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13 septembre 2013 5 13 /09 /septembre /2013 13:35






C’est la question de la poule ou de l’œuf. Lequel des deux est arrivé le premier : le langage ou la pensée ? Si la linguistique devait s’intéresser à un problème majeur de son domaine, c’est bien celui-ci. Noam Chomsky nous explique pourquoi en trois conférences chronologiquement caractéristiques : le passé, le présent, le futur.


Le passé permet de partir sur des bases communes et de comprendre pourquoi la linguistique est devenue ce qu’elle est aujourd’hui. Noam Chomsky différencie essentiellement deux courants majeurs qui sont la grammaire philosophique -surtout prégnante au siècle du Romantisme- et la grammaire structuraliste -qui eut une influence décisive jusqu’à la moitié du 20e siècle. Des concepts importants sont posés et déjà, la distinction se fait entre structure superficielle et structure profonde. La question se pose de savoir quelles lois régissent le rapport entre ces structures.


Le présent est une conférence essentiellement technique au cours de laquelle Noam Chomsky présente l’état d’avancée des recherches dans le domaine de la linguistique au moment où il s’exprime, en janvier 1967. Structure profonde et structure superficielles sont encore utilisées et sont déployées ici pour illustrer concrètement leur intérêt dans l’étude du langage. Les exemples se multiplient et, pour peu que l’on maîtrise l’anglais et que l’on connaisse certaines de ses subtilités, on saisira plus facilement les enjeux de la linguistique.


« Un problème majeur est posé par le fait que la structure superficielle en elle-même donne généralement très peu d’indications sur le sens de la phrase. Il y a par exemple de nombreuses phrases ambiguës d’une façon que n’indique pas la structure superficielle.
Considérons la phrase 4 :

4 – I disapprove of John’s drinking.

Cette phrase peut faire référence soit au fait que John boit dans l’instant, soit à son caractère. L’ambiguïté est résolue, de façons différentes, dans les phrases 5 et 6 :

5- I disapprove of John’s drinking the beer.
6- I disapprove of John’s excessive drinking.

Il est clair que les processus grammaticaux sont implicites. »



La réflexion tourne donc essentiellement autour du problème qui consiste à révéler quels sont les processus qui relient la représentation phonétique à la représentation sémantique –ce n’est qu’une autre façon d’aborder, en creusant un peu plus profondément, l’ancienne dualité entre structure superficielle et structure profonde.


Le futur est une conférence plus spéculative mais c’est sans doute la plus intéressante. Noam Chomsky émet ses opinions quant à savoir quelle direction devrait emprunter la recherche linguistique pour dépasser tous les anciens clivages et modèles de prêt-à-penser dans le domaine du langage. Sans qu’il ne le dise clairement, on sent que l’émergence parallèle des sciences neurobiologiques a pu influencer Noam Chomsky. Dans le futur, le langage devra trouver une explication plus convaincante dans le réseau synaptique :


« En d’autres termes, nous pourrons poser la question suivante : quelle structure initiale doit posséder l’esprit pour pouvoir construire une telle grammaire à partir des données des sens ? »


Nous pénétrons ici en territoire mystérieux et Noam Chomsky ne cherche pas à spéculer. Il débroussaille à peine le terrain en nous faisant connaître quelques idées corroborant son hypothèse et nous abandonne à notre méditation, sans avoir rien résolu ni souhaité le faire. Aux autres de prendre le relais…


Le langage et la pensée signerait donc la fin de la linguistique telle qu’on la connaissait dans les années 1970. Que s’est-il passé depuis ? La structure innée que doit posséder l’esprit n’a toujours pas été clairement identifiée et si certaines découvertes ont pu nous faire cheminer tranquillement dans cette direction, il n’existe toujours aucune hypothèse qui ne soit « suffisamment riche » pour contenter Noam Chomsky.


D’abord hermétique, cette lecture nécessite une concentration accrue pour se révéler progressivement. Noam Chomsky ne cherche pas particulièrement à se montrer accessible et dans le cas d’un linguiste, on peut se demander si cela n’est pas fait sciemment. « Hérétique, n’essaie pas d’en savoir plus que tu ne le dois » -ainsi semble-t-il vouloir s’adresser au lecteur du dimanche. Peut-être parce qu’il s’est passé peu de choses depuis les années 1970, Le langage et la pensée ne donne pas l’impression d’être révolutionnaire et n’apprend rien que l’on ne connaissait déjà. Il s’agit simplement de soulever le mystère expliquant l’émergence du langage chez l’être humain en insistant sur la nature forcément complexe de ce processus –au moins aussi superficiellement alambiqué que le livre qui en parle- et peut-être, finalement, aussi profondément trivial qu’il nous apparaît à la fin de la lecture. Rappelons toutefois que plus de quatre décennies sont passées par là, ce qui explique peut-être une relative déception.



Pour une définition de la grammaire :

Citation:
« On postule […] qu’une grammaire consiste en une composante syntaxique qui spécifie un ensemble infini de structures profonde et superficielle associées et qui exprime la relation transformationnelle entre ces éléments associés, en une composante phonologique qui donne une représentation phonétique à la structure superficielle et en une composante sémantique qui donne une interprétation sémantique à la structure profonde. »



Comment définir le langage ?

Citation:
« Les propriétés qu’ont en commun les langages humain et animal sont d’être « intentionnels », « syntaxiques » et « énonciatifs ». Le langage est intentionnel car « il y a presque toujours dans le discours humain une intention définie de passer quelque chose à quelqu’un d’autre, de modifier sa conduite, ses pensées ou son attitude générale face à une situation ». Le langage humain est « syntaxique » car tout discours est un acte de parole pourvu d’une organisation interne, d’une structure et d’une cohérence. Il est « énonciatif » parce qu’il transmet de l’information. […]

Tout cela peut être vrai mais n’établit que bien peu de choses, puisque lorsque nous nous plaçons au niveau d’abstraction où se rejoignent langage humain et communication animale, presque tous les autres comportements peuvent aussi s’y retrouver. Considérons la marche : la marche est clairement un comportement intentionnel, au sens le plus général d’ « intentionnel ». La marche est également « syntaxique » au sens défini ci-dessus, comme l’a en fait souligné Karl Lashley il y a longtemps, dans son importante discussion de l’ordre sériel dans le comportement […]. En outre, elle peut très certainement apporter de l’information, je peux par exemple signaler mon intérêt à atteindre un certain point par la vitesse à laquelle je marche. […]

En outre, il est faux de penser que l’usage du langage humain se caractérise par la volonté ou le fait d’apporter de l’information. Le langage humain peut être utilisé pour informer ou pour tromper, pour clarifier ses propres pensées, pour prouver son habileté ou tout simplement pour jouer. »



Pour un avis plus éclairé que le mien concernant ce livre : CLIC

Citation:
Ainsi, l'idée d'une grammaire universelle structurant les grammaires particulières ne devrait plus être considérée comme une hérésie dérivée d'un innéisme naïf, mais comme la forme ancienne de ces structures abstraites aujourd'hui découvertes dans le rapport son/ sens. La grammaire gagne alors en profondeur: plutôt que de faire des études descriptives sur la structure superficielle du langage, puis de tenter tant bien que mal de rattacher cette structure à une structure sémantique plus profonde en termes empiriques, plutôt que d'explorer horizontalement le phonétique et le sémantique pour postuler ensuite un étrange parallélisme entre les deux plans, mieux vaudrait élaborer et mettre à l'épreuve la structure syntaxique abstraite qui permet de comprendre toute la richesse combinatoire du lien entre les deux autres structures (phonétiques et sémantiques). Cette richesse est ce qui fait la créativité spontanée et toujours étonnante d'un usage ordinaire du langage: c'est ici que la grammaire devient donc la plus intéressante… et la plus technique.



