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26 février 2013 2 26 /02 /février /2013 13:00






En se basant sur des études réalisées en Suisse, mais en prenant également en compte d’autres études effectuées dans divers pays d’Europe et aux Etats-Unis, Francesca Sacco et Alain Golay posent cette affirmation : les populations occidentales modernes n’aiment pas le sport. Ce titre est une accroche inexacte et les auteurs le savent puisqu’on pourra lire, entre les pages de leur document, que l’OMS donne pour définition exacte du sport : un regroupement « d’activités revêtant la forme d’exercices et ou de compétitions facilitées par des organisations sportives ». Ce n’est pas exactement de ceci dont veulent parler Francesca Sacco et Alain Golay, mais plutôt d’exercice physique (selon le programme PAPRICA, « il s’agit d’un sous-ensemble de l’activité physique défini comme un mouvement corporel planifié, structuré et répétitif, accompli pour améliorer ou entretenir une ou plusieurs composantes de la condition physique ») et plus généralement encore d’activité physique (selon l’OMS : « toute forme de mouvement corporel produit par la contraction des muscles squelettiques et résultant en une augmentation de la dépense énergétique au-dessus du métabolisme de repos »). Et sur ces fondements, de nous rappeler que, comme Mr Jourdain faisait de la prose sans le savoir, nous faisons souvent de l’activité physique sans nous en rendre compte –mais tout de même pas assez souvent, nous font remarquer les auteurs.


Est-ce à cause du format de ce livre ? à cause des nombreux graphiques et tableaux qui égaient ces pages ? du titre faussement ironique ? je pensais que Pourquoi nous n’aimons pas le sport se présenterait comme une parodie d’un de ces indénombrables manuels de coach. En fait, mieux que cela, ce livre s’engaillardit à coacher de futurs coachs ! –je voulais en fait parler de médecins.


Francesca Sacco et Alain Golay fournissent les arguments que leurs doctorants de lecteurs pourront utiliser pour convaincre d’éventuels patients réticents au sport de se convertir aux joies de la marche active, du jardinage voire, pour les plus ambitieux, de la course à pieds. On retrouve ce que l’on savait déjà, à savoir que la pratique régulière et modérée d’une activité physique entretient un organisme en meilleur santé qui vivra mieux plus longtemps, mais on apprend également que l’activité physique peut avoir de meilleurs résultats que la prescription d’antidépresseurs sur le moral de ses pratiquants. Une fois les faits établis et rappelés à la mémoire des plus cancres des docteurs, Francesca Sacco et Alain Golay exposent quelques-uns des arguments utilisés par les non-pratiquants du culte sportif pour justifier leur athéisme. Manque de temps, manque d’énergie, ou aveu franc d’une aversion, toutes ces explications ne devront devenir que de vilaines excuses, et les auteurs expliquent aux médecins de quelle manière ils devront persuader leurs patients de l’inexactitude de leurs considérations. En tant que patient éventuel, ces pages pourront également nous apprendre de quelle façon nous risquons d’être manipulés par la parole en cabinet, et de prévoir à l’avance quelques répliques bien senties.


Intéressant et curieux, mais pas non plus source mirobolante d’informations sur le thème du délaissement de l’activité physique au profit d’activités plus lucratives telles que télé/métro/journaux, Pourquoi nous n’aimons pas le sport est avant tout destiné à un lectorat de médecins, sponsorisés par Adadas et la Sécu.


Sur les inégalités en matière de pratique sportive :

Citation:
Hommes et femmes confondus, les personnes les plus actives sont celles qui ont accompli au moins deux années d’études après le baccalauréat (88%). La corrélation positive entre statut social et pratique sportive est confirmée dans toutes les études. On a souvent attribué ce lien aux coûts de la pratique elle-même […], sans que l’argument n’emporte véritablement l’adhésion des observateurs, puisque les classes sociales défavorisées délaissent également les activités physiques bon marché, comme la marche à des fins de déplacement ou de loisir. En fin de compte, il semble que le dénominateur commun entre niveau d’activité physique et revenu soit la qualité de vie des individus. Le goût du mouvement serait ainsi un plaisir de la vie, voire un « luxe ».




Les pratiques toujours étonnantes des EU :

Citation:
Aux Etats-Unis, la course à pied a été utilisée dès 1964 pour soigner les patients dépressifs. La pratique s’est répandue en Allemagne et en Autriche à partir des années 80. Les consultations se déroulent en plein air, par exemple dans un parc. Evidemment, le but n’est pas de transformer les patients en athlètes accomplis. Le rythme des foulées doit permettre de converser normalement. Autant dire que ceux-ci préfèrent souvent marcher. Certains thérapeutes rapportent même avoir traité des patients dépressifs qui s’arrêtaient pour pouvoir pleurer à leur aise.




Pourquoi l'activité physique serait-elle bonne pour le moral ?

Citation:

« Les personnes qui font de l’exercice pour sortir de la dépression ont le sentiment d’avoir une certaine maîtrise sur leur condition ; elles ont l’impression d’accomplir quelque chose par elles-mêmes et d’être responsables de leur mieux-être. Il est normal qu’elles y gagnent un surplus de confiance et un sentiment de compétence. »
Jean Garneau


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24 février 2013 7 24 /02 /février /2013 13:08






Fernando Pessoa avait-il lu son texte à voix haute avant de lui donner son titre ? Toujours est-il que L’heure du Diable porte bien son nom puisque sa lecture s’écoule en si peu de temps que le Diable semble nous avoir filé sous le nez avant que nous n’ayons eu le temps de l’attraper. Ce Diable est bien mystérieux et ne ressemble absolument pas à la figure que nous avons l’habitude de rencontrer –cette antithèse de Dieu qui serait contre son image un ricaneur malsain et un tentateur sans scrupules.


Fernando Pessoa prend le prétexte d’un dialogue pour donner à son personnage l’occasion d’exprimer ses idées sur le monde terrestre.


« En bas, à une distance plus qu’impossible, il y avait des astres éparpillés, comme de grandes taches de lumière –sans doute des villes de la terre. Le Diable les lui montra. Ce sont les grandes villes du monde : Voici Londres –et il en désigna une autre. Tout au fond, là-bas, c’est Paris. Ce sont des taches de lumière dans les ténèbres, et nous, sur ce pont, nous passons bien au-dessus d’elles, pèlerins du mystère et de la connaissance. »


On imagine Fernando Pessoa tout aussi éloigné du monde que le Diable. On comprend d’ailleurs très rapidement que ce dernier n’est qu’un prétexte : s’il revêt cette apparence diabolique connue de tous, c’est pour s’assurer une compréhension univoque. Un personnage quelconque, trouvé au coin de la rue, aurait eu moins d’impact puisqu’il aurait fallu se mettre d’accord sur les postulats de sa personnalité, au risque que chaque lecteur entende la chose d’une manière différente. Avec un symbole, personne ne devrait risquer de se tromper sur la personnalité du personnage.


« Nous vivons dans ce monde de symboles, dans le même temple clair et obscur –ténèbres visible, pour ainsi dire ; et chaque symbole est une vérité qui peut se substituer à la vérité jusqu’à ce que le temps et les circonstances restituent la véritable vérité. »



L’intrigue tient en quelques mots : au sortir d’un bal masqué, le Diable raccompagne une femme enceinte jusqu’à son domicile. Il échange avec elle une conversation –plutôt monologue puisqu’elle se contente d’écouter et d’émettre quelques répliques qui orientent le discours- qu’elle attribuera peut-être à l’ivresse, ou dont elle ne s’étonnera pas, déjà abrutie par la fatigue. Le Diable ne lui en tiendra pas rigueur et malgré le manque de réceptivité visible de sa compagne de route, il ne désespère pas à crier des oh ! et des ah !, à se dévoiler jusque dans les remarques les plus étonnantes qui constituent le foin de son quotidien, à parler métaphysique, ontologie et symbolisme à l’heure où tout le monde dort ou danse sur Terre… C’est que le Diable ne s’adresse pas vraiment à cette femme, comme la chute de l’histoire nous le fera comprendre. La chute, d’ailleurs, même si elle est originale, n’est pas particulièrement surprenante, et qui connaît un peu les aspirations et les idées de Fernando Pessoa pourrait presque la deviner au terme de la confession touchante et désespérée du Diable. Confession qui aurait également pu être celle de l’auteur, celle du poète :



