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27 juillet 2012 5 27 /07 /juillet /2012 10:13



Alors qu’il vivait dans une société qui a peu à voir avec la nôtre –à savoir celle de l’Empire Austro-Hongrois à la veille de la Grande Guerre et du nazisme-, les Dits et Contredits de Karl Kraus peuvent encore trouver un écho pertinent chez le lecteur d’aujourd’hui.

Dégoûté par la pléthore d’écrits journalistiques, déplorant l’utilisation mécanique du mot que l’on vide de son sens, Karl Kraus cherche au contraire à attaquer les choses de plein fouet. Il utilise un verbe incisif qui n’hésite pas à trancher ni à se montrer virulent contre les principes de mauvaise foi qu’il décèle partout –dans la presse, mais aussi dans le théâtre, la littérature, la musique ou parmi les gens de bonne société. Le choix des aphorismes est pertinent puisque, comme il le dit lui-même : « Il y a des écrivains qui peuvent exprimer en vingt pages ce pour quoi il me faut parfois même deux lignes. » Cela peut-être grâce à l’imagination, qu’il décrit non pas comme étant la capacité à trouver le mot le plus original pour exprimer l’opinion la plus plate, mais la capacité à employer le mot d’une manière originale, loin des clichés de langage véhiculés par la presse écrite. Qui verrait ici un rapprochement possible à faire avec la langue de bois des politiciens n’aurait sans doute pas tort… Avec les mêmes conséquences à la clé ? Ça reste à voir… En tout cas, Karl Kraus dénonce le vide que ce langage propage dans les esprits, et qu’il présage comme l’origine de grands bouleversements… le triomphe des dictatures ?

La critique dévie de la presse au climat général instauré par la modification de l’utilisation du langage et des moyens de communication. La descriptions des mœurs et des personnalités phares de l’Empire Austro-Hongrois trouveront moins de répercussion à la lecture aujourd’hui, mais ne dispenseront pas du plaisir de se trouver face à des aphorismes cyniques, diablement drôles –pointes d’esprit sorties d’une personnalité originale, parfois réactionnaire, mais en tout cas détachée de la platitude généralisée du milieu qu’elle décrit.

De bons aphorismes relevés par-ci, par-là :

Citation:
« L’honneur est un appendice dans l’organisme de l’âme. Sa fonction est inconnue, mais il peut amener des inflammations. On peut tranquillement le couper aux gens qui inclinent à se sentir offensés. »



Citation:
« Il y a trois stades de civilisation : Le premier : Quand, dans des cabinets, il n’y a absolument pas d’écriteau. Le deuxième : Quand il y a un écriteau qui enjoint de se rajuster avant de quitter les lieux. Le troisième : Quand l’injonction est encore suivie de la justification qu’il faut le faire par égard à la décence. C’est à ce stade suprême que nous nous trouvons. »



Citation:
« Que sont toutes les orgies de Bacchus, comparées aux ivresses de celui que s’adonne sans frein à la continence ? »



Certains à se tordre de rire tant la misanthropie frôle la mauvaise foi :

Citation:
« Je regarde par la fenêtre, et l’horizon m’est bouché par un visage de nigaud. C’est tragique. Je n’ai rien contre le fait qu’il existe des visages répugnants. Mais pourquoi l’optique veut-elle qu’un homme puisse cacher une forêt ? Certes, on peut cacher l’homme à son tour par un bâton tendu en avant. Mais dans tous les cas, on en est pour ses frais dans l’illusion d’optique. Les rayons de lumière servent ainsi à multiplier la misanthropie. »



Citation:
« La racaille visite les « monuments intéressants ». On continue donc à demander simplement si le tombeau de Napoléonest digne d’être vu par Monsieur Shulze, et on ne demande toujours pas si Monsieur Shulze est digne de voir. »



Sur le travail de lecture et d'écriture :

Citation:
« On doit lire mes travaux deux fois pour s’en approcher. Mais je n’ai rien non plus contre le fait qu’on les lise trois fois. Mais je préfère qu’on ne les lise pas du tout, plutôt qu’une fois seulement. Je ne voudrais pas être responsable des congestions cérébrales d’un imbécile qui n’a pas le temps. »



Citation:
« Employer des mots inusités est une inconvenance littéraire. On ne doit présenter au public que des embûches intellectuelles. »



Citation:
« On doit à chaque fois écrire comme si l’on écrivait pour la première et la dernière fois. Dire autant de choses que si l’on faisait ses adieux, et les dire aussi bien que si l’on faisait ses débuts. »




Karl Kraus semblait avoir du mal avec la psychanalyse. Dans la Notice du livre, Roger Lewinter revient sur cette particularité :

Citation:
« Si Kraus attaque Freud au lieu de le soutenir, c’est qu’il décèle dans le propos psychanalytique une volonté philistine, de positivisme : de réduction de l’esprit à une matière. Il condamne la tactique des Lumières, bourgeoises au départ, petites-bourgeoises à l’arrivée : la mise en question d’une norme pour y mieux retourner. Car la psychanalyse peut se définir comme un projet de résolution, par sa compréhension, de l’anormal, dont le génie en particulier, dans la norme, acceptée dans la mesure où, quelle qu’elle soit, elle répond toujours à la même question : de point de vue. »
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25 juillet 2012 3 25 /07 /juillet /2012 22:31

Vous avez fait le tour des films de Tim Burton ? Les seuls noms d'« Edward aux mains d'argent », de « Big Fish », de « Mars Attack » ou des « Noces funèbres » suffisent à vous plonger dans l'agréable torpeur du dépaysement ? Mais peut-être vous reste-t-il encore à faire la connaissance des œuvres dessinées de Tim Burton pour continuer de vous imprégner de son univers…

A défaut de pouvoir se rendre à l'exposition qui lui est consacrée à la Cinémathèque Française, ce Catalogue permettra de découvrir quelques-uns des dessins les plus imaginatifs ou surprenants du réalisateur. Dans les premières pages, il signe d'ailleurs une courte préface, complétée ensuite par une description succincte de son univers. On y apprend quelques anecdotes de bon ton, mais rien qui ne devrait révolutionner le regard porté sur Tim Burton. L'attrait principal du Catalogue reste bien évidemment les dessins, suffisamment éloquents pour qu'il ne soit pas nécessaire d'en dire plus. A mettre en lien avec ses films pour élaborer une vision plus globale de son œuvre…

 

Du coloré :



Du plus sombre :



Des monstres :



Des enfants pas rassurés :



Des sculptures :



A Burbank où j’ai grandi, la culture des musées n’existait pas. Ce n’est qu’adolescent que j’ai mis les pieds pour la première fois dans un musée (sauf si on compte le Musée de Cire d’Hollywood). Je m’occupais en allant voir des films de monstres, en regardant la télévision en dessinant, ou en jouant au cimetière du coin. Plus tard, quand j’ai commencé à fréquenter les musées, j’ai été frappé d’y retrouver une atmosphère semblable à celle des cimetières.
Tim Burton

Pour un exemple des commentaires autour de l'oeuvre de Burton :

Citation:
Burton a entrepris depuis d’inventer de nouveaux canons du beau. Squelettes, têtes coupées, corps recousus et perforés, ces emblèmes récurrents ont pour double effet de mettre à mal le conformisme et de promouvoir des modes de vie alternatif. Défigurer le corps permet à Burton de métaphoriser avec une intelligence toute sensuelle les dysfonctionnements de la société et la désintégration des psychés.


Citation:

Pour finir, la créativité est la planche de salut des héros de Tim Burton, qu’ils apparaissent sur papier, monstres à membres et à fonctions multiples, ou à l’écran, humains abattus sculptant arbustes ou blocs de glace, inventant des histoires incroyables, réalisant des films d’exploitation, tranchant des gorges, ou survivant au Pays des Merveilles. Leur exemple d’activité imaginative, qui est une réponse à une condition de détachement et d’isolement, constitue le principal message de l’œuvre de Burton.

