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13 mars 2013 3 13 /03 /mars /2013 16:21





Les poils, c’est important ! Demandez un peu à Gladys pour savoir ce qu’elle en pense… si elle a épousé Fabrice et si elle l’aime d’un amour qu’elle croit indéfectible, ce n’est pas seulement pour sa pilosité simiesque, d’accord, mais quand même : cette chevelure hirsute qui parsème son corps et lui donne un air sauvage d’australopithèque fait partie intégrante de son identité. Lorsque Fabrice décide alors de lui faire la surprise de se raser des pieds à la tête pour sortir leur couple d’une certaine routine pourtant pas désagréable, Gladys pousse un cri de terreur. Non pas que Fabrice imberbe soit immonde, mais parce qu’il ne ressemble plus du tout à son époux, l’éternel homme poilu. Et finalement, c’est plutôt excitant…




Avec ce nouvel homme dans son lit, Gladys oublie sa responsabilité d’épouse fidèle et de mère aimante. Retournée à l’âge d’or adolescent, elle ouvre de nouveau l’œil sur toute forme masculine séduisante passant à sa portée. Dans la rue, chaque homme lui apparaît comme un réservoir de potentialités à explorer. La capture paraît si simple… il suffit de s’asseoir seule à la table d’une terrasse pour faire approcher les éphèbes solitaires. Faillira ? Faillira pas ? L’intrigue se tend autour de ce dilemme dans une progression qui ne semble jamais pouvoir s’assouvir. Les possibilités sont nombreuses : il suffirait d’entrer dans un club privé et de se laisser aborder par les dizaines d’hommes en rut qui attendent leur proie, d’aborder un inconnu dans la rue ou de suivre un collègue séduisant mais mystérieux dans l’espoir de découvrir sa seconde vie… Déstabilisée par l’idée d’avoir pu connaître l’extase avec son mari alors même qu’il ne ressemblait plus à celui qu’elle avait toujours connu, Gladys ne semble plus qu’obnubilée par ce vivier d’hommes inconnus dont elle pourrait s’approcher avec toute l’aisance de sa jeunesse, de son charme et de sa confiance.





Grégory Mardon a construit son album des Poils à l’image de la quête de Gladys. L’action est tendue par la corde du désir : désir de Gladys de connaître d’autres hommes, désir cathartique du lecteur de la voir céder à une impulsion qu’elle avait toujours vivement condamnée. Mais Gladys hésite et semble ne jamais oser dépasser le stade du fantasme. De propositions refusées à possibilités contournées, le désir s’exacerbe et les pages se tournent et s’envolent avec frénésie.




Après la Moustache d’Emmanuel Carrère, les hommes sont une nouvelle fois avertis : vous n’êtes rien de plus que votre moustache, votre barbe ou vos poils. Gare à vous si, en tentant de surprendre votre moitié, vous décidez de leur rendre la liberté : dénudé par la disparition de cette frontière de barbe, la confrontation directe avec la réalité risque d’être brutale…

Citation:


- C’est vrai que tu as un truc de changé. Tu n’aurais pas perdu du poids ?
- Pas autant que ta mère le jour où elle a décidé de se raser la chatte.


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10 mars 2013 7 10 /03 /mars /2013 19:22





On le sait depuis longtemps, toutes les raisons sont bonnes pour se convertir à une nouvelle religion, excepté celle de la croyance pure et absolue –qui n’existe visiblement pas. Qu’on soit en période de doute, qu’on se questionne sur le sens que l’on veut donner à sa vie, ou simplement que l’on cherche à plaire à une fidèle, comme c’est le cas pour Kurt Koller, l’adhésion à la foi semble rester le plus pratique des cache-misères. Kurt n’a que 14 ans lorsqu’il assiste à sa première réunion du groupe biblique, animée par le pasteur Obrist. Dans le village, on dit qu’il a dû quitter sa précédente paroisse pour avoir abusé de la crédulité des enfants en plaçant des bougies dans une forêt et en leur faisant croire qu’il s’agissait de manifestations divines. Pour cette raison, son enseignement religieux n’a pas bonne réputation et c’est à contre cœur que les parents de Kurt le laissent assister à ses réunions. S’ils savaient que leur fils ne s’y rendait qu’afin de se rapprocher de Patrizia et de satisfaire un émoi amoureux bien de son âge, peut-être s’inquièteraient-ils moins ? Mais Kurt finit bien vite par se prendre sérieusement au jeu de la conversion religieuse, cherchant à travers Dieu le moyen le plus simple pour atteindre sa dulcinée.






Dans le petit village suisse où officie le pasteur Obrist, les nouvelles se répandent vite et la mère de Kurt tient à le mettre en garde des risques de l’endoctrinement. L’occasion de lancer un débat sur les prétentions de chacun à connaître la vérité : la mère de Kurt, en affirmant que le pasteur Obrist prêche des paroles qui sont fausses, ne commet-elle pas elle aussi cet acte odieux de prétendre avoir raison envers et contre tous ? Kurt, petit à petit, s’éloigne de sa famille, ce que Matthias Gnehm nous fait comprendre en faisant s’égrener à grands blocs les pages d’un calendrier. La solitude du personnage au sein de sa famille disparaît derrière les ellipses, finissant essentiellement à relever du concept à la charge du lecteur.





