelle des princes du royaume, les duels permettent au moins l’organisation de noces somptueuses. Et voici Morue faite Reine de Beauté, cheminant à côté du Roi Maxence, lui aussi réputé pour une grâce cependant bien naturelle. A Morue la richesse, le luxe et les plaisirs ! Il lui suffit de réclamer une chose pour l’obtenir. La princesse Claudine, sœur du Roi Maxence, ne s’y laisse pas prendre : elle a compris que Morue est une simplette qui voit rarement plus loin que le bout de son nez, mais qu’elle constitue un outil de choix lui permettant de manipuler à l’envi les hommes dans les décisions de guerre et de pouvoir.





Frivole à l’extrême, réclamant sans cesse les privilèges qu’elle croit pouvoir réclamer du fait de sa beauté pourtant artificielle, Morue se laisse elle-même berner par la nouvelle image qu’elle renvoie à ses semblables. Princesse échappée d’un conte de fées pour enfants, elle ne se doute pas des enjeux que comportement l’administration d’un royaume, et lorsqu’elle cherche à le comprendre, son entourage la détourne de la vérité, bien trop cruelle pour une merveille aussi resplendissante qu’elle.




Toujours aussi modernes dans leur manière de revisiter cette légende à la sauce médiévale, Kerascoët et Hubert explorent la psychologie de personnages crédibles jusque dans leurs contradictions. Morue, frivole et séductrice, attise la jalousie de son époux le Roi Maxence qui essaiera d’user de son pouvoir pour capter son attention, déployant d’abord les forces du bien, avant de dévoiler l’attirail de la vengeance sanguinaire. Entre les deux, la sœur Claudine use de toute sa ruse pour mener à bien la guerre, manipulant Morue afin que sa beauté, en rencontrant certains personnages et en traversant certaines contrées, déstabilise les éléments moteurs de la bataille. Un peu d’érotisme, beaucoup de massacres, et un humour cynique vibrant de la première jusqu’à la dernière case de ce volume : le rythme s’accentue et les contradictions de chaque personnage semblent culminer… Ne reste plus qu’à dénouer cet enchevêtrement, par l’intelligence ou par la folie. On se prend au jeu des miroirs dans une impatience qui nous fait guetter la suite avidement…




Citation:
Beauté attendait avec appréhension de voir son bébé. A quoi pouvait-il ressembler ? Quand elle vit les traits disgracieux de son enfant, elle fut émue jusqu’aux larmes. Elle défit son corsage et tendit à la petite lippe un sein magnifique.


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25 mars 2013 1 25 /03 /mars /2013 20:10





Avant qu’Einstein ne théorise sa loi de la relativité générale, les contes de fées étaient encore capables de transformer le pire laideron de ses personnages en beauté fatale, réelle et tangible.

Après qu’Einstein ait théorisé sa loi de la relativité générale, les contes de fées ont destitué leurs personnages de leur magie : le pire laideron restera objectivement laid, mais échappera aux humiliations et aux brimades imposées aux gens de pauvre apparence en incarnant l’image subjective de la beauté absolue.

Pas facile les contes de fées à l’ère de la relativité générale ! Kerascoët et Hubert ont eu la très bonne idée de s’inspirer d’un mythe ancien et connu pour l’adapter à des modes de pensées plus modernes. Dans Beauté, l’histoire se déroule toujours dans un Moyen Âge peu surprenant, avec villageois pauvres et rustres d’une part, et noblesse riche et distinguée d’autre part, mais cette notion moderne de relativité des goûts et des concepts introduit une sorte d’anachronisme qui fait toute l’originalité de l’album.





Morue, pauvre jeune fille laide et puant le poisson, lasse des brimades et humiliations qu’elle subit quotidiennement, rencontre un jour la fée Mab, cachée sous le déguisement d’un crapaud au-dessus duquel Morue a versé une larme de compassion. Lorsque la fée permet à Morue d’exercer un de ses vœux, la jeune fille choisit aussitôt d’obtenir la beauté. « Si Mab ne peut changer ta nature, elle peut en changer la perception ». Morue ne deviendra pas vraiment belle, mais elle sera « aux yeux des autres l’idée de beauté faite femme ». Mab s’éclipse. Morue contemple son reflet dans un point d’eau pour vérifier si son vœu a été correctement exécuté. Quel malheur ! Morue est toujours aussi laide ! Mais de retour chez elle, le charme agit : hommes comme femmes, adultes comme enfants, tous sont stupéfaits et comme enchantés par la beauté nouvelle de Morue. L’horreur semble avoir glissé de son apparence au comportement de ses semblables. Les hommes enchantés s’entretuent pour s’attirer les faveurs de Morue ; les femmes rendues folles de jalousie pourchassent la belle et la brûlent, et si Morue réussit à échapper in extremis à leur excitation meurtrière, ce n’est pas le cas de la mère qui périt de la beauté de la fille.




