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5 mars 2014 3 05 /03 /mars /2014 13:57




Courte nouvelle pour cheminement court : sitôt acceptée l’idée de mourir, le Chemin du cimetière se traverse en quelques pas, avec la joie démente et désespérée de celui qui se sent plus proche de la mort que de la vie. Thomas Mann tout craché ne nous cache pas, une fois de plus, sa fascination morbide pour les déchéances physique et psychologique. Ce n’est pas la maladie qui agit ici à l’insu de sa victime mais l’ivrognerie –les deux ne sont pas loin, mais l’arrêt final bénéficie d’une coupe plus déterminée dans le second cas. Le cercle vicieux mais exquis résume la tonalité de cette dernière promenade :


« Il buvait parce qu’il avait perdu le respect de soi, et il se respectait de moins en moins, parce que l’effondrement répété de ses bonnes intentions rongeait la confiance qu’il aurait pu avoir en lui-même. »


Une piste pour éclairer d’autres aspects de l’œuvre de Thomas Mann…






*peinture de Michel Fingesten, The Drinkers, 1919

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4 mars 2014 2 04 /03 /mars /2014 14:03





La Montagne magique culmine à 975m (échelle Livre de Poche). Le voyage commence à une altitude de 11m. Journal de bord d’une ascension.


Jour 1 11m / 54m

On parle d’altitude et d’éloignement. Devrait-on plutôt parler de temps ? Le passé semble en interaction ininterrompue avec le présent. Sitôt en route avec Hans Castorp, voilà qu’il nous parle des évènements les plus personnels de son enfance, ceux qui ont servi de fondation à l’identité qu’il nous présente en ces débuts de pages. Ses aïeux, la mort d’une mère, d’un père puis d’un grand-père –on pourrait parler de coïncidence : « Celui qui était étendu là, ou plus exactement, ce qui était étendu là, ce n’était donc pas le grand-père lui-même, c’était une dépouille qui, Hans Castorps le savait bien, n’était pas en cire, mais faite de sa propre matière, c’était là ce qu’il y avait d’inconvenant, et d’à peine triste –aussi peu triste que le sont les choses qui concernent le corps et qui ne concernent que lui. » Hans Castorps m’a déjà emballée. N’omettons pas non plus un détail qui renforce la proximité : Hans Castorp a mon âge : « Lorsqu’il entreprit le voyage au cours duquel nous l’avons rencontré, il était dans sa vingt-troisième année ». Mal de mer existentiel et grand mépris de la mort en tant qu’objet de tragique, voilà le mélange idéal.


Jour 2 54m/148m

On se sent bien sur cette Montagne magique. Le sanatorium s’avère être plus accueillant qu’il n’y paraît et c’est peut-être là que réside le piège : il happe ses visiteurs hors du monde commun et les plonge dans un milieu fascinant constitué de lenteur et de grâce. « Et pourtant, on est bien chez nous ! Allons, monsieur votre cousin nous appréciera sûrement mieux que vous, et saura s’amuser. Ce ne sont pas les dames qui manquent, nous avons ici des dames tout à fait délicieuses ». Le sanatorium se constitue en communauté au sein de laquelle les uns et les autres se croisent quotidiennement et s’observent. La focalisation du regard sur l’autre intervient en dernier lieu, lorsque toutes les autres distractions se sont évanouies. Pauvreté qui permet de s’ouvrir sur une richesse dédaignée dans la vie quotidienne précipitée, elle me rappelle ce passage du Portrait de Dorian Gray : « Qu'est-ce qu'un rapport humain aujourd'hui? Il afflige par sa pauvreté. |...] Rencontrer quelqu'un devrait constituer un événement. Cela devrait bouleverser autant qu'un ermite apercevant un anachorète à l'horizon de son désert après quarante jours de solitude ». Oscar Wilde aurait dû faire le voyage avec nous. Et la maladie, au fait ? On s’en fout, cela fait longtemps qu’on ne s’en préoccupe plus –mieux encore, on s’en amuse et on s’en sert comme d’un agrément relevant agréablement la monotonie d’une vie monacale. « La maladie n’est aucunement noble, ni digne de respect, cette conception est elle-même morbide, ou ne peut conduire qu’à la maladie. » Toutefois, elle reste l’enjeu de tous les résidents du sanatorium car elle donne le droit de prolonger son séjour sur les hauteurs de la Montagne magique.


