Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog
2 décembre 2013 1 02 /12 /décembre /2013 21:03



La Vénus d’Ille fait partie de ces nouvelles qui traînent à leurs basques une réputation telle qu’il ne semble plus utile de les lire pour les connaître. Les commentaires, résumés et explications issus de la Vénus sont si nombreux qu’on imagine un récit à rallonge tenant davantage du roman court que de la nouvelle. En réalité, La Vénus d’Ille de Prosper Mérimée est très courte et peu loquace.


Le narrateur, un archéologue parisien, se rend en province dans la commune d’Ille auprès de la famille de Peyrehorade afin d’observer une antiquité mise à jour récemment –la fameuse Vénus. Véritable arlésienne, celle-ci tarde à faire son apparition. Le narrateur fait bon voyage, rencontre les Peyrehorade, observe ses hôtes, partage un repas avec eux, parle à des autochtones, s’attendrissant presque de l’aura de superstition qui tourne autour de la figure de la statue. Elle a blessé le pauvre Jean Coll après que celui-ci lui a malencontreusement asséné un coup de pelle et cela suffit pour déchaîner les fureurs et les passions. Finalement, le narrateur finit par découvrir la fameuse Vénus. Tout se joue à ce moment-là du texte et Prosper Mérimée espère développer le sentiment de fantastique de sa nouvelle en quelques courtes pages de descriptions, parsemées d’impressions fugaces et incertaines. Comme un burineur, l’écrivain martèle par endroits, ébauchant une sensation et l’abandonnant à l’inspiration d’une autre forme. Son écriture noble et soignée constitue son seul outil ; d’ailleurs, la Vénus d’Ille ressemble à un défi personnel que se serait lancé Prosper Mérimée afin d’observer jusqu’à quel point sa littérature, en se contentant de suggérer, peut provoquer le malaise. Les finitions achevées, les parures posées sur les phrases de la Vénus, reste ensuite au lecteur d’achever le travail de contemplation pour se fondre avec l’œuvre créée par l’artiste. Si la bonne volonté ne se manifeste pas, rien n’y fera : la Vénus d’Ille se contentera d’être un objet pompeux et sans intérêt.


« Cette expression d’ironie infernale était augmentée peut-être par le contraste de ses yeux incrustés d’argent et très brillants avec la patine d’un ver noirâtre que le temps avait donnée à toute la statue. Ces yeux brillants produisaient une certaine illusion qui rappelait la réalité, la vie. Je me souvins de ce que m’avait dit mon guide, qu’elle faisait baisser les yeux à ceux qui la regardaient. Cela était presque vrai, et je ne pus me défendre d’un mouvement de colère contre moi-même en me sentant un peu mal à mon aise devant cette figure de bronze. »


Le narrateur s’éloigne. En réalité, il ne saura rien de la poursuite exacte des événements. Alphonse de Peyrehorade et la Vénus semblent liés par un pacte qui n’a rien à envier au serment diabolique mais que vaut cette supposition ? L’imagination a un pouvoir puissant et interprète les bruits et les visions –surtout lorsqu’elles surviennent dans l’imprécision nocturne- de façon à ce qu’elles puissent alimenter n’importe quelle légende. Et si Alphonse de Peyrehorade est seulement fou, alors sa folie est aussi mystérieuse et inquiétante qu’un pacte diabolique. Mais nous n’en saurons pas davantage, et Prosper Mérimée nous abandonne au doute. A nous de croire ce que nous préférons…



 
Agrandir cette image

Mademoiselle Lange en Venus d'Anne-Louis Girodet-Trioson




Citation:
Il me montrait le socle de la statue, et j’y lus ces mots :

CAVE AMANTEM.

« Quid dicis, doctissime ? me demanda-t-il en se frottant
les mains. Voyons si nous nous rencontrerons sur le sens de ce
cave amantem !

– Mais, répondis-je, il y a deux sens. On peut traduire :
« Prends garde à celui qui t’aime, défie-toi des amants. » Mais, dans ce sens, je ne sais si cave amantem serait d’une bonne latinité. En voyant l’expression diabolique de la dame, je croirais plutôt que l’artiste a voulu mettre en garde le spectateur contre cette terrible beauté. Je traduirais donc : « Prends garde à toi si elle t’aime. » 


Repost 0
Published by Colimasson - dans Livre
commenter cet article
30 novembre 2013 6 30 /11 /novembre /2013 09:31





Agrandir cette image



Sur la couverture du livre se déploie, sur un fond noir permettant de mieux mettre en avant la couleur des chairs à vif, une « Femme vue de dos, disséquée de la nuque au sacrum ». Certains petits malins l’appellent aussi « L’Ange anatomique ». Il fallait bien André Breton pour trouver une telle dénomination mais d’autres « poètes » du langage, enthousiasmés par la redécouverte de certains procédés picturaux de la Renaissance, se sont aussi laissés porter par leur verve. Ainsi Jacques Prévert décrivit-il ce morceau de chair palpitante : « Une jolie jeune femme aux épaules nues ou plutôt dénudées avec la peau rabattue de chaque côté… Horreur et splendeur viscérale ».


En 1996, à Paris et à Lausanne, L’anatomie de la couleur est une exposition qui retrace l’évolution des procédés permettant de coloriser les estampes. Si, pour attirer le chaland, le titre et la couverture nous laissent penser qu’il sera uniquement question de dissections, le contenu du catalogue est en réalité plus nuancé. Avant de manier le scalpel et le bistouri, les inventeurs de l’estampe coloriée ont aussi représenté des scènes plus classiques. Paysages, scènes mythologiques, portraits officiels ou religieux permettent de réaliser les premiers essais de colorisation.


