Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog
10 novembre 2013 7 10 /11 /novembre /2013 09:33





Peu de choses sont nécessaires pour lancer une nouvelle. Un mot et place à l’imaginaire. Prenons « Lokis » : « Vous savez que dans le roman de Renart l’ours s’appelle damp Brun. Chez les Slaves, on le nomme Michel, Miszka en lithuanien, et ce surnom remplace presque toujours le nom générique, Lokis ».


Prosper Mérimée, à côté de ses charges administratives laissant peu de place à la fantaisie, nourrissait une passion immodérée pour les cultures et les langues slaves. Sans doute, la réputation mystérieuse et fantasmagorique des terres des Carpates lui plaisait le plus et lui permettait d’abandonner pour l’espace de quelques heures son travail quotidien plus rébarbatif. Le mélange de cet attrait pour le fantastique et d’une rigueur plus classique se conjuguent pour donner naissance à cette nouvelle qui ne se laissera pas lire comme une histoire du Petit ours brun. Les récits s’enchâssent parfois sur trois niveaux, laissant d’abord s’exprimer un professeur de langues slaves (un représentant du caractère occidental et rationnel type Mérimée ?) qui raconte à ses auditeurs l’histoire d’un comte lithuanien lui-même peu avare d’anecdotes et de légendes folkloriques. Les différents niveaux de réalité se confondent dans un brouillard d’histoires au sein duquel on peinera à dépêtrer le vrai du faux. Si le professeur ne se laisse pas intimider par les racontars grotesques, fantasmes cannibales et zoophiles de peuples en proie à leur imagination (mais en est-on vraiment sûr ?), il ne pourra nier les agissements parfois étranges de son hôte, son goût pour l’espionnage, ses sautes d’humeur imprévisibles et ses accès de brutalité incontrôlables. La question qui sous-tend l’histoire de Lokis est celle de découvrir la véritable nature du comte. Bien mal armé le professeur rationnel, qui croira pouvoir expliquer le surnaturel du haut de ses quelques pauvres connaissances encyclopédiques.


Prosper Mérimée joue essentiellement sur l’attente pour conduire sa nouvelle jusqu’à son terme. L’ambiance qu’il installe est propice au surgissement du fantastique mais le fantastique en lui-même n’apparaît jamais franchement, comme si Mérimée, partagé entre sa culture occidentale rationnelle et l’esprit plus irrationnel qu’il attribue à la culture slave, n’arrivait lui-même jamais à trancher franchement en faveur d’une tendance plutôt que d’une autre. Le ton légèrement ironique nous laisserait croire que la raison n’attire pas ses faveurs, mais les longues considérations spéculatives nous font pourtant comprendre que Mérimée ne peut se détacher de son éducation tout en théorie. La lecture est laborieuse et ne laisse qu’une minuscule place à l’onirisme et au fantastique. Lokis est surtout un joli petit abrégé folklorique slave –à peine caricatural- à l’usage des occidentaux curieux. Santé !


« Je vois avec douleur […] que nos vieilles coutumes se perdent. Jamais nos pères n’eussent porté ce toast avec des verres de cristal. Nous buvions dans le soulier de la mariée, et même dans sa botte, car de mon temps les dames portaient des bottes en maroquin rouge. »
 





Citation:
« Vous tenez une arme à feu chargée. Votre meilleur ami est là. L’idée vous vient de lui mettre une balle dans la tête. Vous avez la plus grande horreur d’un assassinat, et pourtant vous en avez la pensée. Je crois, messieurs, que si toutes les pensées qui nous viennent en tête dans l’espace d’une heure… je crois que si toutes vos pensées, monsieur le professeur, que je tiens pour un sage, étaient écrites, elles formeraient un volume in-folio peut-être, d’après lequel il n’y a pas un avocat qui ne plaidât avec succès votre interdiction, pas un juge qui ne vous mît en prison ou bien dans une maison de fous. »


*peinturede Theodor Kittelsen: L'ours-roi Valemon
Repost 0
Published by Colimasson - dans Livre
commenter cet article
8 novembre 2013 5 08 /11 /novembre /2013 13:23








Topor aurait été content. Ce dictionnaire biographique n’est pas n’importe quelle tentative de vulgarisation à l’usage de l’indifférent car il est avant tout le résultat d’une vive amitié entre Roland Topor et Laurent Gervereau. Allant dans le sens d’une évolution que n’aurait pas renié l’artiste multiforme, ce modeste (presque) tout Topor avait d’abord porté le titre plus solennel de Dictionnaire Topor, conçu et revu sous son égide. Si les lecteurs italiens ont pu immédiatement profiter de cette première mouture, il aura fallu attendre la mort de Roland Topor pour que paraisse sa version française, très rapidement épuisée. A nouveau contenu, nouveau titre : aujourd’hui paraît la version revue et augmentée de ce premier Dictionnaire Topor. Pas de quoi faire remuer Roland dans sa tombe : les ajouts ciblent surtout la collaboration de l’ami Gervereau dans cette entreprise et quelques derniers dessins que notre plaisir ne rechigne pas. Pour le reste du contenu, les extraits de textes, les informations biographiques et les dessins sont toujours répertoriées sous la forme classique du dictionnaire.


