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23 janvier 2014 4 23 /01 /janvier /2014 13:55


Volpone est une pièce de théâtre -il aurait aussi pu être une fable. Son personnage principal, Volpone, est un vieillard qui a accumulé une richesse qui ferait saliver d'envie bon nombre de ses semblables. Sans amis ni famille, et par crainte d'être délaissé, il feint d'être à l'article de la mort. Si ceux qui l'entourent ne sont pas animés de nobles intentions, et s'ils espèrent avant tout pouvoir récupérer son héritage, Volpone réussit au moins à ne pas être seul. La vieillesse semblait déjà être un lourd fardeau au 17e siècle et Volpone montre qu'un peu d'or dans sa guenille peut changer bien des égards dûs aux vieillards. Ce n'est pas pour rien que Jonson appelle aussi Volpone le "renard" et il continue plus loin, avec les prétendants à l'héritage, à affubler des caractères d'animaux à ses personnages. Le cher discipline de Volpone, son complice dans l'art de simuler une agonie, s'appelle Mosca, autrement dit "la mouche". Il aide le vieillard à faire tourner en bourrique Voltore -le "vautour"-, Corbaccio -la "corneille"- et Corvino -le "corbeau". Entre autres personnages apparaîtront également Bonario, Canina et Columba, dont les caractères transparaissent immédiatement dans les dénominations. Il sera toutefois malaisé de jongler entre ces différents personnages qui finissent par se ranger dans les deux catégories presque classiques : les mauvais et les moins pires. Ainsi les trois vautours se mêlent-ils souvent dans un ballet tordu, alternant entre sourires forcés adressés à Volpone et grimaces balancées à Mosca, dans l'espoir d'apprendre ces deux informations cruciales : quand le vieillard va-t-il se décider à mourir, et qui sera son héritier ?


Cette intrigue principale se double d'une intrigue mineure qui emmêle les caractères et ralentit considérablement le rythme de progression de la première. Il semblerait que seuls le premier et le dernier acte soient véritablement dévolus à celle-ci, les actes centraux servant à donner de la longueur à une comédie qui veille à respecter les règles de la dramaturgie classique. Sur le papier, Volpone devient parfois éthéré. On se détache de la lecture en attendant le retour à l'intrigue principale qui, non seulement plus cynique, permettait également de présenter avec plus d'audace le caractère bouffon des personnages et leurs obsessions pour un amour qui n'a rien d'humain, qu'il soit amour-propre ou amour de l'or -les deux se confondant souvent. On se rend compte alors que la forme ne suffit pas à captiver son auditoire et Benjamin Jonson ne parvient pas à enthousiasmer par la seule beauté de ses tirades. Rival de Shakespeare, on se demande parfois qui a copié l'autre tant leurs verve endiablées semblent se poursuivre l'une et l'autre dans la recherche de la plus grande puissance de harangue.


"Ces coquins honteux, rogneux, pouilleux, miteux et marmiteux, avec un pauvre liard d'antimoine au naturel, galamment encortiqué de divers cartouches, peuvent fort bien, sans nul remords, vous tuer une vingtaine de gens par semaine; mais ces gaillards décharnés et faméliques, qui ont les organes de l'âme à moitié bouchés par les terrestres obstructions, ne manquent point de trouver des zélateurs parmi les pauvres artisans racornis, mangeurs de salades, qui sont ravis d'avoir un sou de purgatif, dût-il les dépêcher dans l'autre monde!" 


On s'accroche à ces belles pièces de langue jusqu'à ce que survienne enfin le dernier acte qui, renouant avec l'intrigue principale, permet au lecteur de retrouver enfin la connivence qui lui avait échappé. On regrette que les oiseaux de malheur qui s'agitent autour de Volpone n'aient pas eu le courage de rester plus longtemps au chevet du vieillard. Le cynisme semble avoir honte de lui-même et traverse la pièce à toute vitesse, se laissant plus comprendre qu'il n'ose vraiment se faire voir. Benjamin Jonson tiendrait-il lui aussi du vautour ? ...





"Corbaccio : C'est excellent! Je vais sûrement lui survivre.
Cela me rajeunit pour le moins de vingt ans."




Maurice Castelain (introduction) a écrit:
"L'éloge de la Folie et trois dialogues de Lucien, traduits par Erasme, sont la source évidente de beaucoup d'idées, d'images, d'expressions que l'on admirait jusqu'ici comme étant de [Benjamin Josnon]. Le mot plagiat n'avait point alors le sens défavorable que nous y attachons: Shakespeare et Molière "prenaient leur bien où ils le trouvaient". Jonson, qui avait plus de culture et moins de génie, empruntait davantage encore."



*peinture de Bernard Buffet

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21 janvier 2014 2 21 /01 /janvier /2014 12:55

 







Marcovaldo assoupit. C'est un personnage aussi insignifiant que la plupart d'entre nous. Comme la majorité des hommes qui subissent leur vie, qui croient choisir leur parcours avant de se rendre compte qu'ils ont été victimes de leur précipitation ou de leur ignorance, il se retrouve marié à une femme acariâtre et volcanique, père d'une ribambelle d'enfants qui dévorent son énergie sans pitié aucune. Il travaille pour gagner sa vie, sans autre ambition, et ramène au foyer une paie qui sustente à peine les besoins des gamins et de l'épouse. Pas de quoi être fier -Marcovaldo se rabaisse à la moindre occasion, lorsque ce ne sont pas les siens qui le diminuent d'une pique innocente. Pas de quoi être aimable -cela fait longtemps que Marcovaldo n'a plus été proche ni de sa femme, ni de ses enfants, ni de n'importe quel autre humain. Pas de quoi être grand -Marcovaldo a toujours été un microbe et il le restera jusqu'à la fin de ses jours. Marcovaldo pourrait ne pas exister : jusque dans l'écriture, il se contente de relater des faits insignifiants en usant d'un langage à la platitude monolithique. Et pourtant, Marcovaldo se donne le droit d'exister.


Ce droit se manifeste visuellement à travers le découpage du livre en plusieurs chapitres. Marcovaldo extraie de son quotidien quelques scènes qu'il classe chronologiquement. On retrouve la minutie des lecteurs d'almanachs : ce n'est pas la date exacte qui intéresse Marcovaldo mais la temporalité saisonnière : été, automne, hiver, printemps, on recommence. Cette succession véhicule déjà une certaine conception cyclique de l'existence frappée par la répétition du même, ne présentant aucun relief à sa surface. 