Le catalogue se présente comme un livre de vulgarisation à part entière. Découpé en plusieurs chapitres denses, il retrace d’abord un historique général de l’estampe et de ses premiers procédés de colorisation avant de se concentrer sur quelques grands noms tels que Jean L’Admiral ou Gautier-Dagoty. Malgré la volonté de rendre l’invention de l’estampe en couleurs, simple et compréhensible, le discours ne sera pas accessible par le commun des mortels. Des prérequis sont nécessaires pour comprendre les subtilités caractérisant les différents âges la technique.


Restent les estampes qui parlent d'elles-mêmes de l’évolution et du perfectionnement de la technique. Approchant de la Renaissance et de son florilège de découvertes anatomiques, les écorchés vifs se multiplient. Qu’ils se nomment « tronc vu de face, disséqué », « Intestins, planche anatomique » ou « squelette avec le cœur en position », ils nous permettent de comprendre la pensée qui relie émulation artistique et médicale. Reste à savoir quel domaine a le plus influencé l’autre. La médecine aurait-elle d'abord été une imagination macabre se nourrissant des détails les plus morbides ? On le croirait presque...


Qu'est-ce qu'une estampe ? a écrit:
Une estampe est une image multipliable à l’identique à partir d’un élément d’impression, ou matrice, tel qu’une planche de bois ou une plaque de métal gravée, qui, encrée, transfère lors de son passage sous une presse, sa charge d’encre sur une feuille de papier ou tout autre support offrant la même souplesse.




Agrandir cette image

William Hogarth, Mary Toft et ci-dessous, l'histoire qui lui est liée :



Citation:
Une sage-femme des environs de Londres, mécontente de ce qu’un jeune médecin, qui était venu s’installer dans la même localité qu’elle, lui enlevait à peu près toutes ses clientes, résolut de se débarrasser du nouveau venu par un subterfuge. Cette matrone [connue sous le nom de Mary Toft] avait une fille sans doute aussi rusée qu’elle, à laquelle elle enseigna de simuler un accouchement en montrant, comme en étant le fruit, un lapin vivant préalablement dissimulé avec adresse sous son vêtement.



Agrandir cette image

Charles-Nicolas Jenty, Femme enceinte



Agrandir cette image

Jacques-Fabien Gautier, Buste disséqué de face, la tête tournée à droite



Agrandir cette image

Jacques-Fabien Gautier, Femme de dos, disséquée de la nuque au sacrum



Citation:
Dans cette série de planches [Observations], la maladresse du report et les défauts de l’encrage font surgir d’étranges fleurs, à la fois précieuses et repoussantes qui ont séduit la sensibilité des surréalistes, qu’une simple description de la nature aurait rebutés. Désormais [Jacques-Fabien] Gautier interprète le corps humain à sa manière, plus en visionnaire qu’en philosophe, fasciné par des accords chromatiques rares et des situations ou le macabre se mêle au délicat, l’horreur au sourire.




Agrandir cette image

Jan l'Admiral, Coeur humain, planche anatomique



Agrandir cette image

Jan l'Admiral, Intestins, planche anatomique



Agrandir cette image

Jan l'Admiral, L'os innominé



Agrandir cette image

Pierre-François Tardieu, Anatomie d'un petit garçon
Repost 0
Published by Colimasson - dans Livre
commenter cet article
28 novembre 2013 4 28 /11 /novembre /2013 13:32




Les princesses ne sont plus ce qu’elles étaient… l’ascension sociale, les mariages arrangés et l’importance accordée au profil social ont transformé le visage de l’aristocratie pour donner jour à des princesses dont seule l’illégitimité semble incontestable. Afin de transmettre une image de cette situation bien connue de son quotidien, Lermontov écrit dès l’âge de vingt-deux ans l’histoire de la Princesse Ligovskoï.


A Saint-Pétersbourg, au cours de la première moitié du 19e siècle, Georges retrouve Viérotchka, une ancienne maîtresse. Le désarroi de la jeune femme semble immense –elle ne le cache même pas à Georges, reconnaissant avoir compromis son avenir et sa jeunesse pour obtenir un titre qui ne lui apporte finalement aucune satisfaction. Les retrouvailles s’effectuent donc sous le signe du malheur ambitieux, recoupé par le regard cynique et moqueur –insensible !- de Georges. On reconnaît derrière ce personnage le caractère du jeune auteur : son désenchantement, ses désillusions amoureuses, son goût pour l’(auto)dérision et son ambivalence vis-à-vis des soirées mondaines se confondent pour former un autoportrait dont la sincérité ne manquera de convaincre aucun lecteur.


L’histoire, si elle avait été racontée du point de vue de la princesse larmoyante, aurait sans doute été lourde, gonflée de colifichets, artificiellement éplorée ; racontée du point de vue de Georges, elle prend une tournure cruellement joviale, virevoltant de l’aversion la plus injustifiée (quoique toujours assumée) à l’humour le plus piquant. Le ton est enlevé, léger, faisant la part belle aux divagations et aux considérations les plus extravagantes d’un personnage enflammé. Surtout, Lermontov réussit à prendre suffisamment de distance avec son sujet pour en faire ressortir les caractéristiques les plus notables –ouvrant ainsi une voie de communication directe avec le lecteur français du début du 21e siècle.


Bien que l’histoire soit inachevée, la frustration sera légère. Lit-on l’histoire de la Princesse Ligovskoï pour son dénouement ? Non. Mais pour la cruauté réjouissante de ses considérations –oui !



