Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog
20 décembre 2013 5 20 /12 /décembre /2013 13:26



Ubu sur la butte trompe. On croit découvrir un nouveau volet des aventures de celui qui fut roi, cocu et esclave, se demandant quel autre tourment aura été jugé bon de lui infliger, et on se retrouve finalement avec une version accélérée d'Ubu Roi. La notice coupe court à nos rêveries sadiques : "Cette "réduction en deux actes d'Ubu Roi" est bien une nouvelle version, pour Guignol, des cinq actes de 1896 puisque Jarry réemploie ici, avec de notables variantes, les scènes suivantes du texte complet d'Ubu Roi : I, VI; II, V; III, II et VIII, IV, III, IV, V et VI; V, I et IV".


Certes, quelques changements notables sont à relever puisque la condensation exige des raccourcis, l'élimination de nombreux personnages et donc des dialogues coupés ou résumés. Voilà qui est flatteur pour les acteurs: messieurs, une marionnette n'arrivera jamais à votre hauteur, ce pourquoi Alfred Jarry a cru bon de devoir couper en long, en large et en travers. Voilà qui est déstabilisant pour le monarque : un roi passant en accéléré ne serait-il donc rien d'autre qu'un Ubu sur la butte ? Et la butte, à cette vitesse-là, aura tôt fait de s'effondrer.


En complément à Ubu Roi, cette pièce n'est toutefois pas négligeable. L'accélération même du rythme donne lieu à des scènes grotesques qui finissent de déstructurer le fil ténu de la logique qui sous-tendait la pièce dans sa version longue. On s'emporte, on se bat, on tue et on meurt comme s'il le fallait à tout prix, pour respecter les nécessités d'une intrigue épique. Les marionnettes représentent le degré zéro de la liberté et tuent en Ubu les derniers relents d'une conscience vive dont nous avions déjà commencé à douter dans les pièces précédentes.


"LES MEMES. Entre l'OURS.
LASCY: Oh! Monsieur Ubu!
PERE UBU: Oh! Tiens, regarde donc le petit toutou. Il est gentil, ma foi.
LASCY: Prenez garde! Ah! Quel énorme ours.
PERE UBU: Un ours! Ah! L'atroce bête. Oh! Pauvre homme, me voilà mangé. Que Dieu me protège."



Ubu en marionnette serait une caricature parfaite de nos terreurs et de nos erreurs humaines -s'il ne passait pas aussi fugacement dans le paysage.




Citation :
"PERE UBU: Garçon de ma merdre, si je t'en croyais, je ferais rebrousser chemin à toute l'armée. Mais, seigneur garçon, il y a sur tes épaules plus de plumes que de cervelle et tu as rêvé des sottises."



*peinture d'Emil Nolde

Repost 0
Published by Colimasson - dans Livre
commenter cet article
19 décembre 2013 4 19 /12 /décembre /2013 09:46





De prime abord, on pourrait penser que La danse de mort est un de ces textes qu’il faudrait offrir en prélude amoureux à tous les couples qui envisagent de se marier. Prenez-garde au cérémonial qui menace votre amour : August Strindberg place ses personnages au cœur du cercle des Enfers. Dans une forteresse isolée, sur une île isolée, Alice et le Capitaine vivent en tête-à-tête, rejetés et méprisants du reste de l’humanité, se haïssant mutuellement, et sans doute ne s’aimant pas eux-mêmes. La pièce commence comme un morceau de théâtre absurde –Eugène Ionesco s’en serait-il inspiré pour écrire sa Cantatrice chauve ?- et nous montre deux personnages qui cherchent à meubler l’ennui en l’embellissant de querelles et de jeux triviaux. L’évènement perturbateur provient de l’extérieur en la personne de Kurt. Cousin d’Alice, ancien ami du Capitaine, il est le responsable des fiançailles du couple. Animé de bonnes intentions, il n’avait jamais imaginé la déchéance qui les guetterait à l’issue de cette union. Progressivement, il va découvrir la réalité de leur vie sur cette île et chercher à comprendre les raisons qui ont conduit le Alice et le Capitaine, de l’amour à la haine.


Si la La danse de mort n’était qu’une évocation de ce triste cheminement, August Strindberg ne mériterait pas la réputation qu’on lui attribue. A l’image de son auteur, les personnages sont complexes : ils se battent contre les autres mais aussi contre eux-mêmes dans une quête de signification. Le 19e siècle est passé, la foi religieuse et la tragédie épique sont passées –le 20e siècle arrive : comment pourra-t-on le meubler ? Ni Alice, ni le Capitaine, ni même Kurt ne semblent encore avoir de croyances profondément enracinées. Dieu a déserté le ciel, et les hommes sont en train de déserter la terre, alors, avec quoi repeuplera-t-on le théâtre terrestre ? Finalement, La danse de mort parle bien moins d’amour que de métaphysique, et si la thématique du couple semble toutefois importante, c’est parce qu’elle est la situation intersubjective privilégiée qui permet de se couler dans l’introspection. L’être humain n’arrivant jamais totalement à se définir seul et par lui-même, August Strindberg le place en face de son reflet –ce qui suscite bien plus souvent de la haine que de l’amour, quoique les deux ne soient peut-être pas si éloignés l’un de l’autre qu’il n’y paraît.


Il serait dommage de croire que La danse de mort est une pièce seulement désespérée. Elle ne l’est pas, et c’est justement ce qui en fait sa grandeur. Elle se moque d’elle-même, elle se moque de ses personnages, elle se moque de son auteur, de ses lecteurs et spectateurs –et, en se moquant, elle aime d’autant plus qu’elle connaît désormais les faiblesses et les terreurs de ses sujets. La tentation de l’absurde est évitée de justesse : après avoir oscillé entre tragédie et comédie, La danse de mort opte pour l’ironie, qui en est une sublime synthèse.

 

Citation :
ALICE. – Veux-tu que je te joue quelque chose ?
LE CAPITAINE s’assied au bureau. – Suprême ressource ! Oui, si tu veux bien laisser de côté tes marches funèbres et tes mélodies élégiaques… toute cette musique tendancieuse. J’interprète toujours ce que tu joues : « Ecoutez comme je suis malheureuse. Miau ! Miau ! Ecoutez combien mon mari est affreux. Brum ! Brum ! Brum ! Ah, s’il pouvait mourir bientôt ! Joyeux roulements de tambour, fanfares, final : la valse de l’Alcazar et galop du champagne. » A propos de champagne, il nous en reste bien deux bouteilles, non ? Allons les chercher, faisons comme si nous avions des invités.



