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22 mars 2014 6 22 /03 /mars /2014 14:13




La Légende dorée et son cortège de 150 saints et martyrs ont de quoi donner des frissons. Si une telle lecture peut sembler indigeste, cette édition plus modeste de la Vie des douze apôtres guérira des appréhensions compréhensibles. Parmi toutes les saintes existences évoquées par Jacques de Voragine, chroniqueur italien du 13e siècle, béatifié en 1816, nous ne sélectionnerons que leurs variantes apostoliques –à peine un dixième du volume original. L’édition est d’ailleurs si modeste qu’elle nous lâche dans le texte sans indication préalable. D’où surgit le déferlement d’informations que nous fournit Jacques de Voragine ? Il faudra se renseigner de sa propre initiative pour apprendre que ses sources sont d’une densité exceptionnelle et comptent par exemple des évangiles apocryphes ou des Pères latins Grégoire de Tours, Saint Augustin, Saint Jérôme ou grecs Jean Chrysostome. Ce travail gigantesque est condensé en quelques pages aussi brèves et savamment articulées que des nouvelles. Eléments attestés, légendes, miracles et symboliques s’entrecroisent dans des ébauches de vie dont la plus ou moins grande crédibilité passe souvent au crible du jugement de Jacques de Voragine. La vie des douze apôtres semble entièrement dirigée dans l’objectif de prouver la lutte de Dieu contre les puissances hérétiques qui se déchaînent au cours des siècles suivant la venue du Messie. On découvre alors un paradigme entièrement exotique faisant se mêler foi et politique sans conscience coupable, les empereurs et princes révélant parfois d’une folie religieuse plus déchaînée encore que celle qu’on aurait préféré attribuer aux apôtres.




« […] Vespasien avait dans le nez, depuis l’enfance, une espèce de vermine, d’où lui était venu son surnom même de Vespasien. […] « Je crois que s’il a pu ressusciter les morts, il pourra me délivrer de mon infirmité ! » Et aussitôt les vers lui sortirent du nez, et il retrouva la santé. »
Cette Légende dorée abrégée délivre un lot de trésors narratifs apte à chambouler le plus blasé des lecteurs modernes. Dans le style médiéval le plus épuré, Jacques de Voragine aligne une succession de faits et de renseignements qui font s’alterner l’anecdotique au plus sanglant sans manifester le moindre état d’âme. Les textes religieux ne sont pas ennuyeux comme le sermon d’un prêtre en église lorsqu’ils retrouvent leur véritable source dramatique. On découvrira que l’empereur Domitien fit plonger Saint Jean dans une marmite d’huile bouillante, que Judas tua son père pour un sac de pommes, que des mères misérables découpaient et faisaient revenir la chair de leurs enfants dans de grandes marmites pour se nourrir ou que Néron fut dupé par des médecins lui faisant avaler des grenouilles afin de satisfaire sa curiosité de la gestation maternelle.




Si les douze apôtres revenaient sur Terre, quels miracles pourraient-ils encore accomplir et comment se heurteraient-ils à l’incrédulité contemporaine ? La Légende dorée, même abrégée, nous donne déjà l’aperçu d’une époque qui, sans doute non exempte de défauts, connaissait une passion et une excentricité qui nous feraient presque pâlir d’envie…

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21 mars 2014 5 21 /03 /mars /2014 13:00





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Mérimée ne se faisait guère d’illusions sur ses qualités d’écrivain. Sa correspondance mérite peut-être plus d’intérêt que ses nouvelles en cela qu’elle laisse apercevoir la lucidité d’un homme réfléchissant aux raisons qui le poussent à écrire, alors que cette activité semble être une besogne plus qu’une nécessité, un devoir plus qu’un plaisir –une activité presque vile par rapport à ses plus prestigieuses occupations politiques. Il viccolo di Madama Lucrezia est encore une fois dédié à une des connaissances de Prosper Mérimée. Ecrivant, pour se plaindre de son manque d’inspiration, il nous révèle les origines de ce petit conte fantastique :


« Je voudrais bien établir que je suis toujours un faiseur de contes, et si j’en avais un prêt je le donnerais aussitôt. Le mal, c’est que je n’en ai pas, mais conseillez-moi. Il y a quelques années que j’en ai fait un pour Mme Odier, où il y avait deux chats et qui est inédit. Je ne m’en souviens plus du tout. Il faudrait que vous les lussiez et vissiez si cela peut passer en lettres moulées. »


Après ce dernier effort, Prosper Mérimée n’écrira plus. Pourtant, Il viccolo n’est pas la nouvelle la plus dispensable de l’écrivain. Peut-être parce qu’elle nous rappelle la Vénus d’Ille et ses effigies sculpturales aussi belles que cruelles, la lecture nous accueille en nous laissant présager le déroulement d’une histoire dans laquelle torture et amour sont les deux modalités des aventures de jeunes protagonistes. Le rôle de la statue se dissipe bientôt dans un arrière-plan au profit d’une créature constituée cette fois de chair et de sang –plus insaisissable et mystérieuse qu’une effigie de pierre ayant traversé les siècles :


« Une jeune dame romaine, probablement d’une grande beauté, m’avait aperçu dans mes courses par la ville, et s’était éprise de mes faibles attraits. Si elle ne m’avait déclaré sa flamme que par le don d’une fleur mystérieuse, c’est qu’une honnête pudeur l’avait retenue, ou bien qu’elle avait été dérangée par la présence de quelque duègne, peut-être par un maudit tuteur comme le Bartolo de Rosine. Je résolus d’établir un siège en règle devant la maison habitée par cette infante. »


Prosper Mérimée n’invente cependant rien de plus et si l’on connaît un peu son goût pour la cruauté d’une Vénus d’Ille et pour les histoires d’amours déchirantes d’une Arsène Guillot, on aura à peu près tout compris à ce Viccolo di Madama Lucrezia. Anecdotique et à peine divertissant.