Citation:
… je ne sais pas, mais à mon sens, une femme dans un bal constitue avec sa toilette quelque chose de global, d’indivisible, de spécial : une femme au bal est tout autre chose qu’une femme dans son boudoir ; juger de l’âme et de l’intelligence d’une femme après avoir dansé avec elle une mazurka, c’est tout comme juger de l’opinion et des sentiments d’un journaliste après avoir lu un article de lui.



Citation:
Catherine Ivanova était une dame point sotte, au dire des fonctionnaires qui servaient sous les ordres de son mari ; une femme adroite et retorse de l’avis d’autres dames d’âge ; une maman bonne, confiante et aveugle pour la jeunesse dansante… quant à son vrai caractère, je ne l’ai pas encore bien démêlé ; je tâcherai dans mes descriptions de réunir et de traduire ensemble les trois appréciations que je viens de rapporter… et s’il en résulte un portrait fidèle, je promets de me rendre à pied au monastère d’Alexandre Nievski écouter les chantres !...


*peinture de Gert Wollheim

Repost 0
Published by Colimasson - dans Livre
commenter cet article
25 novembre 2013 1 25 /11 /novembre /2013 09:44



Là où Zola passe, la sérénité trépasse.
La vie à Plassans, petite ville tranquille inspirée sur le modèle d’Aix-en-Provence, se déroule dans une relative paisibilité. Une fêlure se présente toutefois depuis l’acquisition du bourg par les légitimistes, suite aux intrigues qui s’étaient déroulées dans l’épisode fondateur de la série. Avant que Plassans ne se recroqueville à nouveau sur elle-même pour s’endormir, Emile Zola lui envoie l’abbé Faujas. Derrière ses airs discrets, malgré son apparent refus de la mondanité et des éclats populaires, ce prêtre bonapartiste, envoyé par le pouvoir pour reconquérir la ville de Plassans, sèmera bientôt une douce zizanie entre les familles et les groupes politiques. La famille des Rougon intervient encore une fois directement puisque cet abbé de mauvais augure loue une chambre de la maison dans laquelle logent François Mouret, ses trois enfants et son épouse Marthe, fille de Pierre et de Félicité Rougon.


Dans un premier temps, les sentiments qui animent l’intérêt de la famille tiennent essentiellement de la curiosité. L’écart temporel qui sépare notre époque de celle d’Emile Zola devient particulièrement frappant dans ce volume de la série : alors que l’arrivée de l’abbé remuait hier les fantasmes, les craintes et la fascination des voisins, le lecteur d’aujourd’hui ne voit là qu’un banal personnage, ni meilleur ni pire que les autres, ne méritant sans doute pas tous les éclats que la suite du roman nous exposera. Avouons toutefois que l’époque ne change rien à cette observation : un nouveau voisin qui demeure reclus chez lui et qui semble vouloir éviter tout contact mondain attire forcément l’intérêt de ses congénères. L’abbé cache-t-il un secret ? Quelles sont ses pensées ? Quelles sont ses intentions ? Pourquoi a-t-il voulu s’installer à Plassans et quel mauvais secret cherche-t-il à fuir ? Toute la première partie du livre servira à résoudre cette intrigue et dans un duel qui finira par détruire leur famille, François et Marthe cherchent tantôt à intégrer l’abbé dans leur foyer, tantôt à l’en éloigner lorsque les dégâts commencent à devenir trop visibles. D’ailleurs, l’abbé n’est jamais directement coupable du moindre mauvais acte ; ce sont les personnes qui gravitent autour de lui qui, à cause de leurs intérêts personnels, finissent par détruire toutes les fondations de vies longuement construites.


La répulsion et la fascination ne sont pas si étrangères que ça l’une à l’autre et lorsque l’abbé Faujas commence à cheminer parmi les foules mondaines, la liesse des habitants de Plassans devient incontrôlable. Peut-être suffisait-il seulement de suivre ce conseil pour dominer sans qu’il n’y paraisse toute une ville : « Retenez bien ceci, plaisez aux femmes, si vous voulez que Plassans soit à vous ». L’abbé Faujas s’échappe alors du contrôle de François et de Marthe. L’enthousiasme passe de leur foyer à Plassans toute entière et l’abbé, tout pleutre, maladroit et timide qu’il apparaissait au début du livre, démontre alors des prodiges de malversation et de manipulation pour mener à bien son intrigue politique. Pendant ce temps, le foyer de François et de Félicité finit complètement par s’étioler, la folie et la maladie s’abattant sur les têtes de la famille comme la condamnation éternelle de cette lignée maudite.


La conquête de Plassans a sans doute perdu de son actualité immédiate. Cet épisode paraîtra sans doute plus éloigné au lecteur d’aujourd’hui que les autres épisodes de la série. Toutefois, Emile Zola réussit encore une fois à dégager une visée universelle de ses intrigues en se basant paradoxalement sur la prolifération des détails psychologiques qui caractérisent ses personnages. Si l’on oublie les intrigues cléricales et politiques, cette Conquête de Plassans devient un livre aiguisé dénonçant les manipulations de toutes formes, la dévotion aveugle et la cupidité sans morale. Rien que du très connu, certes, mais Emile Zola prend son temps pour décrire les ravages de ces mœurs et la tragédie n’en est que plus foudroyante et imprévisible. Si le leitmotiv de l’écrivain est le suivant : « La vie entière, c'est fait pour pleurer et pour se mettre en colère », il apparaîtra encore une fois de manière éloquente dans le cheminement fatal de la branche des Rougon.