Citation :
LE CAPITAINE. – […] Ne vois-tu pas que tous les jours nous répétons les mêmes choses ? Toutes ces vieilles répliques éculées ! Quand tu m’as dit à l’instant : « Dans cette maison, en tout cas, c’est bien vrai », j’aurais dû répondre : « Ce n’est pas seulement la mienne ». Mais comme j’ai déjà dit cela cinq cent fois, aujourd’hui j’ai bâillé, pour changer le menu. Et mon bâillement pouvait signifier que je ne voulais pas me donner la peine de répondre, ou encore : « Tu as raison, mon ange », ou bien : « En voilà assez ».



"L’autre jour, je lisais dans le journal qu’un homme ayant divorcé sept fois, il avait été par conséquent marié sept fois… s’était finalement sauvé à l’âge de quatre-vingt-dix ans pour se remarier avec sa première femme. Voilà l’amour… La vie est-elle chose sérieuse ou simple dérision ?"



L'avis d'un critique (Oscar Levertin) lors de la représentation de la pièce :


« On se sent presque dégradé, simplement par le fait d’être témoin de ces scènes, cette longue et monotone querelle… Une danse à claquettes, lente, grossière et lancinante qui ne peut nous intéresser le moins du monde. »

Et ce que Nietzsche en a pensé :

« J’ai été surpris par la découverte de cette œuvre qui exprime de façon grandiose ma propre conception de l’amour, dans ses moyens, la guerre, dans son essence, la haine mortelle des sexes. »


peinture d'Edvard Munch
Repost 0
Published by Colimasson - dans Livre
commenter cet article
17 décembre 2013 2 17 /12 /décembre /2013 13:28









La lassitude royale fait des ravages. Le père Ubu a obtenu tout ce qu'il souhaitait et a goûté le pouvoir jusqu'à la lassitude. Pour se changer les idées, rien de tel qu'une inversion des hiérarchies. Ubu se mélange les pinceaux (quoique...) et bafouille avec les idéaux stricts de la République pour déclarer sa nouvelle résolution :


"Puisque nous sommes dans le pays où la liberté est égale à la fraternité, laquelle n'est comparable qu'à l'égalité de la légalité, et que je ne suis pas capable de faire comme tout le monde et que cela m'est égal d'être égal à tout le monde puisque c'est encore moi qui finirai par tuer tout le monde, je vais me mettre esclave, Mère Ubu!"


Ladite Mère s'en trouve toute chancelante, comme nous pouvions l'imaginer : "Esclave! Mais tu es trop gros, Père Ubu! " Qu'importe. La liberté d'Ubu, c'est celle de ne rien commettre dans les règles de l'art. Pendant qu'autour de lui, tous cherchent à s'émanciper des carcans de conduite jusqu'alors éternels, Ubu s'agrippe à eux et n'en démord. On pourra nier toute interprétation frauduleuse, il n'empêche, le propos d'Ubu enchaîné est d'une redoutable modernité. Socialement, il ridiculise toutes les dissidences plus conformistes que révolutionnaires en faisant s'agiter trois hommes libres aucunement individualisés :


"Nous sommes les hommes libres, et voici notre caporal. -Vive la liberté, la liberté, la liberté! Nous sommes libres. - N'oublions pas que notre devoir, c'est d'être libres. Allons moins vite, nous arriverions à l'heure. La liberté, c'est de n'arriver jamais à l'heure -jamais, jamais! Pour nos exercices de liberté. Désobéissons avec ensemble... non! Pas ensemble: une, deux, trois! Le premier à un, le deuxième à deux, le troisième à trois. Voilà toute la différence. Inventons chacun un temps différent, quoique ce soit bien fatigant. Désobéissons individuellement -au caporal des hommes libres!"


Politiquement, il démontre la continuité logique marquant la transition du pouvoir absolu à la démocratie. Surtout, et c'est ici que l'on reconnaît le plus l'influence pataphysicienne sur le théâtre ubuesque, la théorie de l'égalité des contraires, développée plus tard par Alfred Jarry, trouve ici sa plus belle illustration. Elle commence à être affirmée ainsi : "La liberté, c'est l'esclavage!" mais trouve toute sa force dans cette affirmation : "Vous savez mieux que moi la théorie de la liberté. Vous prenez celle de faire même ce qui est ordonné."


Dans la préface, la théorie de l'égalité des contraires se justifie ainsi : "Il nous est en effet impossible de concevoir du vrai sans qu'il y ait du faux, et affirmer qu'on peut être dans le vrai, sphériquement parlant (ce qui seul importe), reviendrait à dire que l'on est Dieu. Or, ne l'étant jamais, on ne fait, comme on sait, que tendre à l'être, ne serait-ce que pour être homme un peu -car on ne peut l'être totalement, sinon l'on serait Dieu également". Toute personne habituée à la pensée sceptique comprendra immédiatement la puissance de cet Ubu, plus génial lorsqu'il est enchaîné que lorsqu'il est cocu ou monarque. Les vérités s'égrènent avec toute la force de l'absurde, démolissant jusqu'aux inventions du langage ce que certains croient être les grandes passions de l'âme. L'égalité des contraires s'apparente à une théorie du désenchantement et semble fortement imprégnée de l'influence de Nietzsche, pour ne citer qu'un proche exemple. Mais c'est là aller beaucoup trop loin. Encore une fois, la préface nous rappelle qu'Alfred Jarry fut pour cet Ubu enchaîné le même auteur aléatoire qu'il fut pour Ubu Roi : auteur parce qu'il a su se définir comme tel, auteur parce qu'il a su achever une oeuvre qui s'élaborait lentement depuis des années :


"Une lecture attentive des Paralipomènes d'Ubu laisse soupçonner l'existence d'une première version, ou d'une ébauche d'Ubu enchaîné dès le lycée de Rennes. Divers indices renforcent cette hypothèse: les rapports d'Ubu enchaîné et de Gil Blas de Santillane qui avait déjà servi aux Polonais; la survivance de la toponymie rennaise dans Ubu enchaîné"


Cela n'enlève rien au charme d'Ubu enchaîné. Au contraire, la pièce devient plus poignante : Ubu volontairement esclave de ses sujets se confond doucement avec Jarry involontairement esclave de l'oeuvre rennaise.




Citation :
"ELEUTHERE : Et vous mon oncle. P..., p...ourquoi n'êtes-vous plus mort ?
PISSEMBOCK: Comment, pppourquoi ?"