Jour 3 148m/238m

Hans Castorp me plaît toujours. Nous sommes deux invalides de même nature : « Je crois même que, dans l’ensemble, je m’accorde mieux avec des gens tristes qu’avec des gens gais. […] Lorsque les gens sont sérieux et tristes, et que la mort est en jeu, cela ne m’oppresse ni ne m’embarrasse, je me sens au contraire dans mon élément, et en tout cas mieux que lorsqu’on a trop d’entrain : ce qui me plaît beaucoup moins ». Hans Castorp me fait miroiter l’horizon d’un projet de vie qui ne me semble pas moins enviable que ce que le monde actuel me donne le droit d’espérer. Passer sa jeunesse dans un sanatorium, sans autre préoccupation que celle de sa maladie –c’est-à-dire de soi- et de ses amours –c’est-à-dire des autres. On déploierait alors, comme lui, une habilité psychologique à saisir tous les enjeux des relations et à les disséquer avec ironie. Qui n’a jamais connu un Pribislav ? « Ainsi s’était-il habitué de tout cœur à ses rapports discrets et distants avec Pribislav Hippe, et il les tenait au fond pour un élément durable de son existence. Il aimait les états d’âme que lui procuraient ces rencontres, l’attente de savoir si l’autre passerait aujourd’hui près de lui, le regarderait, les satisfactions silencieuses et délicates dont le comblait son secret, et même les déceptions qui en découlaient, et dont la plus grande était que Pribislav « manquât la classe », car la cour était alors vide, la journée privée de toute saveur, mais l’espoir demeurait ». Le sens de l’observation de Hans Castorp s’étend à tous les domaines qui l’entourent…



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Jour 4 238m/ 332m

… à trop de domaines ? Maintenant que Hans Castorp semble s’être installé durablement et que le charme des découvertes s’estompe, l’histoire s’enlise doucement. Hans Castorp bénéficie d’un regard extra-lucide sur les autres et sur lui-même, mais au prix de quelle quantité de descriptions… Des pages viennent simplement nous confirmer l’impression d’une atmosphère que nous pouvions déjà ressentir sans peine ; d’autres pages s’amusent à décrire sans fin les apparats, les postures et les expressions de nombreux personnages auxquels nous ne nous attachons pas particulièrement. On comprend qu’il n’y ait rien d’autre à faire dans ce sanatorium, faisant de la maladie et des conversations mondaines le monopole d’une existence –au fait, vous ai-je dit que Hans Castorp a officiellement été déclaré comme souffrant ?- et Thomas Mann insiste souvent sur la relativité d’un temps qui s’est libéré des contraintes de mesures habituelles, à la manière de son récit qui pédale dans la pagination pour nous faire éprouver toute la longueur de l’ennui. On commence à très bien le ressentir. L’ascension devient plus difficile.


Jour 5 332m/402m

Au moment où la lassitude commençait à s’installer, voilà que s’approche M. Settembrini, déjà aperçu à plusieurs reprises, mais jamais aussi durablement qu’au cours de cette étape. Puisqu’il ne se passe factuellement rien dans ce sanatorium des montagnes, les conversations entre malades sont les derniers refuges d’exotisme dans lesquels se réfugier. La parole conduit droit à l’abstraction d’autres mondes et on découvre, avec M. Settembrini, toute l’influence d’une époque nourrie par les idées des décadents et des physiologistes –même, Nietzsche ne se trouve jamais bien loin : « Rien n’est plus douloureux que lorsque la partie animale, organique de nous-même, nous empêche de servir la raison ». Hans Castorp absorde ces idées nouvelles. Comme il ne fait jamais rien à moitié, des pages et des pages l’entraînent dans la découverte d’un monde nouveau : celui où la physiologie balbutiante se trouve des affinités avec l’imagination romantique d’un Baudelaire. Est-ce à dire que tous les physiologistes et artistes romantiques pataugeaient eux aussi dans le désœuvrement ?


Jour 5 402m/506m

Déclarer son amour dans une langue étrangère apprise sur le tard, qu’est-ce que cela change ? Quelle idée… contenant le potentiel le plus romantique qu’il soit : « Moi, tu le remarques bien, je ne parle guère le français. Pourtant, avec toi, je préfère cette langue à la mienne, car pour moi, parler français, c’est parler sans parler, en quelque manière, sans responsabilité, ou, comme nous parlons en rêve ». Même lorsqu’il se montre fleur bleue, Hans Castorp ne peut s’empêcher de déployer ses dons de vivisecteur. La Montagne magique devient plus alanguie et vénéneuse. Je l’aimerais quand même moins placide.


Jour 6 506m/598m

Encore une nouvelle grimpe éprouvante. Toujours rien d’autre à faire que de parler sur cette Montagne magique qui échappe à l’écoulement classique du temps. Hans Castorp se laisse griser par une vision mythique du monde qui attire l’approbation de toutes mes propres représentations : « Lorsque le soleil sera entré dans la constellation de la Balance, dans trois mois environ, les jours auront de nouveau diminué suffisamment pour que le jour et la nuit soient égaux. Ensuite, ils diminuent de nouveau jusqu’à Noël, cela tu le sais bien. Mais veux-tu, s’il te plaît, réfléchir à ceci : pendant que le soleil traverse les signes de l’hiver, le Capricorne, le Verseau et les Poissons, les jours augmentent déjà de nouveau. Car voici qu’approche de nouveau le point du printemps, pour la trois millième fois depuis les Chaldéens, et les jours augmentent de nouveau jusqu’à l’année suivante, lorsque revient le commencement de l’été ». Mais lorsqu’il est question d’une lointaine politique, je n’y comprends plus grand-chose et laisse les personnages à leur controverse sur des pages et des pages. Oui, le temps dure longtemps, Hans Castorp a raison. Et le temps oscille de l’ennui extrême à la plus vive exaltation. On ne sait plus trop si c’est bon ou mauvais. On a envie de tout laisser de côté, écœuré, jusqu’à ce que la curiosité nous donne envie d’y revenir.