*peintures de Hilna af Klint

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12 septembre 2013 4 12 /09 /septembre /2013 12:22



Les petites phrases « courantes » relevées par Philippe Delerm sont les suivantes : « il a refait sa vie » ; « y a un peu plus, je laisse ? » ; « n’oubliez pas d’éteindre vos portables », « j’ai moins huit su’l’plateau » ; « je préfère Trouville à Deauville » ; « je vais prendre les matchs un par un » ; « que son frère » ; « v’là l’bord d’la nuit qui vient » ; « c’est maintenant qu’il faut en profiter »


Dans ce palmarès représentatif, on notera déjà que la plupart des petites phrases que Philippe Delerm a choisi d’analyser sont d’une extraction douteuse et ne relèvent absolument pas du langage courant de la majorité. Ainsi, on découvre souvent des chapitres dont le seul titre suffit à nous déstabiliser. « Je vais prendre les matchs un par un » : comment ? Qui a jamais prononcé cette phrase ? Si le but de l’entreprise était de passer au crible le comportement de ces personnes méticuleuses et organisées jusque dans l’organisation de loisirs aussi triviaux que le sport devant la télé, la démarche pour l’atteindre est tellement artificielle qu’elle biaise d’emblée l’intention. Philippe Delerm avance avec ses gros sabots et tape bien fort des pieds pour qu’on l’entende venir de loin. Lorsqu’il approche, il continue à se faire remarquer en défonçant des portes déjà grandes ouvertes.


Parmi les petites phrases socialement révélatrices, Philippe Delerm nous fait le coup du « n’oubliez pas d’éteindre vos portables » dans une lutte déjà surannée et inutile contre l’envahissement de l’homme par la technologie. Puisque tout a déjà été dit et écrit, on aurait aimé qu’une variation originale sur ce sujet qui ne l’est pas nous soit proposée. Mais non : Philippe Delerm nous sert le même air faussement apitoyé et désolé que les autres contempteurs du téléphone, ceux-là mêmes qui décrochent toujours avant la troisième sonnerie. C’est qu’il ne faudrait pas être trop surprenant… pas trop dérangeant… et faire plaisir à tout le monde, même aux vieux crasseux de la cambrousse. Quand Philippe Delerm s’adresse à cette catégorie de son lectorat, on le remarque tout de suite : aussitôt s’insèrent entre les mots des apostrophes censées traduire un langage parlé typique –« qui sent bon le sud »-, qui respire surtout le peuple, celui des vieux détenteurs de la tradition ou des fidèles artisans levés à l’aube. A la boulangerie : « j’ai moins huit su’l’plateau » -ne cherchez pas à comprendre le sens de cette déclaration avant d’avoir lu le développement édifiant qui l’accompagne. Plus terrorisant encore : « v’là l’bord d’la nuit qui vient » : Philippe, que cherches-tu à nous dire ? qu’essaies-tu de nous faire comprendre ? est-ce qu’on doit rire ? ça marche pas…


La couverture de ce livre devrait spécifier que l’intention de Philippe Delerm n’est pas de nous faire connaître le dessous affriolant des petites phrases mais plutôt de créer des variations personnelles (peu originales) autour de petites phrases qu’il est souvent le seul à avoir l’honneur d’entendre. Ces variations ne cherchent jamais à communiquer des informations ou à révéler les pensées authentiques d’un auteur mais à approcher le plus possible ce qu’il croit être l’opinion populaire. Malheureusement, Philippe Delerm est loin du peuple. Lorsqu’il s’en approche, ça empeste l’hypocrisie, la sympathie exagérée et la tendresse apitoyée. Qu’ils sont braves ces ducons qui regardent la télé (« tiens, l’autre jour j’ai regardé l’imitateur, vous savez, le nouveau ») ou ces bouchers monomaniaques qui devraient ne rien faire d’autre de leur journée que de couper du steak (« Je dirais la même chose de mon boucher, qui a pris sa retraite, et que je croise quelquefois, étonnamment taciturne, lui qui savait distiller des petites phrases d’une sagesse liée au découpage de la bavette ou de l’entrecôte »). Philippe, de qui te moques-tu ? est-ce que ça t’amuse seulement ? En fait, ta grand-mère n’avait sans doute pas les mêmes…

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9 septembre 2013 1 09 /09 /septembre /2013 12:53





L’Institut Benjamenta est un petit établissement qui se fait connaître de bouche à oreille... Tenu par deux enseignants qui tiennent davantage lieu de parents officieux que de professeurs officiels, son programme se résume brièvement :


« Il n’y a qu’un seul cours qui se répète continuellement : « Comment un garçon doit-il se conduire ? » En somme, tout l’enseignement tourne autour de ce problème. »


A partir de là, les brimades, punitions et humiliations ne nécessitent plus de justification et s’exercent sur les rares élèves qui se sont dévoués à intégrer l’Institut Benjamenta. Démarche masochiste ? … ou démarche désespérée. Pour Jacob von Gunten, il est clair que son intégration relève surtout du premier penchant, mais aussi d’une volonté salvatrice de quitter un milieu social aisé où tout est donné, où tout est factice, pour repartir dans l’anonymat le plus complet et pour acquérir son mérite par ses propres forces. Mais si Jacob justifie ainsi son intégration, quels sont les mobiles qui expliquent la présence de Kraus le simplet, de Fuchs l’hypocrite ou de Hans le primaire ? Et qu’est-ce qui a pu conduire M. Benjamenta à ouvrir cet étrange institut où l’on enseigne l’humilité jusqu’à l’abnégation ?


Jacob von Gunten passe au crible de son regard amusé le caractère et les manies de ses camarades. A travers eux, un large pan de l’humanité se laisse déjà décrire. Ne manquait plus que l’étude de la personnalité du narrateur, qui bénéficie de toutes les nuances progressivement acquises par l’enseignement Benjamenta. Humour et dérision caractérisent ce Jacob qui sait n’être rien mais qui ne peut s’empêcher de jouer la tragédie, se lamentant et pleurant sur son sort avec un air de je-m’en-foutisme aérien.