J'aime cette conclusion : "La liberté, c'est l'esclavage!". Et le paradoxe du père Ubu, plus libre que les hommes libres car il prend la liberté d'obéir aux ordres qu'on lui donne :

Citation :
"LE CAPORAL : [...] Vous savez mieux que moi la théorie de la liberté. Vous prenez celle de faire même ce qui est ordonné."


Dans cette pièce, on apprend le prénom du Père Ubu et de la mère Ubu... on espère aussi apprendre l'âge du père Ubu, mais raté :

Citation :
"LE PRESIDENT: Prévenu, votre âge ?
PERE UBU: Je ne sais pas bien, je l'ai donné à garder à la Mère Ubu, et il y a si longtemps, elle a oublié même le sien."


Et j'ai eu une brève illumination en lisant ce texte. J. K. Toole se serait-il inspiré du père Ubu pour créer son Ignatius Reilly ? la ressemblance m'a paru frappante lorsque j'ai lu ce bref échange :

Citation :
"PISSEDOUX: Il y a de la besogne, si je veux lui battre dos et ventre. Quelle surface!
PERE UBU: Eh! Quelle gloire! Cette lanière obéit à toutes les courbes de ma gidouille. Je me fais l'effet d'un charmeur de serpents."


L'hénaurmité et la complaisance dans cette grosseur vulgaire et amplifiée...

Repost 0
Published by Colimasson - dans Livre
commenter cet article
15 décembre 2013 7 15 /12 /décembre /2013 09:49




Pourquoi rendre Ubu Cocu ? Après l'avoir rendu Roi, terrassant sans vergogne la famille royale de Pologne, ses nobles et ses moins nobles, sa comptabilité et sa phynance, Ubu, imbu de lui-même, s'aveuglait de sa propre gloire. Un roi rendu cocu, ce n'est pas seulement une histoire d'adultère qui finit mal; c'est aussi l'égocentrisme d'un homme-gidouille incapable de voir ce qui se passe au-delà de sa sphère, plus noblement assimilée au "tonneau" qui radie du "corps hyperphysique". Ubu, déjà cocu, continue de se complaire dans la duplicité de sa personne : "Nous, son isomorphe, sommes beau", cocufiant lui-aussi la mère Ubu, avec un être toutefois trop méprisable pour être relevé: lui-même. L'amour-propre exacerbé peut-il être un crime adultère ?


Ubu Cocu représente le pouvoir borné d'oeillères : incapable de remarquer les évidences, sa colère ne commence à se déchaîner qu'à l'instant où, passant, de rumeurs en chuchoteries malavisées, il se met à lorgner sur le drôle d'enfant dont a accouché la Mère Ubu. Pourrait-il donc être le père d'un Archéoptéryx ? Cette étrange filiation apparaît surtout dans les premières versions de la pièce, lorsque celle-ci s'appelait encore Les tribulations de Priou et L'archéoptéryx. La version achevée d'Ubu Cocu se veut plus concise. L'animal préhistorique devient secondaire et les personnages des frères religieux -le frère Primor en tête-, se volatisent pour notre plus grand regret. La conscience d'Ubu, ce pauvre personnage "couvert de toiles d'araignées", prend en revanche une place plus importante dans les adultères de la famille royale.


Dans le genre impulsif et désordonné, le père Ubu se surpasse. Dans une caisse, dans une chambre ou en Egypte, les lieux se superposent dans le désordre le plus complet. Les personnages secondaires, peu différenciés, se confondent et brouillent l'adultère de la mère Ubu. On se souvient d'Achras et de son traité sur les moeurs de polyèdres, ou encore de Scytotomille et de ses écrase-merdres, mais au-delà de ces apparitions burlesques, leur contribution au cocufiage d'Ubu reste parfois floue. Ubu Cocu se révèle onirique, plus évanescent qu'Ubu Roi mais tout aussi grotesque et sophistiqué à la fois. On se prend à rêver, à la lecture de didascalies surréalistes ("Sans mot dire, il prend siège. Tout s'effondre. Il ressort en vertu du principe d'Archimède. Alors, très simple et digne, en costume devenu plus sombre..."), dont la simplicité n'a d'égale la force de suggestion ("On entend sonner comme pour annoncer un train, puis le Crocodile, soufflant, traverse la scène").


On écoute chanter les trois Palotins : "Ce tonneau qui s'avance, neau qui s'avance, neau qui s'avance, c'est le Père Ubu. Et sa gidouille immense, gidouille immense, gidouille imense, est telle qu'un..." et on se rassure : la gidouille du père Ubu aura peu à pâtir d'une paternité préhistorique.





Citation :
"SCYTOTOMILLE: Voici, Monsieur, un excellent article, quoique innommable, la spécialité de la maison, les Ecrase-Merdres. De même qu'il y a différentes espèces de merdres, il y a des Ecrase-Merdres pour la pluralité des goûts. Voici pour les estrons récents, voici pour le crottin de cheval, voici pour les spyrates antiques, voici pour la bouse de vache, voici pour le méconium d'enfant au berceau, voici pour le fiant de gendarme, voici pour les selles d'un homme entre deux âges."


Chants religieux au-dehors de la cellule. Quand ils ont cessé, Frère Primor se lève et va mystérieusement retirer d'une armoire une pipe et une bouteille.

Citation :
"Il nous est recommandé par les lois de notre couvent de faire chaque chose en son lieu : il faut cracher au crachoir, dormir au dortoir, pisser au pissoir, et surtout copieusement se reficer au réfectoire. Je commets une petite infraction à cette règle en me soûlant hors du réfectoire. Mais le supérieur n'en saura rien. Buvons, et chantons pour nous désopiler la rate."


ou encore...

Citation :
FRERE PRIMOR
Je ne suis point soûl.

On entend sonner une cloche.

Voici les matines. Faisons nos oraisons.
Père Pouilloux,
Dormez-vous ?
Sonnez les matines,
Videz les latrines,
Je suis soûl.


Il roule sous la table. Priou prend les clés.


*peinture de Thomas Rowlandson - Reverendissimo Viro, 18e

Repost 0
Published by Colimasson - dans Livre
commenter cet article
13 décembre 2013 5 13 /12 /décembre /2013 13:37


Je n'aime pas lire en anglais. Heureusement, le catalogue de la collection de William Blake exposée à la Tate Gallery ne s'embarrasse pas de longues pages explicatives. Une biographie et une présentation rapide des oeuvres s'égrènent en une dizaine de pages qui n'échappent pas à la tentation de l'interprétation symbolique. La nature allégorique des peintures de William Blake représente de toute façon une évidence que n'importe quel humain doté d'yeux pourra deviner.