Véritable promotion sociale, la beauté de Morue lui permettra finalement de s’extraire de sa pauvreté en s’attirant les faveurs du prince local. Mais Morue peut-elle se contenter de cette modeste élévation sociale ? La jeune fille se laisse griser par les compliments. Si Hubert et Kerascoët choisissent par moments de nous la représenter à travers les yeux de ses congénères –personnage alors splendide-, aux yeux du lecteur, elle continue la plupart du temps à apparaître dans toute sa laideur. Et pourtant, nous finissons presque par croire à notre tour que Morue est réellement devenue belle, car son assurance et sa confiance nous éblouissent. Un peu trop peut-être ? Jusqu’où ira Morue dans ses prétentions à obtenir le meilleur ? Le premier volume de la série se termine en nous laissant supposer que le sort risque de n’être pas toujours aussi favorable à notre pauvre Morue s’acharnant à s’extirper de sa vase…


Citation:
A force d’écailler les poissons, l’odeur avait pénétré la peau de Morue si profondément qu’aucun bain, aucun savon ne pouvaient l’en faire partir. Morue sentait le poisson du lever au coucher, hiver comme été.


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22 mars 2013 5 22 /03 /mars /2013 13:11





O, lassitude des jours qui se suivent et se ressemblent ! On se met en couple et on croit que la vie va devenir plus facile, moins monotone –plus drôle et moins humiliante. Et puis on se réveille un matin et on se rend compte que la journée qui s’annonce ne va être ni plus ni moins différente que celle qui s’est déjà écoulée la veille. Et pire que cette lassitude, on traîne avec soi ce boulet qu’on appelle conjoint. Tartines beurrées, mauvaise haleine, ronchonneries du matin et teint verdâtre, bienvenue dans le pays des sales tronches et des regards noirs. Midi, il faut faire semblant de s’occuper. Après le gratin dauphinois, initiation au jogging –seule incursion du côté de l’originalité, mais incursion désastreuse pour les corps habitués au seul exercice de la télévision. Enfin le soir, et son repos bien mérité, sauf si le premier samedi du mois a sonné. Dans ce cas, il faudra se soumettre à l’obligation conjugale. Mieux c’est simulé, plus vite c’est terminé ; monsieur pourra se remettre à ronfler tranquillement tandis que madame essaiera tant bien que mal de s’endormir malgré les décibels.




Avec Matin, midi et soir, Binet nous propose un volume rusé de sa série des Bidochon. Quel thème plus ouvert que celui de la répétition des jours pour nous donner un aperçu des actes les plus anodins mais cependant les plus truculents d’un couple blasé, uni par l’atavisme des habitudes ? En tête-à-tête à l’intérieur de leur appartement, n’étant plus distraits par leurs congénères venus de l’extérieur, Robert et Raymonde révèlent toute la cruauté qu’ils dissimulent habituellement derrière leur hypocrisie civilisée et courtoise. Homme et femme ne semblent pas faits pour s’entendre –plus généralement : ni Robert ni Raymonde ne semblent pouvoir s’entendre avec personne.




Sur le thème de la routine et de la banalité, Binet semble intarissable et n’a pas fini de nous livrer ses intarissables trouvailles. A son humour habituel s’ajoute cette fois toute la cruauté nécessaire à ce que les bonnes blagues deviennent des piques acerbes que s’échangent Raymonde et Robert au cours de longs duels absurdes et grotesques. Heureusement que le divorce ne semble pas encore être rentré dans les mœurs des Bidochon. Pour le lecteur, il serait bien triste de les voir se séparer !


Citation:
Si tu crois que c’est facile de se lever dans les mauvaises haleines dès le matin !! Déjà que je suis d’un naturel patraque !