En réalité, ce n’est pas la conversion de Kurt Koller en elle-même qui bouleversera son existence, mais la proximité qu’elle installera entre lui et Patrizia, permettant des révélations qui précipiteront le petit garçon dans la maturité. Découvertes qui transforment un Kurt Koller naïf et à peine pubère en un jeune garçon prêt à entrer dans le monde un peu glauque des frustrations adultes. On peut dès lors s’amuser des multiples sens attribuables au titre de la conversion, mais le jeu lassera rapidement. La conversion n’a rien de divin et résulte d’une opération transgénérationnelle : il s’agit pour les anciens de faire dégouliner leurs déceptions, leurs croyances et leurs névroses sur les plus jeunes, afin de leur préparer une existence tout aussi compliquée que la leur.





L’histoire, intéressante dans ses grandes lignes, ne parvient malheureusement pas à retenir l’attention tout au long des centaines de pages qui la constituent. Beaucoup de dessins muets s’enchaînent, qui ne permettent pas particulièrement de s’imprégner de l’ambiance cloîtrée d’un village suisse voué aux commérages, et les rares conversations ne renouvellent pas une réflexion sur les conséquences négatives de l’endoctrinement religieux des enfants. Nous devons le reconnaître : le personnage a dépassé le créateur, et le vilipendé pasteur Obrist s’avère finalement beaucoup plus convaincant que Matthias Gnehm lui-même.


Citation:
C’était dans le village qui, autrefois, il y a 25 ans, était considéré par beaucoup comme le plus laid de tout le pays. Pourtant, de cet endroit, ils ne voyaient que l’extérieur, le visage… ou, certes, la grimace. Ils ne voyaient que sa tour d’habitation aberrante construite dans les années septante. Son triste assemblage de maisons individuelles. Les autoroutes qui s’y croisaient. Ils demeuraient bien évidemment aveugles à tout le reste. Seul celui qui avait grandi ici pouvait voir des choses qui demeuraient invisibles au reste du monde.


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8 mars 2013 5 08 /03 /mars /2013 18:54





Avant d’entreprendre la rédaction de Saison Brune, Philippe Squarzoni envisageait le concept du réchauffement climatique comme vous et moi, partagé entre le dégoût éprouvé pour le mercantilisme des politiques et l’indifférence du consommateur des pays développés. Une position schizophrène, l’auteur le reconnaît lui-même. La position, peut-être, de ceux qui n’ont pas encore osé s’intéresser suffisamment au problème du réchauffement climatique et qui, de fait, n’ont pas encore pleinement pris conscience des enjeux de la question.


Etrangement puisque sans rapport apparent, c’est en réalisant Dol, un album-reportage élaborant une vive critique de la droite française, que Philippe Squarzoni est amené à avouer qu’il ne fait pas mieux que ces hommes politiques qui déblatèrent autour de thèmes dont ils ne connaissent pas la moindre subtilité, et que sa propre connaissance de la crise climatique et des enjeux environnementaux ne vaut pas mieux que la leur. Dans la volonté de ne pas ressembler à ceux qu’il critique, Philippe Squarzoni décide de fouiller et de comprendre pour lui-même, mais peut-être aussi pour comprendre pourquoi des hommes politiques visiblement peu concernés par l’environnement s’efforcent de faire quelques gestes dérisoires en faveur de l’environnement, allégeant ainsi la culpabilité de la majorité –celle qui ferme les yeux en attendant que le miracle de la réconciliation avec la nature se produise sans effort et sans remettre en question le bien-être apporté par l’abondance énergétique.


Philippe Squarzoni reprend tout depuis le début. Autodidacte hors pair, il s’informe en cumulant des piles de livres qu’il lit, dissèque et résume en idées, théories et données chiffrées rendues accessibles en une dizaine de planches illustrées. Cette performance relève de la gageure, mais il faut reconnaître que Philippe Squarzoni a l’esprit de concision et n’oublie aucune donnée importante qui biaiserait la compréhension du lecteur. Reprenons tout depuis le début. Qu’est-ce que l’effet de serre ? Pourquoi est-il indispensable à la vie sur Terre ? Pourquoi s’alarme-t-on de l’amplification du phénomène ? Petit à petit, l’auteur nous apprend à comprendre les inquiétudes des scientifiques qui savent quel sort risque d’échoir à l’humanité et à la planète si rien ne change. Et les conséquences dépassent largement ce qu’on peut apprendre par hasard, au détour des média et des controverses audiovisuelles dont les intérêts ne sont absolument pas ceux du développement d’un système qui permettrait un mode de vie écologiquement viable.





En allant à la rencontre de scientifiques experts dans le domaine de l’environnement –mais aussi de philosophes ou économistes pensant à des systèmes alternatifs-, Saison Brune prend l’apparence d’un documentaire faisant s’alterner différentes voix toutes réunies pour faire prendre conscience à leur interlocuteur de l’urgence de la situation. Adeptes de la procrastination, méfiez-vous… On aimerait croire que les lenteurs pourront n’avoir aucune conséquence irréversible et que toute erreur est rattrapable. C’est faux !