Si le texte est court, l'exposition de peintures et dessins est aussi brève. Seules 32 œuvres sont répertoriées dans ce petit catalogue, la plupart en noir et blanc, mais quelques-unes pouvant se vanter du privilège de la couleur. L'échantillon proposé est trop modeste pour contenter, mais suffisamment intrigant pour susciter une amorce de fascination. L'Internet se montrant parfois plus efficace que les catalogues, on part à l'assaut des œuvres laissées de côté pour finir de découvrir l'univers d'un artiste qui ne fut pas seulement peintre mais aussi poète, et dont l'influence littéraire semble avoir couvert jusqu'à la richesse allégorique et la puissance de ses peintures.



Agrandir cette image

Blake Dante Hell



Agrandir cette image

Inferno



Agrandir cette image

Dieu jugeant Adam



Agrandir cette image

Frontispiece to The Song of Los



Agrandir cette image

La création d'Adam
Repost 0
Published by Colimasson - dans Livre
commenter cet article
12 décembre 2013 4 12 /12 /décembre /2013 14:18





 
Agrandir cette image



On lit Ubu Roi et on s'émerveille : comment ? Cette pièce de théâtre aurait été écrite par un lycéen? A cet âge de tourments hormonaux et estudiantains, un Jarry surdoué, premier en thème, en version, en mathématiques et autres glorieuses disciplines, adepte d'une vie mondaine et littéraire précoce, aurait encore trouvé le temps de se faire l'auteur d'une pièce révolutionnaire ? Ubu Roi, tout grotesque qu'il soit, continue d'envahir l'espace. Quel est donc ce géniteur, certainement plus dingue, qui lui a donné vie ?


En remontant un peu aux sources de la création d'Ubu, on découvre que le personnage constitue la légende d'une génération d'étudiants. Lorsqu'il arrive au lycée, Alfred Jarry prend connaissance du mythe de P. H., professeur tout à la fois martyrisé et vénéré, victime d'un bouc-émissariat qui dépasse parfois son objet de proie. A son sujet, une pièce de théâtre intitulée les Polonais a déjà été élaborée et retouchée par une myriade d'étudiants à la fois féroces et géniaux. Alfred Jarry fut l'élève qui signa l'achèvement de cette tradition quasi-biblique, mélange de faits véridiques et de fantasmes, recueil d'allégories élaboré grâce à la transmission orale et manuscrite. Comme la préface l'indique, si Jarry a "instillé une dose de sexualité absente des élucubrations originelles" et s'il a "haussé le texte du scatologique à l'érotique", il n'empêche toutefois que "les situations ubiques et l'attirail de tortures du Père Ubu existaients, tels quels, dans les premiers écrits de Rennes ; l'action personnelle de Jarry sur quelques mots du texte initial n'a fait que rendre plus évidentes des pulsions enfantines et puis adolescentes décelables avant même ce travail de réécriture". On aimerait pouvoir comparer cet Ubu Roi à la dernière version des Polonais pour se rendre réellement compte du travail de peaufinage effectué par Alfred Jarry. Ses modifications furent peut-être minimes et bénéficièrent certainement de l'impulsion d'un élan créateur original; il n'empêche qu'il a su trouver les mots et les situations finales qui figèrent le texte dans sa perfection décisive.


Ce n'est pas pour rien que la pièce fut représentée officiellement pour la première fois au théâtre de l'Oeuvre. Si Alfred Jarry se défend de toute conception intellectualisante du théâtre, il se fit toutefois l'auteur d'un essai critique sur l'absurde au théâtre, qui le fera lorgner vers le symbolisme. Ainsi, Ubu Roi est un symbole : en lui se résument le rustre, grossier, aviné, avide et machiste, l'homme assoiffé de vin mais aussi d'argent, de pouvoir et de territoires. Malgré toutes ces caractéristiques, Ubu Roi n'est pas détestable : sa personnalité est un fardeau divin. Ses valeurs se jugent à l'aune de lui-même: est bien tout ce qui l'améliore, est mauvais tout ce qui le diminue. Ainsi commet-il de mauvaises actions sans en avoir conscience, ainsi n'en commet-il pas de bonnes par hasard, et non pas par méchanceté. Son "merdre" même est tout un symbole : c'est le ridicule qui alourdit la démarche du méchant pour le rendre seulement grossier.


Les personnages entourant le pauvre père Ubu ne valent pas mieux que lui. Son épouse, la mère Ubu, apparaît plus ouvertement sournoise. Elle accepte de se laisser humilier par sa tendre moitié pour mieux tirer les ficelles de la guerre qui se trame entre Ubu et les polonais. Les nobles sont tous pourris, le peuple est maudit, les riches passent à la trappe, et le voiturin à phynances se remplit tant bien que mal. Un ours passe. On meurt et on ressuscite à toute vitesse, entre deux "corne physique" enlacés des plus délicats néologismes inventés par un auteur pluriforme, gargarisé de latin, de littérature classique et de sciences physiques.


Si Ubu Roi plaît autant, ce n'est pas simplement parce qu'il représente la vulgarité qui fait rire mais que l'on méprise. On ne jette pas de regard dédaigneux sur les aventures et les pensées de ce bon vieux père inspiré des personnages rabelaisiens. Au contraire, on le voit se passionner et se lancer dans des tirades enluminées, qui virent parfois presque au lyrisme, avec une admiration croissante. Le père Ubu représente une tentation et la déchéance d'un homme qui a tant et si bien méprisé la culture et les luttes terrestres qu'il a fini par abdiquer, et par en devenir le pire contributeur. Don Quichotte de la chevalerie, mais aussi de la littérature et des sciences. Ubu Roi est fou, à moins qu'il ne soit génial.



Citation:
"PEUPLE: Vive le Roi! Vive le Roi! Hurrah !
PERE UBU, jetant de l'or: Tenez, voilà pour vous. Ça ne m'amusait guère de vous donner de l'argent, mais vous savez, c'est la Mère Ubu qui a voulu. Au moins promettez-moi de bien payer les impôts."



"Sabre à finances, corne de ma gidouille, madame la financière, j'ai des oneilles pour parler, et vous une bouche pour m'entendre!"