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20 mars 2014 4 20 /03 /mars /2014 14:00

De la lassitude à l’exaltation, de la critique au lyrisme, du dégoût à la passion, Emil Cioran parcourt toutes les contradictions qui le constituent et que ses veilles nocturnes ont révélé, pareilles aux éclairs de lucidité de l’homme illuminé. S’il a pu gravir les Cimes du désespoir plutôt que de mener l’existence plus classique d’un étudiant parisien planchant sur des thèses et se limitant aux digressions intellectuelles en trois parties -thèse– antithèse, synthèse-, Emil Cioran le doit à sa maladie : l’insomnie. Peu importe que personne ne considère vraiment cela comme un mal. La maladie a des charmes captieux qu’il suffit de désirer ne serait-ce que partiellement pour en être touché.


« Il n’est personne qui, après avoir triomphé de la douleur ou de la maladie, n’éprouve, au fond de son âme, un regret –si vague, si pâle soit-il. […] Lorsque la douleur fait partie intégrante de l’être, son dépassement suscite nécessairement le regret, comme d’une chose disparue. Ce que j’ai de meilleur en moi, tout comme ce que j’ai perdu, c’est à la souffrance que je le dois. Aussi ne peut-on ni l’aimer ni la condamner. J’ai pour elle un sentiment particulier, difficile à définir, mais qui a le charme et l’attrait d’une lumière crépusculaire. »


L’activité d’écriture d’Emil Cioran apparaît alors comme un moyen de dépasser ses terribles insomnies qui l’écartèrent de toute existence conventionnelle et lui firent connaître les nuits solitaires ou marginales de Paris. Le dépassement de cet état maladif constitue une attitude que Nietzsche n’aurait pas reniée et pourtant, Emil Cioran s’écarte des conclusions de son prédécesseur et choisit de ne pas exalter la puissance pure mais sa forme désenchantée : la mélancolie.


« Les éléments esthétiques de la mélancolie enveloppent les virtualités d’une harmonie future que n’offre pas la tristesse organique. Celle-ci aboutit nécessairement à l’irréparable, tandis que la mélancolie s’ouvre sur le rêve et la grâce. »


Emil Cioran reste trop humain en acceptant ses fléchissements. S’il est probable que Nietzsche ait connu une apathie aussi virulente que lui, son combat contre les sentiments compassionnels lui aura refusé d’en relater le moindre récit personnel. Emil Cioran ne revendique quant à lui aucune volonté de la sorte. En dehors de lui-même, le mal et le bien n’existent pas. Ne sont réelles que les luttes contradictoires qui se mènent dans son âme à la fois exaltée et fatiguée. Les paragraphes courts font s’alterner des voix qui ne semblent pas toujours émaner du même individu, si le goût pour la transcendance désenchantée de leur auteur ne constituait pas le refrain lancinant de leurs variations. Emil Cioran reconnaît une apathie des plus funestes, traduisant l’intérieur d’un homme dévitalisé –malade de l’insomnie, et malade de la refuser.


« En ce moment, je ne crois en rien du tout et je n’ai nul espoir. Tout ce qui fait le charme de la vie me paraît vide de sens. Je n’ai ni le sentiment du passé ni celui de l’avenir ; le présent ne me semble que poison. Je ne sais pas si je suis désespéré, car l’absence de tout espoir n’est pas forcément le désespoir. »


Il reconnaît aussi le vertige qui saisit l’homme enivré de son ascension, celui qui, ayant dépassé la plupart des autres hommes dans un parcours de solitude et de désespoir, se rend compte que abîmes menaçants qui l’entouraient n’avaient jamais été une menace pour son âme invincible.


« Je ressens en ce moment un impérieux besoin de crier, de pousser un hurlement qui épouvante l’univers. Je sens monter en moi un grondement sans précédent, et je me demande pourquoi il n’explose pas, pour anéantir ce monde, que j’engloutirais dans mon néant. Je me sens l’être le plus terrible qui ait jamais existé dans l’histoire, une brute apocalyptique débordant de flammes et de ténèbres. »


Peu importe que ces deux attitudes s’excluent -excepté dans le caractère extrême de leurs descriptions- car elles ne convaincront peut-être pas qui refuse le chaos en soi, mais sauront faire abdiquer celui qui accepte de le connaître ou celui qui l’a déjà connu.