Paul Delvaux




« Vous avez l’avantage d’être des hommes, et, je crois, parfois, du fond de ma fatigue de tous les abîmes –que mieux vaut le calme et la paix d’une nuit en famille, au coin du feu, que toute cette métaphysique des mystères à laquelle nous, les dieux et les anges, sommes condamnés par substance. »


Le lecteur, avec la connivence de Fernando Pessoa, espère être un meilleur auditeur pour le Diable que la femme avec laquelle il s’entretient dans son livre. Il serait dommage, en effet, de n’ouvrir qu’à moitié ses écoutilles et de croire que ses confessions cherchent seulement à amadouer l’âme pieuse des derniers croyants qui se fourvoieraient encore en imaginant que le Diable est le Mal incarné. L’heure du Diable dissimule d’autres intentions, et on pourrait peut-être presque y déceler l’acte de naissance de Fernando Pessoa. D’une lecture agréable quoique extrêmement brève, L’heure du Diable constitue un nouveau support poétique à croiser avec les autres textes de l’auteur dans la constitution d’un édifice cohérent qui nous ouvre peu à peu les portes à l’univers fascinant de Fernando Pessoa.



Ne pourrait-on pas comparer cette réflexion faite par le Diable :

Citation:
« - Contrarier, c’est laid…
- Contrarier des actes, oui… contrarier des idées non.
- Et pourquoi ?
- Parce que contrarier des actes, aussi mauvais soient-ils, c’est gêner la rotation du monde, qui est action. Mais contrarier des idées c’est faire en sorte que l’on nous abandonne et tomber dans le découragement et, de là, dans le rêve et, donc, faire en sorte que l’on appartienne au monde. »




...à celle émise par Nietsche dans son Gai Savoir ?

Citation:
« L’homme, même le plus nuisible, est peut-être encore le plus utile sous le rapport de la conservation de l’espèce ; car il entretient en lui-même ou par son influence, chez autrui, des impulsions sans lesquelles l’humanité se serait relâchée et aurait pourri depuis longtemps. La haine, la joie au malheur d’autrui, la soif de rapine et de domination, et tout ce qui est décrié comme méchant : tout cela appartient à l’étonnante économie de la conservation de l’espèce, à une économie sans doute coûteuse, gaspilleuse, et dans l’ensemble prodigieusement insensée ; -mais dont on peut prouver qu’elle a conservé notre espèce jusqu’à ce jour. »


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22 février 2013 5 22 /02 /février /2013 13:20






La cuisine minceur est devenu le quotidien des citoyens modernes que nous sommes –si ce n’est pas dans la pratique, ça l’est tout du moins dans la théorie et il suffit d’avoir des yeux et des oreilles fonctionnels pour s’en rendre compte. Michel Guérard, cuisinier français né en 1933, a été l’un des précurseurs de ce tournant en publiant en 1976 sa Grande Cuisine minceur. Rééditée de nombreuses fois, il nous fait partager dans la préface de cette nouvelle édition le rôle tragique qui échoit de bon droit aux vrais chefs cuisiniers qui se respectent : comment ne pas succomber à sa propre cuisine ? N’est pas lyrique qui veut, mais Michel Guérard joue le jeu avec une pointe de dérision :


« Il y a si longtemps que je rêve, plus le jour que la nuit, d’ailleurs. Un de ces matins-là, je m’éveillai en sueur, d’un sommeil lourd et adipeux. Toute la nuit, comme tant d’autres nuits, j’avais tenté de m’envoler ! Mais cette fois, en vain, hélas ! Mon pauvre corps, lesté de trop de relents de sauces riches et voluptueuses, avait tant et si bien enflé qu’il me clouait pour l’éternité à ce sol où le rêve a perdu pied… »



Après avoir souffert les tourments des « grillades-haricots verts à l’eau » (que certains plus démunis aimeraient certainement bien bouloter de temps à autre), Michel Guérard est sorti de sa torpeur culinaire et a décidé que son amincissement passerait par l’allègement de sa cuisine. Ainsi est née la cuisine minceur…


Aux lecteurs du 21e siècle, attention : la cuisine minceur de Michel Guérard n’a rien à voir avec la cuisine minceur des diététiciens et nutritionnistes d’aujourd’hui. Chef « gastro » avant tout, il n’accorde aucune importance à l’équilibre nutritionnel et, afin de pouvoir continuer à se faire plaisir avec des dindonneaux, des pintades, des sauces à la crème (allégée) et des flans au lait (écrémé), il élimine purement et simplement de ses préparations certains aliments tels que les féculents. L’imprégnation d’une image « noble » de la gastronomie française reste encore très marquée et risque de surprendre le lecteur, habitué à des repas casuels mais pas mauvais pour autant.


La plus grande vertu des recettes de la Grande Cuisine minceur de Michel Guérard tient en leur irréalisabilité -à moins d’être chef cuisinier comme lui et de cumuler à la fois ces deux atouts nécessaires : avoir du temps pour faire la popote, et avoir du blé pour acheter des ingrédients improbables. Imaginez-vous, un dimanche matin, fatigué d’avoir passé une semaine éprouvante. C’est à vous de vous coltiner le repas du midi. Plein de bonnes intentions, vous projetez de construire un menu « minceur » en vous inspirant des conseils de Michel Guérard. Devant la liste des entrées, vous vous découragez tout de suite avec, par exemple, cette « salade de homard au caviar » qui vous coûtera le salaire de la semaine que vous venez justement de passer ; et ce n’est pas la « salade de cervelles d’agneau » qui viendra vous réconforter…


Faisant une croix sur les entrées, peut-être penserez-vous avoir plus de chance avec le plat principal. Pourquoi pas un gigot de poulet ? Mais le temps que vous réunissiez tous les ingrédients nécessaires à la préparation du plat (marjolaine, fond de volaille, ris de veau, blanc de poulette, oignons, champignons de Paris, morilles, porto, mousse de champignons, purée de cresson, fromage blanc, crème fraîche, carottes, céleri-rave, asperges, haricots verts, oignons grelots…) l’heure du déjeuner sera largement révolue. Ne reste donc plus que le dessert. Après tout, vous avez toujours été un bec sucré... Avec Michel Guérard, vous allez carrément devenir un bec aspartamé ! Vite faits, bien faits, les desserts minceurs du cuisinier ne se cassent pas la tête : on remplace le sucre par de l’édulcorant (20 cuillères à soupe en moyenne par recette), le lait entier ou demi-écrémé par du lait écrémé, et on fait de la crème Chantilly avec du fromage blanc 0% et des blancs d’œufs montés en neige ! Et vous allez bouffer du fruit sous toutes ses formes. Ce seront toujours les mêmes, à deux ou trois différences près –kiwi, ananas, pomme, orange- mais déguisés comme des petits malins, de telle sorte que Michel Guérard espère peut-être qu’on ne les devinera plus vraiment lorsqu’ils seront cachés derrière des appellations pompeuses du genre : « ananas surprise », ou encore : « orange à l’orange ». On a failli oublier de préciser qu’en inventant la cuisine minceur, Michel Guérard a aussi inventé l’art du packaging –celui qui permet de vendre à prix fort des cochonneries de bas étage.


Finalement, il faut bien reconnaître que Michel Guérard a inventé une cuisine révolutionnaire qui permettra à l’être humain lambda de mincir à une vitesse impressionnante : qu’on soit limité dans son budget ou dans son temps libre, ou qu’on ne soit tout simplement pas convaincu par les aspects attractifs de « rognons de veau en habit vert » ou d’un « gâteau de foies blonds de volaille », la Grande Cuisine minceur vous convaincra forcément de ses vertus dépuratives. En effet, il n’y a pas de cuisine minceur plus efficace que celle qui ne donne pas envie d’être pratiquée…

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21 février 2013 4 21 /02 /février /2013 13:19





Donoma entrecroise les histoires et se contente de montrer sans chercher à expliquer quoi que ce soit. Les personnages principaux de ce film sont de jeunes adultes de l’ère moderne, différents de leurs aïeux au même âge à cela qu’ils se cherchent encore à l’heure où ceux-ci avaient déjà souvent entrepris de fonder une situation familiale. La liberté de choix a ses atouts indiscutables, mais elle a aussi ses revers propres que Donoma expose à travers quelques destins bien choisis.