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Jour 7 598m/716m

Il neige, il neige, il neige… des pages sur la neige… faut dire que ça repose, après avoir suivi une conversation de même longueur entre Naphta et Settembrini. Les deux hommes, instruits jusqu’à ras-bord et dégoulinants de principes, s’affrontent en politique, en philosophie et en religion, mêlant les concepts avec le plus sérieux lorsque leur raison principale consiste seulement à triompher des opinions de l’autre. Finalement, qui gagne ? Le scepticisme et la vanité de tout dogme, dont la dénonciation semble, entre autres, être l’une des principales marottes de cette Montagne magique. Au passage, Thomas Mann nous glisse quelques informations historiques concernant certaines sociétés secrètes…en aurait-il été ? Dans un autre genre, le sanatorium de sa Montagne en constitue une déclinaison particulière, réservée à ceux qui accepteront de se montrer « malades » de la vie que les autres mènent en bas, à ras les pâquerettes. Il est délicieux de cracher dans la soupe lorsqu’on peut boire de la bisque de homard tous les jours…


Jour 8 716m/828m

La montagne magique a fini par me rendre insensible, même aux évènements les plus cruciaux et les plus funestes du sanatorium. Les années et les résidents passent dans l’indifférence : nouveaux ou anciens, leurs personnalités se confondent en une seule unité condamnée au scepticisme. Les différentes voix des personnages pourraient n’être que les murmures à contre-courant d’une seule conscience que la réflexion agite sans cesse. Nous lisons les tergiversations d’une conscience livrée à elle-même sans autre nourriture spirituelle que les sensations d’un corps agréablement morbide et parfois voluptueux.


Jour 9 : 828m/944m

Plus les pages défilent, plus le temps passe, et plus le désœuvrement qui se vit dans le sanatorium, après des années d’exaspération physique et de contentement intellectuel, se fait l’illustration d’une barbarie culturelle qui ne s’illustre jamais mieux que dans les joutes oratoires entre les divers patients érudits et éloquents de ce lieu. Quelques éclairs de génie, mais toujours beaucoup de fatigue, entre l’étalage d’une collection de musiques et des séances de transe dignes des présentations publiques du docteur Charcot.


Jour 10 : 944m/975m

Une fin percutante et synthétique, à l’image de ce qu’aurait dû être toute la Montagne magique. Mais alors, si tel avait été le cas, la montagne n’aurait été plus qu’une colline, pas assez éloignée du monde pour gagner ses étendards de microscome d’une certaine société malade. Plus on gravit cette montagne, plus se tarit l’exaltation des débuts. En quelques pages, Thomas Mann excelle à transmettre son message ; tout le reste consiste en une répétition qui se plaît aux joutes et développements oratoires aussi longs et laborieux que stériles voire prétentieux. Toutefois inévitable, cette alliance du fond et de la forme achève l’ascension de la Montagne magique de la façon la plus cohérente qu’il soit. Un livre qu’on ne peut apprécier qu’à condition d’être aussi éloigné de la conception classique du temps que ne l’était Hans Castorp, réfugié dans un sanatorium pendant les sept années les plus vigoureuses de la vie d’un homme.

« L'analyse est bonne comme instrument du progrès et de la civilisation, bonne dans la mesure où elle ébranle des convictions stupides, dissipe des préjugés naturels et mine l'autorité, bref, en d'autres termes, dans la mesure où elle affranchit, affine, humanise et prépare les serfs à la liberté. Elle est mauvaise, très mauvaise dans la mesure où elle empêche l'action, porte atteinte aux racines de la vie, est impuissante à lui donner une forme. L'analyse peut être une chose très peu appétissante, aussi peu appétissante que la mort dont elle relève en réalité, apparentée qu'elle est au tombeau et à son anatomie tarée. »



*peintures de Caspar David Friedrich

Quelques extraits ?

De l'émerveillement...

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28 février 2014 5 28 /02 /février /2014 14:05





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Zombies sont des pièces littéraires oscillant entre la vie et la mort : elles contiennent la substance des romans de Bret Easton Ellis sans l’impulsion ultime qui aurait pu leur permettre de trouver un véritable élan. Que les histoires se passent à Mulholland, au bord d’une piscine, sur une île tropicale ou à Los Angeles, que les personnages s’appellent Bruce ou Brenda, qu’ils carburent à l’Absolut, au Temesta ou à la cocaïne, Bret Easton Ellis nous raconte à chaque fois la même histoire. Le lecteur qui aura déjà connu Moins que zéro ne sera absolument pas surpris. S’il avait aimé ce livre, tant mieux pour lui : ces petites variantes conviendront comme friandises avant de tourner définitivement la page sur Bret Easton Ellis version enfant gâté et dépressif. Qu’on ne se méprenne pas toutefois sur la nature véritablement désespérée de ces Zombies et qu’on ne confonde pas l’atonie de Bret Easton Ellis avec la médiocrité d’un style qui n’excelle ni dans le dialogue, ni dans la narration. La lassitude s’étale dans des conversations insipides et dans des ébauches de gestes dérisoires sauf lorsque Bret Easton Ellis quitte son désenchantement pour nous donner un aperçu de sa réserve substantielle d’illusions. On tombe alors sur un morceau inespéré de fantastique moderne mêlant humour grinçant et références geeks, comme lorsque la Faucheuse rencontre Star Wars au bord d’une piscine privée luxueuse :