Marcovaldo devrait être anéanti par son impuissance. Nous-mêmes le sommes d'ailleurs lors de la première rencontre. Mais Marcovaldo se fiche de vouloir être bon ou grand. Il se contente de vivre, même si cela n'a aucun sens. Et parce qu'il n'attend rien, il trouve beaucoup. En se rendant en ville, il découvre que des champignons ont poussé près de son arrêt de bus ; sa pause déjeuner est métamorphosée par l'usage d'une gamelle en plastique ; ses soirées familiales prennent une tournure fantasmagorique lorsque le pouvoir de la Lune entre en lutte contre le pouvoir lumineux des panneaux publicitaires ; et il ne faut rien de plus qu'une sortie au supermarché pour découvrir l'existence de lois officieuses que le monde ordinaire ne déclame pas. Il faut avouer que la plupart de ces historiettes ont une saveur négligeable. Elles captent si peu l'attention qu'elles laissent le lecteur libre de vagabonder à son gré dans son propre et quelconque intérieur. Pour quelques-unes d'entre elles, pourtant, la transcendance opère : Marcovaldo devient l'initiateur d'une alchimie  qui transforme la banalité en poésie surréaliste, particulièrement lorsqu'il donne la parole et le geste aux animaux et aux végétaux. Qu'il s'agisse d'un chat, d'un lapin ou d'une plante, Marcovaldo parvient à les rendre plus humains que son entourage de bipèdes -peut-être parce qu'il tient d'ailleurs davantage de la faune que de l'humanité. 


Marcovaldo représente à la fois la confirmation et la négation du surhomme : en ne cherchant pas à l'être, il le devient parfois, malgré lui ou du fait de son détachement même. Malheureusement, on doit reconnaître que Marcovaldo atteint trop souvent son objectif d'invisibilité, redevenant ainsi le petit avorton que nous essayons tous de répudier.





Citation :
La plante - on l'appelait simplement ainsi comme si tout autre nom plus précis eût été inutile en un milieu où elle représentait à elle seule le règne végétal -, la plante avait une telle importance dans la vie de Marcovaldo qu'elle occupait ses pensées à toute heure du jour et de la nuit. L'air dont il scrutait le ciel pour observer les nuages n'était plus celui du citadin qui sedemande s'il doit ou non prendre son parapluie, mais bien celui du paysan qui guette de jour en jour la fin de la sécheresse. Et dès que, levant le nez de son travail, il apercevait en contre-jour, par la petite fenêtre du magasin, le rideau de pluie qui avait commencé de tomber silencieuse et drue, il lâchait tout, courait à la plante, prenait le pot dans ses bras et le déposait dehors dans la cour.
(...) Ils demeuraient là dans la cour, l'homme et la plante, l'un en face de l'autre. L'homme éprouvant presque des sensations de plante sous la pluie ; la plante - déshabituée du plein air et des phénomènes de la nature -, stupéfaite presque autant qu'un homme qui se trouve brusquement mouillé de la tête aux pieds, avec ses vêtements trempés.





Citation :
Le plaisir qu'on tire de ce récipient rond et plat qu'on nomme « gamelle », c'est d'abord qu'il se dévisse. Déjà, le fait d'en dévisser le couvercle vous met l'eau à la bouche, surtout quand on ne sait pas encore ce qu'elle contient parce que, par exemple, c'est votre femme qui vous la prépare chaque matin. Une fois qu'on en a ôté le couvercle, on voit le manger qui s'y trouve : des saucisses aux lentilles, ou des œufs durs avec des betteraves, ou bien encore de la polenta avec de la morue, tout cela bien rangé dans cette aire circulaire comme le sont, sur la mappemonde, les continents et les mers. Et même s'il n'y a pas grand-chose, on a cependant l'impression que c'est substantiel et compact. Une fois dévissé, le couvercle sert d'assiette, si bien qu'on a alors deux récipients et qu'on peut trier le contenu de la gamelle.


*images trouvées sur ce site
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19 janvier 2014 7 19 /01 /janvier /2014 20:36


Roald Dahl est connu pour sa Chocolaterie. Il n'est même connu que pour cela et encore, bien souvent n'en connaît-on que la version cinématographique, sans savoir jusqu'à quel point l'adaptation est fidèle ou non à l'original. On se souvient d'une histoire gentille et doucement barrée, pleine d'une inventivité extravagante sans être non plus renversante. Alors on se penche sur Kiss Kiss sans trop en demander. Après quelques pages, Roald Dahl nous renverse. Ses baisers sont ceux de la morts, aussi glaçants que foudroyants.


Les personnages de ses nouvelles ont peut-être joué à Kiss Kiss il y a fort longtemps, mais au moment où Roald Dahl nous les donne à connaître, ce comportement de frivole tendresse semble déjà bien enterré. Et ce qui peut suivre nous fait connaître les chemins d'une psychologie si torturée qu'elle en devient inhumaine. Après l'amour, qu'il s'agisse de l'amour conjugal, de l'amour maternel, de l'amour pour la science ou de toute autre forme d'affection, Roald Dahl imagine des situations pires que des scènes de vases cassés. Ses personnages inventent des scénarios scabreux qu'ils destinent au malheur d'autrui, lorsqu'ils ne sont pas condamnés à en inventer pour eux-mêmes, déformés et brisés par l'influence extérieure qui les aura modelés. 


As de la nouvelle, Roald Dahl saisit son lecteur d'entrée de jeu. Pourquoi cette Logeuse ne s'entiche-t-elle que d'un locataire à la fois ? William et Mary pourront-ils se séparer un jour ou la science les condamnera-t-elle à rester ensemble à perpète ? Mr Foster empêchera-t-il sa femme de prendre son avion pour Paris ? Madame Bixby pourra-t-elle porter le manteau de vison que son amant lui a offert sans provoquer les soupçons de son mari ? La gelée royale pourra-t-elle aider un nourrisson à reprendre goût à la vie ? Comment un chat sauvage peut-il être un virtuose et adorateur des sonates de Liszt ? Le neveu de la tante Glosspan parviendra-t-il à conquérir le monde avec ses recettes végétariennes ? Peut-on devenir champion du monde du braconnage en utilisant des somnifères ? Petit joyau adroitement glissé entre les autres nouvelles, Une histoire vraie permettra de prendre conscience de l'énorme pouvoir de ce que certains appelaient la "Volonté" en mettant en scène deux personnages qui ont changé la face du monde en jouant à Kiss Kiss.