Sous la forme du film choral, le film entrelace trois histoires amoureuses –même s’il serait dommage de limiter à cette expression les enjeux bien plus conséquents qui gravitent autour de la recherche du partenaire idéal. Dacio, un élève perturbateur de 17 ans, se lie à sa professeure d’espagnol entre haine et amour, alors que sa relation avec Salma se détériore –question de différence d’origine sociale seulement ? Salma est perturbée, mais pas seulement à cause de son couple. Elle vit seule, avec sa sœur atteinte de leucémie, et il n’est pas rare qu’elle se sente léviter, qu’elle entende des voix et qu’elle vive des scènes de crucifixion. A travers ses échanges avec les autres, elle espère trouver une explication à ce qu’elle vit, et alors que tout le monde déserte autour d’elle, elle se raccroche à la vision d’un jeune homme priant dans le train. Pour Chris, enfin, l’amour sera un terrain d‘expérimentation comme un autre. Après en avoir vécu des centaines par procuration –en photographiant des couples-, elle décide de s’en remettre au hasard afin que celui-ci choisisse à sa place qui sera son compagnon. Elle impose une règle : interdiction de parler de vive voix. Il faudra trouver d’autres moyens de communication…





Djinn Carrenard déploie ces intrigues avec une cohérence qu’il n’est peut-être pas toujours facile de déceler de prime abord, mais qui permet des recoupements lumineux. De toute façon, ce qui compte ici n’est pas tant le contenu dramatique des situations vécues par chaque personnage que le discours sous-jacent qui draine les interrogations du réalisateur. Ce discours est unique et ne subordonne pas l’action. Il véhicule un propos et des interrogations qui ont la sincérité d’un auteur ayant choisi de faire de son cinéma un moyen de réflexion ne se contentant jamais d’être platement démonstratif.




Même s’il faut souligner la gageure de ce film réalisé avec seulement 150€, il serait dommage de se limiter à ce seul indice chiffré comme gage du talent de Djinn Carrenard. On se prend à imaginer quelle allure pourrait avoir son prochain film si on lui attribuait plus de moyens, et on espère un émerveillement aussi conséquent, tout en sachant que celui-ci ne pourra être présent que si le réalisateur s’investit aussi personnellement et aussi totalement que dans Donoma. En nous montrant des destins singuliers, Djinn Carrenard réussit à nous faire prendre conscience de l’aspect ludique de nos propres existences, et les illumine de son regard à la fois tendre et attristé.

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20 février 2013 3 20 /02 /février /2013 18:50





Le Solitaire d’Ionesco est un admirable condensé de tous les personnages les plus marquants des pièces du dramaturge… Figure du perdant qui n’essaie pas même de se battre (« A trente-cinq ans il est temps de se retirer de la course ») ; du pudique maladroit qui virerait presque homosexuel si on ne remarquait pas plus tard que son aversion s’étend en réalité à l’humanité entière (« Le sexe féminin m’a toujours paru être une sorte de blessure au bas du ventre entre les cuisses ») ; du misanthrope, donc, Eugène Ionesco semble se rattraper, à travers son personnage, de toutes les déceptions d’une vie sociale qui apporte peu de réconforts et qui demande beaucoup de sacrifices, en premier lieu celui de cette sincérité qui fait dire à son solitaire tout ce qui lui aurait coûté cher, en termes de relations, dans l’existence réelle.


Le postulat de départ fonctionne-t-il à la manière d’un « fantasme appliqué ». Il ne semblerait pas étonnant qu’il découle d’une pensée vengeresse qu’Eugène Ionesco aurait pu former à chaque fois que la vie en société lui semblait trop contraignante. Le solitaire est un homme banal de trente-cinq ans, employé dans un bureau. Ses taches sont mal définies : on sait seulement qu’il remplit des fiches et des formulaires en compagnie d’une poignée de collègues. Ceux-ci sont plutôt amicaux et le personnage semble leur inspirer des élans de sympathie. Où se loge la déception là-dedans ? Elle se trouve dans la friabilité des liens, dans l’indifférence mutuelle qu’éprouvent les hommes et qui les poussent à s’abandonner lorsqu’ils ne se savent plus utiles ou quotidiens les uns aux autres.
Le solitaire, apprenant qu’il a hérité de la fortune miraculeuse d’un oncle inconnu, se demande tout d’abord comment utiliser cette manne à bon escient. Pas besoin d’une liste de ses envies. En une phrase, le tour est joué : il se retirera du monde et vivra sur ses (larges) réserves.


Du jour au lendemain, tout déserte son existence. Plus d’obligation à rendre au bureau, plus d’obligation à lier des amitiés professionnelles, et tout ce qui suit –heures de lever, heures de repas, chemin à parcourir- disparaît en même temps. Etait-ce ce désœuvrement que recherchait le personnage angoissé du solitaire ? Certainement pas… Et on retrouve la grande thématique absurde d’Ionesco à travers cet homme qui, pris a piège de ce qu’il croyait être sa « liberté », se trouve condamné à meubler tant bien que mal son existence recluse. Le plus dur, peut-être, étant de reconnaître que son existence n’est plus indispensable à personne, mais qu’il faut cependant conserver un minimum de foi en soi pour continuer à s’accorder l’affection nécessaire qui permettra d’assurer sa survie.


Toute cette première partie du roman est digne des meilleures pièces d’Ionesco. Son écriture ne dépare pas de celle qui parcourt sa dramaturgie, peut-être parce que le solitaire est un homme double (voire polymorphique) qui discute et controverse énormément avec lui-même, et que chaque page semble représenter un débat éperdu entre les différentes opinions qui se querellent en lui. Le rêve du Solitaire vire bientôt au cauchemar. Exclus du monde, les hommes « actifs » qui continuent de le peupler, et qu’il observe depuis la place qu’il s’est réservée au restaurant du quartier, lui deviennent complètement étrangers. Il les observe comme des êtres inconnus, tantôt frappé par l’absurdité de leurs préoccupations, tantôt envieux de ce qu’il imagine être leurs réussites –tandis que lui ne subit que des échecs. La misanthropie vire souvent à la condescendance voire à la prétention en fait parée d’ignorance. Lorsqu’Ionesco fait dire à son personnage : « Tant de gens vivaient. Jusqu’à ces derniers temps, ils paraissaient assez contents ou résignés. En tout cas, ils ne se posaient pas de problèmes. Ils n’avaient pas peur de la mort ou plutôt ils ne pensaient pas qu’ils devaient mourir un jour. Moi, j’avais vécu tout le temps dans cette hantise », prend-il vraiment la position puérile du prophète qui croit détenir une vérité que les autres ignorent, ou se moque-t-il de son personnage qui a été obligé de se reclure du monde pour prendre conscience à son tour, et sur le tard, de cet aspect absurde de l’existence ?


A partir de la moitié du roman, Eugène Ionesco introduit du délire psychotique chez son personnage. Est-ce la solitude ? Est-ce l’enfermement ? Le Solitaire imagine des guerres civiles qui éclatent dans la zone restreinte de son quartier. Lorsqu’il descend dans son troquet habituel, tout le monde parle révolution. Les êtres humains s’unissent ou s’opposent en clans distincts. La lutte prend une allure allégorique : elle est la représentation de l’alliance contre l’absurdité, et il n’est pas anodin que le solitaire refuse de livrer bataille. S’enfermant chez lui de plus belle, il semble s’extirper de son emprise psychotique du jour au lendemain. Il sort de chez lui, se rend compte que des décennies sont passées et que la guerre civile n’est plus qu’un lointain souvenir amusant pour les vieux comme lui qui se rappellent. C’est une fois que tout est passé que le solitaire se rend compte que l’existence n’était peut-être pas aussi désagréable qu’elle lui avait paru jusqu’alors. D’ailleurs, lui avait-elle vraiment semblé insupportable de bout en bout ? On pourrait croire que le roman d’Ionesco est terriblement désespérant : il l’est, effectivement, mais dans une moindre mesure, car le défaitisme est toujours tempéré par les moments de grâce que le solitaire connaît, notamment sous l’emprise de l’alcool. Peu importe que cet état ne soit pas accessible autrement que par la substance. Le scepticisme, qui invite à tout remettre en question, ne s’importune pas avec des questions aussi dérisoires que celle de savoir si la vérité est davantage éprouvée à travers la sobriété ou à travers l’ivresse ; dans les deux cas, les sentiments sont tout aussi vifs. Cachés entre deux paragraphes de découragement, la joie virulente, qui éclate soudain au moment où on l’attendait le moins, revêt ses plus beaux atours…