« En montant je parle au ranger, un jeune type d’environ dix-neuf ans, mon âge, assez beau. Je veux savoir dans quel état était le cadavre quand il l’a trouvé.
« Vous voulez vraiment le savoir ?demande-t-il, avec un sourire sur son visage calme.
-Oui. » J’acquiesce de la tête.
« Eh bien, ça paraît bizarre, mais quand je l’ai vu la première fois, eh bien, j’ai cru voir Darth Vader en réduction, dit-il en se grattant la tête.
-Quoi ?
-Ouais, Darth Vader. En plus petit. Vous voyez ? Dans La Guerre des Etoiles, OK ? » dit-il avec un petit accent impossible
à situer. »


Bret Easton Ellis nous permet également de renouveler le genre de l’absurde. Ses personnages se frappent la tête contre les murs pour mieux faire passer le temps, et nous avons l’impression de revoir Estragon et Vladimir, racontant n’importe quoi dans l’attente inespérée d’un évènement qui modifiera le cours perdu de leur vie :


« Bon, s’exclame Martin, tout ça est très divertissant, mais qu’est-ce qu’on fout ici, Leon, hein, qu’est-ce qu’on fout ici ?
-Je ne sais pas, dit Leon en haussant les épaules. Qu’est-ce qu’on fout ici ?
-C’est moi qui pose la question. Qu’est-ce qu’on fout ici ?
-Je ne sais pas, répète Leon en haussant à nouveau les épaules, je ne sais pas, demand
e-lui. »


Pourquoi Bret Easton Ellis ne pourra-t-il jamais rivaliser avec Samuel Beckett ? La lecture nous laisse croire qu’il manque au premier la sincérité qui rendait le second vraiment désespérant. Zombies nous rendra au mieux amusés, au pire agacés. Chaque histoire nous permet de contempler un Bret Easton Ellis prenant la pose du dépressif –malheureusement, il ne nous permet jamais d’aller au-delà de ses propres préoccupations stériles, dont tous ces Zombies ne sont que les mornes reflets.



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*photo de Jessica Craig Martin

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27 février 2014 4 27 /02 /février /2014 13:27





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Otez à la Montagne magique ses dimensions philosophiques, sociales et politiques, n’en conservez que ses tourments sentimentaux et ses crises identitaires tourmentées–et vous obtenez Tristan. Réfugié dans un sanatorium en montagne, à l’abri dans cet établissement comme le sera plus tard Hans Castorp, le narrateur de l’histoire semble s’inscrire dans une filiation à peine voilée de Thomas Mann lui-même. Detlev Spinell est un écrivain désenchanté, retiré du monde comme le personnage décadent d’A rebours s’était aménagé une cellule monacale loin des siens dans un mélange de mépris esthétique et d’exacerbation synesthésique. Mais lorsque surgit la figure esthétique par excellence, déclinant un nuancier de charmes surtout fantasmés, en la personne de Gabriele Klöterjahn, Spinell se raccorde à l’existence sur un mode dégénéré. Aimer à la manière d’un esthète est une déplorable façon d’être en vie. N’oublions pas de préciser que Gabriele est d’une inconsistance qui ne peut pas satisfaire longtemps les exigences secrètes de son admirateur secret, et qu’elle est l’épouse d’un riche bourgeois que Spinell est également amené à côtoyer à plusieurs reprises. Sentant venir la tragédie d’amour inévitable, Spinell fait revivre le Tristan et Iseult de Wagner sous la voûte exaltée de son crâne, tandis que dépérissent autour de lui les corps maladifs d’hommes et de femmes rompus par la vie. Les premiers ingrédients savoureux de la réflexion qui sera développée dans la Montagne magique sont ici mis au service d’une lutte infernale entre l’esthète Spinell et le bourgeois Klöterjahn, l’un aussi bien ridiculisé que l’autre par un Thomas Mann qui ne savait sans doute pas lui-même de quel côté se positionner.


« Croyez, monsieur, que je vous hais, vous et votre enfant, comme je hais la vie banale, ridicule et cependant triomphante, que vous représentez et qui est l’éternelle antithèse et l’ennemie de la beauté. »


Si l’on comprend ce cri de révolte, cette ambivalence épuisante de celui qui oscille de l’ivresse ascétique au désenchantement du quotidien ; du déchaînement des appétits vitaux au dégoût de leur consommation, il faut écouter Thomas Mann, ironique et mordant même lorsqu’il peine à maintenir les derniers souffles de vie exaspérée de ses personnages.