N'en disons pas davantage. Roald Dahl surprend, et il surprend d'autant mieux que son écriture modeste et directe ne permettait pas de nous attendre à de telles émotions. Il installe ses scènes, campe ses personnages, entoure leur univers d'un halo de banalité et nous mord soudainement, ou commence à nous serrer le cou gentiment jusqu'à nous étrangler complètement. Imprévisible, n'utilisant pas le retournement de situation comme simple moyen mécanique mais comme fin morale ou métaphysique, Roald Dahl se présente comme le génie de la nouvelle. A la fin de chacune d'entre elles, on a envie de crier "Eurêka". Au génie ! Quelque chose s'est produit.





Citation :
"Puisqu'il faut avoir une religion, je suppose que celle de Mahomet en vaut bien une autre. Elle est entièrement fondée sur la bonne santé. On a des tas de femmes et on ne doit jamais ni fumer ni boire. [...] Pour en revenir à nos mahométans, il faut noter qu'ils ne sont jamais constipés.
-Claire, disait mon père en levant les yeux de son livre. Qu'est-ce que tu racontes là ?
-Mon cher Boris, tu n'y connais rien. Si seulement tu voulais essayer de toucher le sol de ton front, trois fois par jour, le matin, à midi et le soir, face à la Mecque, tu aurais toi-même moins d'ennuis de ce côté.



Citation :
Il y a longtemps déjà, [...] j'ai vu un film. [...] C'était plutôt macabre, mais fort intéressant. On y voyait la tête d'un chien complètement séparée du corps, mais le sang continuait à circuler normalement par les veines et les artères à l'aide d'un coeur artificiel. Eh bien, voilà: cette tête de chien sans corps, posée sur une espèce de plateau, était VIVANTE. Le cerveau fonctionnait. Plusieurs expériences le prouvaient. Par exemple, quand on barbouillait le museau du chien de nourriture, la langue sortait pour la lécher. Et les yeux suivaient une personne qui se déplaçait dans la pièce. 
[...] C'est ce film qui m'avait donné l'idée de retirer le cerveau d'un crâne humain et de le garder vivant et en parfait état de fonctionnement comme une unité indépendante et pour un temps illimité, après la mort de l'homme. VOTRE cerveau, par exemple, après VOTRE mort.



*peinture de Peter Doig

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17 janvier 2014 5 17 /01 /janvier /2014 15:38





Les mariages, les naissances, les séparations, les familles recomposées, le travail, le footing, les études, les courses, les repas, les conversations, les disputes et le nuage toxique de nyodène D -tels sont les événements qui sous-tendent ce Bruit de fond :


« Nous avons affaire à du nyodène D. Une toute nouvelle génération de déchets toxiques qui correspondent à l’avancée technologique. Un millionième de millionième peut transformer un rat en bonne santé en un rat sénile. »


Jack vit avec sa dernière épouse en date, Babette, et quelques-uns de leurs enfants issus de précédents mariages. Après avoir suivi des parcours conjugaux compliqués, ils semblent enfin avoir trouvé une accalmie en menant leur vie l'un avec l'autre. L'oeil à l'affût, on chercherait désespérément une faille à cette harmonie familiale qui ne prétend même pas être parfaite -mais il n'y en a pas. Chaque personnage montre une personnalité caractérisée jusqu'à l'outrance dans les voies les plus originales qu'il soit. Jack enseigne des cours d'Hitler au College on the Hills et pour assurer sa crédibilité, il arbore lunettes noires, moustache et accent allemand face à ses élèves. Babette incarne la santé triomphante : équilibrée et bonne vivante, elle consent même à vouloir suivre un régime pour ne pas écraser les autres de son énergie incroyable. Elle essaie d'avoir l'air névrosée, pour correspondre aux normes d'une époque et d'une société, mais ne réussit qu'à mieux affirmer la vigueur de son corps et l'équilibre de son esprit.Les enfants sont indénombrables : entre ceux qui partent, ceux qui reviennent et ceux qui restent dans le foyer à l'année, il est parfois difficile de s'y retrouver mais leurs personnalités déjà bien affirmées, entre le surdoué sceptique, la traqueuse pharmaceutique et le bébé aux prétentions d'immortalité, achèvent le portrait d'une famille devenue nouvel individu à part entière.


« La famille est le berceau des informations erronées du monde. Il doit y avoir quelque chose dans la vie familiale qui engendre les erreurs sur les faits. »


Le processus perturbateur ne pouvait provenir que de l'extérieur. Un jour, un nuage de nyodène D. se répand au-dessus de la ville suite à un accident ferroviaire. Les autorités et les experts s'inquiètent du comportement et des effets imprévisibles de cette nouvelle substance toxique. Dans le secret des laboratoires, les scientifiques semblent prendre autant de plaisir à jouer avec la vie que Jack s'amuse à enseigner l'Hitlerisme. Sont-ce les mêmes scientifiques qui ont élaboré les médicaments que Babette s'entête à prendre malgré les amnésies qu'ils semblent provoquer ? Quoiqu'il en soit, Jack, Babette et les leurs vont devoir prendre la poudre d'escampette. Mais alors qu'il s'arrête à une station service, Jack inspire une grande bouffée de nyodène D. Ou peut-être pas... 


« La culpabilité de l’homme, au cours de l’histoire et dans les remous même de son propre sang, a gagné de la complexité grâce à la technologie. La mort sournoise suinte dans le quotidien. »


On retrouve là une idée qui parcourt toutes les conceptions mythologiques faites par l'humanité : la némésis est proportionnelle à l'hybris. Au cours des derniers siècles de démesure technologique et industrielle, quelles menaces pèsent sur nos existences ? Comment être sûr que la chimie va vous tuer plus rapidement que prévu ? Partagé entre terreur et dignité, Jack brûle d'envie de confier son angoisse aux siens, mais il tient aussi à leur épargner cette inquiétude peut-être inutile et à confiner la mort au sein de sa seule conscience. Savait-il qu'entre temps, Babette se battait elle aussi face à une ambivalence de même nature ? Et pourquoi les enfants du couple ont-ils des comportements aussi étranges ? Le nyodène D. semble avoir agi comme un puissant révélateur de la mort qui rôde entre chaque individu. Le nyodène D. a révélé ce bruit de fond qui nous construit et nous particularise à notre insu.


« - Comment te sentirais-tu si tu étais un minable ?
Content d’être en vie. »



Avec le même détachement et le même humour, Don Delillo avance dans sa conception d'un sentiment tragique. Il redonne de la grandeur au moindre détail, au moindre savoir, au moindre geste. Qu'il s'agisse d'observer le caractère liturgique de la messe télévisée ou les promesses d'immortalité que prodiguent les centres commerciaux, Don Delillo parvient à dévoiler cette mort qui attend les hommes au prochain tournant. Et puis alors ? Il faut bien oublier et se passionner en attendant, et si la mort doit malgré tout surgir, elle le fera de manière insolite, à la manière d'une ritournelle de comptine, bouffonne et presque inoffensive.