« Le rôle de la biosphère continentale, qui capture aujourd’hui une partie des émissions humaines de CO2, risque donc de se transformer radicalement. Comme les océans, les sols et les forêts pourraient commencer à émettre plus de CO2 qu’ils n’en absorbent. Leurs émissions viendraient s’ajouter à celles de l’homme. L’accumulation de CO2 dans l’atmosphère s’accélèrerait. Ainsi que la hausse des températures. Personne ne peut savoir où elle s’arrêterait. Si ce cercle vicieux venait à s’enclencher, l’arrêt net des émissions d’origine humaine ne changerait plus rien. La spirale serait irréversible. »


Partant de là, on peut choisir de fermer les yeux ou de se tourmenter –mais de se tourmenter seulement, à la manière de Philippe Squarzoni. Ainsi, Saison Brune ne se contente pas de rapporter et de classer des informations. Les chapitres « érudits » alternent avec des réflexions plus libres menées par l’auteur. Nous le voyons dans son quotidien de journaliste, en ménage avec son épouse, au gré de leurs activités quotidiennes, qu’il s’agisse de faire les courses, de partir en vacances ou de déambuler dans la nature. Ces mises en scènes ne sont pas anodines et permettent de révéler les contradictions profondes de l’homme habitué au confort de la société moderne. Philippe Squarzoni, même s’il s’indigne de l’immobilisme des politiques en matière environnementale, doit bien reconnaître qu’au niveau individuel, il n’est pas près non plus à faire de concessions. Le propos, qui aurait rapidement pu devenir moralisateur, ne l’est heureusement pas. Nous évitons du même coup le happy end qui aurait trop probablement pu survenir sous la forme du message codé suivant : « Si vous prenez dès aujourd’hui de bonnes résolutions, le monde de demain sera aussi gai et ensoleillé qu’aujourd’hui ».





« Pour continuer à vivre dans ce monde de fiction, nous jouons à cache-cache avec ce que nous connaissons. Dans cette schizophrénie qui nous touche nous apercevons l’urgence d’agir sans croire en nos moyens d’action. Nous savons qu’une autre histoire a commencé mais nous continuons à faire comme si de rien n’était. Et le pire, c’est que c’est tellement agréable. »




Ce n’est pas si simple. Que valent les gestes individuels, perdus dans un système mercantile, inégalitaire et surproductif ? Est-ce vraiment une bonne solution de se concentrer uniquement sur ses propres gestes ? N’est-ce pas une extension individualiste, reproduction à petite échelle du grand système capitaliste ? Les questions qui se portaient uniquement sur des motifs environnementaux prennent une ampleur que Philippe Squarzoni lui-même n’avait sans doute pas prévue, et le lecteur comme l’auteur semblent cheminer de pair à travers une étendue cauchemardesque de questions.


Puisqu’on se demande souvent pourquoi traiter de grands sujets d’actualité en format graphique, la réponse pour Saison Brune va de soi : la lecture, mieux que la visualisation d’un film, permet de prendre son temps, de laisser les informations faire leur marque dans la conscience du lecteur et de l’amener à développer sa propre réflexion sur le sujet. Philippe Squarzoni ne propose aucune solution simple et semble croire qu’il n’en existe aucune. Mais peut-être a-t-il tort… En réunissant des lecteurs autour de Saison Brune, ne cherche-t-il pas d’une certaine manière à réaliser cette société solidariste qu’il évoque comme la possibilité d’une rédemption, face à l’individualisme forcené des sociétés libérales ? Ces paroles de Nicolas Delalande nous laissent songeurs : « Interdépendants et solidaires, les hommes sont porteurs d’une dette les uns envers les autres, ainsi qu’envers les générations qui les ont précédés et envers celles qui leur succèderont ».


La question reste ouverte…

 

Des prévisions...

Citation:
De façon générale, le réchauffement devrait s’accompagner d’une hausse des précipitations d’environ 5 à 20%. Mais la répartition de ces précipitations sera également de plus en plus inégale. Et tout semble indiquer que le surplus de pluie bénéficiera à peu de monde. Certains modèles prévoient une hausse des précipitations au nord de l’Europe et du continent Américain. Les zones tropicales et les régions à mousson, c’est-à-dire les régions les plus humides, auront également droit à des pluies plus abondantes. Par contre, dans le bassin méditerranéen et les régions subtropicales comme le Sahel, l’Australie, le sud de l’Afrique… c’est-à-dire les endroits déjà peu arrosés, il devrait se produire un assèchement encore plus marqué.



... et des réflexions :
Citation:

Dans des pays comme le Canada ou la Russie, où il fait -30°C l’hiver, quelques degrés de plus c’est plutôt agréable. Ca veut dire moins de maladies l’hiver, moins de chauffage, une production agricole plus importante, donc un certain nombre d’impacts positifs. Comment les pays les plus touchés vont-ils prendre le fait que les pays les plus responsables bénéficient d’effets positifs comme ceux-là ? C’est assez inquiétant. Il y a le risque d’une conflictualité accrue venant de ce sentiment d’injustice.



La symbolique, encore et justement remise en question :


Citation:
Page de gauche, nous aimons la nature, nous aspirons à « l’authentique », nous voulons protéger l’environnement. Page de droite, nous profitons avec gourmandise du confort technique, de l’abondance énergétique et des plaisirs de la consommation qui empoisonnent la planète. Pour sortir de la schizophrénie dont nous sommes tous atteints, il faut rompre avec certains modes de pensée. Remettre en question notre imaginaire, la culture qui imprègne nos sociétés.