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*photo de Joel-Peter Witkin

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26 février 2014 3 26 /02 /février /2014 14:21





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Le portrait de Dorian Gray écrit par Oscar Wilde est à la fin du 19e siècle ce que fut, par exemple, 99 F de Frédéric Beigbeder à la fin du 20e siècle. Même goût pour la vie mondaine, frivolité revendiquée –le nom du personnage est inspiré d’un véritable « Gray » qu’Oscar Wilde essayait d’emballer- et attitude de nonchalance savamment étudiée : voici les caractéristiques des mirliflores, d’un siècle à un autre. Littérairement parlant ? On aurait plutôt tendance à louer la fluidité sophistiquée de l’écriture d’Oscar Wilde au détriment du style moins recherché de Beigbeder, mais ce dernier aurait-il passé plus de temps à peaufiner son roman, n’aurait-il pas lui aussi atteint une noblesse d’écriture qui fait défaut au roman dandy du 20e siècle ? Bien que le Portrait de Dorian Gray glisse onctueusement des pages exquises sous le palais de son lecteur, son écriture demanda des efforts considérables de la part de son auteur. Oscar Wilde frise parfois le plagiat et quelques-unes de ses plus belles réflexions sont directement extraites de ses sources d’inspiration majeures, Walter Pater et John Ruskin en tête. Et puis alors ? Le résultat est là : Le portrait de Dorian Gray est un condensé de pensées profondes et essentielles qui se lit avec l’aisance d’un roman de gare –aphorismes d’humour noir tissés et reliés par la trame d’une fiction. Avec l’habilité d’un publicitaire avant l’heure, Oscar Wilde condense l’idée. Elle se boit pure et d’une traite, dans un verre en cristal qu’on tiendra le petit doigt en l’air.


« Qu'est-ce qu'un rapport humain aujourd'hui? Il afflige par sa pauvreté. |...] Rencontrer quelqu'un devrait constituer un événement. Cela devrait bouleverser autant qu'un ermite apercevant un anachorète à l'horizon de son désert après quarante jours de solitude »


Toute l’ambivalence du roman tourne autour de cette idée. Ses personnages sont des âmes exaltées, capables des plus vifs enthousiasmes pour ceux qu’ils imaginent être les plus intéressants. Toutefois, la loi de la sélection est dure et n’élit qu’un ou deux privilégiés parmi la masse insignifiante et médiocre des êtres humains qui constituent l’environnement direct de chacun. Cette exigence de l’autre toujours déçue permet à Oscar Wilde de manier le cynisme et de peaufiner son art de la réplique à l’extrême. En parlant de son roman, l’auteur écrivait : « je crains qu’il ne ressemble beaucoup à ma propre vie : tout en conversation et pas d’action ». Oscar Wilde ne s’était pas trompé, mais la conversation remplace l’action et parvient souvent à la transcender en divulguant des images plus marquantes et éternelles, là où l’action aurait peut-être seulement eu une efficacité éphémère. La réflexion esthétique qui cherche à s’accaparer les premiers plans de la thématiques du Portrait sous-tend en réalité cette quête effrénée de l’âme sœur : l’art peut alors se présenter en substitut mineur à la relation idéale ; l’art devient relation narcissique de soi aimant ses propres passions. A la fin du 20e siècle, Frédéric Beigbeder nous montrera que la société de consommation constitue une autre issue de secours. La facilité en plus. C’est d’ailleurs ce qui distingue le mieux les deux romans : si le Portrait de Dorian Grayrelève du bijou tandis que 99F emprunte ses termes au prospectus publicitaire, sans doute faut-il en imputer le mérite à une époque moins désenchantée qui n’était pas encore définitivement guérie de « l’art pour l’art » et qui s’échinait à lui rendre un digne hommage. Lorsque la beauté de forme ne peut s’accompagner que du renouvellement de la beauté de fond, liée au paradoxe et aux idées de décadence, le Portrait de Dorian Gray devient figure-même de la dégénérescence. En apprécie-t-on les modalités ? A-t-on envie de s’exclamer au génie à chaque page tournée ? De longs et heureux jours attendent encore la décadence…




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Jamais loin d'A Rebours de Huysmans...



« J’aime bien tout savoir de mes nouveaux amis, et rien de mes anciens. »





*peinture d'Alfonso Rocchi

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24 février 2014 1 24 /02 /février /2014 14:39





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L’automne du Moyen Age est parfois aussi appelé de son titre officieux : le Déclin du Moyen Age. En privilégiant le premier titre, John Huizinga se met au diapason de l’esprit médiéval fin d’époque tout en allégories et en symboles épuisés.