« Babette parle aux chiens et aux chats. Je vois des petites taches colorées dans le coin de mon œil droit. Babette, le visage rouge d’excitation, projette, toujours sans résultat, d’aller faire du ski. En montant la colline pour me rendre à l’université, je remarque la peinture blanche des grosses pierres qui bordent les sentiers des nouvelles demeures.
Qui mourra le premier ? »



Ce bruit de fond agit aussi puissamment que le nyodène D. Sa verve intarissable, son humour féroce et son attachement désespéré aux détails n'ont d'égale que l'absolue omniprésence de la mort qui gouverne ses sujets.





« Il pense qu’il est heureux, mais c’est simplement une cellule nerveuse dans son cerveau qui est trop excitée ou pas assez. »



Magnifique :

Citation :
Ne vous en faites pas parce que je boite. Tous les gens de mon âge boitent. A partir d’un certain âge, c’est naturel de boiter. Ne vous en faites pas pour la toux. Ça fait du bien de tousser. Ça remue les matières. Toutes ces saletés ne peuvent pas vous faire de mal, tant qu’elles ne restent pas durant des années dans un coin. Donc, c’est bon de tousser. Ne parlons pas de l’insomnie. L’insomnie, ce n’est rien. Que gagne-t-on à dormir ? Arrivé à un certain âge, on pense que chaque minute de sommeil est une minute perdue pour faire des choses utiles. Par exemple tousser ou boiter. Ne vous en faites pas pour les femmes. Ça va avec les femmes. On loue des cassettes et on baise. Ça renvoie le sang vers le cœur. Surtout ne parlons pas des cigarettes. J’aime penser que, quand je m’en vais, c’est pour quelque chose. Les mormons peuvent s’arrêter de fumer s’ils en ont envie. Ils mourront de toute façon et pas forcément d’une meilleure mort. Quant à l’argent, ce n’est pas un problème. Ça va. Aucune retraite, aucune économie, aucune valeur, aucune action. Donc, ne vous faites pas de souci pour ça. Tout s’arrange. Ne vous en faites pas non plus pour les dents. Les dents, ça va. Plus elles branlent, plus on peut s’amuser en passant la langue dessus. De cette manière, la langue n’est pas inactive. Ne vous faites pas de souci pour le tremblement. Tout le monde tremble un jour ou l’autre. De toute façon, ce n’est que la main gauche. On arrive même à prendre plaisir à un tremblement si l’on fait semblant de croire qu’il s’agit de la main de quelqu’un d’autre. Ne vous tracassez pas pour la brusque et inexplicable perte de poids. Il n’y a aucune raison de manger ce qu’on ne peut pas voir. Et ne vous faites pas de souci à propos de mes yeux. Ils ne peuvent être pires qu’ils ne sont. Quant au cerveau, n’en parlons pas. Le cerveau s’en va avant le corps. C’est comme ça que les choses se passent. Donc, ne vous faites pas de tracas pour le cerveau. Et le cerveau, ça va. En revanche, faites-vous du souci pour la voiture. Le volant est tout tordu. Les freins ont été rafistolés trois fois. Le capot s’ouvre dès qu’il y a un nid-de-poule.


photographie d'Ilkka Halso

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15 janvier 2014 3 15 /01 /janvier /2014 14:04





Destiné à ceux qui souhaitent remédier à une culture judéo-chrétienne déficiente, le condensé La Bible et les Saints permet d’éclaircir de nombreux questionnements qu’on peut se faire lorsque, confronté à une peinture, on se demande quel est l’intérêt de la scène représentée ou lorsque, profitant du repos alloué par les jours fériés religieux, on se demande quel évènement se trouve à l’origine d’une accalmie du monde moderne. 


On se réfèrera donc aux entrées contentant le nom de Saints et d’évènements significatifs de la Bible pour retrouver son chemin dans un dédale de références devenues obscures. Bref, Gaston Duchet-Suchaux ne livre que l’essentiel : les textes religieux évoquant le personnage ou la scène, un résumé de la légende et l’histoire de sa représentation picturale. Ce dernier point est le plus intéressant, qui permet de prendre conscience de l’évolution des rapports entre les hommes et le texte religieux. Les iconographies liées à Marie ou à la scène de la Passion sont par exemple très éloquentes et témoignent d’une pudeur affective des premiers siècles progressivement remplacée par une communion des sentiments allant jusqu’à l’extase mystique.


On pourra comparer cette histoire des représentations avec les quelques peintures et icônes intégrées dans cet ouvrage. Des premiers temps jusqu’au triomphe de Raphaël ou au maniérisme de Tintoret, ce sera l’occasion de découvrir de nouveaux artistes et de nouveaux épisodes bibliques dont on pourra immédiatement éclaircir la thématique. Pourquoi Loth est-il si souvent représenté avec ses deux filles ? Qui est cette Suzanne que l’on représente toujours entourée de vieillards ? Et que fait donc sainte Agathe portant ses deux mamelons sur un plateau ? La Bible et les Saints ne permettra pas une illumination mystique mais allumera déjà quelques chandelles dans le paysage religieux déserté des plus incultes.


Qu'est-ce qu'il fout avec sa biche ?



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Saint Gilles et la biche de Maître de Saint Gilles


Citation :
Au cours d’une partie de chasse, un roi blesse la biche et le saint ermite ; pour se faire pardonner, il offre à ce dernier de faire construire non loin de là un monastère dont il devient l’abbé. Cette histoire est liée à la fondation légendaire de la fameuse abbaye de Saint-Gilles du Gard, lieu d’un pèlerinage important sur les reliques du saint, passe obligé sur la route de Compostelle et principal port d’embarquement pour la Terre sainte, avec la construction d’Aigues-Mortes au XIIIe siècle.


Oh, le lac Léman  content 


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La pêche miraculeuse de Konrad Witz


Citation :
Jésus est debout sur la rive d’un lac qui n’est autre que le lac Léman avec à l’arrière-plan le mont Salève.



La fameuse Agathe...