« Ceux qui n’ont que peu d’états d’âme et ignorent l’expérience des confins ne peuvent se contredire, puisque leurs tendances réduites ne sauraient s’opposer. Ceux qui, au contraire, ressentent intensément la haine, le désespoir, le chaos, le néant ou l’amour, que chaque expérience consume et précipite vers la mort ; ceux qui ne peuvent respirer en dehors des cimes et qui sont toujours seuls, à plus forte raison lorsqu’ils sont entourés –comment pourraient-ils suivre une évolution linéaire ou se cristalliser en système ? »


Nietzsche craignait d’exalter la fatigue vitale en relâchant l’autorité qui cadenassait en lui tout instinct compassionnel ; Emil Cioran, au contraire, reconnaît cette pitié comme un tendre laxisme qui redonne de la confiance à une âme que la fatigue ne se permettrait de toute façon jamais d’épargner. La fougue au charme captieux d’Emil Cioran semble alors le souffle épique qui accompagne et enchante celui qui se dirige vers les Cimes du désespoir.


« Comment oserait-on encore parler de la vie lorsqu’on l’a anéantie en soi ? J’ai plus d’estime pour l’individu aux désirs contrariés, malheureux en amour et désespérés, que pour le sage impassible et orgueilleux. »

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18 mars 2014 2 18 /03 /mars /2014 14:02



« Quand je mens, j’ai l’impression de vraiment me cacher de la vérité. Ma terreur, c’est que si jamais je cessais de me cacher de la vérité, je pourrais découvrir qu’elle n’existe même pas. »

Est-ce l’histoire d’un homme ou est-ce l’histoire d’un monde ? En tant qu’homme, Karoo s’est toujours senti isolé. Il tire son sentiment d’existence de cette solitude monadique qui l’empêche de communiquer avec les autres. Voilà sa force, mais voilà aussi son désespoir, voilà pourquoi Karoo oscille sans cesse entre badinerie et ironie.


Alors qu’il aimait se payer des cuites régulières, Karoo réalise un jour que plus aucune substance ne parvient à le tirer hors de lui-même. Les verres de whisky peuvent bien s’aligner, sa lucidité reste d’une précision alarmante. Toutefois, Karoo continue à simuler l’ivresse pour satisfaire les attentes de ses congénères. Alcoolique il fut, alcoolique il restera, tel est le blason qu’il doit continuer à porter car le monde est un grand plateau de cinéma sur lequel chacun doit jouer son rôle du début jusqu’à la fin de son entrée sur scène. La métaphore est bien connue mais Steve Tesich la décline sur des modes variés qui offrent une souplesse de visualisation rare. Trois niveaux s’imbriquent : sur la scène de la vie, Karoo retape des scénarios de cinéma pour produire des soupes commerciales, jusqu’au jour où il tombe sur une vidéo dans laquelle il reconnaît Leila, la mère de son fils adoptif Billy. Non seulement Karoo décide de rechercher cette actrice pour l’inclure dans sa vie au premier niveau, mais aussi afin de transformer cette mauvaise scène du père fuyant qui renie son fils en scène du père aimant. Karoo concrétise ses ambitions mais avance toujours avec hésitation, conscient de la précarité de ses réalisations. Il suffirait d’une grimace pour que l’ensemble du jeu s’effondre. Concentré sur le rôle qu’il doit jouer, il se ferme sur la plupart des informations qui proviennent de l’extérieur.Karoo ne parvient jamais à sortir de lui-même et plus il voudrait aimer, moins il y parvient, parce que les objets de son élection sont trop inconsistants et s’évanouissent plus vite qu’une figure de cinéma.


Karoo est à la fois médiocre et brillant. Brillant, parce que l’évidence eschatologique lui brûle les yeux, l’infinie complexité de l’univers recréant le chaos cosmique dans sa façon d’appréhender les événements anodins d’une existence. Rongé par cette affirmation que « la vie […] n’est pas dépourvue de sens » mais qu’ « elle est au contraire tellement pleine de sens que ce sens doit constamment être annihilé au nom de la cohésion et de la compréhension », Karoo essaie d’épurer le flux d’informations qui lui parvient, et c’est à cet endroit qu’il se montre médiocre. Pourquoi s’évertue-t-il à épurer en ne gardant que les aspects négatifs qui lui parviennent ? Pourquoi ne parvient-il pas à se transcender d’une manière qui soit satisfaisante pour lui, et donc pour les autres ? Karoo est peut-être un homme imbu de lui-même, à moins que ses congénères ne soient véritablement pas à la hauteur de ses conceptions. Son histoire se hissera bientôt jusqu’à la conversion religieuse, non pas tant que Karoo se sente soudainement proche de certains dogmes établis précis, mais parce qu’il rejoint l’illumination archétypique des prophètes, en tant que celle-ci exprime, dans son sens profond, la vie secrète et inconsciente de chacun, mais dont seuls quelques élus peuvent être conscients.


Karoo ne pouvait pas aimer seulement une femme, ou un fils, ou un ami ni même une profession ou un idéal de vie. Karoo trop médiocre pour le monde, ou le monde trop médiocre pour Karoo ? L’itinéraire reproduit les frasques d’un Zarathoustra nietzschéen : il faut aller très loin pour revenir apaisé. C’est peut-être, aussi, le sens primordial du message christique.

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17 mars 2014 1 17 /03 /mars /2014 20:24



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Monstrueuses sont les archives dans lesquelles Stéphane Audeguy s’est faufilé pour extirper quelques fringants morceaux qu’il expose entre les pages de son livre sobrement intitulé Les Monstres. Avec délectation, on découvrira des illustrations, reliques et sculptures assez rares pour captiver une attention qui se croyait déjà aguerrie aux prototypes monstrueux les plus grotesques qu’il soit ; on se surprendra à (ré)apprécier les figures monstrueuses des temps anciens, avant de retrouver nos plus récents monstres modernes.