Citation:
[La chambre] sentait le prêtre, pensait-il ; elle sentait un homme autrement fait que les autres, qui souffle sa bougie pour changer de chemise, qui ne laisse traîner ni ses caleçons ni ses rasoirs. Ce qui le contrariait, c’était de ne rien trouver d’oublié sur les meubles ni dans les coins qui pût lui donner matière à hypothèses. La pièce était comme ce diable d’homme, muette, froide, polie, impénétrable. Sa vive surprise fut de ne pas y éprouver, ainsi qu’il s’y attendait, une impression de misère ; au contraire, elle lui produisait un effet qu’il avait ressenti autrefois, un jour qu’il était entré dans le salon très richement meublé d’un préfet de Marseille. Le grand christ semblait l’emplir de ses bras noirs.



Citation:
Eh bien ! vous avez tort de vous négliger. C’est à peine si votre barbe est faite, vous ne vous peignez plus, vos cheveux sont ébouriffés comme si vous veniez de vous battre à coups de poing. […] Vous compromettez votre succès.
Il se mit à rire d’un rire de défi, en branlant sa tête inculte et puissante.

- Maintenant, c’est fait, se contenta-t-il de répondre ; il faudra bien qu’elles me prennent mal peigné.

Plassans, en effet, dut le prendre mal peigné. Du prêtre souple se dégageait une figure sombre, despotique, pliant toutes les volontés. Sa face redevenue terreuse avait des regards d’aigle ; ses grosses mains se fut levaient, pleines de menaces et de châtiments. La ville fut positivement terrifiée, en voyant le maître qu’elle s’était donné grandir ainsi démesurément, avec la défroque immonde, l’odeur forte, le poil roussi d’un diable. La peur sourde des femmes affermit encore son pouvoir. Il fut cruel pour ses pénitentes, et pas une n’osa le quitter ; elles venaient à lui avec des frissons dont elles goûtaient la fièvre.



*photo de Jessica Craig Martin : quoi ? c'est un peu anachronique ? oh, si peu...

Repost 0
Published by Colimasson - dans Livre
commenter cet article
22 novembre 2013 5 22 /11 /novembre /2013 13:42





Lundi 7 décembre. Les pommes de terre en robe des champs dansent sur un air printanier.
Lundi 13 janvier. Offrez de véritables noix de coco perlières des Jardins du Luxembourg à votre dulcinée.
Lundi 29 janvier. Verdun : souvenez-vous de la garde devant les dernières réserves de sable.


Plonk & Replonk réhabilite le lundi sous toutes ses formes. Jour habituellement condamné à l’opprobre, symbole du retour dans « la Station de Métro Enchantée où vous attendent des centaines de milliers de petits lutins », le lundi est un jour qui se montrera tour à tour féérique, familial, militaire, capitaliste, parisien, champêtre, météorologique ou mondain. Et quelle représentation plus merveilleuse de ces lundis qu’une succession de cartes postales antiques, passées à la moulinette décorative d’un Plonk & Replonk dont le goût poussé pour l’humour noir se mêle à un sens de l’absurde que les Monty Python n’auraient pas renié ?


Lundi 63 janvier. Le soldat inconnu, sa femme et ses cinq enfants posent sous l’Arc de Triomphe.
Lundi 51 janvier. Livreur d’atome brut en 1890.


Une année contient plus de lundis qu’elle ne veut bien le laisser croire. Plonk & Replonk, tout suisse qu’il est, retient l’attention de congénères curieux. Si Pierre Dac a pu écrire la revendication suivante : « Dans ces temps difficiles, nous devons lutter pour que, tous les matins, chaque petit Français puisse manger un Petit Suisse et réciproquement », revendiquons à notre tour le droit à ce que chaque petit être humain puisse, tous les lundis matins, ouvrir son Plonk & Replonk, s’inspirer de l’absurde synergie de ses cartes postales et de leurs commentaires, pour apporter une féérie désenchantée à la plus désolante journée de la semaine.




Agrandir cette image

Le prototype du premier téléphone mobile



Agrandir cette image


Citation:
La famille est une cellule de base qui constitue la trame du tissu social dans lequel est taillé et cousu l’indispensable caleçon de l’humanité.
Sans famille donc, pas de tissu social, d’où pas de caleçon. Que nous reste-t-il ? Une humanité nue, laissée à elle-même, ne pensant qu’à forniquer dans les taillis et ravalée à l’état de bête sauvage.




Citation:
L’économie est un sujet sérieux avec lequel on ne saurait plaisanter.
Science exacte au même titre que la belote, le tarot et la lecture des entrailles de poulet, elle possède l’avantage intrinsèque de pouvoir commenter et expliquer son fonctionnement a posteriori, à partir des conséquences, et non l’inverse.
Repost 0
Published by Colimasson - dans Livre
commenter cet article
21 novembre 2013 4 21 /11 /novembre /2013 13:56





« L’homme est issu de la Terre, entends-tu ?
C’est sa mère nourricière, entends-tu ?
Spacien, va-t’en, disparais
De la Terre qui te hait !
Sale Spacien, entends-tu ? »



Le Spacien aura disparu… et la haine de la sale bête se perpétue et se prolonge en haine roboticide. Pour bien comprendre ces Cavernes d’acier, qui constituent le troisième volume de Cycle des robots, mieux vaut connaître le contexte : dans un futur indéterminé, les humains vivent dans des villes souterraines pour échapper à la pollution atmosphérique et à la lumière. Ils sont observés par les Spaciens, générations de descendants d’humains qui avaient autrefois colonisé des planètes lointaines. Entre les deux populations, les relations sont tendues et fluctuent de haine belliqueuse à tolérance amère. Les Spaciens dominent et ils interdisent les humains de venir les rejoindre sur leurs nouvelles planètes, en même temps qu’ils leur imposent l’utilisation de robots censés les aider dans la vie quotidienne. A défaut de pouvoir haïr les Spaciens, les humains se sont pris en grippe contre les robots. A l’instar de Blade-Runner, certains de ces robots sont devenus si perfectionnés qu’il est difficile de ne pas les confondre avec des modèles du genre humain…