Une solution ? la maîtrise de la consommation d'énergie :
Citation:

Les politiques de maîtrise de l’énergie permettent également une transformation du système énergétique actuel. Aujourd’hui, sur la question de l’énergie, les choix sont confisqués au public : les décisions appartiennent aux états et aux grandes firmes multinationales, et les logiques économiques priment sur les questions environnementales. Dans ce modèle énergétique, fondé sur une vision selon laquelle les besoins augmentent toujours, il faut produire toujours plus pour consommer plus. Mais si le service énergétique est défini en fonction des besoins, il peut y avoir une discussion sur le niveau des besoins. Si on agit sur la demande, il est possible de mettre fin à la fable de l’abondance énergétique. […] L’objectif de maîtrise de l’énergie va à l’encontre du productivisme énergétique qui nous est imposé. En faisant de la sobriété un facteur positif du développement, il incarne un changement politique radical.



Le nucléaire...

Citation:
Alors on envisage de les enfouir à 400 ou 500 mètres sous terre. Bon, mais certains géologues s’interrogent. Parce que pour l’instant c’est sûr mais pour combien de temps ? La Terre bouge. On n’est pas certains de l’avenir géologique. Et puis n’importe quel pays avec du nucléaire fera des trous, et mettra ses déchets radioactifs au fond ? Mais combien de temps se conserve un cadastre ? Moi, je crois que dans 1 000 ans, les gens ils creuseront pour savoir ce qu’il y a de précieux enterré là-dedans.





Le climatoscepticisme :
Citation:

Aux Etats-Unis, une étude a recensé toutes les publications scientifiques portant sur le réchauffement pendant 10 ans. Elle en a retenu au hasard 10%, soit 928 articles. Sur ces 928 publications, combien contestaient l’idée que le réchauffement soit en cours et que l’activité humaine en soit la cause ? … Zéro. Mais sur un échantillon de 636 articles de presse, écrits par des journalistes, plus de la moitié (53%) mettaient en doute le réchauffement. Comme le dit Stéphane Foucart, c’est un paradoxe comme il en existe peu. Alors que les climatologues sont unanimes, que les rapports du GIEC constituent une synthèse scientifique sans précédent, une partie de la presse continue de renvoyer dos à dos deux positions. L’une fondée sur des milliers d’articles scientifiques, l’autre sur rien.



Et cette belle citation en 4e de couverture :

« Une société vraiment libre, une société autonome, doit savoir s’autolimiter, savoir qu’il y a des choses qu’on ne peut pas faire ou qu’il ne faut même pas essayer de faire ou qu’il ne faut pas désirer. »
Cornelius Castoriadis

 

Une interview de Philippe Squarzoni concernant Saison Brune : ICI

Pour feuilleter quelques pages : ICI


Concernant les sources d'informations de Squarzoni :


 

Citation:
Pour construire et alimenter son récit, Philippe Squarzoni a rencontré de grands spécialistes qu'il a ensuite mis en scène dans son album.

Le GIEC : Groupe d'experts Intergouvernemental sur l'Évolution du Climat créé en 1988 à l'initiative de deux organisations des Nations Unies, le PNUE (branche environnement des Nations Unies) et l'Organisation Météorologique Mondiale (OMM).



L'avis de Jean Jouzel ("climatologue, directeur de recherche au Laboratoire des Sciences du Climat et de l'Environnement. Vice-président du groupe de travail du GIEC sur les éléments scientifiques du changement climatique, il a reçu avec Al Gore et les autres membres scientifiques du GIEC le Prix Nobel de la Paix en 2007.":


"Quelle merveilleuse façon de transmettre ces connaissances accumulées par notre communauté scientifique mais que nous avons du mal à partager, de décrire ce monde vers lequel nous allons irrémédiablement si rien d'efficace n'est fait pour limiter l'ampleur de notre réchauffement, et de donner ainsi vie à notre cri d'alarme. (...) Je suis vraiment admiratif vis-à-vis de la très grande érudition de Philippe Squarzoni sur l'ensemble des facettes du problème climatique. Évolution passée de notre climat, aspects scientifiques du changement climatique lié aux activités humaines, impacts attendus et solutions à mettre en oeuvre, tous ces volets sont abordés en s'appuyant sur une connaissance parfaite acquise à travers une lecture de la littérature la plus récente et des échanges avec des scientifiques impliqués dans ces domaines de recherche. Il en résulte un ouvrage extrêmement bien documenté et cela est évidemment essentiel pour la perception du message qu'il délivre. Mais le principal mérite tient bien entendu à sa qualité narrative et à celle du dessin. Un véritable régal."

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4 mars 2013 1 04 /03 /mars /2013 17:54





Avant toute chose, rendons grâce à Guillaume Long d’avoir épargné à son album la dénomination des Mémoires culinaires d’un jeune homme de son temps, titre auquel il nous dit avoir sérieusement pensé avant d’éloigner l’idée (mais quand même… cela nous semble trop gros pour ne pas être une blague !). Qui sait ce qui se serait passé si Guillaume Long n’avait pas finalement choisi de troquer ce titre pompeux, qui ne correspond absolument pas au ton de son album, pour celui beaucoup plus représentatif d’A boire et à manger ?