« Je serai toujours capable de m’échauffer, car rien de personnel ni d’égoïste ne m’empêchera jamais de me passionner, de m’enflammer, d’éprouver de la sympathie. Comme je suis heureux de n’avoir rien découvert en moi qui fût estimable ou curieux ! Être insignifiant et le rester. »


La ressemblance avec Kafka est évidente mais la plus frappante est peut-être celle qui unit cet Institut Benjamenta à La faim de Knut Hamsun. En effet, que caractérise le mieux les narrateurs de ces deux romans sinon leur volonté incompréhensible, masochiste et autodestructrice, de vouloir se placer de leur propre gré dans des situations impossibles, de s’y installer douloureusement et d’en jouir avec tristesse ?


« Reverrai-je jamais un sapin de montagne ? Ce ne serait d’ailleurs pas un bien grand malheur. Se passer de quelque chose : cela aussi a de l’odeur et de la sève. »


On découvre également des similitudes entre les pensées de Jacob et la force vitale transmise par la philosophie dansante d’un Nietzsche ou d’un Cioran (« La race humaine perd le courage de vivre avec toutes ces sciences, dissertations et traités ») mais ici, l’abolition de la frontière entre légèreté et aliénation se fait extrêmement ténue. On progresse avec appréhension dans la lecture, se demandant à chaque page tournée vers quel monstre d’insignifiance se dirige Jacob von Gunten.




L’institut Benjamenta, s’il plaît ou attire, mériterait que l’on se pose cette question : quel moteur inconscient nous pousse nous-mêmes à rechercher l’humiliation par substitution ? Quel plaisir pensons-nous tirer du récit d’un jeune garçon qui procède sciemment au gâchis de son existence ? L’institut Benjamenta se donne l’apparence d’un institut fermé inaccessible au grand nombre : il faut passer des examens pour y être intégré et suivre ensuite une discipline fermement inculquée. Mais certaines indications devraient nous mettre en alerte :


« L’enseignement qui nous est donné consiste ici principalement à nous inculquer l’obéissance et la patience, deux qualités qui promettent peu de succès, voire pas du tout. Des succès intérieurs, certes. Mais quel profit tire-t-on de ceux-là ? »


Et qu’est-ce que la vie docile, soumise aux volontés d’autrui, dont les potentialités ont été gâchées à force d’aliénation, sinon un Institut Benjamenta grandeur nature ? Prenant conscience de cette ressemblance, on oscillera une fois encore entre répulsion et attrait –attrait pour cette communion de l’indifférence qui se fait dans la joie la plus résignée qui soit, et répulsion pour l’insignifiance même d’un récit qui semble n’être plus qu’une voix anonyme perdue dans un immense brouhaha.


« Les inventions diaboliques sont vraiment ce qu’il y a de plus charmant dans la vie. »



*peinture de Quint Buchholz

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6 septembre 2013 5 06 /09 /septembre /2013 09:25



Plus incompréhensible, nous serions définitivement perdus. S’il fallait toutefois essayer de résumer ce Dieu venu du Centaure –au moins essayer d’en extraire des motifs rationnels- on parlerait d’un monde surpeuplé qui ne peut échapper à son cannibalisme qu’à condition d’expatrier de force ses habitants sur les planètes colonisables de son système solaire. La vie dans ces colonies est mélancolique tandis que le monde d’origine se meurt, atteint par un réchauffement climatique si intense que quiconque sortirait à l’air libre sans protection cuirait aussitôt. Cette vision angoissée d’un futur s’inspire directement des craintes de Philip K. Dick. De ses prémonitions ? ce thème aussi est un leitmotiv de son œuvre et, une fois n’est pas coutume, le personnage le plus important de ce Dieu venu du Centaure est un précog. Parcouru de flashs futuristes, celui-ci est employé par la société Combiné P. P. pour évaluer la popularité potentielle d’objets avant leur mise en miniaturisation. Le business marche toujours aussi bien –et mieux encore lorsque les pertes financières sont écartées par la lucidité d’une vision.


Cette société importe des poupées à taille humaine, prototypes d’une humanité jeune, belle et en pleine santé, directement inspirées des jouets avec lesquels s’amusait la fille de Philip K. Dick. Elle importe également, de manière illégale, la drogue D-Liss qui permet aux joueurs de s’incorporer dans le corps des poupées pour vivre des existences de substitution. Le rêve devient réalité. Les fantasmes peuvent enfin se libérer dans un univers qui tient uniquement du délire hallucinogène. Mine de rien, Philip K. Dick touche à un point sensible en évoquant le désir de chaque homme de pouvoir être quelqu’un d’autre au moins une heure dans sa vie.


« Grâce au K-Priss, on passe de vie en vie, on est insecte, professeur de physique, épervier, protozoaire, moisissure, péripatéticienne dans le Paris de 1904 ou encore… »


L’expérience s’effectue en parfaite impunité et constitue un exutoire fantastique pour les hommes civilisés que nous sommes –et qui sont encore ceux de l’univers imaginé par Philip K. Dick. Comment résister à la monotonie d’une vie cerclée de carcans, se résumant à une éducation, à un mariage, à une profession ? En se permettant des incursions dans des corps rêvés, en se livrant à l’adultère, à l’inceste, en tuant, en se consumant dans l’excès puis en retournant chez soi, comme si de rien n’était, seulement apaisé par l’assouvissement abstrait de ses pulsions.


« Pendant toute la durée de la translation, tout était permis : l’inceste, le meurtre, n’importe quoi, en restant du point de vue juridique une simple illusion, un désir sans conséquence. »


Mais cela ne suffit plus… Le D-Liss est en phase d’être détrôné par une drogue encore plus puissante. Ramenée du système Proxien par le dénommé Palmer Eldritch, le K-Priss fait l’objet d’une lutte grandiose déployée par les lobbies du D-Liss pour en interdire la commercialisation. Cette drogue peut se consommer sans l’intermédiaire des poupées et ne se contente plus de faire naître des visions fantasmatiques : elle projette ceux qui en consomment dans un univers parallèle –réel ou irréel ?- au sein duquel peuvent se matérialiser en temps réel les désirs et les objets de l’imagination.