 

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24 juillet 2012 2 24 /07 /juillet /2012 16:16


Qu’est-ce qui a pu me pousser à me pencher sur la lecture du Chant de Dolorès, si ce n’est une attirance malsaine pour l’horrible couverture rose de l’édition française, et pour l’idée de passer plusieurs centaines de pages en compagnie d’un personnage accablé par les pires malheurs de l’existence ?

Le résumé ne nous cache pas le contenu du livre. Curriculum Vitae efficace, il permettrait presque au roman de décrocher le grelot de la quatrième de couverture la plus mélo-pathétique et la plus superficiellement crasse. Dolorès, après le divorce tragique de ses parents, passe la fin de son enfance en compagnie d’une grand-mère rétive à toute manifestation du moindre sentiment et d’une mère frappée par des crises de dépression, qu’elle alterne avec des moments d’euphorie nymphomaniaque. Le temps de s’habituer à ce nouveau contexte environnemental, Dolorès subit le viol d’un ami de la famille à qui elle avait fait endosser tous les espoirs qu’elle portait en l’humanité. Impossible pour elle d’en parler à qui que ce soit –ses seules relations se limitant, de toute façon, à sa mère et à sa grand-mère. Dolorès se console alors en engloutissant le contenu des placards, qu’elle ravitaille en dévalisant le supermarché du quartier, et se réfugie dans l’extrémité pathologique de l’obésité. Plus rien ne l’intéresse, sinon demeurer dans sa chambre en mangeant et en regardant la télévision. Ceci dit, le temps passe quand même à l’extérieur de cette bulle et, à la fin de son adolescence, sa mère presse Dolorès à quitter le foyer pour entreprendre des études. Mais comme elle n’a jamais eu de relations valorisantes avec les autres, Dolorès refuse de se confronter à la cruauté de ceux qu’elle imagine être ses futurs camarades de classe. Elle s’oppose ainsi aux vives recommandations de sa mère, déclenchant une véritable guerre civile au cœur d’un foyer habité depuis longtemps déjà par des reproches passés sous silence. Ceci jusqu’à ce que sa mère meure, tuée dans un banal accident de la route… Cet évènement poussera finalement Dolorès à exécuter le désir de sa mère. Loin du foyer dans lequel elle a grandi, et avec l’aide d’un psychologue avec qui elle mène une relation enrichissante –la première depuis longtemps-, Dolorès parvient finalement à se réintégrer au monde et à se débarrasser de ses pulsions alimentaires. Sa nouvelle vitalité se manifeste par son activité professionnelle et la relation amoureuse qu’elle réussit à établir avec Dante. Formidable prouesse de résilience, Dolorès aborde désormais l’existence avec une sérénité d’autant plus prodigieuse qu’elle naît d’une suite de catastrophes dont on aurait eu peine à imaginer qu’il soit possible de s’en remettre.

Alors, happy end pour cette histoire ? Cela aurait été décevant… L’histoire n’aurait été qu’une illustration d’une sentence de morale qui n’est que trop connue : il suffit de prendre sa vie en main pour espérer atteindre le bonheur. Mais la vie est longue, et même si l’existence de Dolorès parvient à lui sembler merveilleuse un certain temps, les ennuis ne tardent pas à se manifester de nouveau. On serait presque tentés de parler de malédiction… En effet, si Dolorès parvient désormais à aborder l’existence avec un recul qui lui est salutaire, ce n’est pas forcément le cas de ceux qu’elle côtoie, qui semblent encore sous l’emprise de leurs propres difficultés existentielles. Si leurs souffrances ne se limitaient qu’à eux-mêmes, Dolorès y survivrait. Mais elles se propagent insidieusement et n’épargnent pas la jeune fille.

Citation:
De même que la baleine morte, je traîne mes souvenirs de Gracewood avec moi comme un cadavre. Parfois, pendant les longs trajets silencieux, le cadavre roule à mes côtés. D’autres fois, quand je m’endors ou que je n’arrive pas à m’endormir, il repose avec moi dans mon lit. Tour à tour inoffensif ou dangereux, le cadavre a le don de la parole.


Après toute cette débauche des coups funestes du destin, on comprend que mon penchant malsain pour les malheurs d’autrui ait été amplement comblé avec ce Chant de Dolorès. Mieux que ça, le livre propose une vision lucide de l’existence, ni totalement désespérée, ni complètement enchantée. Il restitue sa complexité avec justesse et se propose de montrer comment, à long terme, les évènements modèlent un individu et contribuent à influencer ses choix de vie. Le cas de Dolorès offre un exemple de résilience tout à fait crédible. Les malheurs qui sont les siens ne s’abattent pas sur elle pour le simple plaisir d’assister au spectacle d’une déferlante qui noierait un être simplement malchanceux. Ils jalonnent son existence de manière plus ou moins régulière, et s’expliquent de manière plus ou moins rationnelle. Ils alternent parfois avec des évènements heureux, qui procurent à l’histoire de Dolorès un aspect de véracité qu’il n’est pas toujours évident de trouver dans ce genre d’histoires. Entre temps, on assiste à la croissance d’une enfant. On partage avec elle ses découvertes, ses rencontres, au fil d’une prose de plus en plus mature. C’est là une prouesse de Wally Lamb : transférer à son écriture le ton d’un personnage en constante évolution. Non seulement, on ne pense jamais un instant que l’écrivain qui a donné vie à Dolorès est un quarantenaire qui n’a jamais été obèse et esseulé mais, en plus, on est ébloui par cette justesse de ton hyperréaliste et drôle sans le vouloir. La tendresse pour Dolorès émerge peu à peu, sans que Wally Lamb ne donne un instant l’impression de vouloir la susciter.

Le meilleur tour de force de Wally Lamb est sans doute celui-ci : invoquer des sentiments louables chez le lecteur, pourtant confronté à la lecture d’une histoire qui promettait au mieux de le désoler, au pire de lui faire verser des larmes de crocodile. Après avoir lu Wally Lamb, on comprend qu’il n’aurait jamais pu commettre une telle hypocrisie. Sa vision est humaniste et jamais cet auteur n’aurait pu se complaire dans la description du malheur dans le seul objectif de soutirer des larmes au lecteur complaisant.

Pour une idée de l'état d'esprit général de ce roman :
Citation:

J’attendais impatiemment l’accident de la route qui allait me paralyser et réveiller du même coup mes parents. Je nous imaginais retournant vivre tous les trois à Bobolink Drive, papa poussant le fauteuil roulant d’un air solennel, éternellement reconnaissant que j’aie daigné lui pardonner. Maman, debout sur le seuil, un petit sourire triste sur les lèvres, ses cheveux aussi propres et brillants que ceux de Miss Dop.

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22 juillet 2012 7 22 /07 /juillet /2012 18:00



Avec Si j’étais vous… ,Julien Green choisit de s’attaquer à un fantasme sans doute universellement partagé, à un moment ou à un autre de la vie de tout homme : la possibilité de devenir quelqu’un d’autre au gré de ses envies, et de changer de corps à chaque fois que le désir s’en fait sentir.

Fabien est un jeune homme esseulé qui se morfond dans une vie trop étroite à la fois matériellement –car il manque d’argent- mais aussi spirituellement –car il n’est constitué que d’une religion qui a cessé de lui suffire mais qui le cadenasse encore dans des schémas de pensée limitants. Avant de se vouer une haine trop intense, il rêve de pouvoir devenir un autre, comme si un seul changement d’identité sociale pouvait suffire à lui apporter le bonheur.