« Mais oui, mais oui, le monde ensoleillé nous l’avons en nous-mêmes, la joie pourrait éclater à tout instant continuellement, si on savait, je veux dire si on savait à temps. Qu’elle est belle la laideur, qu’elle est joyeuse la tristesse, comme l’ennui n’est dû qu’à notre ignorance ! »


Ceux qui connaissent bien l’œuvre d’Ionesco ne seront pas déboussolés par la découverte de ce roman –mais un roman ! tout de même, cette forme de texte dépare dans la bibliographie de l’auteur, lorsque tout le reste n’est pratiquement que théâtre. On trouve des avantages à découvrir Ionesco sous cette forme –intrusion plus profonde dans la psyché des personnages, exploration plus intense des domaines de l’absurde- mais on peut se montrer ennuyé par les longueurs qui s’accumulent en fin de livre et le ton trop didactique employé par un solitaire qui semble un peu trop accaparé à la tâche de bien se faire comprendre à ses lecteurs…


Intéressant condensé, limite entre les pièces impersonnelles d’Ionesco et son Journal en miettes intime, Le Solitaire se livre du bout des lèvres et ose affronter le paradoxe de l’absurde et de la solitude, qui pousse agir en prenant la plume et à se livrer aux autres si terriblement méprisés.


« Comme il est difficile de pénétrer l’âme des autres ! Pourtant, cette fois, j’aurais voulu être plus près d’eux. Que se passerait-il si j’étais plus près d’eux, avec eux ? Comme ce serait intéressant ! Je vivrais. Ils étaient séparés de moi comme par une vitre épaisse, incassable. »

 



Le « fantasme appliqué » du Solitaire n’ayant abouti qu’à des conclusions décevantes, la publication de ce livre semble alors s’apparenter à l’étape préliminaire de l’abolition de cette vitre épaisse…

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18 février 2013 1 18 /02 /février /2013 18:21





Les âmes poètes sont souvent bien difficiles à comprendre…
Toujours mélancoliques, regrettant des temps anciens où les prescriptions médicales prenaient la forme d’élixirs et de décoctions végétales, même engoncés au plus profond de leurs maux, les poètes louchent tristement sur les ordonnances des médecins du 21e siècle. Heureusement, Jean-Joseph Julaud se dresse contre la tyrannie de l’allopathie.


Marre d’avaler des pilules ? de recracher l’eau imbuvable des sachets de solutions en poudre ? Et si la guérison se trouvait à l’intérieur de nos plus chers amis –je veux bien entendu parler des livres ? Voici un exemple-type de prescription que pourrait vous faire ce cher docteur Jean-Joseph Julaud :


« 1) Contre l’insomnie : un Corbière (non, pas le vin, le poète !) chaque soir avant d’aller dormir.
2) Contre la constipation : des « Quatrains » de Péguy, une fois par jour, à lire dans les lieux qui conviennent.
3) Contre les inégalités d’humeur : « Baise m’encor » de Louise Labé, matin, midi et soir, pendant la nuit aussi, si le Corbière n’a pas fait d’effet. »



Nous remarquerons que la plupart des maux ciblés par ces remèdes poétiques sont d’ordre vaguement somatique : insomnie, constipation, inégalités d’humeur… sont de plus en plus considérés comme des troubles résultant de discordances psychiques et s’exprimant par voie corporelle. Puisque le mal émerge de l’esprit, les œuvres intellectuelles viendront le guérir ! Ne craignez pas de rencontrer Jean-Joseph Julaud : pas fataliste, il ne vous condamnera pas au trouble éternel dès la première consultation. Son esprit bon enfant se joue des mots et des idées reçues et, sachant certainement qu’un placebo est d’autant plus efficace que celui qui le reçoit en connaît parfaitement le prétendu « mode d’action », il accompagne ses prescriptions d’exemples et de recommandations préliminaires qui auront déjà l’avantage de redonner le rire au souffrant.


Il ne faudrait jamais prendre la poésie trop au sérieux car on passerait là à côté d’une source de satisfactions spirituelles –et donc physiques- d’un grand intérêt. En s’amusant à imaginer des mises en scène faisant de son lecteur un patient, le Docteur es lettres Jean-Joseph Julaud nous permet non seulement de faire la connaissance de quelques poèmes parmi les plus renommés de la littérature française, mais aussi de nous engager vis-à-vis d’eux dans une démarche légère et dansante –un remède que Nietzsche parmi tant d’autres n’aurait pas renié !


Un exemple parmi d'autres...


Citation:
Contre la surcharge pondérale : le régime minceur en poésie et en douceur

[…]

Pour le dîner, pendant ces deux semaines, procurez-vous, en édition de poche, Exil de Saint John Perse. Vous devez en lire chaque soir, avant le repas, un extrait, et le comprendre. Vous constaterez qu’il vous restera seulement le temps de préparer une petite salade avant d’aller dormir. Voici donc votre menu du soir :

Entrée : Saint John Perse
Plat principal : Salade
Pas de dessert (pas le temps !)

Voici à titre d’exemple, un extrait d’Exil :

« Relations faites à l’Edile ; confessions faites à nos portes… Tue-moi, bonheur !
Une langue nouvelle de toutes parts offerte ! une fraîcheur d’haleine par le monde
Comme le souffle même de l’esprit, comme la chose même proférée,
A même l’être son essence ; à même la source sa naissance :
Ha ! toute l’affusion du dieu salubre sur nos faces, et telle brise en fleur
Au fil de l’herbe bleuissante, qui devance le pas des plus lointaines dissidences ! »




Comment interpréter Rimbaud en version test de dépistage pour Alzheimer ?

Citation:
Vous rappelez-vous le prénom d’Alzheimer ? Non ? Eh bien, méfiez-vous, c’est comme ça que ça commence…
Mais n’exagérons rien, si votre mémoire est défaillante, vous n’en êtes peut-être pas encore là.

Afin de vous en assurer, nous vous proposons d’effectuer un petit examen clinique et poétique indolore : il s’agit de vous faire poser quelques questions que Paul Verlaine posa lui-même à une personne qui lui était chère : celle-ci, manifestement, souffrait de la maladie d’Alzheimer à un stade déjà avancé puisque l’amnésie caractéristique de cette affection semble totale dans le poème où se trouve relaté cet interrogatoire.

Les questions sont les suivantes : « Te souvient-il de notre extase ancienne ? » et : « Ton cœur bat-il toujours à mon seul nom ? Toujours vois-tu mon âme en rêve ? » Elles devront vous être posées par voter conjointe ou concubine, et par celle de vos maîtresses qui a le plus d’ancienneté.

[…]

Notre conseil : si vous êtes célibataire depuis toujours, vous pouvez effectuer sur vous-même cet examen clinique, mais vous ne vous poserez alors que la question : « Te souvient-il de notre extase ancienne ? »


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16 février 2013 6 16 /02 /février /2013 15:38





Tous les manuscrits des grands hommes semblent être des écrits reclus au fond des tiroirs d’obscures chambres d’hôtel. Passés ici à moisir des décennies, ce sont toujours leurs confrères, écrivains eux aussi –quelle heureuse coïncidence- qui les retrouvent, les lisent, les aiment et prennent la pose du publicateur. Ainsi, le Baron de Teives, « écrivain » de L’éducation du stoïcien me rappelle certains traits du Gog de Giovanni Papini, ce dernier relevant de la démesure là où le baron découvert par Fernando Pessoa reste encore crédible. Toutefois, on l’aura bien compris, cette supposée découverte des manuscrits fait elles aussi partie du mythe de ces personnages extrêmes. On comprend qu’une telle ruse soit nécessaire : pour que ceux-ci restent crédibles jusqu’au bout de leur misanthropie et/ou de leur désespoir face à l’existence, il faut que jamais ils n’aient sciemment décidé de mêler leurs écrits à la foule bruissante qu’ils méprisent, mais bien plutôt que quelqu’un les ait découverts fortuitement.