Face à Palmer Eldritch se dresse Leo Bulero, qui entend préserver le marché du D-Liss en interdisant la commercialisation du K-Priss. Et quoi de mieux qu’infiltrer la source même du mal pour mieux la combattre… Leo Bulero se fait injecter du K-Priss par intraveineuse et virevolte avec Palmer Eldritch dans un univers inventé de toutes pièces par ce dernier. Il est bien obligé de le reconnaître : le pouvoir de cette drogue est immense et le D-Liss n’y résisterait pas. L’effet du K-Priss s’estompant, Leo Bulero revient au monde réel… et c’est là que la perversité de Philip K. Dick intervient une fois de plus pour embrouiller son lecteur aux confins de l’impossible. Leo Bulero croit avoir retrouvé ses pénates, mais n’est-ce pas une nouvelle illusion créée par son adversaire dans son univers parallèle pour l’empêcher justement de réincorporer son véritable corps ? Les niveaux de réalités s’emmêlent au point qu’il est impossible de s’y retrouver. Philip K. Dick perd ses personnages dans des univers imbriqués, et il nous perd avec eux. Palmer Eldritch devient une sorte de nouveau dieu, « véritable protoplasme », qui a « la capacité de se répandre, de se reproduire et de se diviser » dans un univers de « trois planètes et six lunes, envahies de répliques et d’extensions d’un seul homme ». L’angoisse est sourde et se mure d’incompréhension. Les personnages acharnés cherchent à jouir à tout prix, quels que soient les risques encourus, et ils continuent même lorsqu’ils prennent conscience des processus d’autodestruction qu’ils enclenchent. Le Dieu venu du Centaure porte un regard pessimiste sur une humanité égoïste qui se focalise uniquement sur ses impressions et ses plaisirs pour juger de la direction que devra emprunter l’existence globale d’un univers.




Parce qu’il réussit à décrire des processus inhérents à la nature humaine aussi bien que s’il bâtissait un système philosophique en pratique, Philip K. Dick restera pertinent à jamais. La construction de ses romans se base sur des écheveaux difficiles à démêler et souvent hermétiques mais ce défaut même n’empêche pas d’être touché par l’angoisse et la mélancolie qui marquent profondément ses textes -et ce Dieu du Centaure en particulier. Philip K. Dick propose une vision peu flatteuse de l’humanité : des êtres vils et laids qui, ne réussissant rien à obtenir par la persévérance et le courage, finissent par pomper la vie et le plaisir à des sources obscures. Le compte à rebours est enclenché.


Citation:
Le glacier principal, Ol’ Skintop, avait encore régressé de 4,62 Grables pendant les dernières vingt-quatre heures. Et la température relevée à New York à midi était en augmentation de 1,46 Wagner par rapport à celle du jour précédent. En outre, le taux d’humidité dû à l’évaporation des océans avait progressé de 16 Selkirks. Toujours plus chaud, toujours plus humide. La nature poursuivait sa marche inexorable, et vers quoi ? […]
Un jour, se dit-il, il fera si chaud que tout fondra comme du beurre. Il se rappelait le jour où sa collection de 33 tours s’était liquéfiée en un bloc compact –c’était juste au début du siècle- à la suite d’une panne du système de réfrigération. […] Et au même moment, chaque perroquet, chaque oiseau ming vénusien de l’immeuble était tombé raide mort. Sans compter la tortue du voisin qui avait été ébouillantée vive dans son aquarium.



*peinture de Philip Pearlstein

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5 septembre 2013 4 05 /09 /septembre /2013 09:08


Extraordinaires ? Allons, n’exagérons pas… en quelques lignes, la solution des énigmes proposées dans ce livre est dévoilée. Mais pour y parvenir par soi-même, il faudra parfois y consacrer du temps. On aimerait crier plus souvent « Eurêka ! » mais il faut le reconnaître : on s’abandonne souvent à la facilité pour ne pas se tarauder trop longtemps sur la même page.


Stéphanie Bouvet nous soumet une soixante d’énigmes parmi lesquelles, outre les classiques rébus, devinettes et charades, on découvrira de plus énigmatiques lipogrammes, logogriphes ou arithmorèmes -des noms bien compliqués lorsqu’on découvre de quoi il s’agit vraiment. Certaines de ces énigmes doivent surtout leur gloire à leur auteur. Si on retrouve ainsi les célèbres écrivains de l’OuLiPo, on apprendra que d’autres écrivains se sont également laissés prendre au plaisir des jeux de mots. Victor Hugo n’a pas seulement écrit Les Misérables : il s’est aussi investi dans des charades des plus légères aux plus alambiquées, qui mettent non seulement notre raisonnement mais aussi nos connaissances culturelles à l’épreuve. Autre chose : comment se faire comprendre par un type particulier de destinataire sans éveiller les soupçons d’autres éventuels lecteurs ? George Sand et Alfred de Musset ont su user du romantisme désuet pour s’envoyer de torrides missives tandis que dans un contexte moins frivole, les Résistants ont également déployé une imagination et une ruse à toute épreuve…


Toutes les énigmes proposées dans ce livre ne semblent malheureusement pas dotées d’une aussi fameuse paternité. Stéphanie Bouvet n’indique pas la provenance des énigmes bâtardes : relèvent-elles de son inventivité ou de la culture populaire ? Outre quelques énigmes redondantes et quelques casse-têtes tirés par les cheveux, il faut reconnaître que la plupart d’entre elles sont surprenantes et donneront peut-être envie de devenir un inventeur à son tour.


Enigme George Sand, Alfred de Musset :


 
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Réponse:
 





Citation:
Saurez-vous résoudre cette charade –relativement facile si vous êtes perspicace !- imaginée par l’auteur des Misérables ?
« Mon premier est bavard,
Mon second est oiseau,
Mon troisième est café,
Mon tout est une pâtisserie. »



Réponse:
 


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3 septembre 2013 2 03 /09 /septembre /2013 09:24



C’est d’abord une hypothèse invraisemblable, si hénaurme qu’elle nous fera sourire. C’est ensuite une proposition que l’on finira par prendre en compte un peu plus sérieusement –que l’on rejettera en tout cas avec moins d’intransigeance- lorsque l’on lira les piques endiablées que s’envoient les personnages de ce Péplum à propos du miracle de Pompéi. Miracle ? La destruction de cette cité antique ? Miracle. Car pourquoi fut-ce cette cité en particulier, une des plus belles, des plus opulentes et des plus chatoyantes de son temps, qui fut embaumée par les cendres et qui put ainsi se frayer jusqu’à nous pour nous livrer un témoignage sans équivoque des mœurs de son époque ? On croirait assister à un rêve d’historien… et c’en est un ! Mais un rêve d’historien du XXVIe siècle…




Pour avoir découvert ce secret par la seule force de ses cellules grises, et par crainte qu’elle n’ébruite ses spéculations à tort et à travers, A. N., romancière de notre siècle, est capturée par Celsius, un des savants du XXVIe siècle qui permit la réhabilitation de Pompéi. Tout ceci se passe en quelques pages et le reste de Péplum s’apparente à un dialogue en huis-clos. Ce n’est même pas une pièce de théâtre. Action : néant. A. N. et Celsius se contentent de se faire face et de se livrer à une conversation comme à une joute verbale. L’imagination de la véritable Amélie Nothomb se déchaîne et si, déjà, l’idée que Pompéi puisse être une construction humaine et non pas une catastrophe naturelle était tordue, on découvrira que le déferlement de bizarreries ne se contente pas de cet embaumement rétrospectif et s’arrange de nombreuses autres conceptions en vogue au XXVIe siècle. Le terme atteint par cette société est sans cesse confronté à l’étonnement et à l’ironie d’une A. N. plus crédible que jamais, qu’il s’agisse de considérer avec intérêt l’utilité d’une source d’énergie orgasmique ou de contester la traite des baleines comme source de production laitière.