Heureusement, également, que Guillaume Long n’a pas réfléchi trop longtemps à la question de savoir si son album allait apporter ou non quelque chose de fondamentalement novateur à la vie culturelle française. Assurément, non, surtout si l’on reconnaît l’abondance des ouvrages culinaires publiés en ces temps de repli casanier et de popotte mélancolique, où la cuisine apparaît comme le dernier refuge de valeurs en déchéance. Et pourtant, et peut-être grâce au format choisi de la bande dessinée –qui implique une narration et qui permet l’humour ainsi que la fantaisie- Guillaume Long arrive à faire preuve de singularité. Démonstration, encore une fois, que le sujet ne fait pas tout, mais que la façon dont l’auteur en parle sera l’argument qui nous permettra de reconnaître ou non son talent.


A boire et à manger ne suit aucun fil conducteur et se présente au lecteur comme une représentation des envies culinaires de Guillaume Long, imprévisibles et soudaines, liés à un voyage, à la découverte d’un aliment, d’un ustensile ou d’un restaurant. Rien de linéaire ni d’ennuyeux et chaque nouveau thème abordé semble également être l’occasion de voir surgir un nouveau mode de narration. Guillaume Long ne se contente pas seulement d’être un fin gastronome dans le sens premier du terme –c’est-à-dire qu’il aime la bonne chère pour son goût et non pas d’après des critères esthétiques qui relèvent de modes compliquées mais brèves- ; il est également ouvert sur quantité d’expériences culinaires que nombre de chefs cantonnés à une cuisine spécifique ou à une réputation ne pourraient sans doute pas se permettre, et son intérêt s’enrichit d’expériences et de références parallèles, sans doute également à l’origine de son imagination sans bornes.




Guillaume Long aime rappeler les histoires des aliments et des pratiques culinaires, et lorsqu’il ne les connaît pas, il les invente et y incorpore une dose d’humour qui rend à la cuisine ce qu’elle pourrait parfois avoir tendance à perdre : sa convivialité, sa créativité et son plaisir.


Citation:
L’autre jour au supermarché, vous avez eu un flash, un moment de faiblesse, un coup de folie ou vous êtes simplement entré dans la quatrième dimension… Bref, vous avez acheté : un brocoli. Maintenant, seul dans votre cuisine, vous êtes revenu à la raison et vous déprimez en vous demandant : -Mais qu’est-ce qu’il m’a pris d’acheter ce truc ?
Et c’est bien normal.





La recette DU gâteau au chocolat...



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27 février 2013 3 27 /02 /février /2013 16:19






Parce que les expressions d’Agrippine, plus fantasques et tordues que son comportement d’adolescente pré-rebelle, constituent l’un des charmes quasi-zoologique que le lecteur peut éprouver pour ce personnage, rien de tel que de lancer en appât ce mystérieux titre : Agrippine prend vapeur. On pense voyage –bord de mer, croisière, sport à rames- ; on pense cuisine –légumes, bouilloire, eau chaude… on a tout faux. Les vapeurs d’Agrippine se logent plus vraisemblablement dans son organisme : ce sont elles qui fermentent et lui font cracher de la fumée par le nez.


Agrippine a des raisons de fulminer : sa meilleure amie Bergère s’est trouvée un gnolgui et n’a même pas jugé bon de lui en faire confidence avant de se ramener comme une fleur, de bon matin au lycée, la main fourrée dans le calbute de Mirtil Galère. Double humiliation : celle d’avoir été devancée dans l’accomplissement de la sacro-sainte « première fois », et celle d’avoir été dupée par sa meilleure amie de tout temps.




O amitié et amour, notions volages qui amèneront Agrippine à connaître ses premiers émois existentiels… lorsque celle-ci prend vapeur, difficile de la ramener à raison, et l’occasion pour nous de rire un bon coup à ses dépens –qui sont un peu aussi les nôtres, miracle de l’empathie résultant de la finesse d’analyse et de la légèreté de transcription de Claire Brétecher.


"L’amour c’est nul. Si Roméo et Juliette ne s’étaient pas noyés aux Bahamas, ils n’auraient pas tardé à se foutre sur lague."



En planches indépendantes, mais reliées toutefois par le fil conducteur de cette relation amoureuse entre Mirtil et Bergère, Agrippine ne nous épargne aucune frasque et nous tient en haleine jusqu’à un final qui réussit à la fois à se montrer absurde et à nous révéler la logique souterraine d’une frange démographique qui « prend vapeur ».


Agrippine ne désespère pas pour autant... et la vie continue, avec toutes ses extases quotidiennes :





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23 février 2013 6 23 /02 /février /2013 19:26






« Vroum-Vroum Tu-tût ! » On s’amuse bien au salon de l’automobile… enfin, devrait-on plutôt dire : Robert s’amuse bien, comme tout bon mâle qui se respecte. En effet, ce n’est pas Raymonde qui semble prendre son pied, fidèle corps et âme à son salon de l’automobile à elle : le marché du week-end, où l’on hésite entre des poireaux et des tomates plutôt qu’entre une Rono 5 à la moquette jaune ou une Rono 5 à la moquette verte (40% d’acrylique).


Mais pourquoi nos Bidochon sont-ils venus se perdre à l’intérieur de ce grand salon de l’automobile, eux qui peinent déjà à cheminer entre les rayons du supermarché du coin ? Osera-t-on avouer qu’à cause d’un simple joint de culasse usagé, c’est toute leur voiture qu’ils ont dû balancer à la casse ? Quel bon prétexte pour se lancer dans un nouvel achat qui nécessitera des années de remboursement !