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Sainte Agathe de Zurbaran


Citation :
Agathe décide de rester vierge et de consacrer sa vie au Christ. Mais le préfet romain de Sicile, Quintianus, ayant entendu parler de sa grande beauté, tente de la séduire. Devant sa résistance, il l’envoie dans un lupanar, où elle conserve miraculeusement sa virginité. Elle est alors soumise au supplice le plus cruel ; attachée à une colonne, la tête en bas, un bourreau lui tord puis lui arrache les seins avec une tenaille.
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14 janvier 2014 2 14 /01 /janvier /2014 17:37


On imagine mal Virginia Woolf en grand loup croque-mitaine, effrayant les enfants dans leurs chaumières. Et pourtant, c'est notre Virginia Woolf bien connue qui sert de rengaine à George et Martha. Eux-mêmes sont de beaux prototypes d'un monde bourgeois et intellectuel névrosé. Secs et taris jusqu'à l'os, il ne leur reste plus que le sens de l'humour et l'imagination tordue pour se détruire jusqu'au bout. Mais ce vieux couple qui affiche des décennies de vie conjugale au compteur, n'entend pas régler ses petits problèmes en tête-à-tête -on imagine que cela a déjà dû être tenté des milliers de fois. Il serait plus drôle et peut-être plus cruel d'inviter un jeune couple encore bercé d'illusions pour les inclure dans des jeux où la folie et le sérieux alternent au-delà de toute démarcation nette.


Cette pièce d'Edward Albee, représentée pour la première fois en 1962, commence avec la même fougue qu'un Ubu Roi. « Ha ! Saloperie de saloperie ! » s'écriera Martha, avant de passer ses nerfs éprouvés sur son faiblard de George. La femme n'est plus une vicieuse qui cache son jeu derrière une allure de petite chose fragile : elle est ouvertement rageuse, et sa vulgarité ne s'encombre pas de colifichets trompeurs. La perfidie est passée du côté de George, pas aussi soumis qu'il n'y paraît. Et lorsque Nick et Honey font leur apparition, croyant passer un bon moment à siroter des cocktails avec George et Martha, ces derniers mènent une valse effroyable qui semble devoir lier la réconciliation avec l'acharnement sur une tierce personne -ici le couple frais et naïf formé par les invités. Les querelles se construisent sur fond de rancœur et de jalousie. Tous professeurs en université, enfants ou parents proches de ce milieu, les altercations qui les réunissent sont des luttes de pouvoir primitives malgré leur fond de sophistication intellectuelle. Il semble qu'après s'être contenus de longues années à donner une bonne image d'eux-mêmes, Martha et Georges aient besoin de relâcher un peu de pression. Dans les chaumières, les instincts refoulés se déchaînent plus violemment que jamais. On s'insulte, on se frappe, on dévore, on frôle le coma éthylique et on copule. Des fantômes d'enfants morts-nés ou écrasés par des voitures surplombent cette scène sur laquelle pulsion de vie et pulsion de mort ne se sont jamais si bien affrontées.


Edward Albee possède un sens de la répartie acéré (« Si tu existais, je divorcerais »), qui semble jailli du milieu universitaire, sans jamais avoir pu en remonter à la source. En chantonnant Qui a peur de Virginia Woolf?, il donne un exutoire à sa colère contre l'hypocrisie d'un milieu qui s'enferme dans son intellectualisme au détriment de tout humanisme. Rien d'étonnant à ce que la mort et les penchants destructeurs soient les derniers vestiges des relations humaines. Et si, pour dénoncer ce milieu, Edward Albee utilise ses codes et rivalise de talent littéraire, il se laisse enfermer dans son propre piège. Où se termine la dénonciation, et où commence la collaboration ? 


« MARTHA 
[…] Je pleure tout le temps. Et Jojo aussi pleure tout le temps. Nous pleurons tout le temps, tous les deux et après… Nous recueillons nos larmes et nous les mettons dans le frigidaire jusqu’à ce qu’elles soient toutes gelées… (Elle rit plus haut.) et… après… nous les mettons dans… nos… verres. »



La cruauté transfigurée par Edward Albee semble bien plus intéressante que les bons sentiments ou l'amour plan-plan. Votre couple bat de l'aile ? Flanquez-vous sur la gueule, comme George et Martha ! Cela semble terriblement plus excitant...





Citation :
GEORGE 
(ton de conversation mondaine et aimable)
Les goûts de Martha, en ce qui concerne les boissons, se sont beaucoup simplifiés, avec les années… ils se sont… épurés… Quand je lui faisais la cour –enfin… c’est une façon de parler, n’est-ce pas ?- mais, disons qu’à l’époque où je lui faisais la cour…
MARTHA (enjouée)
Où tu me prenais, mon chéri…
GEORGE
(apporte les verres à HONEY et à NICK)
Bref, lorsque je courtisais Martha, elle commandait des breuvages incroyables. Vous ne pouvez pas savoir ! Dès que nous entrions dans un bar, c’était toujours la même histoire… Elle fronçait les sourcils, se torturait les méninges et, brusquement, c’était la trouvaille : par exemple un Alexandra avec de la crème de cacao frappée, des cerises à l’eau-de-vie, du rhum flambé… Une explosion, quoi !
MARTHA
C’était rudement bon. J’adorais ça.
GEORGE
De vrais petits cocktails pour dames.
MARTHA
Hé ! il arrive mon alcool à brûler ?
GEORGE
(se dirige à nouveau vers le bar)
Mais, avec les années, Martha a appris à ne pas mélanger n’importe quoi avec n’importe quoi… Maintenant, elle sait qu’on met le lait dans le café, le citron sur le poisson… et que l’alcool pur (Il tend le verre à MARTHA)… tiens, mon ange… est réservé à la très pure Martha. (Il lève son verre.) A votre santé. 



Citation :
GEORGE
Comment ils se sont mariés ? Eh bien ! ça s’est passé comme ça… Un beau matin, la souris s’aperçut qu’elle était toute gonflée ; alors elle trottina chez le Blondinet, lui colla son ventre sous le nez et lui déclara… « Regardez ce qui m’arrive… »
[…] « Regardez : je suis toute gonflée. » « Oh !... mon Dieu… » s’écria le Blondinet…
[…] … et après – pchchchchch…- elle se dégonfla… comme par enchantement… pchchchchch…



*peinture de Jan Mandjin, Festin burlesque vers 1550

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11 janvier 2014 6 11 /01 /janvier /2014 14:28






On ne se souvient plus beaucoup d’Eugène O’Neill, prix Nobel de littérature de 1936. Fils d’un dramaturge, il prendra lui-même la plume après avoir remis en question le cours de son existence lors d’un séjour passé dans un sanatorium. Son théâtre se veut revendicatif. Ayant longtemps eu du mal à trouver sa place dans la société, Eugène O’Neill la vilipende et déplore des relations humaines spoliantes, humiliantes et totalitaires. Le seul réconfort que nous apporte la réalité pourrait bien être celui du rêve. O’Neill n’est ni le premier, ni le dernier à en avoir émis l’hypothèse.