Le langage est quand même bien fait : le B de l’entrée « Biographie » arrive presque en tête du classement alphabétique, ce qui nous permettra de connaître le parcours de Roland Topor plus précisément avant de découvrir son œuvre multiforme. L’artiste, au nom relativement peu connu eut égard à la quantité de réalisations qui furent siennes, a travaillé à la fois en tant que dessinateur et écrivain, mais il a aussi collaboré pour la réalisation de films, d’affiches publicitaires, de collages, d’installations et de chansons. La légende suit implicitement leur présentation et il n’est besoin d’aucun commentaire pour comprendre que Roland Topor ne suivait aucune démarche préalablement réfléchie. La recherche d’une expression multiforme se conjugue à l’originalité d’un humour amer qui mêle allègrement érotique et morbide. Roland Topor ne semble toutefois pas avoir pour ambition de se constituer l’image d’un artiste rongé par des pathologies névrotiques. On parcourt son œuvre et on comprend que l’utilisation d’images fortes n’est pas une fin en soi mais correspond à la manière publicitaire de capter l’attention d’un spectateur pour lui véhiculer un message quasi-subliminal. Dans le cas de Topor, aucun message définitif ne nous est assené. On reste souvent désarçonné devant un texte ou une image qui nous trompe sur sa signification. Les réalisations de Topor deviennent bientôt des miroirs réfléchissants mais aussi déformants : un détail particulier devient saillant sous l’observation avisée du maître illusionniste.


(presque) tout Topor porte bien son nom. Ses pages contiennent un peu de l’artiste et un peu de l’homme, juste ce qu’il faut en connaître pour que la synergie des deux facettes nous ouvre sur la compréhension d’un univers qui suit son siècle. Le refus de la société de consommation se couple à l’intérêt accru pour une forme d’art qui n’avait jamais réussi à trouver ses spectateurs jusqu’alors. On pense à l’émergence de l’art naïf et primitif lorsque Roland Topor souligne l’intérêt des [/justify]dessins d’enfants, par exemple (« Pourtant beaucoup de ces dessins possèdent de grandes qualités sur le plan esthétique, émotionnel, symbolique… »). Le mélange d’un humour primesautier à des saillies verbales parfois violentes rappelle l’art d’un Boris Vian qui s’amusa lui aussi, en musique et en mots libérés de leurs anciens carcans. Si ce dernier souffrait de troubles cardiaques provoqués par une angine infectieuse, Roland Topor souffre d’un asthme métaphorique, se rapprochant par la même occasion d’un Emil Cioran dont il cite l’influence directe : « Cioran dit quelque part : « La réalité me donne de l’asthme ». Je souffre de la même maladie ». Plus loin, une explication des causes de cette maladie : « le sérieux n’est que la crasse accumulée dans les têtes vides ». Roland Topor nous donne la possibilité de rebooter nos cervelles encrassées. On se sent plus frais après avoir cheminé quelques pages en sa compagnie.


Les barges de Bar-Le-Duc (chanson) a écrit:
Elle me chie cette nana
Assise au bout du bar
Si elle s’approche de moi
Je lui colle un coquard
C’est vraiment la pétasse
Qui se case pour la nuit
Son parfum dégueulasse
Me détruit le whisky
Je ne suis pas misogyne
Mais il faut avouer
Qu’il y a des frangines
Qui vous rendraient pédé



La chanson du boucher a écrit:
En rognant mes côtelettes
Je construis je bâtis dans ma tête
Un monde différent
De c’qu’il est à présent
Un monde où les rognons
Les tendrons me cachent plus l’horizon
Un monde où les bouchers
Auraient l’droit d’s’exprimer




 
Agrandir cette image

Bouquet d'ancêtres



Agrandir cette image

Illustration pour les oeuvres complètes de Marcel Aymé



Agrandir cette image

Le fils de Van Gogh



Agrandir cette image

le gourmet



Agrandir cette image

Tauromachie



Agrandir cette image

Tu es vraiment crétin, Samuel



Agrandir cette image

Uranus, 1980



Agrandir cette image

Dessin paru dans la revue Opus International



Agrandir cette image

Pour le Corriere della Sera



Agrandir cette image

Publicité
Repost 0
Published by Colimasson - dans Livre
commenter cet article
7 novembre 2013 4 07 /11 /novembre /2013 13:17





Si le sacré s’oppose au profane, alors l’état de l’homme areligieux est profane. Dans cet essai, Mircea Eliade a accompli un miracle théologique : condenser et trouver le dénominateur commun des croyances de tous temps et de tous lieux.