Binet en profite pour explorer toutes les turpitudes de la vie routière et démontre ainsi avec brio ce qu’Ivan Illich avait déjà compris et résumé en quelques mots : passé le temps dans les embouteillages, chez le garagiste, à la station-service, au nettoyage automatique…la vitesse moyenne d’un automobiliste ne dépasse pas les 6 km/h –nous faisons aussi bien en tant que piéton ! Mais peut-être les Bidochon sont-ils de piètres marcheurs… Quoiqu’il en soit, leur nouvelle Rono 5 dans le garage, ils semblent se croire dans l’obligation d’en faire bon usage en allant vadrouiller sur les routes, sans autre but bien précis que celui de rattraper le kilométrage de leur précédente titine. Alors qu’on commençait à désespérer de retrouver l’humour dont font habituellement et involontairement preuve les Bidochon, la grande vadrouille sera enfin l’occasion de lancer de profonds débats sur la meilleure façon de réguler le flux sortant de dégueulis de mâdame, sujette au mal de mer.


« En tout cas, ce qui me dépasse, c’est que tu puisses vomir autant !! Toi qui d’habitude est constipée !! »



Pas qu’on se marre à fond le cabanon dans ce dixième volume des Bidochon mais enfin, on ne rigole pas avec la sécurité routière et l’obsolescence programmée. Tout cela donne envie de sortir de chez soi et de prendre l’air à pied… en espérant ne pas tomber sur un Robert qui aurait confondu le frein et l’accélérateur…


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19 février 2013 2 19 /02 /février /2013 20:24






Alors que les adaptations se font souvent du format écrit au format visuel, Jérôme Ruillier inverse la donne en transposant le livre/documentaire « Mémoires d’immigrés » de Yamina Benguigui en bande dessinée –quoiqu’ici, l’usage du terme « roman graphique » semble particulièrement recommandé en vue de la densité de l’ouvrage.


Dans l’œuvre originale, Yamina Benguigui écoutait et rapportait les témoignages d’immigrés maghrébins installés en France. Jérôme Ruillier s’inscrit tout de suite dans un rapport de subordination et évoque la fascination qu’a provoquée la découverte de cet ouvrage. Celle-ci se mue bientôt en volonté de contribuer à son tour à ce recueil de témoignages. Même si l’on comprend quelles raisons personnelles ont donné envie à Jérôme Ruillier de s’impliquer, la démarche reste tout de même curieuse. En effet, après la parution d’un film et d’un livre de Yamina Benguigui, on peut se demander s’il est bien nécessaire de faire paraître ces témoignages qui n’ont d’original que leur format graphique. Si, en tant que lectrice, la démarche de cette parution m’a permis de découvrir un document que je ne me serais sans doute pas procuré autrement, du point de vue de Jérôme Ruillier, cette même démarche semble supposer une volonté de pallier à un inconvénient majeur de l’œuvre de Yamina Benguigui : son manque d’accessibilité.




Que peut-on trouver dans les Mohamed[b] de Jérôme Ruillier qu’on ne trouvera pas dans le travail de Yamina Benguigui ? Le seul ajout semble être le témoignage du dessinateur rencontrant les [b]Mémoires d’immigrés : celles-ci font écho à son expérience directe alors que sa fille va être scolarisée dans une école comptant 80% d’enfants d’immigrés, ainsi qu’à son passé et à ses rapports avec ses aïeux. Mais ces contributions restent modestes et comptent pour à peine quelques dizaines de pages perdues dans des centaines. Là ne se situe donc pas l’atout majeur de Jérôme Ruillier face à Yamina Benguigui. Pour tenter un comparatif plus hasardeux, on pourrait dire que les Mohamed constituent une version bande dessinée des Mémoires d’immigrés pour les Nuls : résumé, simplifié sans que le discours ne devienne simpliste, revêtant des formes qui paraissent peut-être plus accessibles qu’un texte ou qu’un documentaire, le lectorat sera sans doute plus large et plus diversifié que celui initialement concerné par le travail de Yamina Benguigui.




Incursion de Jérôme Ruillier entre les pages...



Laissons donc de côté les questions de l’intérêt de cette adaptation et reconnaissons que les Mohamed de Jérôme Ruillier paraissent aussi vivants et sont aussi troublants que de vrais hommes que l’on aurait pu rencontrer en chair et en os. Aucun type de discours n’est épargné : ni celui qui combat les préjugés racistes, ni celui qui les confirme, faisant de cette somme un recueil de témoignages qui ne semblent pas vouloir utiliser la parole d’hommes déracinés comme le seul moyen de construire une thèse purement intellectuelle. Et du format BD au format texte ou vidéo, il ne reste plus qu’un pas à franchir pour le lecteur qui aura été convaincu par l’adaptation de Jérôme Ruillier. Seul danger : cette-ci semble si réussie qu’on se surprend à se demander ce que l’on pourrait apprendre de plus dans les Mémoires d’immigrés… Comble de l’adaptation : lorsque l’inspiré s’empare du rôle de l’inspirateur !

Citation:

Quand on entre chez Renault, on regarde comment vous vous appelez. Si c’est Mohamed, on vous envoie à la chaîne. Khémaïs ou Mohamed, hein, c’est pareil !