L’éducation du stoïcien est souvent rapproché du Livre de l’intranquillité en ce que leurs deux auteurs supposés –le Baron de Teives d’une part, Bernardo Soares d’autre part- apparaissent comme les deux versants contradictoires qui forment une somme de la personnalité ambivalente de leur créateur –Fernando Pessoa. Faut-il avoir lu les deux textes pour apprécier l’un ou l’autre ? Peut-être en émergera-t-il une meilleure compréhension mais ce n’est absolument pas nécessaire, et l’éducation du stoïcien se suffit amplement à elle-même.


Le personnage du Baron de Teives semble incarner un des possibles que Fernando Pessoa lui-même aurait pu devenir s’il s’était laissé aller à exacerber certaines des composantes de sa personnalité. On dit que Bernardo Soares du Livre de l’intranquillité a la prose calme, fluide et imagée du bourgeois cultivé, tandis que le Baron de Teives s’exprime d’une manière sèche et rigoureuse. Même si je n’ai pas pu faire la comparaison, ce stoïcien ne m’apparaît pas si rude qu’on ne le dit. Si ces jugements peuvent parfois sembler catégoriques, c’est parce qu’ils sont concis, dénudés de tous les apprêts du langage, et ce dépouillement est morbide dans la liaison étroite qu’il entretient avec son évocation du suicide. Il semble alors évoquer l’abandon progressif des liens qui relient l’homme à son existence. L’écriture attribuée au Baron de Teives n’est donc pas impitoyable en elle-même mais en ce qu’elle évoque la réalité non bariolée du suicide qui l’attend –impitoyable dans son réalisme.


Ici, le Baron de Teives, tout stoïque qu’il se revendique, ne pourrait certainement s’empêcher d’être flatté : le réalisme, voilà ce qu’il recherche ! et dans les quelques pages qu’il écrit, en préparation mentale à l’acte du suicide qui l’attend, il explique quelles sont les raisons qui l’ont conduit à cette extrémité de derniers recours. C’est ici que le réalisme est glorifié au détriment d’un romantisme qui pousse l’homme à s’accabler et à se complaire dans les malheurs qui gravitent autour de sa pauvre petite personne. Le stoïcien, lui, refuse toute focalisation égocentrique sur lui-même, jusqu’au déni de sa souffrance psychologique, jusqu’au mépris de son existence passée. Oui, le Baron de Teives est dur avec lui-même, mais c’est pour l’être moins avec le monde qui l’entoure.


« Je mets fin à une existence qui m’avait semblé pouvoir connaître toutes les grandeurs, mais qui n’a connu que mon incapacité à les vouloir. »



Le futur suicidé apparaît sous une forme inédite… alors que la plupart du temps, le suicide s’accompagne d’une accusation et d’une condamnation de la vie, du système ou de l’humanité, le Baron de Teives reconnaît que ceux-ci n’ont rien qui ne puisse se soumettre au jugement moral –ni de bon ni de mauvais en soi- et que seule son inadaptation au monde tel qu’il est ne lui permet pas de tirer le meilleur parti de cette existence qui lui est proposée. Ceci ayant été radicalement affirmé, et puisque rien ne semble pouvoir dévier la trajectoire sur laquelle s’est lancée le baron, il ne lui reste plus qu’une solution : mettre fin à cette tragédie personnelle, dont il prit garde de ne jamais faire une tragédie générale. La philosophie du Baron de Teives est merveilleuse car, même si elle conduit son créateur à mettre fin à ses jours, elle admet la possibilité d’existences épanouies et heureuses. Elle souligne l’extrême relativité de toute vision du monde et l’illustre à travers un exemple à l’humour ravageur : les plus grands philosophes pessimistes ne l’ont été qu’à force de n’avoir jamais atteint la satisfaction sexuelle.


« Les trois grands poètes pessimistes du siècle dernier –Leopardi, Vigny et Antero- me sont devenus insupportables. La base sexuelle de tout ce pessimisme m’a laissé, dès que je l’ai entrevue dans leur ouvre, et l’ai vue confirmée à la lecture de leur vie, une sorte de nausée de l’intelligence. Je reconnais quelle tragédie ce peut être pour n’importe quel homme […] le fait d’être privé, qu’elle qu’en soit la raison, de relations sexuelles, comme ce fut le cas pour Leopardi et Antero, ou de relations aussi nombreuses ou aussi insatisfaisantes qu’il l’aurait voulu, dans le cas de Vigny. Ces choses-là, cependant, sont du ressort de la vie privée, et ne peuvent donc, ni ne doivent, être exposées à la publicité dans les vers qu’on publie ; elles appartiennent à la vie personnelle de chacun et ne doivent pas, en conséquence, se voir transposées à la généralité de l’œuvre littéraire, car ni la privation de relations sexuelles, ni l’insatisfaction qu’on retire de celles qu’on a, ne représentent quelque chose de typique ou de largement répandu dans l’expérience de l’humanité. »



Alors certes, si le Baron de Teives n’est qu’un représentant incomplet de la personnalité de Fernando Pessoa, il est toutefois une incarnation réussie de l’idéal stoïcien. Puisqu’il est prêt à endurer toute chose sans broncher, il accepte la conclusion de sa philosophie libératrice : à chaque homme l’existence qu’il mérite. Puisqu’il est incapable de goûter à ce que d’autres appellent la « beauté du monde », puisque son cerveau dégénéré ne capte que la misère et la tristesse de toutes choses, alors il est inapte à la vie, alors il mérite de mourir. Ceci dit, ceci expliqué, le Baron de Teives pose sa plume et disparaît. Il laisse son lecteur seul face à lui-même ; seul mais non désœuvré, car à celui-ci revient maintenant la tâche de se confronter à la même interrogation que celle qui poussa le baron à quitter Terre : apte à la survie, oui ou non ?



Des extraits que j'aime :

Citation:

« J’ai découvert, quand elle est venue à me manquer […] que l’affection m’était nécessaire ; et que, comme l’air, on la respire sans la sentir. »




Citation:
« Mon renoncement intime à toute spéculation métaphysique, mon dégoût moral pour toute systématisation de l’inconnu ne proviennent pas, comme chez la plupart des gens qui se trouveraient d’accord avec moi, de l’incapacité à spéculer. J’ai pensé, et je sais. »




J'apprécie également ce détachement constant que le Baron essaie de prendre vis-à-vis de sa personne :

Citation:

« La conviction que toute thérapeutique de l’âme est parfaitement futile devrait, au contraire, m’élever jusqu’à des sommets d’indifférence, du haut desquels les agitations terrestres seraient occultées par le voile nébuleux de cette conviction. Malgré tout, si puissante que soit la pensée, elle ne peut rien contre la révolte de l’émotion. Il est impossible de ne pas sentir, comme il est impossible de ne pas marcher. »



Citation:

« Le fait que je souffre peut sembler, effectivement, incompatible avec l’existence d’un Créateur intégralement bon, sans prouver pour autant l’inexistence d’un tel Créateur, ni d’ailleurs l’existence d’un Créateur mauvais, ni même l’existence d’un Créateur impartial. Il prouve simplement l’existence du mal dans le monde –ce qui ne représente guère une découverte et ce que personne encore n’a eu l’idée de nier. »




La dualité bien/mal provoque plus de désagréments que d'avantages, et semble être le tournant à partir duquel le Baron a voulu devenir "stoïque" :

Citation:

« La crainte de faire du mal aux autres, la sensualité des conséquences, la conscience aiguë de l’existence réelle d’autres âmes, ces choses-là ont bloqué ma vie, et je me demande aujourd’hui en quoi elles ont été utiles, aussi bien pour les autres que pour moi-même. Les jeunes filles que je n’ai pas séduites l’ont été par d’autres, car elles devaient bien l’être, un jour ou l’autre, par un homme quelconque. Là où j’ai eu des scrupules, les autres n’en ont jamais eu. J’ai vu ce que j’avais fait, j’ai vu ce que c’était, en fin de compte –et je me suis demandé : valait-il la peine de tant réfléchir si cela m’a fait autant de mal ? »

 

Citation:



« Il n’est pas de plus grande tragédie que l’égale intensité, dans la même âme ou le même homme, du sentiment intellectuel et du sentiment moral. Pour être indiscutablement et « absolument » moral, on doit être quelque peu stupide. Pour être absolument intellectuel, on doit être quelque peu immoral. Je ne sais quel jeu ou quelle ironie des choses condamne chez l’homme cette dualité portée à un degré élevé. Pour mon plus grand malheur, elle se réalise en moi. Je n’ai donc, possédant deux vertus, jamais rien pu faire de moi. Ce n’est pas l’excès d’une qualité, mais bien de deux, qui m’a tué à la vie. »




Et parce que je ne vais pas recopier non plus tout le livre, pour terminer, je vous laisse sur ce que j'estime être le plus beau passage :

Citation:

« Je ne me plains pas de ceux qui m’entourent ou m’ont entouré. Personne ne m’a jamais fait le moindre mal, en aucun sens ni d’aucune façon. On m’a toujours traité avec affabilité, mais à distance. J’ai compris bien vite que cette distance était en moi-même, et qu’elle venait de moi. C’est pourquoi je puis dire, sans me flatter, que j’ai toujours été respecté. Mais aimé ou chéri, jamais. Je reconnais aujourd’hui que je ne pouvais pas l’être. J’avais de grandes qualités, j’avais des émotions intenses, […] mais je n’ai pas eu ce qui s’appelle l’amour. »


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14 février 2013 4 14 /02 /février /2013 13:31






Comme les optimistes qui voient leur verre à moitié plein, Paule Neyrat, du haut de ses fonctions de diététicienne et cuisinière gastronomique, considère les aliments sous les plus beaux atours de leurs vertus. Heureusement, ceci ne l’empêche pas de glisser toutes les remarques nécessaires sur leurs éventuels inconvénients –l’optimisme ne devant jamais verser dans l’enjolivement.


Comme dans de nombreux manuels diététiques, les aliments sont répertoriés en fonction de leur nature : viandes, poissons, produit laitiers, céréales, fruits, légumes, produits sucrés, graisses et boissons. Mais ici, les aliments ne disposent pas seulement d’une courte entrée. Paule Neyrat leur consacre un espace plus ou moins important au sein duquel elle insère des informations qui excèdent le domaine diététique. Sans s’infliger l’énumération de données systématiques, elle adapte son discours à chaque aliment, choisissant à son propos ce qu’elle juge le plus utile à citer. Outre les données nutritionnelles, on trouvera donc des informations complémentaires qui aident à comprendre l’action des aliments sur l’organisme au niveau biochimique. Paule Neyrat nous rappelle également qu’un aliment n’arrive que très rarement seul dans l’estomac, et qu’il existe des combinaisons de nourritures plus ou moins favorables à la digestion et à l’alimentation du mangeur.


Ainsi Paule Neyrat présente-t-elle ses connaissances en matière de diététique, mais elle n’oublie pas non plus d’évoquer son expérience dans le milieu de la cuisine gastronomique. Dans cette conjonction de savoirs, la science diététique trouve sa sublimation dans une démarche visant à exacerber les saveurs et l’intérêt nutritionnel des combinaisons d’aliments. Dans une démarche déculpabilisante, Paule Neyrat nous prouve qu’il n’est pas forcément malsain de préparer son repas autour d’un plat de viande ou de féculents richement agrémenté, si on décide par ailleurs de l’accompagner de crudités ou de fruits, ou de compenser sur les autres repas de la semaine. Et parce que les fruits et les légumes ne devraient pas être considérés comme des nourritures austères mais au contraire comme des aliments permettant de relever les saveurs des plats principaux, Paule Neyrat renouvelle les classiques en les agrémentant de végétaux ou de fruits : cailles aux figues, oie farcie aux pommes, omelette à la ratatouille, gratin de pommes de terre aux oignons, riz au curry et à la noix de coco, petits pois à la menthe ou mousse de poires… impossible de rester réfractaire à ces aliments injustement considérés comme rasoirs.


Qu’on ne s’y trompe pas toutefois : Les Vertus des aliments reste avant tout un manuel de diététique et les recettes ne figurent qu’à titre d’exemple illustratif. Ce livre se dévorera donc avec appétit, avant tout pour les lecteurs qui souhaitent découvrir la vie des aliments après la digestion…


Entre autres informations, glanées pour le plaisir :

Citation:


On lui [le sucre] a beaucoup reproché son absorption rapide, génératrice d’hypoglycémie et de fringales entraînant inévitablement une prise de poids. Maintenant que l’on s’est aperçu que son idex glycémique est certes élevé (86), mais moins que celui de la carotte (133) ou du miel (126), les mentalités vont peut-être évoluer.




Citation:
A température moyenne, les acides gras saturés sont solides, tandis que les acides gras insaturés sont fluides. Les corps gras sont composés d’un mélange d’acides gras saturés et insaturés, mais dans des proportions variables. Plus ils sont riches en acides gras saturés, plus ils sont solides : c’est le cas du beurre, qui contient une très forte proportion d’acides gras saturés. En revanche, plus un corps gras est riche en acides gras insaturés, plus il est fluide. C’est pourquoi les huiles, composées en grande majorité d’acides gras mono et polyinsaturés, sont liquides.




Citation:
Les Français n’ont jamais beaucoup aimé le riz, même quand ils avaient faim. Au XVIIIe siècle, des Auvergnats refusèrent même obstinément d’en manger, alors que la famine régnait dans leur région. Le riz n’est d’ailleurs cultivé en Camargue que depuis 1942.


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12 février 2013 2 12 /02 /février /2013 18:16





Dans la tradition des vieux contes orientaux telle que la conçoivent en tout cas les lecteurs occidentaux, le Conte de la Pensée Dernière se fait récit à plusieurs niveaux. En effet, qu’est-ce que cette pensée dernière, sinon elle-même un conte englobé dans le conte plus moderne de la tradition « orale » ? Edgar Hilsenrath, sang-mêlé aux influences et aux origines diverses –fils d’une famille juive d’origine polonaise, déporté dans un camp nazi avant de vivre en Israël puis aux Etats-Unis- est d’un cosmopolitisme dont il joue avec subtilité.


Pourrait-on comparer son Conte de la Pensée dernière avec un autre conte choisi tout à fait par hasard, lui-même issu de la vieille tradition orientale ? par exemple les Contes des Milles et une nuits ? On retrouverait là de belles similitudes, ainsi ce rythme caractéristique de la narration, répétitif et mécanique à la manière d’une chanson –donc également musical- et primaire dans les structures grammaticales. On retrouverait également des thèmes similaires dans la perversité, la cruauté et l’érotisme déployés par les personnages, que tout semble rassembler autour des problématiques de l’union amoureuse, de la famille et des castes –et donc du pouvoir. Edgar Hilsenrath ne se contente cependant pas d’un récit à lire au premier degré. Espiègle et ludique, il prend du recul et s’éloigne de la tradition ancestrale du conte oriental pour instiller un brin du cynisme post-historique qui échoit à ceux qui ont vécu et connu les tumultes de la première moitié du 20e siècle, et une dose d’ironie à la fois accusatrice –lorsqu’il s’agit de décrire les comportements absurdes des grands hommes- mais aussi libératrice –car l’ironie est un signe d’espoir lorsqu’elle devient parole du survivant. Edgar Hilsenrath corse les règles du jeu du conte oriental en brouillant les pistes chronologiques, nous faisant passer d’une époque à l’autre sans crier gare et en nous laissant nous débrouiller quant à l’identité des voix qui s’expriment tour à tour. Sans chercher à compliquer notre pauvre existence de lecteur, Edgar Hilsenrath parvient ainsi à donner de l’épaisseur à son conte qui ne se montre jamais linéaire.


Là où l’écrivain se montre résolument moderne, c’est dans le sujet que choisit d’évoquer la petite voix de la Pensée dernière. A travers un défilé de légendes, de rumeurs, d’époques et de personnages, Edgar Hilsenrath se propose de nous présenter une région partagée entre Turcs, Kurdes et Arméniens –or, on sait que les plus grands ennemis et que les plus cruels conflits éclatent entre ceux qui sont le plus proches et qui se ressemblent le plus, car les seules différences existant entre eux prennent alors des proportions hors-du-commun. Une conjonction d’évènements locaux mais aussi internationaux, à laquelle participent les états européens dans un jeu de conflits d’intérêts, précipitera le pogrom arménien de 1915 qui aboutit au génocide bien connu. En suivant le Conte de la Pensée Dernière, nous passons donc progressivement d’une histoire locale à une histoire dont le périmètre d’influence s’élargit sans cesse jusqu’à englober la Terre entière, car tel est le projet d’Edgar Hilsenrath : donner une voix à toutes les victimes silencieuses, obligées de souffrir et de se taire tout à la fois.