Un soir, lors d’une de ses nombreuses sorties nocturnes, il croise la route d’un vieil homme qui se présente à lui sous le nom de M. Brittomart. Celui-ci devient sa clé d’accès à d’autres corps, d’autres âmes : d’autres identités. Il suffit à présent d’une formule magique pour que Fabien échange sa place avec celle de n’importe qui d’autre. Il n’hésite pas longtemps et son choix se porte sur celui qui représente pour lui la réussite matérielle : le vieux M. Poujars, son employeur de bureau. Mais la détention d’une fortune suffit-elle à compenser les maux de la vieillesse et les tourments d’une âme veule ? Autant jouir de la force physique et de la beauté animale… De Poujars, Fabien passe à Paul Esménard mais manque de se perdre dans son esprit limité dont les schémas de fonctionnement finissent par le conduire au meurtre. Brittomart intervient avant que Fabien ne commette d’autres catastrophes et lui propose d’investir le corps d’Emmanuel Fruges, un esprit brillant. Peut-être trop ? Son intelligence le mène souvent à l’auto-flagellation. Mais au moins, Fabien ne risque pas d’oublier d’où il vient…

En effet, Julien Green introduit une condition intéressante qui corse les échanges d’identité : Fabien, en passant d’homme en homme, adopte les traits de caractère de son occupant d’origine, et ses souvenirs s’effacent au profit de ceux de sa proie. Mais alors, qui est donc vraiment Fabien, si ni ses caractéristiques, ni ses souvenirs se s’avèrent pérennes dans ce processus d’échange ? La première partie du livre développe essentiellement ces réflexions. Le ton, qui était plutôt badin dans les premières pages, surprend alors par sa tournure plus grave. Julien Green nous amène à réfléchir sur les conditions de l’identité bien au-delà de ce qu’une simple histoire d’échanges de corps aurait pu nous porter à imaginer.

Malheureusement, il accole à cette première partie une seconde partie beaucoup moins stimulante. Les conditions étant posées, l’auteur cherche à appliquer le processus d’échange au sein d’une trame dramatique classique à base d’intrigues amoureuses. On change de point de vue : que se passe-t-il lorsque l’amante secrète se trouve confrontée à l’objet de sa passion –investi par l’âme d’un autre ? Après nous avoir poussés à nous interroger sur notre connaissance de nous-même, Julien Green nous interroge sur ce que nous pensons savoir des autres. Malgré des perspectives stimulantes, ce changement de point de vue n’offre rien d’intéressant au lecteur. La réflexion est limitée par les contraintes liées à l’enjeu dramatique : prouver au lecteur que la pauvre Elise, éloignée de force de son amant Camille, le connaît pourtant bien mieux que son épouse légitime Stéphanie. Ceci ayant été démontré, et Julien Green se trouvant satisfait d’avoir pu prouver par la même occasion que la société bourgeoise est remplie de dogmes absurdes, il est temps pour Fabien de retrouver son corps d’origine. La fin relève d’un manque d’imagination aussi décevant que le manque de prise de risques qui caractérise la seconde partie.

Si j’étais vous, Julien Green, je recommencerais cette seconde partie… mais le transfert marche-t-il avec l’identité d’un défunt ?

A propos de ce roman, Julien Green en dit un peu plus dans sa préface :

Citation:
« A mesure qu’on avance en âge, ce désir bizarre de déménager corps et âme s’atténue. Si peu satisfait du personnage qu’on joue dans le monde, on se méfie de ce que cache la tranquillité apparente du voisin. Car, dans toute vie humaine, il y a un drame, et la plupart du temps il demeure secret. Derrière cette façade sereine, que de difficultés nous n’entrevoyons même pas, quand ce ne serait que l’insondable ennui dont Bossuet nous parle en connaisseur ! »
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19 juillet 2012 4 19 /07 /juillet /2012 11:00



Timon d’Athènes fera bientôt une croix sur la deuxième partie de sa dénomination… Vivre dans la grande cité grecque ne lui convint qu’un temps, lorsqu’il croyait être entouré d’amis de confiance qu’il régalait de banquets prodigieux et à qui il n’hésitait pas à fournir crédits et autres avances sur dettes… Prodigue jusqu’à s’en compromettre, le brave Timon, qui ne se faisait jamais prier pour mettre la main à la poche afin d’aider son prochain, ne doutait pas qu’on puisse agir différemment avec lui.

La naïveté sera punie. Arrive ce que tout le monde avait prévu, et ce dont Timon avait été à maintes reprises prévenu : sa ruine. Timon hausse les épaules. Il se remémore le nombre de ceux qu’il a aidé et compte sur eux comme autant d’hypothétiques créanciers. Mais lorsqu’il envoie ses valets quémander auprès d’eux, il ne récolte rien de plus que des refus et des excuses embarrassées. Toute une vie de bonté, passée jusque-là pour totalement désintéressée (mais finalement pas tant que ça) prend fin. Timon le philanthrope devient Timon le misanthrope. Toutefois, personne ne s’en doute encore… Pour marquer les esprits de ce changement radical, le grand Timon organise un ultime banquet qui deviendra le symbole de l’aversion nouvelle qu’il éprouve pour ceux qu’il avait pris pour ses amis, et –par extension- pour tous les hommes. Puis, il se retirera loin d’Athènes, préférant bêcher la terre plutôt que de continuer à fréquenter ses semblables -mais aussi parce qu’il ne possède plus rien et qu’il ne veut pas se résoudre à finir mendiant.

Timon le Misanthrope ressemble à un Diogène, à la seule différence près qu’il ne supporte ni la solitude, ni le silence. Même dans son exil hors d’Athènes, il ne sera jamais seul très longtemps, toujours amène à sa manière lorsqu’il s’agit de vitupérer contre la nature humaine. A ce titre, Apémantus, qui abhorre les hommes depuis toujours, semble plus proche de Diogène que ne l’est Timon. La verve superbe qu’il déployait contre ses interlocuteurs, dans des dialogues dont chaque réplique est ponctuée par une pique percutante, se retrouve plus modérée lorsqu’il va à la rencontre du Timon misanthrope. Ultime assaut de son esprit contestataire ? il refuse alors d’admettre la pure misanthropie de Timon car toute haine des hommes ne peut se passer du plaisir de trouver un exutoire dans la parole –contradiction ultime. Surtout, Apémantus tourne au ridicule la soudaine conversion de Timon : comment l’homme prodigue a-t-il pu faire disparaître tous ses bons sentiments en un jour ? La question est de savoir qui, de Timon le misanthrope ou de Timon le philanthrope, est le plus honnête des deux… Entre comédie et tragédie, difficile de trancher, même si le déroulement de la pièce et la condition de Timon en eux-mêmes nous font clairement pencher du côté de la tragédie. Mais il y a dans le personnage des comportements absurdes et des contradictions flagrantes qui le rendent ridicules aux yeux avisés d’Apémantus, le véritable contempteur de l’humanité. Celui-ci n’épargne pas non plus les profiteurs, dont la convoitise rapace est exacerbée à travers les figures du peintre, du poète ou du marchand. Au-delà des portraits extrêmes de la philanthropie ou de la misanthropie, on devine l’esquisse d’une figure de véritable bonté à travers le personnage d’Alcibiade. La peinture est donc riche, qui ne se limite pas à la caricature de quelques personnalités grossières.

Timon d’Athènes mêle le plaisir de la forme à travers un style à la fois lyrique et épique, et le plaisir du fond, qui fait se côtoyer des figures extraites du panel des différents rapports à l’homme que l’on peut dénombrer entre les deux extrêmes de la misanthropie et de la philanthropie. Shakespeare, par la puissance de cette pièce, devient un argument à lui seul défendant la foi que requiert l’humanité !

Timon le philanthrope essaie de convaincre Apémantus des douces joies de la vie sociale :

Citation:
TIMON. – Comment trouves-tu ce tableau, Apémantus ?
APEMANTUS. – Son plus grand mérite est d’être innocent.
TIMON. – Celui qui l’a peint n’est-il pas habile ?
APEMANTUS. – Plus habile encore est celui qui a fait le peintre ; et pourtant il a fait là un sale ouvrage.