Dans ce volume en particulier, l’intrigue se construit autour du meurtre d’un Spacien. Un terrien est soupçonné de l’avoir commis et pour résoudre cette énigme, Baley est envoyé en mission. Tout irait bien si on ne lui avait pas collé aux basques un robot humanoïde ultra-perfectionné qu’il devra loger chez lui. Comment vont réagir la famille et le voisinage ? Baley espère pouvoir cacher sa véritable nature le plus longtemps possible –d’autant plus que le robot a été construit avec une minutie de détails époustouflante- mais les médiévalistes rôdent et ouvrent l’œil, à l’affut de tout signe de déchéance moderniste.


Dès le début, on comprend que ce roman de science-fiction s’appuie sur une réalité qui connaît elle-même de nombreux antagonismes. La méfiance que subit le robot est un racisme qui dépasse les espèces et qu’Asimov se charge d’anéantir. Le bien et le mal cherchent à se dissoudre en un scepticisme confus. Les robots sont-ils à l’image des hommes ? Si oui, sont-ils à l’image des hommes bons ou des hommes mauvais ? Si non, sont-ils bons sachant que certains hommes sont mauvais, ou sont-ils mauvais sachant que certains hommes sont bons ? Peut-être ne sont-ils ni bons ni mauvais, peut-être est-ce seulement l’homme qui se montre mauvais dans sa méfiance, et mauvais dans son ingratitude.


Si le message moral n’a rien d’exceptionnel et s’élude rapidement en considérations simplistes, l’intrigue plaisante nous apportera au moins la satisfaction de nous laisser entrevoir un monde déboussolant mais parfaitement crédible. Dommage que celle-ci souffre parfois de la précipitation de l’auteur, empêtré dans de si nombreuses imbrications qu’il se retrouve, à la fin du livre, obligé de tout bâcler en moins d’un paragraphe :


« Je sais qui est l’auteur du coup monté contre moi, je sais comment et par qui le Dr Sarton a été assassiné, et je dispose d’une heure pour vous le dire, pour arrêter le criminel, et pour clore l’enquête ! »


Peut-être faudrait-il lire les précédents volumes de la série pour mieux apprécier celui-ci. Dommage que ni le style, ni le message ne donnent particulièrement envie de s’attarder sur ce monde qui, s’il avait été mieux travaillé, aurait peut-être connu des heures plus prestigieuses dans nos cerveaux de lecteurs.



Des considérations qui ne sont plus tellement innovantes...

Citation:
Un robot n’aura jamais le sens de la beauté, celui de la morale, celui de la religion. Il n’existe aucun moyen au monde d’inculquer à un cerveau positronique des qualités capables de l’élever, ne serait-ce qu’un petit peu, au-dessus du niveau matérialiste intégral. Nous ne le pouvons pas, mille tonnerres ! Ne comprenez-vous donc pas que cela est positivement impossible ? […] Nous ne le pourrons jamais, tant qu’il existe dans le monde des éléments que la science ne peut mesurer. Qu’est-ce que la beauté, ou la charité, ou l’art, ou l’amour, ou Dieu ? Nous piétinerons éternellement aux frontières de l’Inconnu, cherchant à comprendre ce qui restera toujours incompréhensible. Et c’est précisément cela qui fait de nous des hommes.



...mais description d'un monde qui ne laisse pas indifférent...


Citation:
En revanche, l’habitude qu’a prise l’homme de dormir la nuit est aussi vieille que l’humanité : un million d’années sans doute. Il n’est donc pas facile d’y renoncer. Aussi, quoique la venue du soir ne soit pas visible, les lumières des appartements s’éteignent à mesure que la soirée s’avance, et le pouls de la Cité semble presque cesser de battre. Certes, aucun phénomène cosmique ne permet de distinguer minuit de midi, dans les avenues entièrement closes de l’immense ville ; et cependant la population observe scrupuleusement les divisions arbitraires que lui imposent silencieusement les aiguilles de la montre. Et, quand vient la « nuit », l’express se vide, le vacarme de la vie cesse, et l’immense foule qui circulait dans les colossales artères disparaît : New York repose, invisible au sein de la Terre, et ses habitants dorment.



... et parfois, on rigole aussi.


Citation:
- Voulez-vous m’aider à sortir du dortoir des célibataires, Jessie ? Je ne m’y plais pas.
Ce n’était peut-être pas une demande en mariage très romantique, mais elle plut à Jessie.



*peinture de Tullio Crali, Incuneandosi nell'abitato (In tuffo sulla città), 1939

Repost 0
Published by Colimasson - dans Livre
commenter cet article
19 novembre 2013 2 19 /11 /novembre /2013 13:57

 



Après avoir critiqué le garçon de café dans L’être et le néant, Jean-Paul Sartre se prend au jeu de la mauvaise foi en écrivant Les mots. Pas question pour bibi de se donner un pauvre rôle de serveur de brasserie : Jean-Paul Sartre se prend pour un écrivain prédestiné et Les mots, sous la forme d’une autobiographie à peine enjolivée, tente de nous convaincre de la fatalité de son destin.