Pour éviter un excès de tragique qui aurait rendu ce conte plombant, l’écrivain n’hésite pas à ridiculiser les principaux acteurs de ce crime. Pas d’intelligence ni de perspicacité à l’œuvre dans les grandes décisions politiques : ici comme ailleurs, le pouvoir tyrannique permet tout et sert aux intérêts individuels.


« - Et les maisons des Arméniens, qu’est-ce qu’elles vont devenir ? Et le mobilier ? Et les vêtements et tout le reste ? Et l’argent et l’or et les bijoux ? Qu’est-ce qu’on en fera ?
- Les objets de valeur devront être remis aux autorités. Et cela sous peine de mort. Les bagages des Arméniens devront se limiter à ce qu’ils peuvent porter eux-mêmes ou ce qu’ils pourront entasser sur les chars à bœufs. Nous ferons proclamer que les biens immobiliers seront restitués aux déportés à la fin de la guerre, lorsqu’ils rentreront chez eux.
- Il y en aura donc qui rentreront chez eux ?
- Nous ferons en sorte que personne ne rentre.
- Dans ce cas, il n’y aura pas de restitution, je veux dire : de ces biens immobiliers ?
- Je ne vous le fais pas dire. »



Mais les petits acteurs de ce conte –paysans, mères de famille, enfants…- n’échappent pas à la même causticité verbale d’Edgar Hilsenrath. Leurs défauts sont eux aussi mis en avant et leur exubérance éclate à travers les légendes métaphoriques transmises de génération en génération :


« Et soudain les gros sacs de lait de sa mère éclatèrent. Et ce furent des torrents de lait qui dévalèrent la montagne et se répandirent dans les vallées anatoliennes. Et les torrents devinrent des fleuves. Et les fleuves devinrent des mers. Le lait de sa mère coulait de par le monde à grands flots, seul le petit Wartan, couché sous la vigne, en demeurait privé. Et le petit Wartan hurlait, hurlait, avide du lait de sa mère qui coulait partout, sauf dans sa bouche. »


Ainsi, si Edgar Hilsenrath évite au lecteur de revivre trop pleinement le tragique d’un génocide en nous tenant à distance de ses personnages, il ne lui permet pas non plus d’éprouver le moindre sentiment de compassion pour eux. Les victimes redeviennent ce qu’elles ont toujours été : une masse informe qui disparaît dans l’anonymat, tandis que les responsables en premier lieu continuent de porter le costume bouffon des petits enfants égoïstes qui ont grandi trop vite. Si Edgar Hilsenrath parvient à transcender son propos avec une légèreté toute musicale, il n’ose toutefois pas approcher son lecteur et ne parvient pas à lui transmettre ce qui était peut-être son objectif premier : le sentiment de persécution et de rejet de tout un peuple.


Edgar Hilsenrath aime jouer avec la voix du conteur...


Citation:
« Un plan conçu en vue d’une solution définitive ressemble à une œuvre d’art. Ou bien me tromperais-je ? L’œuvre d’art serait-elle uniquement la vie, et en aucun cas ce qui est ourdi pour son anéantissement…le fait étant que la vie est plus complexe que la mort et qu’il faut déployer beaucoup plus d’efforts et de génie pour créer de la vie que pour la supprimer ? Cela, le dernier des minables n’en est-il pas capable ? Et voilà déjà que j’en ai le poil qui me démange. Mais pourquoi moi, le conteur, devrais-je me casser la tête là-dessus ? »




Le politique et ses justifications...

Citation:
- Ces conspirateurs arméniens sont incroyablement prévoyant, dit le vali.
- Oui, dit ton père.
- Mais pourquoi ces Arméniens tenaient-ils tellement à ce qu’il y ait la guerre mondiale ?
- Pour eux, il s’agissait surtout d’entraîner la Turquie dans une guerre contre la Russie. Or, il était clair que cela se produirait automatiquement et infailliblement dès l’instant où les Turcs se rangeraient du côté des Allemands et des Autrichiens.
- C’est clair, en effet, di le vali.
- Et pour les Arméniens, une guerre russo-turque représente le moyen de se libérer du joug turc.
- Que voulez-vous dire par le joug turc, Effendi ?
- Je ne veux rien dire du tout, Vali Bey, dit ton père. Je cherche simplement à expliquer comment les Arméniens de Sarajevo voyaient les choses.
- Et comment les voyaient-ils ?
- Comment ils les voyaient ? Ils voyaient en premier lieu le front du Caucase. Personne, pensaient-ils, ne pourrait arrêter le rouleau compresseur russe. Les Russes franchiraient le Caucase, entreraient en Turquie et libéreraient les millions d’Arméniens vivant en territoire turc.




...alterne avec des passages où le ridicule et l'absurde s'affrontent joyeusement...


Citation:
- On dirait que les porteurs d’uniformes allemands ont toujours les poches bourrées de noix. Mais ce ne sont pas des noix.
- Ah bon ?
- Non, en fait, ils ont les poches bourrées de papier journal.
- De papier journal ?
- Oui.
- Par Allah ! Qui songerait à bourrer ses poches de papier journal ?
- Les Allemands.
- Et pourquoi ?
- Parce qu’ils disent qu’il n’y a pas de papier hygiénique en Turquie.
- Du papier hygiénique ? C’est quoi ?
- Le papier à l’aide duquel les Européens se torchent le derrière.
- Mais on ne se torche pas le derrière avec du papier !
- C’est bien ce que je m’évertue à répéter aux Allemands que je suis amené à rencontrer.




N'oublions pas de beaux passages, graves et mélancoliques :


Citation:
Lorsque quelqu’un a les yeux ternes, c’est que les choses vont mal pour lui. Des yeux qui rayonnent, en revanche, signifient que celui qui les possède a surmonté la nuit. C’est comme si la clarté du jour était logée dans son cœur.


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10 février 2013 7 10 /02 /février /2013 18:01





Aucune indication en quatrième de couverture et un titre aux termes énigmatiques… Comment peut-on en arriver à tenir entre ses mains la Radiesthésie et émission de forme ? J. Pagot s’adresse à un lectorat difficile à cibler : celui-ci devra être suffisamment sensible au phénomène de la radiesthésie pour trouver un quelconque intérêt à s’instruire à ce sujet, mais il risque de se trouver dépassé par l’exposé de nombreux passages techniques aux termes barbares qui se présentent à la manière de kits de montage Ikéa © : comment créer son générateur de La Foye ? comment assembler son appareil de type Lakhovsky ? comment mettre en place le circuit électronique d’une antenne spirale ? …



Georges Lakhovsky et son oscillateur à ondes multiples




Ce livre s’adresse-t-il pour autant aux adeptes bien rodés de la radiesthésie ? Oui en ce qui concerne les passages sus-cités ; non lorsque J. Pagot, sans souci de cohérence visible, intercale entre deux chapitres une présentation ou une définition brèves des champs d’application de la radiesthésie. Finalement, la réponse à cette question du lectorat est aussi indéfinie que la réponse à cette question : « Qu’est-ce que la radiesthésie ? ». Dans le premier cas, on dira que, quoique cherche la curiosité du lecteur, il trouvera dans ce livre des éléments fragmentaires aptes à relancer son intérêt, au milieu d’une foule d’informations dont il ne saura que faire ; dans le deuxième cas, on devra bien s’avouer vaincu et reconnaître que la radiesthésie est un phénomène que l’on ne peut pas réduire à des comparaisons ou à des exemples préexistants au risque de la dénaturer. Phénomène de foire ? Arnaque ? Ou science rigoureuse, au même titre que la médecine et la technologie ? Ni l’un, ni l’autre…