Avec ses Enchaînés, Eugène O’Neill émet une variation sur la vie de couple. Eleanor et Michael sont deux jeunes personnages qui appartiennent au monde des lettres. Michael est dramaturge et, après un séjour au cours duquel il s’est exilé pour mieux écrire, il revient chez lui, auprès d’Eleanor, sa compagne et comédienne attitrée, celle pour qui il écrit ses rôles féminins principaux. O’Neill semble vouloir revisiter le mythe de Pygmalion et Galathée, mais Galathée se rebelle en se soustrayant de cette domination que son compagnon impose à sa personnalité. Pour ne pas se laisser totalement dévorer, elle se venge de la plus basse des façons en rejetant les avances de Michael et en le rendant jaloux de John, un de leurs amis communs. La rupture est commise.


Dans les actes suivants, les deux compagnons se sont écartés l’un de l’autre pour mieux se précipiter dans une autre relation. On retrouve Michael en compagnie d’une prostituée dans une chambre sordide, puis Eleanor chez ledit ami John. Tous deux se jettent dans ces nouveaux pièges avec l’espoir de se défaire de leurs attaches conjugales. Le titre de la pièce nous laisse déjà percevoir la difficulté de la tâche. 


Peut-être faut-il replacer la pièce dans son contexte d’écriture pour mieux en apprécier le caractère subversif. Aujourd’hui, les plans rapprochés sur les déchirures conjugales étonnent peut-être moins qu’à l’époque d’O’Neill, d’autant plus que ces Enchaînés se livrent finalement bien peu. Ils apparaissent moins comme des individus complexes et différenciés qu’à la façon d’outils au service de leur maître Eugène. Le déroulement de la pièce est mécanique. Chaque acte enclenche le processus d’une conclusion qui s’annonce dès les premières répliques. On peut toutefois trouver intérêt à parcourir cette courte pièce en s’interrogeant sur les ruses et artifices que déploieront les personnages pour resterenchaînés l’un à l’autre malgré leurs dissensions. Suivant une longue tradition de désenchantement, le mariage d’amour poursuit sa chute, entraînant avec lui toutes les illusions de l’intersubjectivité et toutes les utopies collectives. Seule compte la capacité à s’illusionner soi-même. La situation n’est donc pas totalement désespérée.





Citation :
ELEANOR. – Tout est si beau… et puis… soudain, je suis comme broyée. Je sens en toi une présence cruelle qui me paralyse, qui envahit mon corps, qui en prend possession, de sorte qu’il n’est plus mon corps… et puis qui essaie de s’emparer d’une dernière chose, la plus secrète, celle qui fait que je suis moi… moi… mon âme… Une présence cruelle qui exige d’avoir également cela ! Et je suis obligée de me révolter de toutes mes forces… de saisir n’importe quel prétexte !



*photo de Daido Moriyama

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10 janvier 2014 5 10 /01 /janvier /2014 14:19

 



Des hommes aux chapeaux, des femmes avec parapluie, une ville sous la neige ou des vitrines de boutiques dont les reflets effacent la limite entre intérieur et extérieur… Les photographies de Saul Leiter se fixent sur les détails insignifiants. Ceux-ci finissent d’ailleurs par envahir tout l’espace des scènes, si bien qu’on deviendrait capable, au milieu de plusieurs clichés du même acabit, de repérer immédiatement ceux portant la patte de Saul Leiter. 


En introduction à ce petit ouvrage comportant soixante-cinq photos prises entre 1947 et 1963, Max Kozloff, critique d’art américain, nous explique en quelques paragraphes ce que nos yeux ont pu repérer au-delà d’une analyse picturale consciente :


« Les figures humaines y sont traitées d’abord en tant que formes ; ensuite seulement on y reconnaît ici un colporteur ou un boutiquier du trottoir, là un homme lisant son journal. C’est un univers d’échos et de ricochets, saisi sous des angles qui remettent à plat ces présences diverses qui animent l’espace urbain. »


Si les photos en noir et blanc véhiculent une certaine retenue des sujets photographiées, ce sont les photos en couleur qui captent entièrement l’attention. La technique employée par Saul Leiter entre en jeu :


« Parmi les photographes qui hantèrent les rues de New York des années 1950, il se distingue en ce qu’il semble jouer de sa caméra comme d’un thermomètre tout autant que d’un appareil optique. Tel est du moins ce que suggère son travail chromatique pionnier, qui dépeint la ville à travers les écrans de zones de température ostensiblement différentes : entre le lieu où il se tient, souvent dans l’ombre, et ce qu’il regarde, la température n’est pas la même. »


En quelques autres analyses ciblées, Max Kozloff aide l’œil du spectateur amateur à mieux saisir l’originalité des photographies de Saul Leiter. Cachés sous un auvent, entre les barreaux d’un lit ou derrière les vitrines des petites boutiques, on observe New York en clandestin. Parfois insignifiants, les clichés de Saul Leiter n’éveillent pas tous la même intensité de sentiment. Pourtant, ils s’apprivoisent avec le temps et l’habitude. Chacun semble avoir son histoire à raconter ; on ne s’y intéressera toutefois qu’à condition d’éprouver de l’intérêt pour l’anodin et l’anonyme. 



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Chinatown, 1956



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Don't walk, 1952



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Fête, 1952



Feu vert, 1955



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Kathy et Gloria, 1947



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Le parapluie rouge



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Les facteurs, 1952



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9 janvier 2014 4 09 /01 /janvier /2014 14:55

La Révolte de Villiers de l’Isle-Adam survient en 1870. L’auteur, jusqu’alors réputé pour ses compositions qui œuvrent plutôt dans le style romantique, passe sans crier gare au réalisme. Le romantisme de l’amour partagé devient romantisme de l’amour pour soi, ses ambitions et ses idéaux. D’un côté se trouve Félix, riche banquier pour qui toutes les affaires réussissent depuis qu’il a eu la bonne idée de se marier. De l’autre côté se trouve ladite épouse, Elisabeth, excellente comptable, laborieuse, sans coquetterie et pas frivole pour un sou, qui passe ses journées penchée sur des livres de compte depuis le jour où elle s’est mise en ménage. On ne précisera pas à qui profite le plus cette union. Tout n’est cependant pas perdu car Félix sait reconnaître, en des termes certes maladroits, les grandes qualités dont fait preuve son épouse :