Les valeurs, les us et coutumes se confrontent et conduisent à des débats brefs mais qui soulèvent néanmoins des questions intéressantes. Péplum nous parle de moralité, confronte différentes définitions du bien et du mal et s’embourbe parfois dans des luttes ethniques qui n’ont toujours pas été résolues au XXVIe siècle. Cela n’équivaut bien sûr pas un ouvrage de philosophie mais telle n’est pas la prétention d’Amélie Nothomb –ni ce que cherche généralement son lecteur. En revanche, on trouvera de l’émulation, de l’inventivité et du loufoque, caractéristiques qui conviennent ici parfaitement à ce Péplum. Quoiqu’on en dise, Amélie Nothomb a un talent fou pour donner la vie à ses dialogues et lorsqu’on se souvient que l’action de son roman est réduite à néant, on s’étonne d’avoir eu si souvent l’impression d’être balloté sans cesse de l’imperfection du XXIe siècle à la mégalomanie du XXVIe siècle.


Entre deux considérations sociétales et scientifiques, Amélie Nothomb se permet de glisser une pointe d’amertume littéraire en prévenant déjà les critiques qui de tout temps s’attachent à sa notoriété :


« - Moi, j’aurais voulu être un écrivain entonnoir.
- Les entonnoirs ne lisent pas.
- Précisément.
- Menteuse ; vous aimiez qu’on vous lise.
- De mon temps, oui. Mais être réservée à une couche intellectuelle bien déterminée –que ce soit la plus basse ou la plus haute- me dégoûte. »



Attaque à peine voilée adressée à ses contempteurs…
Outre sa folie débridée et sa douce inventivité, ce Péplum est une illustration convaincante de la diversité du lectorat qu’il pourra atteindre. Lisible à plusieurs niveaux possibles, entraînant pour ses audaces lexicales, pour ses joutes verbales ou pour ses inventions conceptuelles, ce roman léger et facile à lire saura toutefois contenter les exigences d’un enrichissant dépaysement.




Citation:
[…] les scientifiques du futur, qui auront les moyens de voyager dans le passé, sont les responsables de l’éruption du Vésuve en 79 après Jésus-Christ. Mobile du crime : préserver, sous les cendres et les laves, le plus bel exemple de cité antique –mieux : le joyau historique de l’art de vivre ! Qu’est-ce que vous en pensez ?


*peintures de Pierre-Jacques Volaire

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2 septembre 2013 1 02 /09 /septembre /2013 13:54



Un ami ? C’est vite dit…
Derf Backderf aurait complètement oublié Dahmer si celui-ci ne s’était pas révélé être le fameux « cannibale de Milwaukee » qui fit parler de lui à plusieurs reprises entre les années 80 et 90 aux Etats-Unis. D’ailleurs, lorsque sa femme journaliste l’appelle pour lui annoncer que le cannibale était l’un de ses camarades de classe à Revere et qu’elle lui demande de deviner son prénom, Derf pense d’abord à un hurluberlu portant le nom de Figg. Comme il l’écrit lui-même : « Dahmer ne fut que mon deuxième choix ».


L’amitié, pour Derf Backderf, ressemble à de l’acharnement sournois : léger mais continuel, joyeux et pourtant destructeur. Mais chacun reçoit l’amitié qu’il mérite : Dahmer était un personnage étrange qu’il n’était pas facile d’aborder et peut-être était-il impossible d’approcher de lui autrement qu’en imitant ses comportements imprévisibles et dénués d’émotion ? Personne, d’ailleurs, ne pouvait réellement communiquer avec Dahmer et les moqueries qu’il recevait de la part de tous étaient le seul moyen de ne pas le laisser totalement reclus dans une indifférence et une solitude qui auront malgré tout fini par l’envahir.



Dahmer, solitaire ni par choix, ni par volonté –plutôt par nécessité biologique et environnementale-, ne laissait rien déborder de sa vie privée au lycée. Pour ses camarades, il était un jeune homme quelconque, à peine mystérieux, absolument pas apte à susciter l’intérêt. Lorsque Dahmer et l’identité du cannibale de Milwaukee se rejoignent, les passions à son égard se déchaînent. Derf Backderf ressent le besoin pressant d’enquêter afin de comprendre ce qui a pu se passer au cours de son existence lorsque lui et ses amis étaient absorbés par leurs cours, leurs sorties et leurs gentilles histoires de famille. Le travail rétrospectif ainsi effectué est gigantesque : Derf Backderf se plonge dans les rapports policiers et essaie de retrouver tous les personnages qui ont pu côtoyer Dahmer au cours de son adolescence. C’est ainsi qu’il parvient à reconstituer peu à peu une biographie cohérente du cannibale en formation. L’histoire retranscrite tient la route. Dahmer reste un personnage que l’on aperçoit de loin. Ses pensées ne sont pas l’objet de spéculations : celles-ci n’apparaissent pas, confirmant par la même occasion l’impression d’inhumanité d’un garçon étrange qui passait son temps à tuer les bêtes des forêts environnantes pour les dissoudre à l’acide ou pour les décapiter. S’il apparaît plutôt normal et bon élève dans les premières pages de son histoire –au début des années lycée-, Dahmer s’éloignera très vite du chemin conventionnel et ne s’écartera plus des salles de cours sans un sac rempli d’alcool. Déjà, des idées morbides semblaient l’envahir. Peut-être essayait-il également d’oublier la misère humaine qui envahissait sa demeure en rejetant loin de lui les lamentations d’une mère dépressive et égoïste et en oubliant l’absence d’un père fuyant.



Le travail de reconstitution effectué par Derf Backderf est impressionnant. D’une manière construite, l’histoire progresse à un rythme qui réussit toujours à capter l’attention –et à satisfaire la fascination voyeuriste qui échoit à ce type de sujet. L’auteur n’hésite pas à nous rappeler que ses planches se proposent d’ébaucher une biographie d’après son point de vue, c’est-à-dire d’après le regard d’un adolescent un peu idiot et naïf qui ne se doutait de rien. Il devient alors intéressant de croiser ce point de vue extérieur totalement inconscient aux données récupérées suite à l’enquête approfondie menée par Derf Backdef. L’étonnement monte et finit par rejoindre la litanie des cris d’orfraie poussés par l’opinion : comment se fait-il que personne n’ait suspecté Dahmer avant qu’il ne commette ses meurtres ?