Avant de laisser s'exprimer Timon le misanthrope :

Citation:
TIMON. – […] Fléaux contagieux à l’homme, accumulez vos plus terribles fièvres pestilentielles sur Athènes, mûre pour la ruine ! Toi, froide sciatique, estropie nos sénateurs : que leurs membres perclus clochent comme leurs mœurs ! Luxe et libertinage, infiltrez-vous dans l’esprit et jusque dans la moelle de notre jeunesse, en sorte qu’elle puisse nager contre le courant de la vertu et se noyer dans la débauche ! Gales et pustules, semez vos germes au cœur de tous les Athéniens, pour qu’ils en récoltent une lèpre universelle ! Puisse l’haleine infecter l’haleine, afin que leur société, comme leur amitié, ne soit plus que poison ! Je n’emporterai de toi que ce dénuement, ô ville détestable ! Garde-le aussi pour toi, avec mes malédictions multipliées ! … Timon s’en va dans les bois : il y trouvera la bête malfaisante plus bienfaisante que l’humanité.
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15 juillet 2012 7 15 /07 /juillet /2012 15:14




C’est vrai ça… Une odeur de croissants chauds (ou de poulet grillé, ou de barbe à papa, ou de soupe à l’oignon…) qui vient flatter la narine se propage immédiatement au cerveau et éveille chez le renifleur ravi des sentiments altruistes moins prompts à se manifester dans d’autres conditions (se baladant au milieu d’une déchetterie, ou ramassant la crotte du chat dans la litière –si on tient à rester dans le domaine olfactif). C’est à travers le résultat de cette expérience étonnante –mais véridique- que Ruwen Ogien donne son titre à un livre qui aurait également pu s’intituler « Traité de Philosophie Morale Expérimentale ». Titre moins réjouissant que celui pour lequel a finalement opté l’auteur : L’influence de l’odeur des croissants chauds sur la bonté humaine - ce qui démontre bien, une nouvelle fois, qu’il suffit de peu de choses pour provoquer l’enthousiasme ou le rejet chez l’être humain.

Toutefois, le titre n’est pas trompeur et malgré des apparences débonnaires suspectes, il propose en effet un contenu qui se laisse engloutir sans résistance.
Le livre ne cache pas son intention de présenter la philosophie morale expérimentale à des amateurs ; ainsi, Ruwen Ogien prend des pincettes pour évoquer des notions qui sembleraient a priori opaques, et ne cesse de les illustrer par une abondance d’exemples souvent drôles et étonnants.

De cette façon, on avance pas à pas… La partie théorique n’est pas abordée de front, mais approchée par le biais d’illustrations éloquentes qui prennent la forme d’expériences de pensée : une série de volontaires a été soumise à différents cas de figure entre lesquels elle a dû trancher et donner son avis, mettant en jeu ses « intuitions morales ». Instinctivement, quel comportement semble le plus moral à la majorité des gens ? Les intuitions morales partagées par la majorité vont-elles plus dans le sens des conceptions déontologistes ou conséquentialistes de l’éthique ? A moins d’être un fin connaisseur de Jeremy Bentham ou d’Emmanuel Kant, difficile de comprendre où veut en venir Ruwen Ogien… Mais ce dernier est prévenant. N’a-t-il jamais oublié l’ignorance de ses débuts ou arrive-t-il à se glisser dans la peau de ses lecteurs les plus incultes ? en tout cas il n’oublie pas de revenir sur toutes les notions qui pourraient poser problème et de les résumer de manière synthétique. De quoi nous permettre d’apprécier à leur juste valeur les multiples expériences de pensée proposées dans ce livre… « Est-il acceptable de tuer un piéton imprudent pour éviter de laisser mourir cinq personnes gravement blessées qu’on transporte à l’hôpital en urgence ? » Dilemme auquel on préférerait ne jamais être confronté au cours de son existence… Mais puisqu’on nous demande de trancher, nous tranchons. Se pose alors la question de savoir pourquoi nous privilégions telle solution plutôt que telle autre… Quels sont les ressorts et mécanismes inconscients qui se dissimulent derrière nos choix ? Ces expériences de pensée hors du commun permettent d’amplifier les rouages déployés au quotidien dans nos choix et nos jugements.

Qu'est-ce qu'une expérience de pensée ?

Citation:
« L’expérience de pensée « démocratisée », en philosophie morale, c’est tout cet ensemble : construction de la fiction morale, présentation à la population la plus large possible sélectionnée selon les critères les plus variés, enregistrement des jugements spontanés et discussion sur les tentatives de justifier ces jugements, confrontation des explications par les causes et les raisons, conclusions théoriques.
[…] Toutes ces expériences portent sur nos croyances morales, c’est-à-dire sur ce que nous trouvons bien ou mal, désirable ou indésirable, juste ou injuste, que ces croyances soient spontanées ou réfléchies.»



Un exemple d'expérience de pensée et ses implications :

Citation:
« Imaginez un canot de sauvetage pris dans une tempête en pleine mer. A son bord, il y a quatre hommes et un chien.
Tous les cinq vont mourir si aucun homme n’accepte d’être sacrifié, ou si le chien n’est pas jeté par-dessus bord.
Est-il moralement permis de jeter le chien à la mer simplement parce que c’est un chien, sans autre argument ?
Qu’en pensez-vous ?
Supposez, à présent, que ces hommes soient des nazis en fuite, auteurs de massacres de masse barbares, et que le chien soit un de ces sauveteurs héroïques, qui ont permis à des dizaines de personnes d’échapper à une mort atroce après un tremblement de terre.
Est-ce que cela changerait quelque chose à votre façon d’évaluer leurs droits respectifs à rester sur le canot de sauvetage ? »



L’influence de l’odeur des croissants chauds… ne se limite bien heureusement pas à ce répertoriage des expériences de pensée qui ont été menées depuis le siècle dernier. Dans une deuxième partie du livre, Ruwen Ogien tente de dégager quelques éléments de réflexion tirés de ces différentes simulations. Quelles sont les différences et les similitudes qui lient intuitions et règles morales ? Existe-t-il un instinct moral ? Quelles méthodes sont employées dans les expériences ? L’auteur nous épargne le ton péremptoire de ceux qui cherchent à tout prix à convaincre leur lecteur d’une vérité, en faisant ressortir les différentes failles qui entourent la philosophie morale expérimentale. Pour aller au plus loin de cette discipline contrastée qu’est la morale, ne faut-il pas qu’à notre tour, nous devenions des lecteurs contestateurs, jamais certains de la pertinence des faits observés ?

La conclusion permet de laisser la question en suspens… remettant presque en cause la validité de la philosophie morale expérimentale ! Puisque la morale ne peut pas être fondée, est-il vraiment utile que nous nous acharnions dessus dans des rixes infernales, que ni le déontologisme, ni le conséquentialisme ne sauraient justifier ? Pour le plaisir des spéculations, et celui de chercher à comprendre la complexité du raisonnement et de la psychologie de l’être humain, la réponse est : oui ! Le style clair et sobre de Ruwen Ogien offre une vulgarisation plaisante. Absolument pas réductrice, elle donnera envie d’aller fouiner par soi-même entre les écrits de Rawls, Wittgenstein, Kant ou Bentham, dans l’espoir de cerner un peu mieux les paradoxes et les incohérences d’une morale qui se veut inflexible.



La méthode de Ruwen Ogien, telle qu'il la décrit :

Citation:
« La plupart des philosophes vous diront que, si on s’intéresse à la pensée morale, il faut commencer par lire et relire les grands textes de l’histoire des idées pour avoir des « bases solides ».
Mais il n’est pas évident que le meilleur moyen d’inviter le lecteur à la réflexion éthique, c’est de lui donner le sentiment qu’il peut se reposer tranquillement sur les doctrines élaborées par les « géants de la pensée ».
C’est pourquoi il m’a semblé qu’il serait plus logique de le confronter directement aux difficultés de la pensée morale, en soumettant à sa sagacité un certain nombre de problèmes, de dilemmes, de paradoxes et en l’exposant aux résultats d’études scientifiques qui vont à l’encontre de certaines idées reçues dans la tradition philosophique. »




Des règles de base pour l'initiation à la philosophie morale expérimentale. Une définition générale ?