Dommage que le texte des Monstres ne suive pas cette tendance horrifique et ne se perde pas sur mille chemins le long desquels nous attendent des créatures contre-nature. Les propos de Stéphane Audeguy exaltent moins que les illustrations et se contentent de retracer un parcours très conventionnel de l’image du monstre dans l’histoire. On n’évitera malheureusement pas de toucher au fameux point Godwin, digression de mauvais goût et raccourci politique évident dont l’ouvrage aurait pu se passer. Stéphane Audeguy semblait surtout vouloir nous présenter ses découvertes artistiques monstrueuses ; le texte n’est qu’un pardessus nécessaire destiné à rendre l’ouvrage présentable sur les rayonnages des magasins.


Conrad Gessner





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Anonyme, Portrait d'un nain




A propos d'Elephant Man :



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Jean Riolan, De monstro nato Lutetiae



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Le Géant Giovanni Bona



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L'Ethiopie, miniature de Robinet Testard dans Secrets de l'histoire naturelle



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Portrait de Gregor Baci



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Thomas Grunfeld

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16 mars 2014 7 16 /03 /mars /2014 20:21





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Du cahier A au cahier H –du mois de novembre 1916 au mois de janvier 1918-, plusieurs hommes semblent s’être relayés pour écrire les Cahiers in-octavo. Pourtant, Franz Kafka est le seul à tenir la proue. Plus qu’ils ne témoignent de l’évolution d’une technique littéraire, ces cahiers prouvent l’adaptation continuelle de l’homme face à son destin. En effet, la période s’étendant de 1916 à 1918 apprend à l’écrivain que celui-ci souffre d’une grave maladie à laquelle il a peu de chances de survivre. Comme nous le rappelle l’avant-propos de Pierre Deshusses, nous avons trop souvent tendance à croire que Franz Kafka était l’homme angoissé et terrorisé du Procès ou du Château ; nous oublions qu’avant que ne survienne la maladie, jusqu’à ses trente ans, il était encore animé d’une force vigoureuse qui le faisait triompher correctement de ses névroses et qui l’encourageait aux voyages et à la bonne compagnie. En présentant les textes de Franz Kafka dans leur ordre chronologique, contrairement aux choix éditoriaux opérés par Max Brod en faveur d’une classification thématique, la métamorphose (plus subtile que celle du roman éponyme) s’inscrit progressivement dans la succession des cahiers.


Les premiers d’entre eux témoignent d’un travail d’écriture plutôt scolaire. Franz Kafka, élève modèle, semble s’exercer à développer différents genres et formes littéraires. Ce sont de courtes nouvelles, des ébauches d’histoires et des rêves arrangés qui se succèdent avec la plus grande liberté : celle de s’interrompre n’importe quand, de faire s’alterner plusieurs textes, de n’écrire qu’une phrase ou de s’enthousiasmer pour cinq pages compactes. Franz Kafka possède déjà le talent qui confère à ses textes une dimension universelle et symbolique mais l’intention pédagogique qui en régit l’écriture est bien trop voyante. A partir de la moitié de l’année 1917 –cahier E-, le lecteur commence à comprendre que Franz Kafka n’est plus le même que celui qui avait commencé la rédaction du cahier A : lui-même semble s’être lassé de ses exercices de style, de ses fictions parfois laborieuses qu’il n’hésitait pas à interrompre au milieu d’une phrase, sans égard pour leur devenir. Les sentiments d’un homme blessé se révèlent par hasard dans des formes très courtes qui témoignent de la pudeur de Franz Kafka. L’homme terrorisé par son père apparaît encore après l’écriture de la Métamorphose en 1915 («Lorsque mon père disait autrefois, brandissant des menaces aussi sauvages que vides : Je vais te déchirer comme on éventre un poisson –et effectivement il ne me touchait même pas du petit doigt- voilà que la menace se réalise maintenant, indépendamment de lui ») et regrette de n’avoir pas su s’affranchir, comme on gâche son potentiel (« Il était assis devant ses comptes. De grandes colonnes. Parfois il s’en détournait et cachait son visage dans sa main. Quel était le résultat de ces calculs ? Triste, triste calcul »). Les quatre derniers cahiers s’apparentent alors à des recueils d’aphorismes. Franz Kafka s’inscrit en lutte contre une maladie qui semble surtout morale et qui le menace d’effondrement. Il s’entretient avec lui-même, à l’homme encore préservé qui écrivait dans les premiers cahiers, pour exalter ses ressources d’énergie vitale : « Les arrière-pensées avec lesquelles tu accueilles en toi le mal ne sont pas les tiennes mais celles du mal ». La lutte inégale engendre courage et lassitude, espoir d’une vie unifiée et éternelle contre dégoût éprouvé envers un sort injuste.


« En théorie, il existe une parfaite possibilité de bonheur : croire à ce qu’il y a d’indestructible en soi et ne pas y aspirer » : cette pensée, qui est celle d’un homme ayant parcouru toute la hauteur d’un parcours spirituel et intellectuel allant de l’illumination à l’abandon, continuer à faire planer sur l’œuvre de Franz Kafka un fardeau de tristesse –le sentiment d’une grandeur humiliée.



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Au début, ce sont des histoires, de petits contes ou morceaux de rêves...