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15 février 2013 5 15 /02 /février /2013 15:45





La mort dans l’âme, nous l’avons tous car, comme disait Edward Bellamy : « La vie est une maladie sexuellement transmissible ». Mais il est certaines personnes pour lesquelles cette vérité apparaît de façon plus flagrante que pour d’autres. Ainsi en est-il pour M. Vanadris : atteint d’un cancer généralisé dont la masse totale culmine à 3kg –excusez du peu-, il est interné dans un centre de soins palliatifs. Son fils, qui semble être la seule famille qui lui reste, vient régulièrement lui rendre visite entre deux projets de voyage avec sa femme, bientôt mère de leur enfant. Autour de ce joli contraste de personnages, symboliques de l’opposition entre Thanatos et Eros, nous sera évoquée l’évolution de la maladie de M. Vanadris comme prétexte à un débat sur l’euthanasie et le droit des hommes à disposer librement de leur vie –et donc de choisir le moment de leur mort.

Le parti pris de Sylvain Ricard semble tout d’abord radical et rend d’ailleurs la lecture très désagréable. M. Vanadris se fait le porte-parole des opposants au système médical. Rageur parce qu’il n’espère rien du centre de soins palliatifs qu’il intègre, et parce qu’il est également désarmé face à l’inextricabilité de sa situation, il se monte sous ses pires aspects. Il est bien difficile pour le lecteur de sentir la moindre compassion vis-à-vis de ce personnage qui représente le refus de l’acharnement thérapeutique. Si sa légitimité quant à cette position est entière, puisqu’il est, après tout, le principal concerné, ses arguments sont inconsistants et s’organisent sous la forme d’une révolte PIE : Puérile, Ingrate, Egoïste. Devant l’aide qu’on lui propose et les attentions qu’on lui fournit, son visage reste figé, ronchon, et ses lèvres crispées ne s’ouvrent que pour siffler ce genre d’accusations culpabilisantes : « Un tuyau. J’ai commencé une collection. Il n’est jamais trop tard » ou « J’ai l’impression d’être un pantin que les médecins manipulent à leur gré ». Même si cette attitude de rejet semble parfaitement compréhensible, son illustration est si grossière qu’elle aurait de quoi faire perdre la face aux partisans de la mort noble –celle qui se pratique en pleine souffrance, sans l’aide de la morphine ni des soins palliatifs.





Le fils de M. Vanadris apparaît d’abord comme une extension au comportement de son père. Le voyant souffrir de sa situation, et se sachant inutile pour l’aider à surmonter cette ultime étape de sa carrière, il élude rapidement ses premières visites au sein du centre de soins palliatifs et déverse sa rage à l’extérieur, l’évacuant sur des êtres humains qui ne sont aucunement responsables du cancer de son père ni de son incapacité à mobiliser suffisamment de courage pour traverser cette épreuve.




M. Vanadris et son fils vont essayer de comprendre ce qu’il leur arrive –même si le premier ne souhaite pas particulièrement faire évoluer sa façon de penser- en se confrontant à un psychologue, à un curé et à des médecins. Si on aurait préféré que le discours religieux ne nous bassine pas pendant des heures avec un discours pseudo-révolutionnaire en fait très convenu (« Si la vie est un don, alors je peux en disposer comme je le souhaite », et patati, et patata…), les conversations avec les médecins constituent la bonne surprise de cet album. Jusque-là, M. Vanadris et son fils vivaient leur expérience avec l’intensité de personnes déstabilisées par les évènements de la vie et réagissaient en conséquent, avec une violence injustifiée et ridicule ; les médecins viendront modérer le propos et corriger un discours qui restait jusqu’alors vraiment trop simpliste. Enfin, un peu de mesure et de sagesse dans les idées. Certes, ce n’est pas là ce qu’on peut exiger de deux personnes confrontées à la mort mais, après tout, nous lisons une fiction, et si celle-ci est incapable de nous apporter davantage que la réalité –pire, si elle caricature cette réalité !- alors, quel en est l’intérêt ?


Le décalage entre l'expérience de M. Vanadris et ses propos est parfois surprenant. La psychologie peu fouillée des personnages donne l'impression que ceux-ci ne servent qu'à illustrer une thèse :

Citation:
- Dans quelques jours, une semaine ou deux au plus, tu ne vas plus me reconnaître.
- Qu’est-ce que tu racontes ?
- Ce que je veux dire, c’est que je ne ressemblerai plus à ce que tu connais. Je sens mon corps devenir quelque chose qui n’est pas moi, que je ne veux pas être. Et puis avec les doses de morphine qui augmentent, je vais avoir des phases où moi non plus je ne te reconnaîtrai plus. Ils me l’ont dit. Et ce n’est pas l’image que je veux que tu gardes de moi. Je sais que c’est idiot, que c’est presque de la coquetterie, mais j’y tiens.




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13 février 2013 3 13 /02 /février /2013 18:48





On ne sait pas trop d’où surgit ce David Heatley mais lorsqu’on ouvre les pages de son album, l’impression de déjà-vu est déstabilisante : pour un peu, on croirait reconnaître la plupart des grands noms de la bande dessinée indé américaine. Plus que le dessin, ce sont les sujets abordés qui fédèrent autour de cet auteur : Chris Ware en tête, mais aussi Harvey Pekar, Robert Crumb ou Dan Clowes. On aura donc deviné quel est le sujet de conversation préféré de David Heatley : sa vie.