Le livre se divise en deux parties : « Lire » et « Ecrire ». Si besoin était, Jean-Paul Sartre nous rappelle qu’avant d’être intellectuel, il était comme tout le monde, et qu’il n’a pas appris à écrire avant d’apprendre à lire. Il s’amuse donc à revenir sur ses jeunes années en dressant le portrait-type –plein de mauvaise foi- du petit Sartre, enfant unique adoré, proie de la tendre convoitise d’une famille morcelée qui se déchire l’amour du petit dernier comme une famille de corbeaux autour d’un dernier quignon de pain. Petit Sartre qui veut plaire aux adultes, qui joue le rôle qu’on lui impose, et qui finit par perdre son identité en se fondant avec la volonté de ses aïeux. Mais si l’identité est perdue, que nous raconte le petit Sartre devenu grand ? Des histoires. Mais des histoires tenues pour véridiques : un copier-coller rapidement mâché et digéré des théories psychanalytiques qui abusent de termes manipulés à mauvais escient. L’inconscient devient la justification maîtresse des aspirations littéraires –il évite surtout le devoir de cohérence. Ainsi peut-on gentiment farandoler : « Je souscris volontiers au verdict d’un éminent psychanalyste : je n’ai pas de Sur-moi » -parler de soi sans fin, et parler un peu des autres, mais toujours avec ce même profond mépris qui saillait déjà dans des publications antérieures :


« L’heureux homme ! il devait, pensais-je, s’éveiller chaque matin dans la jubilation, recenser, de quelque Point Sublime, ses pics, ses crêtes et ses vallons, puis s’étirer voluptueusement en disant : « C’est bien moi : je suis M. Simmonnot tout entier. » »


Malheureusement, Jean-Paul Sartre ne nous donnera jamais l’explication de son mépris de l’humanité –ce qui n’aurait pourtant pas été de mauvaise foi. En se prenant pour l’exception, élu surhomme au-dessus de toute la plèbe, l’auteur se montre détestable et ennuyeux. Tout tourne autour de lui et la perspective des évènements décrits ne dépasse jamais le bout de son nez. Peut-on trouver de l’intérêt à lire un journal qui relève plus de l’onanisme biographique que de la véritable recherche existentielle ? Oui, si l’on apprécie soi-même la contemplation individuelle, et si l’on souhaite trouver un partenaire de jeu qui soit à la hauteur.


Au milieu de ce marasme d’autosatisfaction contrôlée, Les mots prend parfois un peu de recul, se détachant de l’individu Sartre pour parler plus généralement de l’inscription culturelle. Elle s’impose ici en termes de culture littéraire et familiale. Tout lecteur et écrivain de jeune âge pourra contempler des clichés de jeunesse mélancoliques et lire quelques considérations amusantes –même si l’humour n’est pas le maître mot de ce roman. Malgré tout, le temps semble parfois long. Jean-Paul Sartre hésite entre plusieurs rôles. Quel est celui qu’il préfère ? Enfant prodige, enfant manipulé, enfant abusé ? Ecrivain tyrannique, écrivain délirant, écrivain passionné ? En attendant de choisir, il s’essaie à tous les rôles, n’en choisit aucun, nous lasse de ses hésitations et enchaîne les poses : « J’ai passé beaucoup de temps à fignoler cet épisode et cent autres que j’épargne au lecteur ». Merci.


Enfin, Jean-Paul Sartre avoue : « Je n’écrirais pas pour le plaisir d’écrire mais pour tailler ce corps de gloire dans les mots ». Comment accueillir une telle déclaration lorsque tout le livre a lassé ? Un peu de pitié se mêle à la fatigue. Cette explication même ne convient pas. Allez Sartre, crache le morceau, avoue ce qui te tourmente ! « La glace m’avait appris ce que je savais depuis toujours : j’étais horriblement naturel. Je ne m’en suis jamais remis ». On espère que depuis, Sartre a réussi à accepter…




En flagrant délit de mauvaise foi :

Citation:

[…] Chacun de mes amis se barricadait dans le présent, découvrait l’irremplaçable qualité de sa vie mortelle et se jugeait touchant, précieux, unique ; chacun se plaisait à soi-même ; moi, le mort, je ne me plaisais pas : je me trouvais très ordinaire, plus ennuyeux que le grand Corneille et ma singularité de sujet n’offrait d’autre intérêt à mes yeux que de préparer le moment qui me changerait en objet.




Citation:
[…] Mes infortunes ne seraient jamais que des épreuves, que des moyens de faire un livre.





Parfois, des traces d'un humour noir délectable...


Citation:
Il y a plus de vingt ans, un soir qu’il traversait la place d’Italie, Giacometti fut renversé par une auto. Blessé, la jambe tordue, dans l’évanouissement lucide où il était tombé, il ressentit d’abord une espèce de joie « Enfin quelque chose m’arrive ! » […]
J’admire cette volonté de tout accueillir. Si l’on aime les surprises, il faut les aimer jusque-là, jusqu’à ces rares fulgurations qui révèlent aux amateurs que la terre n’est pas faite pour eux.



*caricatures de David Levine

Repost 0
Published by Colimasson - dans Livre
commenter cet article
18 novembre 2013 1 18 /11 /novembre /2013 13:28





Francis Poulenc fut un grand compositeur, certes. Pour écouter ses morceaux, il faut souvent se balader dans les rayonnages de la musique classique. Que vient-il donc faire dans les pages d’un livre destiné aux enfants ? C’est que Francis Poulenc a aussi été un personnage original qui a échappé plusieurs fois aux règles de la composition classique pour composer des morceaux destinés à la joie de l’auditeur plutôt qu’à la réputation du musicien.