Publié en 1905, ce livre propose une nouvelle vision du Moyen Age. John Huizinga ne s’accorde pas avec l’analyse d’un autre grand historien de son époque, Jules Michelet, et abolit la notion de démarcation nette séparant le Moyen Age de l’esprit de la Renaissance français. L’automne du Moyen Age, dans un flou indistinct, se fond en partie dans le printemps de la Renaissance. Le XVe siècle médiéval ne s’exalte pas mais est décrit comme un siècle d’épuisement pessimiste dont la langueur aura peut-être permis la réaction humaniste qu’on lui connaît, quelques décennies plus tard. Au moment de la publication de ce livre, John Huizinga renouvelle la vision du Moyen Age tardif en piochant dans de nombreuses sources. Il s’intéresse notamment aux témoignages de la vie quotidienne qui exaltent une fougue destructrice dans tous les actes les plus anodins, révélant si ce n’est l’ambivalence d’une population partagée entre la foi exaltée et une excentricité parfois païenne, au moins la tendance à l’exagération d’une époque qui passe d’un extrême à un autre sans jamais toucher le juste milieu. John Huizinga nous décrit tout un paradigme malaxé par des concepts qui trouvent le nom de chevalerie, de courtoisie, et bien évidemment de religion. Importants, ces idéaux qui seront déclinés en images, symboliques et lieux communs, pétrissent toute une vie culturelle et constituent les fondations d’une œuvre littéraire directement appréciable par ses contemporains lorsqu’elle nous semble dépourvue de signification. John Huizinga nous présente quelques poètes connus, tels Catherine de Pisan ou l’auteur du Roman de la Rose, mais il cite également poètes et poèmes oubliés, œuvres si imprégnées de leur époque qu’elles n’y survécurent. John Huizinga éclaire notre connaissance des œuvres littéraires et picturales rescapées de cette époque : si tout n’est qu’allégorie, symboles et religion, si cet ensemble fantasque nous semble être le reflet d’un esprit labyrinthique s’amusant aux jeux du travestissement, ce n’est en réalité que mécanismes de pensée –tout au moins au XVe siècle lorsque, après des siècles médiévaux peut-être plus vivants, toutes les combinaisons allégoriques ont été épuisées. La foi elle-même, devenue réservoir de lieux communs, ne se veut plus expression d’un dévouement pur à Dieu. Les œuvres de ceux que nous appelons « mystiques », parce qu’ils empruntent au spirituel, apparaissent alors comme les philosophes d’une époque marquée par le paradigme catholique.


Indispensable pour mieux comprendre le Moyen Age, cet Automne prouve également de sa puissance en nous révélant, après lecture, qu’il a su parler indirectement de notre époque en soulignant tous les phénomènes qui semblent se répéter cycliquement d’un paradigme à un autre. Passons d’une dénomination à une autre et c’est notre société qui semble à son tour décrite.



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« Quand le monde était de cinq siècles plus jeune qu’aujourd’hui, les évènements de la vie se détachaient avec des contours plus marqués. De l’adversité au bonheur, la distance semblait plus grande ; toute expérience avait encore ce degré d’immédiat et d’absolu qu’ont le plaisir et la peine dans l’esprit d’un enfant. Chaque acte, chaque évènement était entouré de formes fixes et expressives, élevé à la dignité d’un rituel. Les choses capitales, naissance, mariage et mort, se trouvaient plongées, par le sacrement, dans le rayonnement du divin mystère ; les évènements de moindre importance, eux aussi, voyage, tâche ou visite, étaient accompagnés d’un millier de bénédictions, de cérémonies et de formules. »






[A propos du cimetière des Innocents à Paris]



*peinture de Bruegel le Jeune

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20 février 2014 4 20 /02 /février /2014 20:37






On trouverait aisément des preuves marquant le clivage existant entre les grandes religions du monde ; trouver leur dénominateur commun est moins aisé. Les textes et leurs interprétations prolifèrent et créent un parasitage intense. Celui qui les découvre et cherche à les comprendre doit se placer dans une disposition d’esprit telle que l’apparition des similarités devra être son premier objectif. Qui cherche trouve ? Oui, mais cela ne réduit en rien la portée de cette Philosophie éternelle qui, au même titre que les théories schismatiques, se veut avant tout disposition d’esprit de l’observateur.


Aldous Huxley, que l’on connaît surtout pour son Meilleur des mondes, se fait l’auteur d’une anthologie regroupant près de150 auteurs dont les pensées convergent vers la Philosophie éternelle. Au-delà de la pensée théorique, cette philosophie est une expérience de l’unité et de l’indifférence cosmique à l’égard de l’individu, ceci afin d’exacerber le rôle significatif d’un ensemble participant à une même nature. Quel que soit le nom que l’on donne à cette nature qui nous échappe parce qu’elle dépasse le dicible (« Ce dont on ne peut parler, il faut le taire » écrivait aussi Wittgenstein pour décrire le mystique), les auteurs que l’on rencontre dans cet ouvrage, éclairés par les commentaires d’Aldous Huxley, s’accordent malgré les différences de concepts.


Inutile d’en écrire davantage sur ce livre. Sans vouloir faire preuve d’hermétisme, son propos ne s’adressera qu’à une catégorie de personnes dont les expériences de vie personnelles auront déjà su rendre aptes à la perception de cette dimension d’éternité. Aldous Huxley écrit simplement :
« Le progrès spirituel s’effectue par la connaissance croissante du moi, en tant que rien, et de la Divinité en tant que Réalité embrassant toutes choses. (Une telle connaissance, bien entendu, est sans valeur si elle est simplement théorique ; pour être efficace, il faut qu’on en ait conscience à titre d’expérience immédiate, intuitive, et qu’on agisse d’une façon appropriée) »


Rien de religieux derrière tout cela –à moins que l’on qualifie de « religieux » tout ce qui ne relève pas des mécanismes de pensée routiniers et dans ce cas, les sciences ou la philosophie sont aussi religieuses que la pensée d’un Lao Tseu ou d’un Maître Eckhart, pour n’en citer que deux. On retrouve aussi les idées de L’éthique de Spinoza dans cette philosophie éternelle qui cherche à abolir l’immédiateté des passions de l’individu ; on y trouve des concepts propres à la physique quantique, ainsi Eckhart écrivant que « Dieu devient et dé-devient » ; ou encore une architecture fractale de l’univers, Yung-chia Ta-Shih écrivant : « Une seule Réalité comprenant toutes choses, renferme en elle-même toutes les réalités ». L’univers devient ainsi vaste réseau d’échanges informationnels, le tout interrogeant ses parties, les parties influençant le tout, le tout déterminant à nouveau les parties ( «Parce que nous sommes libres, il nous est possible de répondre bien ou mal aux interrogations de la vie »).