 
Des extraits de la préface :

Citation:
"[...] Ubu n'est de Jarry que parce qu'il a changé les noms des personnages des Polonais, et baptisé Ubu. Le génie [...] pour Jarry est moins d'écrire que de vouloir écrire. Ainsi, il remet en cause fondamentalement la notion d'auteur, la notion de propriété littéraire. Il montre qu'il n'y a de littérature que volontaire, publiée, signée. Mieux encore, la signature crée l'oeuvre (Duchamp, Dada iront dans ce sens et seul, au siècle de Jarry, Lautréamont)."


Citation:
"Pourquoi Jarry s'est-il approprié Ubu qui n'était pas de lui, qui n'était pas lui ? Observer [...] que Jarry y a instillé une dose de sexualité absente des élucubrations originelles, qu'il a haussé le texte du scatologique à l'érotique, trouver preuve de cet infléchissement dans la transformation de certains mots (ainsi des Salopins aux Palotins), c'est bien [...] ; il demeure que les situations ubiques et l'attirail de tortures du Père Ubu existaient, tels quels, dans les premiers écrits de Rennes; l'action personnelle de Jarry sur quelques mots du texte initial n'a fait que rendre plus évidentes des pulsions enfantines et puis adolescentes décelables avant même ce travail de réécriture."

 

La chanson du décervelage :

 

"Je fus pendant longtemps ouvrier ébéniste
Dans la ru’ du Champs d’ Mars, d’ la paroiss’ de Toussaints ;
Mon épouse exerçait la profession d’ modiste

Et nous n’avions jamais manqué de rien.
Quand le dimanch’ s’annonçait sans nuage,
Nous exhibions nos beaux accoutrements
Et nous allions voir le décervelage
Ru’ d’ l’Echaudé, passer un bon moment.

Voyez, voyez la machin’ tourner,
Voyez, voyez la cervell’ sauter,
Voyez, voyez les Rentiers trembler;
(Choeur) : Hourra, cornes-au-cul, vive le Père Ubu !

Nos deux marmots chéris, barbouillés d’ confitures,
Brandissant avec joi’ des poupins en papier
Avec nous s’installaient sur le haut d’ la voiture

Et nous roulions gaîment vers l’Echaudé.
On s’ précipite en foule à la barrière,
On s’ flanque des coups pour être au premier rang ;
Moi j’me mettais toujours sur un tas d’pierres
Pour pas salir mes godillots dans l’sang.

Voyez, voyez la machin’ tourner,
Voyez, voyez la cervell’ sauter,
Voyez, voyez les Rentiers trembler;
(Choeur) : Hourra, cornes-au-cul, vive le Père Ubu !

Bientôt ma femme et moi nous somm’s tout blancs d’ cervelle,
Les marmots en boulott’nt et tous nous trépignons
En voyant l’Palotin qui brandit sa lumelle,

Et les blessur’s et les numéros d’ plomb.
Soudain j’ perçois dans l’ coin, près d’ la machine,
La gueul’ d’un bonz’ qui n’ m’ revient qu’à moitié.
Mon vieux, que j’ dis, je r’connais ta bobine :
Tu m’as volé, c’est pas moi qui t’ plaindrai.

Voyez, voyez la machin’ tourner,
Voyez, voyez la cervell’ sauter,
Voyez, voyez les Rentiers trembler;
(Choeur) : Hourra, cornes-au-cul, vive le Père Ubu !

Soudain j’ me sens tirer la manche’par mon épouse ;
Espèc’ d’andouill’, qu’elle m’ dit, v’là l’ moment d’te montrer :
Flanque-lui par la gueule un bon gros paquet d’ bouse.

V’là l’ Palotin qu’a juste’ le dos tourné.
En entendant ce raisonn’ment superbe,
J’attrap’ sus l’ coup mon courage à deux mains :
J’ flanque au Rentier une gigantesque merdre
Qui s’aplatit sur l’ nez du Palotin.

Voyez, voyez la machin’ tourner,
Voyez, voyez la cervell’ sauter,
Voyez, voyez les Rentiers trembler;
(Choeur) : Hourra, cornes-au-cul, vive le Père Ubu !

Aussitôt j’ suis lancé par dessus la barrière,
Par la foule en fureur je me vois bousculé
Et j’ suis précipité la tête la première

Dans l’ grand trou noir d’ousse qu’on n’ revient jamais.
Voila c’ que c’est qu’d’aller s’ prome’ner l’ dimanche
Ru’ d’ l’Echaudé pour voir décerveler,
Marcher l’ Pinc’-Porc ou bien l’Démanch’- Comanche :
On part vivant et l’on revient tudé !

Voyez, voyez la machin’ tourner,
Voyez, voyez la cervell’ sauter,
Voyez, voyez les Rentiers trembler;
(Choeur) : Hourra, cornes-au-cul, vive le Père Ubu !"

 


*peinture : Le dégraisseur patriote, fin 18e

Repost 0
Published by Colimasson - dans Livre
commenter cet article
10 décembre 2013 2 10 /12 /décembre /2013 20:43


Dans la pinacothèque de Mario Vargas Llosa, on déambule entre des tableaux de Jacob Jordaens, de François Boucher, de Francis Bacon, de Fra Angelico ou encore du Titien. L’exercice de style pourrait être le suivant : reliez chacun de ces tableaux par une histoire érotique dont la progression semble liée à la succession des différentes toiles.



« Candaule, roi de Lydie, montre sa femme au premier ministre Gygès » permet au possesseur de la divine croupe de faire l’éloge simple et univoque de sa « jument tout muscles et velours, nerfs et douceur » -femme plus bête qu’il n’y paraît, vision masculine de la possession féminine dans toute sa fierté virile. Apparaît alors la « Diane au bain » et les allures bestiales se confirment une nouvelle fois derrière l’image d’une femme chasseresse, jouisseuse et volubile. La possession s’inverse pour asservir l’homme à sa fascination, trouvant une nouvelle affirmation dans le tableau de « Vénus, l’Amour et la Musique ». Des digressions s’ensuivent, plus énigmatiques, plus abstraites, semblant faire taire l’amour pour mieux en souligner les constantes comportementales : universalité et ambivalence du sentiment. « Tête I » et « Sur le chemin de Mendieta » nous interpellent par leur étrangeté. Que veulent dire ces tableaux ? A première vue, ils ne semblent pas pouvoir trouver leur place dans la pinacothèque érotique de Mario Vargas Llosa –mais c’est pour cette raison qu’ils s’y intègrent le mieux, illustrant du même coup l’improbabilité du sentiment amoureux, les connexions incompréhensibles qu’il établit entre deux êtres monstrueux (sinon dans l’apparence, du moins dans la complexité) et la variété infinie des sensations qu’il suscite. Si la chasteté religieuse pensait pouvoir échapper à l’amour, « L’annonciation » est l’occasion d’infirmer ce présupposé dans une mise en scène naïve et donc troublante de l’amour absolu –le don de soi sans vergogne.