« On me demande souvent pourquoi je n’ai rien dit. Pourquoi je n’ai pas essayé d’aider Dahmer. Rappelez-vous que nous étions en 1976. On ne caftait pas sur un camarade de classe. Ça ne se faisait pas. Et puis, mes amis et moi, on n’était qu’une bande de gamins pris dans le cours de nos propres vies et pas très perspicaces. Et aucun de nous n’avait la moindre idée de ce qui lui passait dans la tête. La question pertinente serait plutôt : mais que faisaient les adultes ? »


Et si la vraie question pertinente était la suivante : qu’aurions-nous fait à la place des proches de Dahmer ? D’ailleurs, sommes-nous sûrs qu’un Dahmer ne rôde pas autour de nous ? N’en sommes-nous pas un, en nos fors intérieurs ? Le pouvoir d’identification de Mon ami Dahmer est intense, et c’est peut-être pour cette raison que sa lecture en est si passionnante.





Citation:
Lucide, nul autre que Dahmer peut résumer son parcours criminel : « Je n’ai jamais pu trouver une quelconque signification à ma vie et la prison n’y a rien changé. Mon existence a été insignifiante et la fin en est encore plus déprimante. Tout ça peut se résumer en quelques mots : malade, pathétique, misérable, un point c’est tout. »






"Ce que ce jeune homme perturbé redoutait par-dessus tout, c’était de se retrouver seul avec ses voix et ses pulsions. Et voilà que sa misérable mère torturée et aveuglée par ses propres problèmes faisait de cette peur une réalité. Son père avait déménagé, ses amis l’avaient exclu, le lycée où au moins il était entouré touchait à sa fin, et maintenant sa propre mère l’abandonnait. Son isolement était total."
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30 août 2013 5 30 /08 /août /2013 12:25



Jérôme Bosch est un peintre néerlandais du 15e siècle qui est à l’origine de toiles où le mystique se mêle à l’hérétique, où la monstruosité se déploie dans une prolifération d’énergie plus puissante que celle qui anime la vie quelconque et sans vigueur du commun.
Jérome Bauche est le personnage d’un roman de Jean-Pierre Martinet. Cinq siècles le séparent de son homonyme néerlandais mais une pareille vénération pour la monstruosité les rapproche. Hasard… postule-t-on sur l’état d’esprit d’un peintre dérangé et hanté par la perversion au point d’avoir engendré des œuvres telles que le « Jardin des Délices » ou la « Tentation de Saint-Antoine » pour s’infiltrer dans les affres mentaux de son digne descendant, Jérôme Bauche ? Les scènes qui s’animent sous son crâne sont des odes à la luxuriance perverse et les mots qui les décrivent pourraient très aisément former de nouvelles et sordides fresques.

En réalité, Jérôme Bauche ne semble jamais s’apercevoir de la ressemblance qui le lie à son homonyme peintre. De telles analogies ne peuvent être démontrées que par le lecteur qui dispose d’une distanciation suffisante ; Jérôme Bauche, en plein cœur de son récit, ne trouve rien d’anormal ni de monstrueux à ce qu’il décrit –quoique peut-être un peu, mais dans ce cas il s’accommode très bien des variations de son hygiène mentale.


Mais peut-être nous laissons-nous duper par le détachement apparent du personnage… Qu’est-ce qui nous indique que Jérôme Bauche n’est pas conscient des affiliations qu’il détient avec les pensées de certains personnages littéraires ? Au contraire, de nombreux indices nous portent à croire qu’il nous glisse sans cesse des allusions subtiles à seule fin d’éveiller notre intérêt. Ce bon gros bonhomme obèse, pas si indolent qu’il n’y paraît, éternel adolescent reclus dans sa chambre et partageant une idylle haineuse avec sa mère qu’il appelle « mamame », nous rappellera un Ignatius Reilly rageur, dénonçant avec une verve inspirée la désharmonie du monde moderne, les fautes de goût de ses contemporains et la vulgarité des épansions hypocrites.


« Je me sentais devenir enragé, car oui, vraiment, ce que je supportais le plus mal dans la vie, c’était l’absence d’harmonie, ces cris, cette vulgarité, comme si l’on se promenait éternellement dans une fête foraine, et au bout du compte, rien qu’un désaccord profond, une envie folle de se boucher les oreilles pour ne pas entendre ses propres hurlements. »


Ce dégoût s’accompagne d’un inévitable sentiment de supériorité, mégalomanie divine qui lui permet de se doter des qualités et des pouvoirs les plus convoités. On sent cette fois-ci la présence du Giovanni Papini exacerbé des jeunes années, celui qui avait écrit Un homme fini et qui prévoyait déjà d’asservir l’humanité à ses ambitions (« J’étais un être supérieur, mais j’étais le seul à le savoir : ma force n’en était que plus grande »). Mais Jérôme Bauche se détourne rapidement de ces considérations mégalomaniaques : on comprend qu’elles ne servent qu’à dissimuler un manque profond. Manque d’amour, manque de confiance en soi, manque de signification… L’existence de Jérôme est étiolée. Complètement désenchanté, ce personnage est semblable au berger de L’alchimiste qui se demande quels sont les processus qui ont œuvré à ses dépens depuis son enfance pour qu’il devienne un homme désabusé et, plus que cela dans le cas de Jérôme : névrosé voire psychotique. Quelle quantité de faits est purement spéculative ? Quels actes Jérôme accomplit-il réellement ? Si tous les évènements décrits dans le livre sont réels, alors Jérôme est un criminel sans vergogne –psychotique. Si aucun des évènements décrits dans le livre ne sont réels, alors Jérôme est plongé en plein délire –psychotique. Et si l’on flotte entre totalité assassine et spéculation absolue, le doute sur la salubrité mentale du personnage se confirme une fois de plus. Le livre qui est pur langage n’est qu’une logorrhée ininterrompue, dense et sans respiration, de pensées et de paroles qui semblent crachées sans réflexion par Jérôme. Le besoin de dire est incessant. Si la fonction de communication du personnage au lecteur ne pose parfois aucun doute, il est d’autres pages plus incertaines au cours desquelles le langage se morcèle et se fait le reflet de l’instabilité mentale du personnage :


« Alors ? Alors, je ne devais pas m’affoler, et. Car enfin, je n’avais qu’à m’arranger pour faire disparaître le cadavre de Monsieur Cloret, ce n’était pas. La magie des frontières : quand on les franchit, on repart à zéro. Ni l’herbe ni le ciel n’ont la même couleur. Ce n’était pas une tâche insurmontable, après tout. »


Nous-mêmes serions sans doute à l’image de Jérôme si nous avions partagé son vécu. Son histoire est d’une cruauté édifiante, qui dépasse à peine celle qui caractérise l’indifférence voire le plaisir masochiste que prend Jérôme à la raconter. Enfant né d’un « caoutchouc percé », « moisissure », il grandit sans père dans le sillage d’une mère amère dont les seuls souvenirs de bonheur se résument aux coups de bite que son mari infligeait à des monticules de noix ou aux truites qu’il lui fourrait par hasard dans le vagin. Entouré de peu de compagnons, Jérôme n’a jamais appris à mener des relations valorisantes avec autrui. Arrivé à l’âge adulte, il se cherche depuis longtemps, ne se trouve jamais. Le livre Jérôme décrit un tournant de cet homme qui, seulement névrosé, s’extirpera de sa langueur pour devenir actif et donner une forme à son existence. Mais quelle forme donner à un tel matériau lorsque ses idéaux sont devenus éloignés des normes et des valeurs d’une majorité qui, sans grands besoins affectifs, ne projette que des ambitions sentimentales et émotionnelles médiocres ?