Il ne sera pas question d’actualité politique ni de rumeurs historiques, pour le plus grand soulagement du lecteur qui perçoit le parasitage existant entre son expérience quotidienne et ses intuitions plus profondes. Si Aldous Huxley n’invente rien de particulier dans cette Philosophie éternelle, il faut toutefois saluer un travail honorable qui passe par les étapes d’un éclectisme culturel le faisant cheminer de Maître Eckhart à Chiang Chih-chi, de Fénelon à Huang Po, de William Law à Abou Sa’id, sans que ni les divergences chronologiques, ni l’éloignement géographique, n’inscrivent ces pensées dans des étaux culturels distincts ; par un ordonnancement structuré et progressif de ces textes permettant de mettre en valeur leur dénominateur commun, par-delà les luttes d’instantanés et d’égocentrismes. Aldous Huxley se fait maître passeur des idées de la philosophie éternelle sans jamais se montrer plus fier et vindicatif que ne le permet la nature même de cette pensée.


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Une réflexion que Wittgenstein n'aurait pas reniée :


La révolution somatotonique :


Et ses conséquences modernes :



Florilège...








*peinture d'Andrew Wyeth

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19 février 2014 3 19 /02 /février /2014 20:22






En 1970, la revue Planète se consacre à C. G. Jung. Moins connu que son confrère Freud, les deux hommes ont pourtant évolué dans une direction similaire à une époque qui réclamait la légitimation de sa croyance en une issue inconsciente. S’il ne fallait retenir qu’une explication à l’éloignement de Freud et de Jung, ce serait leur divergence quant à l’influence de la sexualité sur la vie inconsciente. Pour Freud, tout est sexuel ; pour Jung, la sexualité n’est qu’un élément des représentations internes et entre dans un système de concepts symboliques et culturels beaucoup plus large. Dans son article intitulé « Freud et Jung », Dominique Desanti nous donne l’exemple du rêve pour illustrer le clivage entre les deux hommes :


« Pour [Freud], le rêve est lié à la sexualité, c’est l’expression d’un désir accompli ou refoulé, avec toutes les variantes qui séparent ces deux extrêmes ; pour [Jung], la sexualité n’étant pas la forme élémentaire de tout désir, comme nous l’avons rappelé au début de notre étude, le rêve est « l’autoreprésentation, spontanée et symbolique, de la situation actuelle de l’inconscient ». Il peut exprimer un courant de la libido à un moment donné, une aspiration profonde de l’individu, un drame intime, qui ne sera pas nécessairement d’ordre sexuel. »


On comprend alors pourquoi C.G. Jung intéressa particulièrement les rédacteurs de la revue Planète : son discours, capable d’être transcendé par l’interprétation des symboles, présente un cycle infini d’actions et de rétroactions qui se retrouvent également dans l’idée la plus marquante qu’il ait développée : celle de la synchronicité –la coïncidence signifiante :


« Pour Jung, il existe des forces agissant en quelque sorte à angle droit par rapport au temps. Des évènements, qui n’ont entre eux aucun rapport de cause à effet, apparaissent de manière synchrone, comme le surgissement inattendu et nécessaire de signes. […] La synchronicité jungienne déborde évidemment le cadre de la science qui ne connaît que des relations causales. »


Du haut vers le bas, et du bas vers le haut, un processus invisible de communication ne cesserait de s’établir, mettant court à toute possibilité de croire en une destinée mais exaltant en même temps la possibilité qu’il existe des forces divines –nom générique servant à désigner ce que Wittgenstein avait par exemple appelé le mystique :


« On rencontre à certains moments une telle réponse des évènements, on découvre un accord si étonnant du guide intérieur, des rêves et des faits, qu’on en vient à penser qu’il existe un sens, un ordre des choses, que nous ne voyons pas, dont nous étions coupés, mais avec lequel le travail analytique nous remet en contact. »