Citation:
« La philosophie morale expérimentale est une discipline encore en gestation, qui mêle l’étude scientifique de l’origine des normes morales dans les sociétés humaines et animales, et la réflexion sur la valeur de ces normes, sans qu’on sache encore exactement dans quelle direction elle finira par s’orienter, et quelle sera la nature de sa contribution à la philosophie (si elle en a une). »



La différence entre déontologisme et conséquentialisme :

Citation:
« Le déontologisme (du grec déon : devoir) est largement inspiré de Kant. Selon cette théorie, il existe des contraintes absolues sur nos actions, des choses qu’on ne devrait jamais faire : « Ne pas mentir », « Ne pas traiter une personne humaine comme un simple moyen » sont des exemples de ce genre de contraintes.
Pour le conséquentialiste, ce qui compte moralement, ce n’est pas de respecter aveuglément ces contraintes, mais de faire en sorte qu’il y ait, au total, le plus de bien ou le moins de mal possible dans l’univers. Et s’il est nécessaire, pour y arriver, de se libérer de ces contraintes, il faut le faire ou au moins essayer. »



QUelles sont les règles élémentaires du raisonnement moral ?

Citation:
« En tout, il y a donc quatre règles élémentaires du raisonnement moral, au moins.
Pour mettre un peu d’ordre dans le débat qui les concerne, je vais les désigner d’une lettre et leur donner un rang. Mais il n’établit aucune priorité :
R1 : De ce qui est, on ne peut pas dériver ce qui doit être.
R2 : Devoir implique pouvoir.
R3 : Il faut traiter les cas similaires de façon similaire.
R4 : Il est inutile d’obliger les gens à faire ce qu’ils feront nécessairement d’eux-mêmes ; il est inutile d’interdire aux gens de faire ce qu’ils ne feront volontairement en aucun cas. »


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12 juillet 2012 4 12 /07 /juillet /2012 10:39





Gastronomie et littérature font bon ménage… Lorsque les mises en bouche culinaires semblent avoir révélé aux papilles toutes leurs subtilités, un texte éclairé sur un mets ou la description d’un festin permettent au lecteur d’appréhender différemment ce qu’il croyait avoir acquis en certitudes sur le goût et les techniques de préparation.

Cette anthologie littéraire se présente sous la forme d’un pavé apte à impressionner le plus vorace des lecteurs. Toutes les différentes facettes de la gastronomie –considérée comme l’art de faire bonne chère- sont abordées et triées en chapitres thématiques : qu’il s’agisse des comportements alimentaires (« De la Gourmandise »), de l’art de bien recevoir (« Du bon usage de la table », « Du savoir-faire »…), des aspects socio-historiques (« Des traditions », « Des origines »…) ou des catégories substantielles d’aliments (« Du bon usage du poisson », « De la charcuterie », « Des légumes du potager »…), rien ne semble avoir été oublié. On peut éventuellement regretter la place trop importante accordée aux descriptions de repas ou de fêtes qui s’attardent sur des scènes présentant les enjeux dramatiques pouvant parfois s’établir entre commensaux : hors contexte, ces extraits n’ont pas vraiment de pertinence et peinent à susciter l’intérêt.

De même, on pourra regretter le peu de diversité des références littéraires invoquées dans cette anthologie pourtant considérable. Les siècles traversés s’étirent du XVIe avec Rabelais jusqu’au début du XXe siècle. Pas de dépaysement non plus car l’origine ethnique des références ne s’éloigne guère de la France. Disons qu’on se limite ici à de la gastronomie traditionnelle : pas d’exotisme ni de cuisine moléculaire, mais que des valeurs sûres à base de ragoûts, de patates (pommes de terre à la maître d’hôtel, pomme de terre à la parisienne, pommes de terre à l’italienne, pommes de terre au lard…), de sangliers et de lièvres… N’oublions pas les quelques douceurs qui sauront ravir ces dames et les quelques messieurs au tempérament douillet…A défaut de voyage à travers d’autres cultures, ou d’ouvertures sur l’avenir de la gastronomie, cette Anthologie permettra de faire le point sur nos traditions culinaires et de savourer quelques délicieux textes aussi savamment mijotés qu’un rôti d’Alexandre Dumas…


Corbeille de pain, 1926

Citation:
« Chaque foyer, aisé ou pauvre, pratiquait dans mon village natal une gastronomie qui s’ignorait, la vraie gastronomie, celle qui sait tirer, de tout produit modeste, le meilleur parti. Le légume d’hiver, la pomme de terre, se faisait friandise, parce qu’elle cuisait au sein d’une cendre tamisée et brûlante, qui ne quittait pas un chaudron de fonte noire. Les tubercules sortaient de là blancs comme neige, farineux, et nous les mangions en guise de goûter, poudrés de sel, creusés, et dans la cavité nous enfouissions de petits dés de beurre, tout frais et bien froid. »


Colette, Paysages et portraits

 


Nature morte avec pain et sucreries, non daté


« Mais c’était surtout sur la table que les fromages s’empilaient. Là, à côté des pains de beurre à la livre, dans des feuilles de poirée, s’élargissait un cantal géant, comme fendu à coups de hache ; puis venaient un chester, couleur d’or, un gruyère, pareil à une roue tombée de quelque char barbare, des hollande, ronds comme des têtes coupées, barbouillées de sang séché, avec cette dureté de crâne vide qui les fait nommer têtes-de-mort. Un parmesan, au milieu de cette lourdeur de pâte cuite, ajoutait sa pointe d’odeur aromatique. Troie brie, sur des planches rondes, avaient des mélancolies de lunes éteintes ; deux, très secs, étaient dans leur plein ; le troisième, dans son deuxième quartier, coulait, se vidait d’une crème blanche, étalée en lac, ravageant les minces planchettes, à l’aide desquelles on avait vainement essayé de le contenir. Des port-salut, semblables à des disques antiques, montraient en exergue le nom imprimé des fabricants. Un romantour, vêtu de son papier d’argent, donnait le rêve d’une barre de nougat, d’un fromage sucré, égaré parmi ces fermentations âcres. Les roquefort, eux aussi, sous des cloches de cristal, prenaient des mines princières, des faces marbrées et grasses, veinées de bleu et de jaune, comme attaquées d’une maladie honteuse de gens riches qui ont trop mangé de truffes ; tandis que, dans un plat à côté, des fromages de chèvres, gros comme un poing d’enfant, durs et grisâtres, rappelaient les cailloux que les boucs, menant leur troupeau, font rouler aux coudes des sentiers pierreux. »

Emile Zola, le Ventre de Paris

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9 juillet 2012 1 09 /07 /juillet /2012 10:18




Après des siècles et des siècles, Ménandre a perdu toute sa réalité d’être humain : il ne représente plus que son œuvre, tournant majeur de la comédie grecque antique. Après de nombreuses exploitations de ce que l’on appelle aujourd’hui la Comédie Ancienne, apparaissent peu à peu de subtiles variations qui constitueront les caractéristiques de ce que l’on nommera plus tard la Comédie Nouvelle. Lire les pièces de Ménandre permet d’en obtenir un bon aperçu puisqu’il fait partie des principaux auteurs de ce genre que nous connaissons encore.