Pédophile, violeur, assassin, s’en prenant aux hommes comme aux animaux, pratiquant l’onanisme dans les pots de yaourt ou dans les bus, Jérôme semble improbable, cumulant trop de tares pour être crédible. Mais sitôt qu’on le connaît un peu mieux, à peine aura-t-on commencé à partager ses obsessions, à fréquenter les individus qui l’entourent, à connaître ses idéaux et ses rêves, on s’étonnera de ne pas le voir céder à plus de comportements autodestructeurs. Né de grandes souffrances (« La souffrance c’est pas beau à voir. On plonge dans des profondeurs vertes et quand on remonte on est tellement mort que plus personne vous reconnaît. Les cernes violets sous les yeux, l’air absent, aussi quelques rides gravées dans des endroits bizarres, là où elles auraient pas dû, forcément, ça étonne, et puis les mains vides, forcément » ), ce roman en génère d’encore plus terribles. Visions sans espoirs et cyniques d’une destinée individuelle qui ne promet plus rien s’opposent au paradigme rêvé d’une fusion de tous les êtres humains dans la plus grande harmonie (« Tu te rends compte de ça, Jérôme ? TOUS les gens ont des visages différents. La vie fabuleuse, quoi. Pas un qui se ressemble. Et à l’intérieur alors, comment ça doit être ! Encore plus différent ! Encore plus étonnant ! C’est ça, la vraie merveille. Dommage qu’on s’en rende compte que quand il est trop tard et qu’on n’a plus personne à qui causer. Si on avait su on aurait vécu autrement, mais voilà. On voudrait bien recommencer, on les laisserait pas passer tous ces visages, on les questionnerait, on mettrait des choses en commun, les pas belles et les elles, seulement voilà »). Mais impossible, pas possible, et c’est là la souffrance suprême.





Citation:
Il y en a beaucoup comme moi. Enfants, ils ont déjà tout perdu. Adultes, ils ne sont plus que des fantômes. Ils rêvent de se venger, mais bien peu passent aux actes. Le plaisir dans les lits moites, ils finissent par s’y adonner, alors qu’ils voudraient se tuer, ou, dans le meilleur des cas, tuer leurs semblables… Moi, de ces quelques gouttes de foutre qu’un mort a déposées dans le ventre chaud de ma mère, y faisant naître cet abcès dont je suis sorti, monceau d’entrailles à mon tour, j’ai tiré ma haine, froide comme un acier, lucide comme un poignard.



Hérésie suprême ? Un passage qui me fait penser à L'alchimiste de Coehlo (dans le fond, pas dans la forme, bien sûr) :


Citation:
Pourquoi faut-il donc, Jérôme, qu’il y ait un tel écart entre les rêves de notre jeunesse, et la vie misérable, dégradée, que nous subissons ensuite comme une maladie incurable ? Nous sommes vieillis, flétris, souillés, nous n’avons même plus le courage d’essuyer les crachats que nous recevons tous les jours, nous ne croyons plus en rien, nous n’osons même plus regarder notre prochain dans les yeux, et surtout, nous n’avons plus envie de vivre car notre propre image nous fait horreur.



L'épisode du yaourt à la framboise... a écrit:
[…] J’ai décapsulé un pot de yaourt à la framboise et j’ai commencé à me branler. J’avais peur que Polly ne jouisse avant moi, elle hurlait si fort qu’il me semblait que jamais plus elle ne redescendrait, elle avait rejoint les anges peints sur les plafonds des cathédrales, dans la lumière rose et bleue, elle resterait pour toujours accrochée dans les arbres, toute chaude, humide et molle, moitié nuage, moitié feuillage, vibrant au plus infime souffle de vent, respirant tous les effluves de la terre, alors mon foutre a giclé, gluant, inutile, presque froid déjà, désespérément identique à ce qu’il avait toujours été et à ce qu’il serait toujours, même après ma mort (car j’ai toujours eu la conviction que, même dans mon cercueil, il m’arriverait de temps en temps d’avoir une petite érection), la substance même de Jérôme Bauche, sa laideur, sa solitude, réduites à quelques gouttes blanchâtres et visqueuses, son néant. J’ai remis soigneusement la capsule sur le yaourt, après tout, pourquoi le jeter, d’ailleurs mamame aurait la très grande joie d’avoir au dîner, ce soir, un dessert un peu particulier.



« Si je n’avais pas été aussi attentif à ma propre douleur, j’aurais pu avoir pitié de lui, à ce moment-là. »


*peintures citées dans le livre :
- Le naufrage de l'espérance, Caspar-David Friedrich
- Les blanches falaises de Rügen, Caspar David Friedrich
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29 août 2013 4 29 /08 /août /2013 12:29



Les enfants imaginés par Tim Burton ne vivent pas dans un monde imaginaire peuplé de fées et de lutins rieurs. Le fil conducteur de ce recueil de poèmes est l’évocation d’une marginalité qui commence dès le plus jeune âge. Que l’on soit un enfant huître, que l’on ait un brie de chèvre à la place de la tête, des clous dans les yeux ou des ordures en guise de chair, le mal s’incarne tout le temps au même endroit : dans le regard des autres.



Ces enfants mènent une vie malheureuse marquée par l’ostracisme et l’abandon. Ils se préparent déjà à l’implacabilité d’une vie adulte qui ne ratissera pas davantage de chaleur humaine. Chacun de ces poèmes constitue une ébauche scénaristique en soi. On se souvient d’Edward aux mains d’argent, d’Edward Bloom de Big Fish ou de Charlie, tous personnages caractérisés par un signe distinctif qui les exclut involontairement de la communauté homogène des « gens normaux ». On reconnaît dans cette opposition un manichéisme peu subtil mais il faut y prendre garde… Dans les films de Tim Burton comme dans ses poèmes, on découvre bien vite que les faibles ne sont pas pur angélisme et qu’ils recèlent les mêmes vices que leurs tortionnaires. Ainsi Tim Burton ne vire jamais à l’apitoiement et se montre plutôt cruel, chancelant entre pitié et plaisir machiavélique d’enfoncer toujours plus profondément dans leur misère ces enfants malmenés par l’existence.