Les sujets de ces tableaux pensent et s’animent, comme de multiples excroissances sentimentales des personnages principaux de l’intrigue : un homme, son fils et sa marâtre. Marâtre plutôt que belle-mère –le mot interpelle et laisse l’imagination s’emporter autour de visions de brimades car « de mauvaise marastre est l’amour moult petite ». Si la marâtre est mauvaise mère, elle est surtout blâmable moralement car trop peu avare sentimentalement. Elle emporte avec elle le petit Fonchito dans un jeu de séduction inégal. Si l’enfant semble chercher la marâtre comme fin, la marâtre le recherche comme moyen de stimuler et d’exacerber son amour pour le père Rigoberto. Jusqu’où le jeu peut-il être conduit sous couvert d’innocence ? Une fois le seuil dépassé, comment s’assurer encore de la possession et du silence de l’être possédé ?



L’éloge de la marâtre n’est pas sans rappeler la Curée de Zola moins les considérations politiques et plus les divagations artistiques. Le macrocosme disparaît au profit du triangle amoureux dans sa plus large expansion. D’ailleurs, trois personnes constituent déjà un microcosme trop nombreux pour permettre au bonheur de s’installer. L’éloge de la marâtre est aussi une ode à la félicité qui ne peut s’éprouver autrement que dans le couple autosuffisant ou dans l’amour-propre.


« La félicité existe. […] Oui, mais à condition de la chercher là où elle était possible. Dans son propre corps et celui de l’aimée, par exemple ; tout seul et dans la salle de bains ; à toute heure ou à toute minute et sur un lit partagé avec l’être si désiré. Parce que la félicité était temporelle, individuelle, exceptionnellement à deux, très rarement à trois et jamais collective, municipale. »


L’épicurisme se modernise et s’individualise, réduit à l’organicité dans ses plus simples apparats. Il s’agit de jouir à l’écoute de ses sensations, et de se reposer dans l’harmonie corporelle, dans l’attention portée à ses fluides, à ses contractions musculaires, à ses respirations et à ses nonchalances. Mario Vargas Llosa nous conduit par-delà le bien et le mal, écrivant des pages durant les défécations de Rigoberto et ses ablations rituelles. Il déploie les prouesses du langage, de l’art et de la musique, pour nous permettre d’atteindre l’harmonie spirituelle de ses personnages jusqu’à leur point d’équilibre –la suite constituant un drame sentimental dont l’auteur ne relève plus, se refusant à décrire le désastre corporel.



L’éloge de la marâtre se déguste dans le raffinement. Les phrases se suivent avec des rondeurs de sens et de prononciations délicieuses sur lesquelles on pourrait rêver aussi longtemps que nous y autorise notre nonchalance.


« Excitée par mes fictions lubriques, tout en elle devient courbe et proéminence, sinueuse élévation, douceur au toucher. C’est la consistance que le bon gourmet devrait préférer chez sa compagne à l’heure de l’amour : elle a une abondance qui semble sur le point de se répandre mais qui demeure ferme, libre, élastique comme le fruit mûr et la pâte qu’on vient de pétrir, cette tendre texture que les Italiens appellent morbidezza, mot qui même appliqué au pain devient lascif. »


Délectable et lent, l’éloge se construit doucement pour éviter l’écueil de la simplicité écœurante. Le plaisir et la félicité finissent par se dessiner en contraste avec la souffrance et la tragédie, piquant la langue de sucré et d’amer :


« Je sais jouir. C’est une aptitude que j’ai perfectionnée sans relâche, au long du temps et de l’histoire, et j’affirme sans arrogance que j’ai atteint dans ce domaine à la sagesse. Je veux dire : l’art de butiner le nectar du plaisir de tous les fruits –même pourris- de la vie. »


Quelques extraits de plus...


Citation:
Don Rigoberto plissa les yeux et poussa, faiblement. Il n’en fallait pas plus : il sentit sur-le-champ le bienfaisant chatouillis au rectum et la sensation que, là-dedans, dans les cavités du bas-ventre, quelque chose s’apprêtait humblement à partir et se dirigeait déjà vers cette porte de sortie qui, pour lui faciliter le passage, s’élargissait. […]
Don Rigoberto sourit, content : « Chier, déféquer, excréter, sont-ce des synonymes de jouir ? » pensa-t-il. Oui, pourquoi pas ? A condition de le faire lentement et en se concentrant, en dégustant la chose, sans la moindre hâte, en s’attardant, en imprimant aux muscles de l’intestin un doux ébranlement, soutenu. Il ne fallait pas pousser mais guider, accompagner, escorter gracieusement le glissement des oboles vers la porte de sortie.




Citation:
Le bonheur qu’il avait trouvé dans son hygiène solitaire et, surtout, dans l’amour de sa femme, lui semblait une compensation suffisante de sa normalité. Pourquoi, possédant cela, aurait-il eu besoin d’être riche, célèbre, extravagant, génial ? La modeste obscurité qu’était sa vie aux yeux des autres, cette existence routinière de directeur d’une compagnie d’assurances, cachait quelque chose dont, il en était sûr, peu de congénères jouissaient ou soupçonnaient même l’existence : la possibilité d’être heureux.

Peintures par ordre d'apparition :
-Jacob Jordaen, Candaule, roi de Lydie
-Fra Angelico, L’annonciation
-Bronzino, Allégorie de l’Amour
-Fernando de Szysko, Sur le chemin de Mendieta
-François Boucher, Diane au bain
-Le Titien, Vénus, l’amour et la Musique
-Francis Bacon, Tête 1

Repost 0
Published by Colimasson - dans Livre
commenter cet article
9 décembre 2013 1 09 /12 /décembre /2013 20:44






Cette histoire est celle de l'imagination de Roberto Innocenti. Difficile à croire, mais cette dernière semble lui avoir fait faux bond. Pour la retrouver, le dessinateur saute dans sa voiture mais, au lieu de suivre les routes les plus fréquentées qui mènent aux villes où l'impersonnel se mèle au banal, Roberto Innocenti emprunte une petite route de campagne qui le conduit jusqu'à l'Auberge de nulle part. L'oeil à l'affût, il traque les résidants de ce lieu perdu. Le doute l'assaille : comment se fait-il que tous ces personnages ne lui semblent pas inconnus ? Serait-ce le lieu qui est magique ? Les personnages vraiment extraordinaires ? Son esprit qui carbure un peu trop ? Peut-être bien les trois à la fois...