La passion de Francis Poulenc pour la musique commence à deux ans, lorsqu’il balbutie ses premières gammes sur son « do-ré-mi ». Des années plus tard, alors que sa passion pour la musique est confirmée, il compose une Rhapsodie nègre dont les paroles commencent ainsi :


« Honoloulou, poti lama !
Honoloulou, Honoloulou,
Kati moo, mosi bolou
Ratafou sira, polama ! »




Il rejoint ensuite le Groupe des 6 qui se réunit chaque semaine à Montparnasse pour faire fructifier les imaginations. Si la compagnie des poètes, musiciens et artiste est agréable, Francis Poulenc ressent néanmoins le besoin de quitter Paris pour retrouver sa maison familiale à l’âge de vingt-huit ans. Bon cœur, il accepte de faire rêver ses petites cousines et compose « L’histoire de Babar », adaptée du livre de Jean de Brunhoff. Les airs légers et joyeux s’enchaînent jusqu’à ce que se produise une brusque prise de conscience spirituelle qui l’amènera à composer, entre autres grands morceaux, ses Litanies à la Vierge noire.

Quelques collages rappelant l’esprit dada de l’époque au cours de laquelle évolua Francis Poulenc accompagnent cette biographie résumée en quelques points essentiels. Plutôt que de passer en revue chaque évènement de sa vie, Simon Basinger a préféré relever quelques passages importants qui résument métonymiquement plusieurs années. Francis Poulenc devient un homme en chairs et en os qu’il ne sera pas possible d’oublier et ses œuvres, si elles étaient jusqu’alors inconnues, suscitent un intérêt si dispersé qu’on retrouvera avec plaisir une liste de quelques suggestions à la fin du livre.


Moralité de l’histoire ? Si la musique classique vous donne des envies de désertion, promenez-vous plutôt chez les enfants, vous trouverez peut-être de la joie –à défaut de trouver du prestige- à écouter les histoires musicales du « Petit garçon malade », du « Chien perdu » ou du « Joueur de flute [qui] berce les ruines »…


Repost 0
Published by Colimasson - dans Livre
commenter cet article
15 novembre 2013 5 15 /11 /novembre /2013 13:30



Après avoir connu l’accomplissement tragique de l’oracle, Œdipe réapparaît dans l’œuvre de Sophocle à un âge plus avancé. Aveugle, rejeté de Thèbes par ses deux fils, Œdipe traîne ses savates accompagné de sa fille Antigone. Ils finissent par atteindre une ville et s’y arrêtent. Le hasard aidant, bondissant de surprise en prophétie, ils apprennent que cette ville porte le nom de Colone et qu’il s’agit de la ville dans laquelle les tourments marquant l’existence d’Œdipe doivent prendre fin. Le roi Thésée l’accueille dignement et en deux actes, l’épisode pourrait se conclure sereinement. Ce serait mal connaître les mésaventures de la lignée des Labdacides…

Ainsi, au cours des actes suivants, Colone devient le lieu de rencontre de perturbateurs indéfectibles : d’abord Créon, régent de Thèbes, qui tente de convaincre Œdipe de rentrer chez lui, usant d’abord de la persuasion douce et avant d’en venir à la force brute en enlevant ses filles ; ensuite Polynice, un des fils d’Œdipe, qui réclame l’aide de son père après des années d’indifférence. Rien n’y fait : Œdipe reste solidement cramponné à Colone. Avoir tenté de fuir à tout prix les présages d’un oracle lui avait porté malheur, en accepter l’accomplissement lui accordera peut-être enfin un peu de repos.

Tous les éléments sont rassemblés pour que cette pièce constitue une œuvre puissante et Sophocle parvient d’ailleurs à en tirer toute la substance. S’il peinait parfois à allier le fond et la forme pour représenter des épisodes purement tragiques, le motif d’Œdipe à Colone convient mieux à son écriture digne et contenue. Il semblerait que Sophocle soit un auteur de la maturité et qu’il brille davantage à illustrer la sagesse de personnages qui sont allés jusqu’au bout de leur destinée, plutôt que d’évoquer les tourments de personnages que la passion ne lasse pas de désespérer.



Agrandir cette image

Jalabert. Œdipe et Antigone quittant Thèbes frappée de la peste



« ISMENE. – Mon père et ma sœur, quelle joie de vous appeler tous deux, de vous parler ! Je ne vous ai pas trouvés sans peine, et maintenant c’est à peine si mon chagrin me laisse vous regarder.
ŒDIPE. – Mon enfant, c’est toi qui es venue !
ISMENE. – O père infortuné, douloureux spectacle !
ŒDIPE. – Mon enfant, c’est toi qui es ici ?
ISMENE. – Et certes ce n’est pas sans peine !
ŒDIPE. – Viens, touche-moi, mon enfant.
ISMENE. – Je vous serre tous les deux dans mes bras.
ŒDIPE. – O chair fille et sœur de ma chair !
ISMENE. – O vies deux fois accablées ! »
Repost 0
Published by Colimasson - dans Livre
commenter cet article
13 novembre 2013 3 13 /11 /novembre /2013 14:25





On pourrait croire que La Nausée est une expérience du dégoût de soi appartenant à la vie. En réalité, elle est son opposé, c’est-à-dire une expérience du dégoût de la vie n’étant pas contenue en soi. On comprend d’autant mieux ce positionnement que le livre qui le décrit est le premier que publia Jean-Paul Sartre, lui libérant ainsi une voie royale pour se faire connaître. Avant la nausée ? Rage de n’être rien. Ecriture de la nausée. Après la nausée ? Digestion satisfaite de l’homme qui a commencé à s’affirmer dans l’existence. Et ce dernier mot nous en rappelle un autre : existentialisme, ô mon amour… en un roman à tendance autobiographique, on devine les raisons de la construction d’un système philosophique. Parce que Jean-Paul Sartre aura réussi à dépasser sa nausée, il imposera ensuite à tous de le faire sous peine d’être des hommes de « mauvaise foi ». Et pourtant, l’entreprise ne semble pas aisée. Il suffit de lire les pérégrinations d’Antoine Roquentin pour s’en rendre compte.