Le jeu poétique qui entoure la narration de leur histoire ajoute encore une dose de cruauté à l’imagination de Tim Burton. Les rimes, allitérations et assonances s’égrènent à un rythme qui fait souvent fourcher la langue, comme s’il fallait que la forme se rajoute au fond des malheurs pour distraire le lecteur. On joue à la marelle avec Tim Burton, pendant que ses personnages cheminent fatalement vers une destinée sans vie pour le plaisir de perpétrer une rime :


« Mon fils, es-tu heureux ? Sans indiscrétion,
Rêves-tu quelquefois des célestes régions ?
Ne t’es-tu jamais dit : « Mourons » ? »




Voici un exemple de rime qui marche, sans donner l’impression d’avoir été extorquée à l’insu de Tim Burton. Ce n’est pas le cas de l’ensemble des poèmes de ce recueil. Faute à une traduction qui sacrifie la fluidité à une versification qui n’était pourtant pas formellement revendiquée dans la langue originale. Le résultat bancal devient parfois illisible, et on préfère ne pas lire à voix haute certaines monstruosités littéraires :



« Hélas, elle se sait prisonnière d’un sort,
Dont elle ne se sort
Jamais. En effet, dès qu’on s’
Approche d’elle, les épingles encore
Plus profond dans son cœur s’enfoncent. »




Si on maîtrise un peu l’anglais, on se réfèrera de préférence aux textes originaux de Tim Burton qui apparaissent toujours en complément de leur traduction.


Enfin, on peut légitimement se demander si Tim Burton n’était pas ce réalisateur fantasque que l’on connaît –serait-il plutôt un de ces malheureux et anonymes personnages qui peuplent ses poèmes-, l’intérêt porté à son recueil aurait-il été aussi accru ? Sa poésie désenchantée et gentiment morbide s’inscrit en continuité de ses œuvres mais ne constitue pas une œuvre en soi. Trois vers ne font pas un poème –encore moins un haïku made in america- et lorsqu’on lit l’histoire de Benjamin, éludée en trois pauvres vers :


« Je suis Benjamin,
Débaptisé par les autres gamins
En « vilain gamin pingouin » »




… une seule chose à répondre à Tim Burton : puisse Benjamin devenir aussi marginalement reconnu que toi.




Citation:
L’enfant Brie rêva (deux fois, pas plus) que sa tronche
Pleine et ronde n’était plus qu’une tranche.
Le droit de jouer avec eux, les autres enfants jamais ne le lui donnaient,
Mais au moins Brie s’accordait bien avec un bon Chardonnay.



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28 août 2013 3 28 /08 /août /2013 13:30



Par le choix de son sujet, Laurent Gaudé semble avoir cherché à rendre Cris inattaquable. A travers des récits focalisés sur les différents points de vue de Marius, Ripoll, Boris, Barboni, Rénier et M’Bossolo, l’atrocité meurtrière des combats dans les tranchées de la Première Guerre Mondiale est décrite dans toute sa diversité. Au moment présent, les personnages s’emparent de leur subjectivité pour nous faire part des implications psychologiques du combat. Qu’on se le dise : Laurent Gaudé est un pacifiste et par le contre-exemple, il va nous prouver que la guerre est une activité qui n’a rien de confortable et que ses combattants partagent un sort qui n’a rien d’enviable. Si je viens d’enfoncer une porte ouverte, Laurent Gaudé ne cessera de le faire lui aussi à travers ses Cris.


Il en est de cette guerre comme d’une sélection anti-darwinienne. Laurent Gaudé choisit toujours de tuer ou de mutiler les plus beaux sujets de l’humanité, nous prenant pour des bœufs incapables de nous émouvoir si l’instinct de destruction ne venait frapper que les vieux, les défigurés et les méchants. Les personnages jouent aux manchots, semblant découvrir le monde pour nous persuader que nous le découvrons nous aussi, nous ensevelissant d’évidences incontestables pour nous faire croire que nous n’y avions jamais pensé (« Je ne pensais pas que la mort pouvait avoir le visage d’un gamin de dix-huit ans. Ce gamin-là, avec ses yeux clairs et son nez d’enfant, c’était ma mort »). Mais peut-être le fallait-il, eut égard au lyrisme empêtré de métaphores dont se charge Laurent Gaudé. C’est vrai qu’à force de recourir aux comparaisons et aux images –même sans aucune originalité- on s’éloigne dangereusement de la réalité. On se demande souvent ce que le lyrisme vient faire là. On se demande souvent si, finalement, toute cette atrocité meurtrière dont Laurent Gaudé fait mine de vouloir s’offenser ne lui convient pas puisqu’elle lui permet de laisser libre cours à l’envol (raté) de sa plume, qui prend avec délice ses sources dans la bourbe («Le ciel est une tâche d’encre de Chine. Je sens mon corps lourd s’enfoncer doucement dans la terre. Je n’aurai jamais la force de lever le bras. Pourtant j’aimerais jouer du bout des doigts avec une de ces étoiles. Mais la terre s’ouvre sous moi. La terre se dérobe et m’aspire»). Partant de ce lyrisme douteux, on ne s’étonnera pas de découvrir finalement que le personnage principal n’est que le concept personnifié de la mort. Ayant découvert quels formidables jeux pouvaient lui permettre cette figure de style, Laurent Gaudé en use et en abuse, se lançant dans un combat gagné d’avance : la mort, c’est nul (« La mort s’est jouée de lui. Elle l’a pris de plein fouet. Pour sa première charge. C’était un homme et il méritait mieux que cela »).


Autres combats d’un autre temps ? Il s’agit de dénoncer la religion et ses Dieux injustes qui permettent à l’infamie de se déchaîner (« Et je me demande bien quel visage a le monstre qui est là-haut, qui se fait appeler Dieu, et combien de doigts il a à chaque main pour pouvoir compter autant de morts ») ou de respecter la parité raciale en faisant sagement se succéder les points de vue d’hommes de différentes ethnies –au cas où nous aurions encore pu douter que, quelle que soit la nature de son patrimoine génétique, les hommes ne souffraient pas de la même façon.


La sensation qui résulte de cette lecture est celle d’un malaise qui trouve mal son objet. Qui Laurent Gaudé essaie-t-il de convaincre ? Que l’on soit fanfaron de la guerre ou que l’on ne le soit pas, dans les deux cas, l’invasion de clichés, le langage creux et rhétorique, la sentimentalité à l’eau de rose desserviront leur sujet. Bien beau de vouloir magnifier sa prose mais gare à l’abstraction pure. En personnifiant la mort, en invoquant Dieu, en pariant sur la métamorphose des hommes en animaux, Laurent Gaudé perd de vue son objectif et oublie de s’en prendre aux premiers responsables de la guerre : les hommes.

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