« Comme tenue des livres, tu es un excellent comptable ; comme femme, il paraît que tu es très bien et point bête, ce qui est quelque chose. Enfin, comme caractère laborieux, tu passes mes espérances. […] Et, si j’ai triplé ma fortune, je puis bien dire que c’est grâce à toi. »


Oui, mais Elisabeth ne veut plus ressembler à ce portrait. Alors que leur fille dort dans sa chambre, elle revendique, sans élever la voix, son droit de claquer la porte du foyer et de s’en aller vivre dans la campagne. On imagine mal cette femme de tête s’empêtrer dans les terres boueuses des forêts, vivant sans le moindre confort, sans le moindre appui matériel et sans le moindre soutien affectif, mais sa révolte germait en elle depuis si longtemps qu’elle éclate avec toutes les disproportions d’une frustration difficilement contenue. L’homme, qui se croyait alors maître en sa demeure, se fait écraser par son épouse sans le moindre honneur. Et de larmoyer sur l’avenir de ses affaires et sur l’avenir de leur enfant –sans jamais, pragmatiquement, évoquer leur amour-, tandis qu’Elisabeth se dévoue tout entière à son rêve, déployant une richesse de verve sans égal lorsqu’il s’agit d’imaginer la vie qui l’attend, et ne lâchant que quelques froides paroles à celui qui l’a détruite: « Et vous ne sauriez vous figurer cependant, monsieur, l’indifférence que vous m’avez toujours inspirée ».


La séparation traîne et semble devoir n’être qu’un long dialogue. Mais enfin, la rupture survient. Entre le premier et le deuxième acte, Elisabeth abandonne l’époux, le foyer et l’enfant. Le deuxième acte sera d’un réalisme encore plus glaçant. La Révolte revendiquée dans le titre n’est pas seulement celle d’une femme rejetant la sécurité familiale et matérielle mais aussi celle d’un auteur rejetant l’assurance d’une gloire formatée. Sa pièce ne fut représentée que cinq fois, le temps de s’attirer les défaveurs des critiques et l’incompréhension de tous. En marge de sa pièce, Villiers de l’Isle-Adam écrivit une réponse qui fait aujourd’hui office de préface à la Révolte. Le morceau pourrait faire partie intégrante du spectacle. Presque aussi long que la pièce, il semble la couver et lui insuffler sa première substance. 


« Aujourd’hui, le Théâtre aux règles posées par des hommes amusants […] tombe de lui-même dans ses propres ruines, et nous n’aurons malheureusement pas grands efforts à déployer pour achever son paisible écroulement dans l’ignominie et l’oubli. On y assiste, on rit, mais on le méprise. On dit de ce qu’il enfante : « C’est un Succès » - Le mot GLOIRE ne se prononce plus. »


Avec sa Révolte, Villiers de l’Isle Adam n’obtint si l’un, ni l’autre, et ce n’est pas aujourd’hui que changera cette situation. Son réalisme extralucide est devenu banal ; son romantisme égoïste s’appelle maintenant individualisme. Avec ses phrases taillées à la serpe, Villiers de l’Isle Adam nous renvoie le reflet d’une tendance contemporaine qui ne surprend plus. Quoi qu’aient pu dire ses détracteurs, sa Révolte est passée dans les mœurs.





Citation :
ELISABETH : […] Je me sens absente, dans cette enfant, -qui a des façons de me regarder… comme si j’étais une étrangère ! … […] Croyez-vous que j’eusse hésité à en faire ma compagne de malheur ?... – Mais, si certains désespoirs ont leur grandeur et leur beauté, le mien, en tombant dans la nature de votre enfant, n’y deviendrait qu’un poison ! Tenez, mon cœur a saigné goutte à goutte tout son amour ! … Je suis une morte : je glacerais ma fille en l’embrassant.


*photo de Pieter Henket

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7 janvier 2014 2 07 /01 /janvier /2014 14:13



Si Jean Starobinski est surtout connue pour être un critique littéraire érudit, la seconde face de ses intérêts intellectuels est moins réputée. Avant de se former à l’étude et au professorat des textes, Starobinski suit des études de médecine et de psychiatrie qui s’achèvent par la publication d’une thèse sur « L’histoire du traitement de la mélancolie ». Le présent ouvrage s’ouvre d’ailleurs sur cette thèse synthétique et richement documentée publiée en 1960. En guise d’introduction, on suivra l’évolution des considérations portées sur la mélancolie en elle-même ainsi que les différents curatifs proposés pour en débarrasser ses victimes. L’exercice paraît trivial –d’ailleurs, on se demande s’il n’a pas déjà été effectué par un étudiant moins connu que Jean Starobinski. Pourtant, il faut se détacher de nos conceptions modernes pour retrouver cet état de virginité psychiatrique qui caractérisa l’histoire avant le 18e siècle et la désignation de la « nostalgie » en tant que terme médical. Dans cette perspective, il s’agit de comprendre les textes anciens au-delà des mots et de retrouver, sous d’autres termes, sous d’autres définitions, derrière des images et des concepts en abondance, ce qu’on finira par regrouper derrière une symptomatologie d’ailleurs très mobile. L’impossibilité de figer un état mental apparaît d’ailleurs très bien dans l’évolution de l’usage des mots et souligne une nouvelle fois la difficulté de l’entreprise de Jean Starobinski.


« Hofer eut la main heureuse : à l’aide de retour (nostos) et de douleur (algos), il créa nostalgia, mot dont la fortune fut telle que nous en avons complètement oublié l’origine. Il nous est si familier que nous l’imaginons mal de formation récente et surtout de formation savante. Ce néologisme pédant a été si bien accepté qu’il a fini par perdre son sens primitivement médical et par se fondre dans la langue commune. Il est entré tard dans le Dictionnaire de l’Académie : 1835. Son succès l’a dépouillé de toute signification technique : il est devenu un terme littéraire (donc vague). C’est là souvent le sort des vocables qui désignent des maladies mentales en vogue : pareille aventure est advenue au mot « mélancolie » (dont les psychiatres du XIXe siècle ne voulaient plus, tant il était galvaudé) et n’est pas loin d’advenir au mot « schizophrénie », autre néologisme formé en Suisse. »


On acceptera donc le panorama littéraire, philosophique et médical de Jean Starobinski comme une vue non exhaustive de la psychologie humaine depuis qu’elle détient l’art de la parole et de l’écriture. D’ailleurs, Starobinski ne s’est pas contenté de cette seule « Histoire du traitement de la mélancolie » -pliant ses recherches sitôt ses études terminées. S’ensuivent une « Anatomie de la mélancolie » et une « Leçon de la nostalgie » qui complètent ces premières observations, les renforcent et les approfondissent sous l’angle d’étude de différents textes et personnages. Les contradictions inhérentes au trouble semblent des constantes qui ne datent pas d’hier. Pourquoi la mélancolie, que certains considèrent comme une débilité d’esprit, fut-elle également galvanisée comme preuve de la supériorité et du génie de l’âme ? Ainsi Esquirol écrivait-il déjà très sérieusement que « plus l’intelligence est développée, plus le cerveau est mis en activité, plus la monomanie est à craindre », ce que d’autres développeront en termes plus littéraires et personnels des siècles plus tard.