Le bonhomme mène une vie peu intéressante qui le trimballe de Bouville à Paris, essayant de renouer des liens avec une femme qui fut autrefois son amante, tandis qu’il s’attèle à la rédaction d’un livre historique traitant de la vie du marquis de Rollebon. Solitaire, plutôt désœuvré, il a beaucoup trop de temps libre pour réfléchir. On sait jusqu’à quelles extrémités peuvent conduire l’inactivité… chez Antoine Roquentin, elle se traduit par des idées fixes, des spasmes et une phobie de la nausée. Cette dernière survient comme une crise épileptique : certains signaux permettent d’en soupçonner l’arrivée, sans pouvoir toutefois jamais être certain de la probabilité, de l’heure et du lieu d’attaque. Antoine Roquentin observe les objets et les gens jusqu’à se laisser hypnotiser par eux. Mais l’hypnose est maussade et le choc du retour à la réalité se traduit par le sentiment d’avoir compris intellectuellement l’existence des choses observées sans jamais pouvoir exprimer cette expérience de manière intelligible. Au lieu d’écrire La nausée, Wittgenstein aurait écrit : « Ce dont on ne peut parler, il faut le taire ». Mais Jean-Paul Sartre préfère parler.


Si l’on excepte ces tentatives ratées de descriptions impossibles, on avouera toutefois que certains passages brillent à décrire des sensations moins intellectuelles. Pour bien faire, Sartre n’hésite pas à former des paragraphes synesthésiques convaincants qui mettent en avant l’absurdité de nos croyances en une vie fondée une fois pour toute, et partant à jamais immuable.


« Sur tout ce que j’aime, sur la rouille du chantier, sur les planches pourries de la palissade, il tombe une lumière avare et raisonnable, semblable au regard qu’on jette, après une nuit sans sommeil, sur les décisions qu’on a prises d’enthousiasme la veille, sur les pages qu’on a écrites sans ratures et d’un seul jet. »


Entre quelques touches d’absurde dignes d’Ionesco (« Mon canif est sur la table. Je l’ouvre. Pourquoi pas ? De toute façon, ça changerait un peu »), on découvre une tendance à la vision organique et horrifique. Le doute surgit : et si tout pouvait être autrement ? et si tout se mettait à vivre, vraiment ? Ce mélange audacieux aurait pu être convaincant si Jean-Sôl Partre n’était pas convaincu d’être le seul être humain sur terre –s’opposant à une humanité de bourgeois- à connaître le doute existentiel. Connaissant ce que devint l’homme des années après la publication de ce premier roman, n’est-il pas amusant de le lire rager contre ceux qui s’attirent la reconnaissance sociale et intellectuelle ? « Les magnifiques yeux gris ! Jamais le moindre doute ne les avait traversés » -et pourtant lui… et d’ailleurs, n’est-ce pas un privilège « bourgeois » de pouvoir contempler sa main et la décrire des pages durant jusqu’à faire surgir la nausée ?


Il serait toutefois dommage de cracher sur ce livre bourgeois qui s’amuse lui-même à cracher dans la soupe bourgeoise. Le plus important est de reconnaître ses illuminations psychologiques, sa finesse des perceptions, et l’acuité d’une vision qui se précisera plus tard jusqu’à former un système philosophique et politique. Comme quoi, il y a toujours du bon dans le désœuvrement.


Ce n'était pas facile de décrire ces sensations mais JPS y est arrivé...


Citation:
« Les objets, cela ne devrait pas toucher, puisque cela ne vit pas. On s’en sert, on les remet en place, on vit au milieu d’eux : ils sont utiles, rien de plus. Et moi, ils me touchent, c’est insupportable. J’ai peur d’entrer en contact avec eux tout comme s’ils étaient des bêtes vivantes. »



Citation:
« Sur tout ce que j’aime, sur la rouille du chantier, sur les planches pourries de la palissade, il tombe une lumière avare et raisonnable, semblable au regard qu’on jette, après une nuit sans sommeil, sur les décisions qu’on a prises d’enthousiasme la veille, sur les pages qu’on a écrites sans ratures et d’un seul jet. »



Citation:
« Je vois l’avenir. Il est là, posé dans la rue, à peine plus pâle que le présent. Qu’a-t-il besoin de se réaliser ? Qu’est-ce que ça lui donnera de plus ? […] Je ne distingue plus le présent du futur et pourtant ça dure, ça se réalise peu à peu ; la vieille avance dans la rue déserte ; elle déplace ses gros souliers d’homme. C’est ça le temps, le temps tout nu, ça vient lentement à l’existence, ça se fait attendre et quand ça vient, on est écœuré parce qu’on s’aperçoit que c’était déjà là depuis longtemps. »



L'existentialisme en germe ?


Citation:
« Devant le passage Gillet, je ne sais plus que faire. Est-ce qu’on ne m’attend pas au fond du passage ? Mais il y a aussi, place Ducoton, au bout de la rue Tournebride, une certaine chose qui a besoin de moi pour naître. Je suis plein d’angoisse : le moindre geste m’engage. »


Repost 0
Published by Colimasson - dans Livre
commenter cet article