Le séjour de Roberto Innocenti à l'Auberge de nulle part prend la tournure d'une enquête policière. C'est en ne cherchant plus son imagination que le dessinateur va finir par la retrouver, après avoir croisé de nombreux personnages de fictions que le lecteur pourra aussi essayer d'identifier. Si les fictions de la Petite Sirène, de Moby Dick ou de Don Quichotte ne semblent pas réceler de mystère, les personnages situés hors de leur contexte, et en interaction avec d'autres figures fictives, ne seront pas forcément identifiables immédiatement.



Roberto Innocenti et J. Patrick Lewis nous plongent dans une allégorie intéressante du travail créateur. Dans une quasi mise en abyme, ils exacerbent l'importance de l'héritage culturel dans une perspective de continuel renouvellement. Dommage toutefois que les résidents de l'Auberge de nulle part semblent n'avoir pas d'autre fonction que celle-ci. La démonstration n'exclut certes pas l'imaginaire mais se montre un peu trop mécanique pour nous laisser le loisir du rêve. Les illustrations de Roberto Innocenti, avec leur profusion de détails, constitueront des havres de repos pour le lecteur qui ne souhaite pas quitter l'imaginaire trop rapidement.


Citation:
Comme je paressais, par un morne après-midi, mon imagination, manifestement froissée d'être aussi peu sollicitée, me faussa soudain compagnie. Je venais de perdre ce que le poète Wordsworth appelait son "oeil intérieur". Mais avais-je réellement perdu l'imagination, ou l'avais-je simplement égarée en la laissant vaguer à sa guise dans le monde ordinaire, le monde normal ?




Agrandir cette image

Le comte du Baron perché...



Agrandir cette image

Saint Exupéry...
Repost 0
Published by Colimasson - dans Livre
commenter cet article
7 décembre 2013 6 07 /12 /décembre /2013 09:27





Plus risible que les femmes qu’il dénigre (« La race est chose très importante chez la femme, de même que chez les chevaux »), Pétchorine figure le modèle d’un héros de notre temps –à condition que « héros » se confonde ici avec « bouffon ». La comparaison est implicite, elle ne tardera toutefois pas à se révéler au fil des différentes parties qui constituent ce roman.


Les points de vue autour de Pétchorine s’enchaînent ainsi pour constituer un portrait morcelé, qu’il faudra reconstituer au-delà des failles chronologiques et des doutes véridiques que nous inspirent la narration des témoins invoqués. L’imbrication des récits ne permet pas toujours de faciliter la compréhension des événements lorsqu’elle n’empêche pas carrément de suivre correctement le déroulement de l’histoire. Le roman, rabiboché de bric et de broc, semble avoir été composé dans l’hésitation, comme si Lermontov, ne sachant pas quel point de vue choisir pour décrire Pétchorine de la manière la plus convaincante, avait finalement décidé de garder tous ces brouillons et de les unir par un fil conducteur qui convainc surtout par son caractère artificiel. Le thème des amours désillusionnés, de l’individualisme naissant d’une génération, de la quête existentielle impossible à mener sans l’illusion d’une gloire proche, semblent hanter Lermontov qui développe ici les mêmes thématiques que celles qui apparaissaient déjà dans la Princesse Ligovskoï, qu’il avait commencé à rédiger quatre ans auparavant sans réussir à en achever la rédaction. Le héros porte d’ailleurs le même nom –pour un peu, il aurait suffi que la Princesse Ligovskoï trouve une conclusion pour que son histoire constitue un nouveau volet des aventures d’un Héros de notre temps.


Bien sûr, l’écriture enchante par son ton mordant, ses descriptions acerbes et sa verve ironique, et il n’est pas déplaisant de lire six fois de suite la variation d’une même histoire –mais il faut quand même avouer que dès la troisième redite, on commence à espérer une évolution du personnage de Pétchorine. Ce n’est pas le cas et le vaillant guerrier de l’amour, séducteur par fatalité plus que par désir, reste buté du début jusqu’à la fin. S’il s’agit d’un autre des ressorts comiques déployés par Lermontov, il entraîne toutefois davantage de désagréments que de véritables réjouissances. Le bouffon rigolo vire en ennuyeux chantre du désenchantement et ne parvient même plus à convaincre de l’inanité des passions terrestres. Autour du personnage de Pétchorine, la perfection aurait été atteinte si Lermontov avait su allier l’unicité du récit de la Princesse Ligovksoï à la possibilité d’une conclusion à la manière d’un Héros de notre temps.


Citation:
Ayant appris à bien connaître le monde et tous ses ressorts, je devins habile dans l’art de la vie, mais je voyais les autres heureux sans art aucun, profitant gratuitement de ces avantages pour lesquels je combattais sans cesse. Et alors le désespoir envahit mon âme ; non pas ce désespoir auquel remédie le canon d’un pistolet, mais ce désespoir glacé, impuissant, que masquent l’amabilité et le sourire agréable. Je devins un malade moral : toute une moitié de mon âme n’existait plus ; elle s’était desséchée, elle était morte ; ja la coupai, je la jetai. Cependant l’autre continuait à s’agiter et à vivre, toujours prête à rendre service à tout le monde ; mais personne n’y faisait attention, personne ne connaissait l’existence de l’autre moitié qui était morte.




Agrandir cette image

Michael Sowa



Citation:
Remarquez […] comme il ferait ennuyeux sur terre sans les imbéciles… Voyez ! nous sommes là deux hommes intelligents. Nous savons d’avance qu’on peut discuter de tout à perte de vue, et nous ne discutons pas ; nous connaissons presque toutes les pensées les plus cachées de chacun de nous. Un mot suffit pour nous révéler toute une histoire : à travers une triple écorce, nous découvrons le germe de chacun de nos sentiments. Nous rions de ce qui est triste, et ce qui est risible nous paraît désolant. Et, en général, pour dire vrai, nous sommes assez indifférents à tout ce qui ne nous concerne pas personnellement. Ainsi il ne peut y avoir entre nous d’échange de pensées et de sentiments : nous savons l’un sur l’autre tout ce que nous voulons savoir et nous ne voulons rien apprendre d’autre. Il ne nous reste plus qu’un moyen : nous communiquer des nouvelles. Dites-moi quelque nouvelle.