J’ai le cerveau sens dessus dessous peut indiquer à la fois l’état causal et consécutif de la production graphique de David Heatley. Peut-être parce qu’il ne comprenait rien à ce qu’il avait vécu jusqu’alors, le dessinateur a décidé de procéder à un rangement biographique méticuleux en cinq parties : le sexe, la race, la mère, le père, la famille. Ces cinq catégories suffisent pour contenir ce qui importe le plus à l’auteur. Mais on imagine bien que le rangement n’a pas dû s’effectuer de manière sereine et détendue. Pour preuve, les productions de David Heatley sont anarchiques et soumises au fluctuant. Si chaque chapitre s’ouvre par une courte série de planches au format classique, bien vite leur succèdent des assemblages de cases de longueur variables, s'étendant aussi bien sur plusieurs pages que sur une ou deux cases.


Des exemples parmi tant d'autres d'illisibilité, qui s'étendent parfois sur plusieurs dizaines de longues pages...




La vie de David Heatley n’a rien de particulier qui justifie qu’on fournisse l’effort incommensurable de surpasser l’illisibilité de ses planches. Illisibilité à la fois graphique –car certaines planches sont tellement enserrées les unes entre les autres, tassées à la va-vite, qu’on louche pour apercevoir quelque chose du dessin ou du texte-, mais illisibilité également conceptuelle –car David Heatley nous balance tous les évènements de sa vie, sans ordre et de manière décousue. Matière brute à l’état brut : on peut apprécier la spontanéité, mais c’est bien la seule chose qui semble valable dans tout cet amoncellement de parcelles de vie pour lesquelles le dessinateur semble vouer une fascination qui virerait presque à l’onanisme. Et ainsi on découvre les périodes palpitantes de son existence : « moi en train pratiquer ma première sodomie », « moi dans mon premier appartement d’étudiant », « moi au restaurant avec papa », « moi en train de dessiner »… Le tout s’enchaînant de manière saccadée, entraînant une lecture plutôt désagréable.


"Moi en train de couper un vieux jean" : vraiment inintéressant




"Moi en train de me regarder l'anus" : vraiment drôle




On l’aura donc compris : lire la vie de David Heatley provoque beaucoup de désagréments cérébraux pour un intérêt moindre –sauf si l’on se passionne pour les déboires insignifiants à la mode « Loft Story ». Dommage que l’auteur nous file son mal de tête et qu’il parvienne à nous transmettre sa sensation d’avoir le cerveau sans dessus dessous. Peut-être que s’il avait accepté d’organiser et de trier ses dessins pour n’en garder que le plus pertinent, plutôt que de tout conserver avec la précaution d’un fétichiste et de nous bourrer le crâne de détails inutiles, l’originalité et la fantaisie de son point de vue sur les évènements se seraient révélés au-delà du sentiment de n’être confronté qu’à un bloc nauséeux de dessins minuscules.

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11 février 2013 1 11 /02 /février /2013 15:56






Le troglodyte sort de sa caverne et, pointant le bout de son nez apeuré au grand frais hivernal, que découvre-t-il avant toute autre chose ? Des supermarchés…

Cet album se vend comme une bonne brique de beurre : « 276 grammes » de bande dessinée, dont « 26 grammes d’humour, d’érotisme et de suspense », élaborés par « 6 excellents dessinateurs suisses ». Comme pour toute publicité qui se respecte, on ne doutera pas du caractère intentionnellement mensonger de cette réclame : plutôt que 26 grammes d’humour, d’érotisme et de suspense, les associations de défense des consommateurs relèveraient bien mieux une composition totale de 30% d’humour, 50% de cynisme, 10% de suspense, 9% de foutraque et un seul et unique petit pourcent d’érotisme…





La cohérence du produit est toutefois parfaitement respectée : vos papilles ne seront jamais désagréablement surprises par un arôme discordant, par une texture dissonante ou par un ingrédient inopportun. Bien qu’issu de six prairies suisses différentes, l’album trouve son unité dans ce thème cher aux nouvelles générations de la contre-culture : la vilipende des centres commerciaux. Le point de vue troglodyte, qu’on imaginerait innocent et dénué de tout préjugé, n’est qu’un leurre destiné à inculquer chez le consommateur le goût et l’habitude des produits estampillés « contestataires », quoique des études menées en aval nous surprendraient certainement en nous révélant les conditions d’élevage industrielles de ces opinions.





Il n’empêche, le résultat est là : Le Troglodyte au supermarché se laisse allègrement déguster. La variété de ses contributeurs, aux styles divers mais cohérents, permet de renouveler sans cesse l’approche et dispense le lecteur de tout ennui. Le troglodyte donnera envie aux aventuriers rodés des centres commerciaux de se parer à leur tour d’un regard casanier et primitif, à la manière d’Andy Warhol, cet autre troglodyte qui deviendra finalement le chantre de toute une génération d’occidentaux, lorsqu’il prétendait, en toute ingénuité : « Je pensais que les grands magasins étaient les nouveaux musées… »
Le Troglodyte au supermarché ne serait alors qu’un amusant catalogue de ces expositions…






Exposition troglodyte ?

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