Et puis Kafka lâche prise et montre plus d'honnêteté envers lui-même. Il se dissimule moins, mais son langage reste toujours aussi imagé et puissant :



Une modestie écrasante, humble jusqu'à l'extrême, qui rejoint presque la volonté d'humiliation qu'on retrouve aussi chez Emmanuel Bove ou Robert Walser :


Aussi des aphorismes...





*peinture de Walter Schnackenberg

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12 mars 2014 3 12 /03 /mars /2014 14:27






Crassus et ses disciples, assis sous un platane, perpétuent la tradition d’un Platon et d’un Phèdre qui avaient déjà choisi pareil cadre, au bord de l’Ilissos, pour causer de beauté et d’amour, de dialectique et de rhétorique. Crassus, moins volage quant aux sujets de son éloquence, se concentrera uniquement sur l’art de la rhétorique.


« Qu’y a-t-il […] de plus sot que de parler sur la manière de parler, puisqu’en lui-même, le fait de parler est toujours une sottise, à moins que ce ne soit une nécessité ? »


Il n’empêche, lorsque Cicéron écrit son dialogue, l’éloquence se compte au nombre de ce que tout romain considère comme les maximae artes, égalant l’importance de la politique et de la guerre, et dépassant celle des mediocres artes : la philosophie, les mathématiques, la musique, la grammaire et la poésie. Comme tout bon orateur, Cicéron accorde l’originalité de la forme à la densité du propos. Le dialogue constitue alors un bon moyen de faire s’enchaîner des idées contradictoires ou complémentaires sur cette modalité de l’éloquence qu’est la rhétorique. Crassus domine la joute oratoire mais ses interlocuteurs lui donnent du fil à retordre. Chacun présente un rapport particulier à l’éloquence, qu’il s’agisse de M. Antonius, modèle de l’orateur habile « toujours prêt à se contredire lui-même, ne publiant aucun de ses discours, afin de ne pas se voir opposer quelque jour ses propres paroles et de pouvoir nier des opinions précédemment exprimées », de C. Aurelius Cotta, représentant du genus dicendi mais « d’une santé médiocre, ne pouvant à cause de la faiblesse de ses poumons se permettre les grands mouvements d’éloquence », Catulus l’helléniste, « au goût délicat et à la culture érudite, passionné pour les choses de la Grèce, parlant et écrivant le grec en perfection », ou le piquant Vopiscus qui savait l’art de « traiter les sujets sérieux avec enjouement, les sujets tragiques avec le piquant de la comédie, répandre sur toutes les choses ordinaires de la vie l’agrément et la gaîté ».


Dans le premier volume de L’orateur, le dialogue cherchera uniquement à trouver un accord sur les qualités qui doivent être celles de l’homme éloquent. Cicéron, lassé des rhéteurs à tête vide, refuse de définir l’éloquence comme seul art du parler : elle est aussi art du penser car « tout ce qui se conçoit bien s’énoncé clairement », comme l’écrira plus tard Nicolas Boileau. Redonnant à César ce qui lui appartient, il souligne l’origine de l’éloquence, précédant de longtemps cet ensemble de règles que constitue la rhétorique.


Le bien-penser, pour Cicéron, donne la priorité à la connaissance du droit et de la politique en général. Il ne s’agit donc pas de batifoler et de développer son éloquence pour le seul plaisir de conter fleurette à sa dulcinée. De l’orateur est issu d’une époque lointaine au cours de laquelle l’éloquence et la politique ne reniaient pas leurs affinités.


Finalement, Cicéron nous convainc-il de sa propre éloquence ? Malgré la forme du dialogue, les répliques s’enchaînent selon un ordre très rigoureux. On contemple un mécanisme bien huilé qui laisse peu de place à la fantaisie. Le latin écrit, laissé à la libre traduction de nos contemporains, était-il celui que les orateurs utilisaient lorsqu’ils s’adressaient à leurs pairs ? Il faut reconnaître que ce dialogue ne peut pas nous donner une idée précise de l’éloquence réelle de Cicéron. Peu nombreux furent les orateurs à s’engager sur la voie dégagée par son dialogue. Il faudra attendre l’époque impériale pour voir apparaître Tacite qui reprendra ces théories. On comprend que cet art rigoureux et austère en ait dissuadé plus d’un…



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Les cinq parties de la rhétorique :



Distinction des trois genres d'éloquence empruntés à Aristote :



Le bon orateur :



peinture : Socrate et Phèdre au bord de l'Ilissos. Moteley, Jules Georges

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11 mars 2014 2 11 /03 /mars /2014 12:41






Avant de proposer sa vision personnelle d’un traitement adapté à l’être humain, Henry G. Bieler a étudié la médecine classique et les remèdes allopathiques, comme tout médecin conventionnel, mais l’événement qui le fit passer outre son enseignement provint de sa propre faiblesse. Lorsque le médecin tombe malade, accepte-t-il de s’administrer les drogues pharmaceutiques qu’on lui a toujours présentées comme étant les remèdes par excellence ? Henry G. Bieler, qui devait déjà avoir émis des doutes à leur encontre, tira profit de sa maladie pour mener une réflexion alternative sur la maladie. Signe de disfonctionnement d’un corps humain naturellement capable de santé lorsque ses conditions de vie sont saines, la maladie pourrait se résorber spontanément au bout de quelques semaines d’un régime alimentaire adapté. Henry G. Bieler propage une vision de l’homme qui fleure bon les seventies et le retour au naturel. On flirte même, parfois, du côté d’un Jean-Jacques Rousseau affirmant que l’homme dans son état sauvage est naturellement bon et vigoureux, se nourrissant uniquement de laitages non pasteurisés, de fruits et de légumes. Le corolaire consistant à rejeter tout produit de la civilisation moderne est explicitement avancé. Le médecin confirme ici l’intuition de l’écrivain, explications à l’appui.