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19 mars 2013 2 19 /03 /mars /2013 12:51





L’année 2012 ne vous a pas paru particulièrement folichonne ? Si on vous demandait de la résumer, vous ne sauriez pas vraiment quoi raconter ? Comme je vous comprends ! Moi-même, je ne me souviens pas de grand-chose… Résolution à prendre pour les années à venir : lire les planches hebdomadaires de Mix & Remix. Voilà quelqu’un qui sait parler à l’actualité ! Et mieux que ça, voilà quelqu’un qui sait parler de notre société !


Le grand mérite de Mix & Remix est de n’être d’aucun parti. Si certains s’acharnent à démontrer, par leurs traits précis et leur verbe brillant, qui sont les bons et qui sont les méchants dans une guerre médiatique dont les honnêtes citoyens que nous sommes se sont désespérés depuis plus ou moins longtemps, Mix & Remix se met de notre côté et dénonce toute l’inanité des prises de position médiatiques en les démontant les unes après les autres. Les indignés ayant établi leurs campements à Genève seront tournés au ridicule de la même manière que Carla & Sarko, François Hollande, Marine le Pen, DSK, Ben Laden et consorts…La politique et ses grands noms vous énervent ? Moi aussi. D’ailleurs, Mix & Remix s’en lasse vite également et prend souvent le luxe de les rayer de ses sources d’inspiration. Pourquoi se focaliser uniquement sur quelques personnalités, lorsque le monde entier fournit suffisamment d’ancrages à l’ironie ?


Vous pourrez vous vanter d’être devenu l’égal de Mix & Remix –en termes d’autodérision- lorsque vous sortirez de la lecture de ce bilan sans éprouver cette indignation hessélienne de pacotille qui éprouva l’année 2012 tout au long de ses 365 jours ou presque. Car Mix & Remix vise à l’essentiel la plupart du temps, et pour le comprendre, il est nécessaire de laisser de côté les faux engouements superficiels qui dissimulent souvent les vrais problèmes.





Citation:
Qui suis-je ? Je vais aller voir sur Wikipédia.
Où vais-je ? Je vais brancher le GPS !



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17 mars 2013 7 17 /03 /mars /2013 18:43






Le silence est la malédiction qui échoit à tout bon migrant qui se respecte. Shaun Tan est le fils de l’un d’entre eux puisque son père n’arriva en Australie Occidentale de Malaisie qu’en 1960. Il connaît donc particulièrement ce mystère silencieux qui entoure les raisons du départ migratoire, et s’il décide toutefois de lever un peu le voile sur ce mouvement des pères qui quittent leur pays pour être ensuite rejoints par leur famille, il ne le fait que partiellement, évoquant les images mais taisant les mots. Ceux-ci, d’ailleurs, retrouveront bien leur caractère dérisoire lorsqu’il faudra apprendre à communiquer d’une nouvelle façon, sur un territoire où la langue maternelle ne signifie plus rien.




A travers le destin singulier d’un homme, Shaun Tan entreprend donc de suivre un de ces pères en cavale et d’élucider le mystère de leur destination. Pris au hasard d’une famille aimante, on le voit faire ses bagages, faire ses adieux, et embarquer vers des territoires qui semblent plus prometteurs. Le voyage est grandiose et pour la part de rêve qu’il divulgue, il mérite à lui seul le déplacement. Mais ensuite, que se passe-t-il ?





Dans les Mohamed de Jérôme Ruillier, la désillusion marquait cruellement les immigrants, mais il s’agissait dans ce cas du contexte précis de l’immigration maghrébine en France dans les années 60. Shaun Tan semble ne vouloir décrire aucune situation particulière et n’embarrasse pas son discours d’évènements à portée politique ou historique. Il cherche plutôt à décrire le mouvement migratoire dans sa forme générale en tant que concept. Cette vision synthétique l’oblige à recourir à des éléments métaphoriques et à mettre en place des allégories poétiques qui accompagnent des dessins sobres et racés. Mais là où la narration gagne en esthétique, en fluidité et en onirisme, elle perd bien sûr en crédibilité, et on pourra peut-être regretter le peu de consistance du chemin finalement très linéaire que suivra ce père migrant en territoire inconnu.