Le Théâtre de Ménandre regroupe ses pièces parmi celles qui ont réussi à traverser les siècles depuis presque deux millénaires et demi. Il s’agit déjà d’une preuve irréfutable sinon de leur qualité, du moins de leur pertinence –mais une pertinence confirmée au fil des âges est forcément un signe de qualité. Certaines pièces nous sont parvenues dans leur intégralité : nous pouvons citer « Le Bourru » ou « Le Bouclier »… D’autres sont fragmentaires. Parfois, il n’en reste qu’une ébauche de quelques lignes. L’ouvrage n’oublie pas d’inclure ces extraits qui nous renseignent d’une part sur la productivité de Ménandre, d’autre part sur la récurrence des thématiques et la similarité des constructions d’intrigue.

En effet, Ménandre écrit des pièces comme Queneau se livre à ses exercices de style : toutes se conforment à une problématique qui varie peu. Le mariage espéré par l’un ou l’autre des personnages pourra-t-il se concrétiser ? Les obstacles sont financiers ou familiaux. Les manières d’y remédier trouvent un peu d’originalité puisque la ruse des personnages est souvent sollicitée et s’accompagne d’une inventivité et d’une absence de valeurs morales qui leur font construire des scénarios précurseurs du plus alambiqué des vaudevilles !

Un exemple de ces histoires à imbroglios :

Citation:
« L’esclave est là pour lui expliquer que le voisin est en fait dupé par son fils qui lui a dit que la courtisane était aimée par l’autre garçon et que lui-même désire épouser la fille du voisin, récemment reconnue. Le vieillard accepte alors de payer la somme prétendument réclamée par la courtisane comme remboursement du prêt, et cela, pour que la ruse qu’il a réclamée antérieurement soit parfaite, par l’intermédiaire de son propre fils ! »
(Le Bourreau de soi-même)


La Comédie Nouvelle serait plus policée, plus correcte que la Comédie Ancienne ? Elle reste toutefois encore brute de mœurs et de paroles, ceci avec le plus grand naturel qu’il soit. Certes, la lecture de Ménandre ne froissera pas les esprits, mais il serait injuste de passer sous silence les multiples provocations et injures que se lancent les personnages. La brutalité va de pair avec l’imprévisibilité et crée des situations dont le comique frôle souvent l’absurde. Moschion a un problème ? Qu’à cela ne tienne, il suffit de le régler d’un bon coup de poing. Lorsque les dieux sont invoqués dans ces querelles de chiffonnier, on franchit aisément le burlesque.

Citation:
NICERATOS : […] Déméas
Est un bousier. Par Poséidon et par les dieux, il lui en cuira
De sa grossièreté.


Autre signe qui nous prouve que Ménandre n’est pas si policé qu’on voudrait bien nous le faire croire : il assigne aux esclaves des positions qui les détachent de leurs rôles minables habituels en les amenant à contester la hiérarchie établie. Grâce à eux, l’action prend des tournures moins réglementaires. Parce qu’ils ont peut-être l’habitude de fréquenter les chemins de traverse plutôt que les voies royales, leur manière de raisonner sème le trouble et propose une vision des choses peu orthodoxe. L’esclave, représentant de la vie privée, nous permet également de constater le glissement opéré entre la Comédie Ancienne et la Comédie Nouvelle : si la première se déroulait surtout dans les espaces publics et politiques, la seconde ne se préoccupe absolument pas des affaires qui peuvent être au centre des préoccupations du Forum. Ici, la vie se limite au cercle du privé, à la sphère des parents et des amis, et cela suffit amplement. Les nœuds et implications de ces seuls liens sont déjà assez enchevêtrés pour qu’une nouvelle sorte de difficultés ne vienne se rajouter au reste. D’ailleurs, cette complexité des intrigues qui n’hésite pas à confondre les identités, ne tarde pas à lasser. De pièce en pièce, on a souvent l’impression d’être confronté à la même trame. Pas de grande surprise quant à la problématique et à son dénouement. Heureusement, Ménandre se rattrape et se fait partiellement pardonner en variant les modes de résolution de ses problématiques. Ce que l’on aurait pu prendre pour un manque d’originalité ne serait peut-être qu’une manière pour Ménandre de réfléchir à la diversité de la vie, que prouvent les multiples variations qu’il propose à la résolution d’un seul et unique problème. A moins qu’il ne s’agisse, plus prosaïquement, de plaire au spectateur tout en lui évitant la lassitude propre à la confrontation répétée de ce qui a failli n’être qu’une seule et même pièce de théâtre…


Source d'inspiration pour Céline ? Wink

Citation:
SMICRINES : […] Pour les gens sensés,
Il n’y a qu’une vertu devant l’absurdité : la fuite, toujours.
(L’Arbitrage)



Quelques autres extraits alléchants...

Citation:
HABROTONON : […] On dirait un misérable philosophe
A le voir avec son air sombre de triple malheureux.



Citation:
CNEMON : […] Mais voyez leur façon de sacrifier, à ces brigands !
Les bourriches qu’ils apportent, les bonbonnes. Ce ne sont pas les dieux
Qui les préoccupent, mais eux-mêmes. L’encens, voilà une pieuse offrande.
C’est comme la galette d’orge : tout profit pour le dieu quand le feu
Toute entière la consume. Mais, avec eux, c’est le croupion
Et la poche de fiel, des morceaux immangeables, que les dieux
Se voient offrir ; tout le reste, ils l’engloutissent.
(Le Bourru)

 

Dans l'ouvrage que je viens de lire, Alain Blanchard écrit une introduction qui nous éclaircit sur certains aspects de l'oeuvre de Ménandre.
Quelques extraits :

Citation:
« On est amené à faire ainsi une observation capitale : dans les comédies de Ménandre, tous les personnages peuvent faire rire ou sourire, sauf un, et ce personnage, c’est la jeune première. […] Esclavage et prostitution risquent d’être son avenir. Bref, sans cesse est rappelée, à cette occasion, la précarité de la condition féminine. Ce qui achève alors de désarmer la malignité éventuelle du spectateur, c’est que la jeune première est vertueuse. Ce qui est particulièrement touchant, c’est que toujours, au fond de son malheur, elle aspire, avec humilité, à un avenir meilleur. Le spectateur ne peut que le lui souhaiter, et elle devient ainsi un guide vers le bonheur. »



C'est vrai, mais ce personnage de la jeune première est en même temps toujours très fade. Si elle est protégée du rire moqueur des spectateurs, il est difficile de trouver le moindre intérêt à son existence (sinon dramatique...) attentif

Alain Blanchard invoque Vuilledin à propos de la fonction du rire dans la comédie de Ménandre :

Citation:
« Abandonnée à son cours normal, la colère exige un châtiment qui donne satisfaction à la demande de la faculté de sentir. En revanche, frustrée si elle s’arrêtait au mépris, cette dernière doit trouver une issue et sa chute soudaine se frayer accès à notre conscience. Le rire est précisément cette sanction que nous donnons à l’illusion. Il est la punition subjective et symbolique qui s’attache à l’illusion méprisée, puisque notre colère tombée a renoncé à un châtiment objectif et réel. »



Et en conclusion, une tentative de définition de l'oeuvre d'art réussie ?

Citation:
« Dans l’œuvre d’art réussie, la confusion qui est celle de notre vie de tous les jours cède à la clarté des lignes ; les forces de désordre sont dominées et la diversité la plus grande se résout finalement dans l’unité. »



Pourquoi pas... Je la trouve plutôt pertinente !

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4 juillet 2012 3 04 /07 /juillet /2012 21:56



D’emblée, Antonio donne le ton en nous présentant son environnement d’une manière sardonique–ton que l’on retrouvera dans chaque page de ce livre, aussi mordant lorsqu’Antonio l’utilisera pour décrire les étapes de la progression de l’intrigue que lorsqu’il partagera avec son lecteur des réflexions sur la question de ses origines. Les deux semblent d’ailleurs fortement liés car c’est en revenant à Sora, la ville italienne dont sont issus ses aïeux, qu’Antonio se retrouve empêtré dans une histoire qui deviendra beaucoup plus compliquée et dangereuse que ce qu’il avait initialement prévu.