« A mesure que la nourriture de l’homme civilisé devenait moins naturelle, il commençait à souffrir de troubles de digestion et d’une toxémie du sang. C’est, à mon avis, la cause primaire de beaucoup, et peut-être de toutes les maladies. »


Le corps humain disposerait pourtant de lignes de défense solides contre la maladie. En premier lieu, l’appareil digestif ; en second lieu, le foie ; enfin, les glandes endocrines veillent au bon grain et se chargent normalement d’évacuer les éléments nuisibles, sauf lorsque ceux-ci circulent en abondance et épuisent l’organisme. La maladie survient alors qui attendait, latente, la moindre faille d’une victime potentielle. Henry G. Bieler cite Rudolf Virchow pour illustrer cette vision : « les germes recherchent leur habitat naturel –le tissu malade- sans être eux-mêmes la cause de la maladie du tissu. Par exemple, les moustiques recherchent l’eau stagnante, mais ils ne sont pas la cause qu’une mare d’eau est stagnante ». Le remède survient après une étude toxémique du patient. Comme différentes sortes d’intoxication et d’organes lésés peuvent être mis en cause, le traitement proposé par le médecin n’est pas systématique mais doit se montrer adaptatif. Il consiste toujours en l’élimination des produits que l’on trouve en abondance dans la société de consommation : café, sucre blanc, sel, alcool –excitants et drogues alimentaires épuisant l’organisme- mais veille aussi à la bonne préparation des aliments naturels –les protéines ne devraient par exemple jamais être cuites, qu’il s’agisse des viandes, des poissons, des œufs ou du lait. Comme l’indique le médecin : « Le mal n’est pas trop grave si l’excès résulte d’une consommation trop forte d’aliments naturels (c’est-à-dire tels qu’on les trouve dans la nature, et non trafiqués par l’homme), correctement préparés et bien tolérés par le foie ». Pour soulager l’organisme fatigué, Henry G. Bieler propose des cures de jeûnes adaptées à chaque patient. Quelques semaines d’une alimentation essentiellement constituée de jus de fruits et de légumes, à laquelle il est possible d’adjoindre de la viande ou du lait cru, ainsi que des céréales bouillies, peuvent venir à bout de maux tels que diabète, asthme, ulcères ou cancers. Henry G. Bieler prévient déjà les cris de protestation de ses lecteurs : « La plupart des personnes malades ne veulent pas entendre parler d’un traitement à long terme parce qu’elles croient à l’existence de drogues-miracles. Ce qu’elles demandent, c’est l’arrêt immédiat des symptômes maladifs. Si leur docteur n’est pas disposé à leur prescrire la pilule magique, ils se la procurent en pharmacie ou changent de docteur ».


La vision de l’organisme et de la maladie de Henry G. Bieler est forcément réductrice –mais elle ne l’est pas davantage que la médecine classique et son cortège de remèdes allopathiques. Le corps humain est d’une complexité telle qu’aucune théorie ne peut résumer son fonctionnement en dressant un système cohérent. Il faut lire Henry G. Bieler en sachant qu’il a volontairement simplifié de nombreux processus afin de rester compréhensible, tout comme ses congénères de médecine classique l’effectuent lorsqu’ils proposent leurs drogues pharmaceutiques. Est-ce une raison pour rejeter en bloc ses intuitions ? Rappelons que le médecin a appliqué avec réussite ses préceptes à de nombreux patients, au nombre desquels nous pouvons citer Gloria Swanson, Jeanette MacDonald, Anthony Quinn, Greer Garson, Hedda Hopper, Greta Garbo et Lucille Ball. Des théories à garder dans un coin de sa tête pour se prémunir des prévisions sanitaires pessimistes des années à venir…



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Un extrait parlant...



...qui m'a rappelé cette notice biographique concernant C. G. Jung :



De nouvelles pistes pour élucider le mystère migraineux ?



Bieler nous aide à reconsidérer le potentiel de notre organisme :



Une expérience concluant à la nocivité des protéines cuites :



*peinture: Homme et femme devant une table mise avec des fruits et des légumes, Georg Flegel

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10 mars 2014 1 10 /03 /mars /2014 13:58





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Son Excellence Eugène Rougon acceptera-t-elle la comparaison ? son histoire nous rappelle, dans ses intentions, le plus moderne Quai d’Orsay de Christophe Blain –le style zolien plus littéraire et plus noble explosant toute autre tentative de comparaison. L’humour n’y est pas aussi caricatural non plus et pourtant, Emile Zola ne rate pas une occasion de souligner les caractéristiques risibles de ses personnages. Bouffonnerie des malheurs courtois d’Eugène Rougon, bouffonneries des petits jeux de passe-droit auxquels se livrent les petites et grandes gens de la clique politique, bouffonneries des projets législatifs proposés dans l’unique objectif de renouveler une réputation ou d’offrir des opportunités à ses connaissances... Emile Zola ne se montre jamais explicitement critique et pourtant, aucun de ses personnages ne peut susciter notre respect. Eugène aurait pu être l’un des membres les moins dégénérés de la branche des Rougon et il semble d’ailleurs convenable en tout point : respectueux des convenances et nourri d’ambitions respectables ainsi que le sont ses relations politiques, déclinées en une myriade de personnages tous plus insaisissables les uns que les autres à cause de leur goût du travestissement identitaire et politique. Dominant cette foule de petits parvenus se dresse l’empereur Napoléon III. Pas plus brillant que les autres personnages, Emile Zola n’hésite pas à le destituer de son piédestal pour le faire paraître aussi malléable et soumis aux aléas de sa vie intérieure que les autres personnages.