« Les radiesthésistes touchés eux aussi par le développement des techniques et incapables d’élaborer un langage qui leur soit propre se croient obligés de singer les scientifiques, cela se ressent à la lecture des nombreux articles de la presse spécialisée, les auteurs souffrant de complexe d’infériorité demandent que l’on fasse ceci ou cela de façon à être reconnu « enfin » par les scientifiques. Cette attitude est fausse, la démarche de la radiesthésie est étrangère à la démarche scientifique actuelle qui a plongé dans la technique au mépris de la recherche. »




Plutôt exercice spirituel –comme l’aptitude au Marathon serait le résultat d’un long entraînement-, J. Pagot fournit quelques exemples pratiques que le lecteur peut mettre en œuvre en vue de son initiation. A travers l’exemple de la baguette du sourcier, nous comprendrons plus précisément que la radiesthésie s’apparente à une forme de langage : celui qui la pratique est rendu sensible aux émissions qui l’environnement (ces mêmes émissions qui peuvent vous faire sentir d’instinct, en rentrant dans une pièce où se trouvent plusieurs personnes, que le climat est tendu, orageux, serein ou joyeux…) et traduit ses « impressions » sous forme de signes qu’il aura préalablement établis de manière conventionnelle (la baguette du sourcier se relève au-dessus d’un point d’eau souterrain, le pendule tourne dans le sens horaire en réponse positive à une question, etc.).


« Des personnes vous diront qu’il ne faut pas, en mettant la table, croiser les couverts parce que ça porte malheur. Ces personnes vous citeront des exemples, elles-mêmes ou leur mère l’ont constaté bien des fois. On conclurait un peu vite à la superstition. En fait si croiser des couverts ne porte pas malheur en soi il est normal qu’une personne convaincue remarquera que chaque fois qu’elle a croisé les couverts un décès a été constaté dans son entourage. Que s’est-il passé ? Il s’agit d’un banal acte radiesthésique, la convention mentale, non formulée, est bien apparente « si je croise les couverts il y a aura un décès ». Il s’agit d’une pratique divinatoire, la personne en question fait très attention, en général, lorsqu’elle met la table, puisqu’elle croit qu’elle peut porter malheur ; or il lui arrive malgré tout de faire ce qu’elle évite. Pourquoi ? Il faut que ce jour-là, elle soit totalement ou partiellement en état second, elle pressent l’évènement à venir et extériorise ses sensations en croisant les couverts, seule action en rapport avec ce qu’elle ressent, compte tenu de son orientation mentale. »




J. Pagot fournit donc un exposé de présentation crédible du phénomène radiesthésique et ne verse jamais dans la complaisance ésotérique ni dans la prétention à l’exactitude scientifique. Mais s’il garde ses distances entre ces deux extrêmes, il évoque toutefois une gamme de phénomènes qui laissent le lecteur partagé entre crédulité et rire moqueur… Que penser, en effet, des harangues de J. Pagot contre « les productions artistiques actuelles, émanations de cerveaux délirants et déséquilibrés », ou contre la mauvaise disposition d’un « meuble placé en coin (je n’ai pas dit un meuble de coin) » qui « peut donner des maux de tête, des insomnies très fatigantes » ? Ceux-ci seraient capables d’affaiblir les moins résistants d’entre nous –parcelles d’humanité abruties par la dénaturation moderne. Il s’en suit des chapitres très engagés dans lesquels J. Pagot s’attarde sur des sujets aussi divers et quotidiens que le cancer, l’ameublement, l’alimentation, l’habillement, l’homéopathie, l’allopathie ou l’électronique.


Finalement, cette multiplicité des sujets abordés, jamais clairement définis mais englobés dans un système cohérent, permettent au lecteur de s’approcher au plus près de la radiesthésie. C’est le mieux que l’on puisse faire puisque, dans l’état actuel des choses, la majorité de l’humanité ne serait pas capable de comprendre un phénomène que le langage n’est pas apte à traduire de manière conventionnelle et qui subit, par conséquent, les méfaits cumulés de la vulgarisation scientifique et de l’ésotérisme, transformant cette forme de communication particulière en phénomène de foire controversé.





Un autre exemple des difficultés de compréhension du phénomène radiesthésique :

Citation:

Dès que l’on prétend qu’un corps émet on implique qu’un autre corps reçoit, et que quelque chose se promène entre les deux, ce ne sont qu’affirmations gratuites. Une influence pour se faire sentir en un lieu à partir d’un autre n’a pas nécessairement besoin d’un transport de quoi que ce soit, et qui plus est, en ligne droite. C’est cet aspect irrationnel qui bloque complètement les chercheurs dits scientifiques qui veulent absolument que les choses s’appliquent au canevas qu’ils ont inventé.




Sans surprise, Jean Pagot critique l'allopathie. Pour autant que ses positions sont extrêmes, tout n'est sans doute pas à rejeter dans ses considérations :

Citation:

Si, tant bien que mal, on fait semblant de maîtriser un certain nombre de maladies, ce n’est qu’apparence, les rétablissements, les guérisons sont le fait de l’extrême résistance des organismes vivants supérieurs. Mais toute chose a ses limites, les contraintes insensées sur les hauts vitaux entraînent des dégâts profonds. L’incroyable ignorance des processus vitaux affichée par ceux qui se chargent de notre santé ne peut qu’entraîner des actions qui conduisent à une aggravation de la situation et à rendre irréversible ce qui pourrait être sauvé.




Jean Pagot sait aussi se faire surprenant -ici en ce qui concerne le végétarisme :

Citation:

On préconise le végétarisme, par exemple, des résultats ont été obtenus, on ne saurait le nier, en conséquence on décide de passer au végétarisme, c’est-à-dire que l’on supprime la viande. […] Il serait plus prudent de diminuer seulement la quantité de viande car le régime carné résulte d’un développement mental et spirituel à un certain niveau, le passage au végétarisme doit s’accompagner d’une nouvelle formation amenant la compatibilité entre les nouveaux niveaux spirituels et les nouveaux régimes alimentaires. Une telle transformation ne se réalise pas en six mois. C’est ce qui explique l’étonnant contraste qui apparaît chez les végétariens, on trouve des gens dont l’état de santé exceptionnel ne supporte aucune comparaison mais aussi des gens qui paraissent aussi débiles de la cervelle que des muscles.




... le miel :

Citation:

En toute logique vitale seul le miel en rayon serait valable car il conserve sa charge intégralement. Une extraction centrifuge en extracteur en acier inox ramène la charge de 40 à 60% au premier ordre. La mise en bac en acier inox achève la décharge du miel qui ne présente plus alors qu’une charge de 5 à 10% au premier ordre, autant dire peu de chose. Quant à la pasteurisation finale, c’est une opération anti-technique mise en œuvre par des gens complètement ignorants des choses de la vie. Le miel est mort définitivement ce n’est plus qu’un support de calories au sens des diététiciens chimistes modernes.




... ou la gelée royale :

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Comment produit-on la gelée royale ? Une ruche étant orpheline ou sur le point d’essaimer, décide de produire une nouvelle reine. Pour ce faire les abeilles choisissent une larve, étire sa cellule en forme de petite chambre en saillie sur le rayon, la cellule hexagonale d’origine est donc déformée et agrandie, au détriment des cellules et des larves voisines. Ensuite cette larve n’est plus nourrie comme une larve ordinaire, elle ne reçoit que de la gelée, on le conçoit. Par conséquent on orpheline un noyau d’abeilles logées dans une ruchette de production. Des barres de bois sont placées dans la ruchette et munies de cupules de plastique, amorces d’une cellule royale, l’apiculteur dispose par ailleurs de ruchettes où l prend, larve après larve, le couvain ouvert disponible, et transfère les larves au fond des cupules, les abeilles nourrissent ces larves en vue d’en faire des reines. L’apiculteur à l’aide d’une micro-pompe ou d’une petite spatule, retire cette gelée et tue les larves royales.
La production de gelée s’accompagne donc d’un massacre, par milliers, de reines en formation. Notre expérience de radiesthésiste d’E d F nous porte à nous inquiéter de cette façon de faire, il en résulte certainement un impact sur la vie alentour. Il ne peut en résulter qu’un climat de mort, un climat anti-vital, dont les répercussions à terme, sur l’environnement et le rucher, ne peuvent être que néfastes.


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Published by Colimasson - dans Livre
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