Après la mort de son ami Dario, lui aussi immigré italien quoique plus attaché à ses origines que ne l’est Antonio, ce dernier décide d’élucider le mystère de sa disparition en revenant sur les derniers projets qui avaient animés feu son ami. Ainsi, Antonio se retrouve dans le patelin de ses ancêtres, découvrant les terres sur lesquelles pousse un raisin de mauvaise qualité et dont on tire un vin tout aussi médiocre. Véritable gâchis que cet héritage familial même pas foutu de mettre un peu de beurre dans les épinards des rejetons... Dario en avait pris conscience rapidement et Antonio, mis au courant des projets fomentés par son ami pour redonner un peu de valeur financière à ces terres, décide de poursuivre la tâche entamée par son ami. Pour attirer l’attention sur ses vignes, Antonio invoque les miracles religieux les plus grossiers (on en aura la preuve : ce sont aussi ceux qui marchent le mieux). Hélas, il est loin d’imaginer les conséquences qui découleront de cette mise en scène. Antonio se retrouve dépassé par les évènements, abruti devant le spectacle de l’enchaînement des faits, spectateur effrayé des mœurs d’un pays qu’il connaît mal. Ce sera l’occasion de faire surgir une foule de personnages typiques, d’autant plus stéréotypés que l’on sent qu’Antonio craint d’avoir quoi que ce soit de commun avec eux. On retrouve la mama italienne, diva de l’assaisonnement des pâtes et spécialiste du zapping télévisé ; le faux aveugle qui ne cesse de chanter en déambulant à travers les champs ; la mafia locale ; les ressortissants de la période Mussolini ; et plus généralement, une population encore fortement ancrée dans les traditions et coutumes chrétiennes.

Antonio n’est pas à l’aise mais cette confrontation lui permettra de soigner le mal –la honte de ses origines fantasmées- par le mal –la découverte des plus ardents représentants de ses origines. Lui qui cherchait coûte que coûte à se définir par opposition à sa patrie d’origine comprendra qu’il s’agit d’une démarche vaine puisque, de toute façon, Antonio est bien trop différent de la population locale pour qu’il puisse être assimilé à leur communauté. Ce retour au bercail familial permettra également à Antonio de comprendre certaines particularités du comportement de ses parents. L’agacement qu’il concevait parfois pour eux cèdera gentiment place à une forme de tendresse plus élaborée. Mais cette métamorphose n’est pas creusée car la Commedia des ratés n’est pas un livre sur les origines, et son intention première est de nous embarquer le long d’une intrigue bien ficelée. Cette intrigue, pas passionnante en soi, n’est toutefois pas désagréable à lire car Antonio nous la fait vivre à travers son regard chargé d’un mélange d’ironie et de lassitude bien dosé. Comble de l’ironie, Antonio se laisse rattraper par ses origines à travers ce trait de caractère universellement partagé de la gourmandise ; et s’il renie les autochtones, il ne crache jamais sur un café bien préparé ou un plat de pâtes bien accommodé.


« Les rigatonis sont des pâtes larges, trouées et striées afin de mieux s’imprégner de sauce. Un calibre assez gros pour diviser une famille en deux, les pour et les contre, et chez nous, mon père à lui seul se chargeait du contre. Il a toujours détesté les pâtes qu’on mange une à une et qui remplissent la bouche. Il est fervent défenseur des capellinis, le plus fin des spaghettis, cassés en trois et qui cuisent en quelques secondes. Est-ce pour le geste agile de la fourchette slalomant dans une entropie frétillante, ou bien cet étrange sentiment de fluidité dans le palais, mais il n’en démord pas. »

Encore une fois, et cela semble être la grande leçon de ce siècle (en ce sens, l’originalité ne triomphe pas) : les anti-héros font preuve de leur talent à susciter la sympathie et le rire, et à conférer un surplus d’intérêt à une intrigue qui serait peut-être tombée dans l’anecdotique sans cela.


Les secrets d'une sauce à l'arrabbiata par une italienne pure souche :

Citation:
- […] Tenez, je vais vous apprendre à faire une sauce à l’arrabbiata. Il est dix-neuf heures quarante-cinq. Mettez la R.A.I.
Un jingle qui annonce une série de publicités.
- Mettez votre eau à bouillir, et au même moment, faites revenir une gousse d’ail entière dans une poêle bien chaude sur le feu d’à côté, jusqu’à la fin des pubs.
L’odeur de l’ail frémissant arrive jusqu’à moi. Les pubs se terminent. Elle me demande de zapper sur la Cinq, où un gars devant une carte de l’Italie nous prévoit 35° pour demain.
- Dès qu’il commence la météo vous pouvez enlever la gousse de l’huile. On en a plus besoin, l’huile a pris tout son goût. Jetez vos tomates pelées dans la poêle. Quand il a terminé la météo, l’eau bout, vous y jetez les pennes. Mettez la Quatre.
Un présentateur de jeux, du public, des hôtesses, des dés géants, des chiffres qui s’allument, des candidats excités.
- Quand ils donnent le résultat du tirage au sort, vous pouvez tourner un peu la sauce, et rajouter une petite boîte de concentré de tomates, juste pour donner un peu de couleur, deux petits piments, pas plus, laissez le feu bien fort, évitez de couvrir, ça va gicler partout mais on dit qu’une sauce all’arrabbiata est réussie quand la cuisine est constellée de rouge. Passez sur la Deux.
Un feuilleton brésilien tourné en vidéo, deux amants compassés s’engueulent dans un living.
- A la fin de l’épisode ce sera le journal télévisé et on pourra passer à table. La sauce et les pâtes seront prêts exactement en même temps. Quinze minutes. Vous avez retenu ?"



Le café selon Antonio :

Citation:
« Certains auraient pris une cuite, moi je fais un café qu’il aurait bu en connaisseur. De l’eau minérale, avec juste une toute petite pincée de sel. Le café, un mélange colombien, que je mouds assez gros, à cause du temps chaud. Je pose le filtre dans le réservoir et visse le couvercle. Qu’est-ce que tu dis de ça, Dario ? Ça t’étonne que je sois aussi méticuleux avec le café. Tu penses qu’un bon seau de lavasse me suffirait ? Tu ne vas pas me croire, mais l’expresso, c’est la dernière chose qui me rattache au pays. Phase délicate : déposer une larme d’eau dans le réservoir pour que les toutes premières gouttes de café qui vont sortir –les plus noires- ne s’évaporent pas sur le métal brûlant. Dès qu’elles apparaissent, je les verse sur un sucre posé dans une tasse, et mélange très fort pour avoir une belle émulsion brune. Quand le reste du café est sorti je remplis une tasse entière et y dépose l’émulsion qui reste en suspension et donne ce goût introuvable de ce côté-ci des Alpes. »



Mais se serait dommage de résumer ce livre à ses passages culinaires (surtout qu'ils ne sont largement pas majoritaires). Le pays, les racines, la ville, la campagne sont les thèmes principaux. Une belle description de la banlieue pour conclure :

Citation:
Tu fais de la peine, banlieue. Tu n’as rien pour toi. Tes yeux regardent Paris et ton cul la campagne. Tu ne seras jamais qu’un compromis. T’es comme le chiendent. Mais ce que je te reproche le plus, c’est que tu pues le travail. Tu ne connais que le matin et tu déclares le couvre-feu à la sortie des usines. On se repère à tes cheminées. Je n’ai jamais entendu personne te regretter. Tu n’as pas eu le temps de t’imaginer un bien-être. Tu n’es pas vieille mais tu n’as pas de patience, il t’en faut toujours plus, et plus gros, t’as toute la place qu’il faut pour les maxi et les super. La seule chose qui bouge, chez toi, c’est la folie des architectes. Ce sont eux qui me font vivre, avec toutes ces maquettes qu’ils te destinent. Ta mosaïque infernale. Ils se régalent, chez toi, c’est la bacchanale, l’orgie, le ténia. Ils se goinfrent d’espace, une cité futuriste ici, tout près de la Z.U.P., à côté d’un gymnase bariolé, entre un petit quartier plutôt quelconque des années cinquante qui attend l’expropriation, et un centre commercial qui a changé de nom vingt fois. Si d’aventure un embranchement sauvage d’autoroute n’est pas venu surplomber le tout. T’as raison de te foutre de l’harmonie parce que tu n’en as jamais eu et que tu n’en auras jamais. Alors laisse-les faire, tous ces avant-gardistes, tous ces illuminés du parpaing, ils te donnent l’impression de renaître, quand, en fait, tu ne mourras jamais. T’iras chercher plus loin ,tu boufferas un peu plus autour, mais tu ne crèveras pas. C’est ça, ta seule réalité. Il est impossible de te défigurer, tu n’as jamais eu de visage.