Pour écrire ce roman, Emile Zola s’est activement documenté. Comme le fera plus tard le témoin mystérieux du Quai d’Orsay, il tire ses informations des sources les plus directes possibles, n’hésitant pas à faire appel à des connaissances mieux placées que lui –Gustave Flaubert en tête- pour connaître l’organisation des évènements les plus intimes de la vie politique du Second Empire. Aucune supercherie n’est négligée : élections truquées, propagande, poids des relations et des ambitions personnelles conditionnent cette vie politique si majestueuse d’apparence. L’homme littéraire s’étant infiltré dans la politique, au moment de l’écriture, Emile Zola donnera en retour une grande place à la littérature dans le monde politique, non pas en tant qu’objet d’émancipation intellectuelle mais en tant qu’objet de frayeur capable de remettre en cause tous les acquis individuels chèrement obtenus au prix de maintes dissimulations pseudo-politiques. « Les romans sont surtout un aliment empoisonné servi aux curiosités malsaines de la foule » -et Emile Zola, en tant que romancier, semble inscrire discrètement la position intellectuelle qui est la sienne dans cet univers longuement déchiffré.


Contrairement aux précédents épisodes de la série, Son Excellence Eugène Rougon ne se distingue par aucune excentricité particulière d’un de ses personnages. Tous semblent atteints d’une même frénésie d’ambitions personnelles aussi médiocres qu’inavouées, parcelles contradictoires d’un cerveau qui serait le Second Empire en lui-même. Emile Zola écrivait :


« Mon roman [sera] […] une large page sociale et humaine. J’éviterai un dénouement terrible. Le livre ne se dénouera pas par un drame. Il s’arrêtera quand j’aurais fini. Mais il pourrait continuer encore […]. Plus de souplesse encore que dans les autres. Je chercherai moins que jamais à raconter une histoire. J’étalerai une simple peinture de caractères et de faits. »


Il sera effectivement difficile de trouver une intrigue à ce roman si ce ne sont le rappel d’évènements politiques frappants tels que la mise en place de la loi de Sureté ou l’attentat raté du 14 janvier 1858 :


« Le lendemain soir, trois bombes éclataient sous la voiture de l’empereur, devant l’Opéra. Une épouvantable panique s’emparait de la foule entassée dans la rue Le Peletier. Plus de cinquante personnes étaient frappées. Une femme en robe de soie bleue, tuée roide, barrait le ruisseau. Deux soldats agonisaient sur le pavé. Un aide de camp, blessé à la nuque, laissait derrière lui des gouttes de sang. Et, sous la lueur crue du gaz, au milieu de la fumée, l’empereur descendu sain et sauf de la voiture criblée de projectiles, saluait. Son chapeau seul était troué d’un éclat de bombe. »


Petite parenthèse dans la succession de romans ouvertement monstrueux et grandiloquents, Son Excellence Eugène Rougon semble surtout vouloir dresser le portrait d’une époque nourrie de rêves médiocres et égoïstes. Dans les basses comme dans les hautes sphères, rares sont les hommes que la plume d’Emile Zola n’écorche pas.



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Une référence voilée à Madame Bovary ?



*peinture de Thomas Couture, Le Baptême du Prince impérial, le 14 juin 1856

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6 mars 2014 4 06 /03 /mars /2014 15:27





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Qu’on ne s’imagine pas balayer, en moins de cent pages, la totalité des Evangiles apocryphes. France Quéré s’est interposée entre son lecteur et la quantité affolante de ces textes pour n’en retenir que les principaux : ceux qui servent à sa démonstration :


« Les Apocryphes étant fort nombreux, nous avons choisi de ne présenter que les plus anciens. Parmi ces derniers, nous avons encore éliminé l’Evangile selon Philippe, en raison de sa longueur et de son caractère ésotérique ; nous avons également laissé de côté l’Evangile de Barthélémy, récit abscons et fastidieux, qui a jusqu’à ce jour découragé les traducteurs de langue française. »