« Tout ça n’a aucune importance. La nature est une sotte, la destinée est une dinde, et la vie ne vaut pas un kopek. »
Repost 0
Published by Colimasson - dans Livre
commenter cet article
5 décembre 2013 4 05 /12 /décembre /2013 14:20


Pour certains, la paresse est une tendance contre laquelle il est difficile de lutter ; pour d'autres, elle est un fantasme qui n'appartient même pas à la réalité ; et pour une dernière catégorie de chanceux, elle est un état de l'être qui mérite d'être résolu par un digne moment de glandage intempestif. Là encore, la paresse reste entachée de préjugés peu laudatifs. Pas besoin de réfléchir bien longtemps pour comprendre les origines d'une si mauvaise réputation : il suffit de connaître un peu la moralité judéo-chrétienne pour associer la paresse au péché. André Rauch, nous montrant toute l'ambivalence qu'il éprouve à l'égard de cette tendance, s'est cependant attelé à la rédaction d'une histoire de la paresse. Effectivement, on sent que ce professeur à l'université de Strasbourg, spécialiste d'histoire culturelle, s'est donné la peine de mener des recherches aboutissant à des analyses faisant se croiser littérature et peinture. Toutefois, sa paresse pointe parfois et s'il est naturel pour un ardent passionné de la flemme de se laisser aller à son penchant, le lecteur risque cependant d'être déçu par la rapidité des analyses effectuées. Une page consacrée à un auteur du 4e siècle et la page suivante nous présente déjà des textes du 15e siècle. Seul un paresseux pouvait s'autoriser une ellipse pareille. Les considérations suivantes sont intéressantes mais ne défrichent rien de neuf. André Rauch nous rappelle que la paresse est condamnée par l'église catholique et nous en explique les raisons logiques. Heureusement, il nous surprend parfois par la citation de textes méconnus. Ainsi ce dicton du 14e siècle, qui vient nous redonner du baume au cœur au milieu d'une histoire de la paresse qui risquait de paraître austère : « Qui est conard & paresseux mourra chetif & mal-heureux».


Voilà qui est bien rigolé. Hop, on glisse ensuite de la religion à la morale comme si de rien n'était, l'explication suivante suffisant à expliquer pourquoi les siècles plus récents, malgré une revendication de plus en plus affirmée à se détacher de l'emprise religieuse, n'a pas réussi à faire disparaître l'idée que la paresse est un péché : « En somme, dans la vie contemplative, l’acédie était surtout amertume, tristesse, absence de concentration ; dans la vie laïque elle devient indolence, frivolité, inutilité, manque de sérieux et distraction. Voici le champ de la religion entr’ouvert à celui de la morale ».


André Rauch devient plus intéressant lorsqu'il ne se contente pas d'une relecture classique des textes et des peintures -ces analyses tournent souvent à la paraphrase ou à la description, ce qui ne manque pas d'intérêt pour les malvoyants. Quelques chapitres sont éclairants, ainsi celui expliquant le jugement de l'homme « moderne » sur les peuples colonisés. La partie consacrée à l'ambivalence de la paresse dans notre société et celle du siècle passé surprend aussi par une finesse d'analyse qui n'était pas présente dans les premiers chapitres, preuve peut-être qu'André Rauch fait un meilleur sociologue qu'historien. A la pêche aux belles images, il n'est pas mauvais non plus et même si ses analyses picturales laissent à désirer, il faut lui reconnaître le mérite de ne s'être pas contenté de nous présenter des peintures classiques. Entre quelques Bosch, Dürer et Brueghel bien attendus, on découvrira par exemple Mantegna, Bartolomé Esteban Murillo ou Theodore Franken, moins courus et moins exhibés que les premiers. Ainsi, André Rauch nous laisse une solution de repli : se calfeutrer dans les fins fonds d'un siège, mettre son cerveau au ralenti, et se contenter de tourner les pages pour admirer les images.



Agrandir cette image

Theodore Franken, Gentleman sur un sofa




Concernant les peuples colonisés aux 15e et 16e siècles :

Citation:
« « Quant aux hommes, ils ne font rien qu’aller à la chasse du Cerf, & autres animaux, pécher du poisson, de faire des cabanes, & aller à la guerre. »
[…] « Ils vont aux autres nations, où ils ont de l’accès, & connaissance, pour traiter & faire des eschanges de ce qu’ils ont, avec ce qu’ils n’ont point. […] A leur retour, « ils ne bougent des festins & dances, qu’ils se font les uns aux autres, & à l’issue se mettent à dormir. » Le propos est à resituer dans son contexte. Aux yeux de ces Européens, chasse, pêche et guerre font partie des privilèges de la noblesse. Hormis cela, les membres de cette caste virile festoient, dansent et paressent. Comme l’a souligné la sociologue Annie Jacob, la ressemblance est donc frappante entre ce que les explorateurs interprètent des mœurs de ces peuplades et ce qu’on observe de la noblesse en Europe : bien que sauvages, les hommes se comportement en aristocrates. »



Agrandir cette image

Francesco Masriera y Manovens, La jeune femme se reposant


André Rauch donne envie d'autres lectures... par exemple Oblomov :

Citation:
« Qui t’a maudit, Illia ? Qu’est-ce que tu as fait ? Tu es bon, intelligent, tendre, noble… et tu te perds ! Qu’est-ce qui t’a perdu ? Il n’y a donc pas de nom à ce mal…
Si, fit-il d’une voix à peine audible.
Elle leva sur lui ses yeux pleins de larmes qui exprimaient une question.
L’oblomovisme ! dit-il dans un souffle. »



Agrandir cette image

Jean-Baptiste Greuze, Un écolier endormi sur son livre


Une origine des jardins familiaux :

Citation:
« L’abbé Lemire […] prétend protéger « un certain ordre social » par le jardinage : « S’ils (les jardins ouvriers) permettent aux ouvriers d’échapper à leurs taudis en profitant d’un air plus respirable, ils les éloignent aussi des cabarets et encouragent les activités familiales au sein de ces espaces verts. » Ainsi apparaissent les potagers devenus en France jardins familiaux par la loi de 1952. »


Repost 0
Published by Colimasson - dans Livre
commenter cet article