Si Jean Starobinski semble parfois dépassé par l’ampleur du sujet qui l’intéresse, il finit par se concentrer essentiellement sur ce dernier aspect paradoxal pour dresser des analyses orientées des œuvres de quelques auteurs ciblés. La question qu’il se pose est d’une évidence telle qu’on se la sera déjà posée plusieurs fois, sans jamais avoir essayé de répondre : si la mélancolie est l’état d’âme caractérisé par l’impuissance d’agir et la disparition de toute volonté, comment se fait-il qu’elle ait toutefois réussi à se sublimer en œuvres chez certaines de ses victimes ? A travers l’étude des contes folkloriques, d’E. T. A. Hoffmann et de Kierkegaard, Starobinski émet l’hypothèse d’un « Salut par l’ironie ». Position paradoxale par excellence, « l’ironie connaît la puissance du non-savoir, qui éclaire de façon égale le savoir et le non-connaissable » (Wilhelm Szilasi). En autres recours, et en se référant aux œuvres de Baudelaire, de Gérard de Nerval et de Bandello, Jean Starobinski décline ensuite la mélancolie comme « Rêve et immortalité mélancolique », dans un balancement incessant entre répulsion et attrait pour la vie –ou pour la mort. 


Au bout des 600 pages qui constituent ce regroupement de réflexions sur le thème de la mélancolie, il semble que Jean Starobinski n’a toujours pas fini ses recherches et que nous, lecteurs, n’avons toujours pas apaisé notre soif de questionnements. L’encre de la mélancolie se présente peut-être comme l’achèvement d’une réflexion personnelle car, à l’âge de 93 ans, il serait étonnant que son auteur la poursuive encore de manière décisive. Pourtant, la lecture de cet ouvrage très dense nécessite du temps, une méticulosité d’étude et des références culturelles déjà bien installées. Jean Starobinski semble avoir tranché : entre la médecine et la littérature, ce sont les aspects essentiellement littéraires qui retiennent ici notre attention et qui constitueront les difficultés de lecture les plus dangereuses. En effet, comme pour toute analyse littéraire, celle-ci ne devient intéressante qu’à partir du moment où le lecteur en connaît ne serait-ce que les grandes lignes –ce qui n’est pas toujours le cas dans cette étude fouillée qui nous perdra à maintes reprises. La difficulté de rentrer immédiatement dans l’analyse de Starobinski tient aussi, peut-être, à l’écriture sèche et rigoureuse qui le caractérise. D’un premier abord très scolaire, effectuant parfois la paraphrase plus qu’il n’est nécessaire, elle se révèle toutefois plus illuminante qu’il n’y paraît. On découvrira ainsi que les traitements médicaux chers à notre 20e siècle existaient déjà en germe depuis des siècles, et que ses premières critiques n’avaient pas attendu l’arrivée de l’antipsychiatrie pour se manifester (« […] Que devenir, si celui dont on attend le secours a lui-même besoin de secours ? »).


En citant Nietzsche, Kierkegaard ou Baudelaire, en se concentrant sur leur peine à être sincère, sur leur déception de n’avoir pas mené une vie à leur convenance , le premier écrivant que « notre sincérité habituelle est un masque qui n’a pas conscience d’être masque » et le second poursuivant en disant que sa « vie présente est comme une contrefaçon rabougrie d’une édition originale de mon moi », Jean Starobinski mérite lui-même de devenir un objet d’étude mélancolique à part entière.





Parmi les traitements les plus loufoques...


J. C. Reil a écrit:
Les chats étaient choisis d’après la gamme, et mis en rang avec la queue tournée en arrière. Des marteaux garnis de clous pointus pouvaient s’abattre sur ces queues, et le chat ainsi atteint émettait sa note. Lorsqu’on jouait une fugue de cet instrument, et surtout si le malade était placé de façon à ne rien perdre de la physionomie et des grimaces de ces animaux, la femme de Loth elle-même eût été tirée de sa rigidité et rendue à la raison.



Une anecdote sur JJR :


Citation :
Jean-Jacques Rousseau, à vingt-six ans, saisi d’une « noire mélancolie » et convaincu d’avoir un « polype au cœur », quitte Mme de Warens et se rend à Montpellier : il se présente à ses compagnons de voyage comme un Anglais du nom de Dudding. Pourquoi ce déguisement et ce pseudonyme ? Rousseau, qui venait de lire les romans de l’abbé Prévost, savait que le vrai mélancolique est nécessairement un Anglais. Ce nom d’emprunt l’aidait à construire la personnalité et la maladie prestigieuses qu’il souhaitait avoir.



Une preuve de la nature mélancolique de ce post :


Citation :
L’idée la plus répandue est que les langues anciennes sont dotées d’une énergie supérieure à celle des langues vernaculaires modernes. La citation est nécessaire pour consolider un propos, compenser une faiblesse. Elle n’est pas simplement un ajout, un « surpoids » (Montaigne), elle donne du lustre à la pensée, car « tout est dit » (La Bruyère) et il est difficile de penser autre chose que ce que les anciens ont déjà admirablement exprimé. Il serait tentant de voir dans cette conviction un sentiment d’infériorité mélancolique.



Une définition parmi tant d'autres de la mélancolie :


Philippe Pinel a écrit:
Les principaux symptômes […] consistent dans un air triste, mélancolique, dans un regard stupide, des yeux parfois hagards, une figure inanimée, un dégoût général, une indifférence pour tout ; le pouls est faible, lent ; d’autres fois fréquent, mais à peine sensible : un assoupissement assez constant : pendant le sommeil, quelques expressions échappées avec des sanglots et des larmes ; la presque impossibilité de quitter le lit ; un silence opiniâtre, le refus des boissons et d’aliments, l’amaigrissement, le marasme et la mort.



Starobinski ouvre des portes et donne furieusement envie de lire une myriade d'auteurs...

*peinture de Caspar David Friedrich

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