Les évangiles sélectionnés se déclinent ensuite en Agrapha (« On appelle Agrapha des informations sur Jésus qui nous viennent, non pas des quatre évangiles, mais des autres textes du Nouveau Testament, des variantes introduites dans les manuscrits, ou des Pères de l’Eglise. Ce sont de brèves sections narratives touchant la vie de Jésus, et plus souvent des bribes de dialogue ou des sentences du Seigneur »), en Evangiles de la nativité et de l’enfance, en Evangiles de la Passion pour finir avec le cas particulier de l’Evangile gnostique de Thomas qui, découvert en 1946, a bien failli devenir le 5e Evangile canonique. La lecture à froid de ces documents pourrait nous laisser sceptiques…c’est sans compter sur la présentation de France Quéré qui parvient à nous révéler tout l’intérêt des Evangiles apocryphes aux niveaux culturel, religieux voire politique. Ne pas oublier que, presque deux millénaires plus tôt, la naissance du Christ et tous les miracles qui entourèrent sa venue sur Terre constituèrent un chamboulement énorme que rien jusqu’à aujourd’hui ne semble encore avoir pu égaler. Peu importe que le Christ ait réellement existé, qu’il ne soit qu’un personnage romancé ou qu’un fantasme : les écrits qui en parlent sont, eux, bien réels, et si le Christ n’a jamais accompli les miracles qu’on lui attribue, les textes qui les rapportent ont provoqué tout autant de prodiges effectifs. Face aux Evangiles canoniques, que l’on reconnaît par la droiture de leur transmission et par leur conformité à l’enseignement apostolique, s’ébruite une myriade de textes que nous appellerions peut-être aujourd’hui « romans de gare ». Ils n’ont rien d’original puisqu’ils s’inspirent des textes sacrés mais brodent, à partir de ce canevas, des digressions qui renseignent sur la culture d’une civilisation particulière ou les tendances de mouvements religieux dissidents du judaïsme et du christianisme anciens. Les lambeaux de papyrus constituant les Agrapha nous renseignent ainsi sur la fragilité d’un christianisme naissant qui batifolait encore avec les croyances égyptiennes, et l’évangile des Ebionites, par exemple, nous fera découvrir un mouvement dissident qui niait la divinité de Jésus, bien qu’ils lui fassent professer le végétarisme pour mieux imposer leurs mœurs austères aux païens.


Les Evangiles apocryphes se succèdent et nous font prendre conscience de notre imprégnation, encore très actuelle, à ces textes rejetés par les canons. Dans l’art, la poésie, la musique ou la littérature, l’iconographie apocryphe semble avoir stimulé l’imagination des hommes pour les siècles qui suivent, tandis que le rituel de la crèche, avec son bœuf et son âne, sa grotte de la nativité et la couronne des mages, sont aussi issus de tous ces textes dissidents. De même, la figure de Marie, à peine ébauchée dans les évangiles canoniques, a pris l’importance qu’on lui connaît grâce aux évangiles apocryphesqui ont longuement décrit son enfance et le caractère miraculeux de sa destinée. La Passion, exacerbation intense de la souffrance du Christ et des siens, ne se serait peut-être jamais manifestée sans les textes apocryphes qui n’hésitaient pas à friser l’hérésie en rendant le Christ aussi humain que ceux qui en parlèrent.


Les Evangiles apocryphes constituent un ensemble de textes poétiques rédigés sur le fond commun de cet évènement que fut l’arrivée du Christ sur terre. La question de la croyance semble finalement peu impliquée : il s’agit de transmettre des idées sur la base d’un fond commun qui sera compris par le plus grand nombre. Il peut s’agir de surprendre par la narration d’évènements impitoyables et cruels, qui remettent en cause toute une iconographie officielle :


« 4.1. Une autre fois, Jésus se promenait dans le village, quand un enfant, encourant, le heurta à l’épaule. Irrité, Jésus lui dit : « Tu ne poursuivras pas ta route. » A l’instant, l’enfant s’écroula, mort. » (Evangile du Pseudo-Thomas)


…de se laisser aller à de véritables morceaux de poésie :


« Or, moi, Joseph, je me promenais et ne me promenais pas. Et je levai les yeux vers la voûte du ciel et je la vis immobile, et je regardai en l’air et je le vis figé d’étonnement. Et les oiseaux étaient arrêtés en plein vol. Et j’abaissai mes yeux sur la terre et je vis une écuelle et des ouvriers étendus pour le repas, et leurs mains demeuraient dans l’écuelle. Et ceux qui mâchaient ne mâchaient pas et ceux qui prenaient de la nourriture ne la prenaient pas et ceux qui la portaient à la bouche ne l’y portaient pas. Toutes les faces et tous les yeux étaient levés vers les hauteurs. » (Protévangile de Jacques)


…ou de véhiculer des idées métaphysiques sur un ton clair et direct :


« 24. Je retournai donc vers le corps de mon père Joseph, qui gisait comme une corbeille. […] Je dis à la Vierge : « Ô Marie, où sont maintenant tous les travaux de métier qu’il a faits depuis son enfance jusqu’à maintenant ? Ils ont tous passé en un seul moment. C’est comme s’il n’était jamais né en ce monde » » (Histoire de Joseph le charpentier)


Peu nous importe, finalement, l’adéquation de ces textes avec ce qu’ils décrivent. S’ils sont réels et influents, c’est par le conditionnement des siècles à venir dont ils furent à l’origine. France Quéré nous interroge : « Des imposteurs ? Si l’on veut. Mais ces malheureux sont pris au collet par la troupe des censeurs : leurs contemporains, épris d’ordre, et nous les modernes, avec nos critères scientifiques. »


Considérons ces Evangiles apocryphes comme de beaux morceaux de poésie fantaisistes et tragiques sans lesquels notre monde serait radicalement différent.



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Des scènes à la force visuelle frappantes...



Des intuitions métaphysiques à l'état brut :



*peinture de Fra Angelico, L’annonciation

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