Shaun Taun brille toutefois à nous glisser dans la peau de son personnage en nous faisant perdre tout contact avec le langage. On craint de devoir se glisser dans une histoire qui ne sera guidée par aucun mot, et on comprend d’autant mieux quelle terreur peut être celle de ces hommes obligés de se débrouiller sur une nouvelle terre sans aucun bagage verbal. Notre place de lecteur nous dispense toutefois bien des désagréments, et pour peu que l’on se prête au jeu, on finira par prendre goût à ce silence suggestif, et à faire naître nos propres dialogues en filigrane des images.


Exemple d’une immersion appréhendée et teintée de mélancolie, Là où vont nos pères semble surtout vouloir rendre hommage au courage d’hommes qui ont réussi à s’arracher de leurs origines pour proposer de meilleures conditions de vie à leur famille -mais seulement parce que le territoire accueillant a révélé des potentialités dont ils ont pu faire usage. Le cas contraire ne sera pas envisagé, ce qui confère à cet album son relatif optimisme et sa poésie rassérénante.





Citation:
L’essentiel de ce livre a été inspiré par des histoires et anecdotes, racontées par des migrants de nombreux pays et à différentes périodes, dont celles de mon père qui arriva en Australie Occidentale de Malaisie en 1960.




Une des inspirations visuelles de Shaun Tan :




Tom Roberts, Coming South
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15 mars 2013 5 15 /03 /mars /2013 13:18






Impression ou réalité ? Avec le temps et les publications, Charles Burns semble vouloir se montrer de plus en plus obscur. Les prophètes de l’an 0 s’exprimaient par allégories orales, ceux du troisième millénaire utilisent le biais de la bande dessinée. Si Charles Burns n’a tout de même pas pour ambition de délivrer les fondements d’une nouvelle religion, les moyens qu’il emploie pour nous raconter ses histoires sont aussi alambiqués que s’il cherchait à nous transmettre le message crypté de la transmutation.




La Ruche est le deuxième volume d’une série qui avait commencé avec Toxic. Doug se trouvait alors empêtré dans une situation dont il ne se souvenait plus de rien et nous, pas plus avancés que lui, ne pouvions pas faire grand-chose pour l’aider à élucider ce mystère qui l’avait amené à se trouver plongé dans un univers parallèle sordide, peuplé de nains à la face écrasé, de lézards impulsifs et braillards, de gestatrices alitées et de nourriture anthropomorphe. Bien contents d’ouvrir la Ruche dans l’espoir d’éclaircir notre champ de vision, il faudra peu de temps pour réaliser que cette fois encore, Charles Burns n’a pas envie d’éclairer notre lanterne. L’univers qu’il a inventé lui convient et la part de mystère qu’il a réussi à instaurer ne semble pas devoir être morcelée de sitôt. Pour tout dire, la Ruche nous embrouillera encore davantage que Toxic, emmêlant les différents niveaux de lectures et strates chronologiques. Le vaisseau temporel dans lequel nous embarquons s’appelle « mémoire » et, de souvenirs en souvenirs, Doug se souvient de sa dernière petite amie en date, de son passé avec Sarah, ce grand amour même à qui il avait pu se confier sur la déchéance mystérieuse et cruelle de son père. Un seul lien unit ces différentes strates : la lecture de bandes dessinées à l’eau de rose, support de connivence implicite entre Doug et les jeunes femmes qu’il aime.




La Ruche est une lecture atmosphérique agréable si on accepte de ne pas tout comprendre –comme souvent avec Charles Burns. D’ailleurs, pour peu que l’on commence à connaître l’auteur, on devrait savoir que celui-ci se plaît dans l’énigme et le mystère. N’est-ce pas pour ses dessins glauques et ses atmosphères maladives qu’on se réjouit de chacune de ses nouvelles publications ? Pour le reste, il suffit de laisser sa rationalité de côté, et de se dire que si l’on n’a rien compris, c’est que Charles Burns a fait du bon boulot. Une question se pose toutefois : jusqu’à quand supportera-t-on la frustration qui découle de ce sentiment de passer à côté d’une intrigue qui aurait pu être géniale, si elle ne se complaisait pas autant dans l’occulte ?


Citation:
- Suzy ? Tu veux dire une de ces gestatrices pour qui tu travailles ? Tu te fous de moi ?
- Elle est super gentille. Je crois qu’elle m’aime bien.
- Mais c’est une gestatrice ! Elles ne sont pas comme les autres… Je veux dire, elles n’a pas le même équipement !
- C’est pas grave. Je veux juste la rendre heureuse.


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