La synchronicité et l’imprégnation du symbolique collectif sur l’individu ont inspiré aux rédacteurs de Planète des réflexions et digressions que les œuvres de Jung n’avaient sans doute pas terminé d’analyser. Entre textes recueillis et rapprochés de façon à créer un nouveau sens, les contributions de Jung permettent de réfléchir aux relations du couple à l’enfant, de l’inconscient collectif, du sens de la vie, de l’expérience religieuse, de la décadence sociale et politique ou du mythe alchimique. Jung aurait sans doute aimé ces parenthèses qui constituent autant d’évènements significatifs venant frapper perpendiculairement la ligne temporelle de ses publications bibliographiques. Partant du principe que Jung, comme chaque homme, se ramène sans cesse à l’inconscient collectif –dont certaines modalités lui sont connues lorsqu’elles ne le sont pas à d’autres, et réciproquement-, Planète essaie d’extraire d’autres principes de ce grand inconscient qui ont pu dépasser Jung. On ne discutera pas de la pertinence des articles : ils peuvent l’être ou non en fonction de la disposition de chaque lecteur. On reconnaîtra en tout cas que la contribution de l’œuvre de C. G. Jung à l’inconscient collectif, qu’il crée ou qu’il recrée, qu’il charge de concepts et qu’il présente comme un miroir face aux angoisses des hommes, ne fut pas insignifiante


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« La maladie en soi est de peu d’importance, et voulue autant que subie : dès que le jeune garçon comprend qu’il « faut gagner sa vie » pour vivre, elle disparaît. La prise de conscience qu’elle amène, en revanche, est significative : « auparavant les choses m’arrivaient, maintenant c’est moi qui voulais ». »

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18 février 2014 2 18 /02 /février /2014 13:06





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Sitôt lue, sitôt dissipée, fondue avec la nouvelle Arsène Guillot dont les thématiques et les progressions se fondent dans un mélange de cléricalisme douteux, d’amours secrets et d’aristocratie déchue. Rien d’étonnant à ce que L’abbé Aubain ne laisse pas de souvenir impérissable : Prosper Mérimée semble l’avoir pensée comme une private joke destinée à ses proches –on se demande d’ailleurs si elle les amusa vraiment :


« On croit retrouver, encore une fois, Mme Delessert sous le masque de Mme de P*** (initiale de Mme de Piennes) ; la nouvelle serait une petite vengeance contre elle, méritée par la trop grande attention qu’elle accordait aux hommages de Charles de Rémusat. On reconnaît aussi chez l’héroïne quelques traits de la studieuse Jenny Dacquin qui apprend, en effet, le grec, le latin et l’allemand, et que Mérimée aime à taquiner au sujet de ses professeurs inconnus de lui » (Notice)


Les propos sont gentils et cherchent explicitement à caresser le lecteur dans le sens du poil en lui procurant une légère dose d’hérésie de bon goût, ce qui correspondrait aujourd’hui à de la provocation facile, mais surtout de larges couches de bavardages mondains qui auront du mal à passionner le lecteur des siècles suivants. On remarque quelques piques aigres-douces essayant de relever un ensemble absolument terne. Celles-ci, à leur tour, disparaissent dans l’insignifiance de cette nouvelle.

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14 février 2014 5 14 /02 /février /2014 13:52






Qu’importe le nom de Dieu : les êtres humains peuvent bien essayer de le désigner de neuf milliards de manières différentes, rien ne se produira tant qu’ils ne se seront pas arrêtés sur son véritable nom. Profitant des progrès technologiques réalisés au cours du 20e siècle, les moines tibétains font appel aux informaticiens américains afin que ceux-ci leur procurent un supercalculateur capable de s’atteler à cette tache combinatoire. 


« Avec un programme convenable, une machine de ce genre peut permuter les lettres les unes après les autres et imprimer un résultat. Ainsi, conclut avec tranquillité le lama, ce qui nous aurait pris encore quinze mille ans sera achevé en cent jours. »


Mais oui mon petit… Les américains, sceptiques, livrent en toute confiance leur machine, mettant cependant beaucoup moins de foi dans les objectifs visés par les tibétains. Il n’empêche, ils ne peuvent s’empêcher de s’interroger sur l’intérêt de la démarche. Et si les tibétains avaient raison ? Si le nom de Dieu se trouvait parmi ces neuf milliards de combinaisons possibles ? Que se produirait-il si le véritable nom de Dieu était révélé ? Toute l’intrigue de la nouvelle tourne autour de cette question. Arthur C. Clarke parvient à la mener à un terme symbolique puissant, utilisant seulement la suggestion et jouant sur les propres croyances du lecteur.


J’aurais aimé que la nouvelle se prolonge, sans qu’elle ne soit forcément poursuivie par la plume d’Arthur C. Clarke –assez banale- mais plutôt par celle du Dalaï-Lama. Celui-ci ne resta pas insensible à cette nouvelle et se chargea personnellement d’en faire part à son auteur. Dommage que ces échanges, sans doute plus éloquents que la nouvelle en elle-même, ne nous soient pas parvenus… 


Citation :
- Ils s’imaginent que lorsqu’ils auront inscrit tous ces noms –d’après leurs calculs, ils sont au nombre de neuf milliards environ –l’objectif de Dieu sera atteint. L’espèce aura mené à bien ce pourquoi elle avait été créée, et son existence sera désormais sans objet. Penser le contraire, évidemment, équivaut presque à un blasphème. 
-Et qu’attendent-ils de nous ? Que nous nous suicidions ?
-Ce ne sera pas nécessaire. Lorsque la liste sera complétée, Dieu interviendra et liquidera tout…Rideau !







*peinture de Max Brückner

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