_________________

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29 juin 2012 5 29 /06 /juin /2012 11:35





En ce moment, les magazines « undeground » se portent bien (paradoxe, quand tu nous tiens !). Enième rejeton de la portée, le magazine de L’Intranquille continue sa percée en publiant ici le deuxième numéro du titre. Cette revue cherche clairement à se définir par des critères de qualité qui concernent à la fois la forme et le fond de l’ouvrage. Du côté de la forme, on sort le grand jeu du papier épais, on s’essaie à un format inhabituel ou à une typographie qui ne court pas les pages ; du côté du fond, le lecteur s’attend à découvrir des articles de derrière les fagots, loin des thèmes traités en long, en large et en travers dans la presse classique. De l’underground, des valeurs, une envie de se différencier ? C’’est tout bon, mais à trop en faire, on risque de glisser vers l’obscurantisme, la prétention et le mépris. Tiens, tiens… Ne serais-je pas en train de décrire le cheminement à travers pages de L’Intranquille ?

Le credo de la rédaction semble très clairement inspiré des mouvements de protestation qui se sont déchaînés après la publication du petit Indignez-vous de Hessel. Mais lisez plutôt :

Citation:
« Adapté à notre deuxième décennie du siècle, faire de cette notion d’intranquillité, un lieu de mouvements, de réflexions et nous restons présents au monde : après « dégage » à propos du début des révolutions méditerranéennes en mars 2011, voici « dégradations du triple A » confié à des graphistes aux poètes « visuels » ou « spatialistes ». »



Après tout, pourquoi pas ? Si la plupart a compris que la lutte armée menée à travers les média de communication a peu d’impact sur l’évolution réelle des mentalités et des modes de gouvernement (en tout cas en France), il n’est absolument pas néfaste que certains se livrent encore farouchement au combat. On se demande avec curiosité quels seront les moyens employés par ce magazine littéraire pour mener à bien sa lutte.

Les premières pages s’ouvrent sur des extraits d’ouvrages poétiques écrits par de parfaits inconnus. « Hourrah ! » se dit-on, il existe encore des moyens de faire entendre la voix des méconnus du paysage littéraire ! Hélas, on comprend rapidement ce qui avait retenu ces écrivains dans l’ombre de leur anonymat… Leur poésie n’est pas tranquille, c’est certain. Les mots se baladant dans tous les coins de la page, passant du français à l’anglais sans se poser de question, et se permettent des libertés de typographie ou de ponctuation qu’on finit par ne plus compter. Le tourbillon des audaces visuelles se déchaîne sous nos yeux, non pas pour nous provoquer et nous perturber dans nos habitudes de lecture qui, soit dit en passant, ont déjà été remises en cause tous les jours depuis le début du 20e siècle (et même avant), mais pour cacher le grand vide qui caractérise le sens des « poèmes ». On ne dit rien, on fait du remplissage qui fait clignoter l’œil de surprise mais qui amollit le cerveau et le plonge dans un état de torpeur redoutable :

Citation:
« bientôt paradeuses modèles & depuis
I can get no satisfaction je n’essaie plus
& depuis
les écailles ne tombent-elles des yeux qu’a-
vec la vie ? »
(Christophe Stolowicki)



Si cela ne vous suffit pas :

Citation:
« j’aimais les coquelicots
mais j’en vois très peu aujourd’hui
j’aimais les pêches
j’aimais les abricots
j’aimais beaucoup les pêches-abricots. »
(Emmanuelle Imhauser)



Mais ne soyons pas ingrats, et sachons reconnaître les bribes de révolte qui parsèment, par-ci, par-là, ces pages intranquilles de tranquillité :

Citation:
« Z’allez voir c’que z’allez voir : Créer c’est moins naïf que ça : Créer c’est d’abord détruire […] »
(Rorik Dupuis)



Tout au plus aura-t-on réussi à déclencher en vous la passion folle du rire. C’est cela l’intranquillité : croire que l’on s’endort, commencer à baver sur les pages en papyrus classieuses de ce magazine, et finir écroulé de rire par de vaines prétentions à la bravade de mœurs. Les références au dadaïsme sont nombreuses, parfois même clairement indiquées. Le problème, c’est que le dadaïsme ne se contente pas d’être une source d’inspiration : il devient clairement la base d’un plagiat effronté, et représente le triomphe d’un mouvement vieux de trois quarts de siècle sur des esprits à peine extraits de leur couveuse. L’Intranquille revendique fièrement la mise en avant de ses écrivains inconnus (ou presque) du grand public, mais son effet retors est de faire croire au lecteur que finalement, les écrivains inconnus mériteraient bien de rester reclus pour un bon moment encore…

Poursuivons notre découverte… La suite propose au lecteur une compilation de dessins sur le thème de la perte du triple A. On ne pouvait pas trouver meilleur cheval de bataille… Les « poètes graphiques » se succèdent, les variations en noir et blanc (sobriété oblige) ne permettant malheureusement pas de prendre conscience de l’esthétique supposée de leur travail. Ne parlons pas de leur message : on a compris avant de ciller où chaque contributeur veut en venir. Ce n’est pas la surprise, le questionnement ou la réflexion qui viendront bouleverser le lecteur, tout juste une confirmation de ce qu’il pensait déjà : L’Intranquille se veut contestataire et totalement dénué de recul critique sur sa propre pensée.



Suit un dossier concernant Friederike Mayröcker, peu connue dans nos contrées. La progression dans la découverte est intéressante : des éléments de biographie, une interview, puis des extraits de son œuvre se proposent de nous faire partager les éléments de son univers. On espère s’accrocher là à du solide mais la réception est violente, encore une fois. Les seuls textes proposés sont fidèles à ceux que L’Intranquille nous a déjà donné l’occasion de lire tout au fil des pages précédentes :

Citation:
« […] –ah cette pression de saisir ta
Main pour ne pas céder au besoin de
Devoir me jeter dans l’abîme (au sans-flor)
Quand le gauche l’œil malade se mit à larmoyer : les cils
1 pure fontaine pulsante 1 pluvieuse ondée les larmes lachrymae »
- Sur le Cobenzl –



Pas la peine de mentionner le contenu du reste du magazine… Des critiques d’ouvrages obscurs qui ne donnent pas envie d’être lus, des extraits de journaux intimes à en faire désespérer de l’humanité, et l’extrait d’un témoignage sur Maupassant, peut-être ce qu’il y a de plus intéressant –car le moins prétentieux- dans tout ce magazine.

L’Intranquille ne laisse pas tranquille, en effet. On croirait presque qu’il s’agit là d’une parodie et que l’objectif de la rédaction est de se foutre de son lecteur –de celui qui aurait peut-être eu envie de lire quelque chose de différent, et de découvrir des pans méconnus et de qualité de la littérature. En cherchant à se distinguer de l’offre de masse mais en ne proposant rien qui ne parvienne à l’égaler (c’est un comble), L’Intranquille nous donne envie de retourner rapidement à nos grands kiosques. Hé, c’était peut-être leur but ?!

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