Le sacré surgit sur trois dimensions –dans les emplacements géographiques- mais aussi sur quatre dimensions –sur la courbe du temps. Il implique une dimension cosmique en conférant à l’homme religieux une importance directement liée au rôle que la nature lui attribue, et lui enseigne une histoire de la vie et de la mort qui prend sens face à l’absurde de celui qui a fait mourir ses dieux. La démarche de Mircea Eliade est d’ailleurs inconsciemment areligieuse : suggérer que le profane existe au même titre que le sacré, n’est-ce pas lui accorder une légitimité au moins égale ? Pourtant, le cheminement emprunté par Mircea Eliade oppose le sacré et le profane dans un combat inégal qui fait la part belle au sacré. Après en avoir exposé les différentes modalités, après avoir évoqué certains exemples des manifestations religieuses différemment rencontrées dans le monde et dans le temps, Mircea Eliade expose l’attitude de l’homme areligieux. Malgré une apparence de libération et d’intégrisme intellectuel, tout n’est que perte et désolation pour l’homme rendu à son monadisme primordial. Se détacher de dieu nécessite de se détacher de la communauté –qu’elle soit famille, village ou humanité-, du foyer, de la nature et du confort. Face à l’homme moderne rongé par ses nouvelles angoisses existentielles, l’homme nourri au sacré cesse de sembler naïf et crédule. Il paraît au contraire avoir déjà réussi à comprendre ce qui motive l’homme areligieux d’abandonner toute croyance, mais il possède en plus le savoir qu’il ne se suffit pas à lui-même pour surmonter le néant. En posant sur le monde une grille d’interprétation religieuse, Mircea Eliade semble vouloir nous montrer que le croyant transcende la réalité. Le sacré étant le lieu et le moment de manifestation du réel, l’homme religieux gagne la possibilité de vivre avec une conscience augmentée de sa propre réalité.


« Une existence « ouverte » vers le Monde n’est pas une existence inconsciente, ensevelie dans la Nature. L’ « ouverture » vers le Monde rend l’homme religieux capable de se connaître en connaissant le Monde, et cette connaissance lui est précieuse parce qu’elle est « religieuse », parce qu’elle se réfère à l’Être. »


Une autre hypothèse concernant le positionnement de Mircea Eliade quant au sacré et au profane se profile lorsqu’on se réfère à la culture et à la contre-culture qui, comme Pierre Bourdieu l’avait déjà fait remarquer, ne sont que l’opposition d’ « une culture à une autre », d’une culture « dominée » à une culture « dominante » -ainsi pourrait-on dire que le sacré et le profane sont des religions tantôt dominées, tantôt dominantes, l’homme intégralement areligieux (ne croyant même plus qu’il ne croit en rien) n’existant pas. En reconnaissant cette fatalité, Mircea Eliade semble toutefois se diriger vers cet athéisme paradoxal qui s’affirme lorsqu’on reconnaît l’impossibilité de son existence.


Extrêmement court et accessible, le sacré et le profane s’inscrit dans un vingtième siècle marqué par la mort des dieux. Si les exemples du sacré proviennent de sources variées, les exemples du profane proviennent presque exclusivement du monde contemporain à Mircea Eliade. L’essai devient tragique : l’homme s’imaginant devenir moderne en se montrant areligieux se coupe de tout contact réel avec autrui, la nature et le monde. En réalité, il ne devient jamais complètement areligieux et transmet sa foi à d’autres systèmes « athées ». En ne conservant que ce qu’il y a de pire dans le sentiment religieux (le dogmatisme, le fanatisme) et en éliminant ce qu’il y a de meilleur (la communion, le sens), cette nouvelle religion athée semble vouée à l’autodestruction. Mais peut-être n’est-ce là que la reviviscence du mythe de l’éternel retour ? …




Mircea Eliade et ses critiques du prétendu système laïco-athée moderne :

Citation:
Au contraire, l’expérience profane maintient l’homogénéité et donc la relativité de l’espace. Toute vraie orientation disparaît, car le « point fixe » ne jouit plus d’un statut ontologique unique : il apparaît et disparaît selon les nécessités quotidiennes. A vrai dire, il n’y a plus de « Monde » mais seulement des fragments d’un univers brisé, masse amorphe d’une infinité de « lieux » plus ou moins neutres où l’homme se meut, commandé par les obligations de toute existence intégrée dans une société industrielle.



Citation:
La perspective change totalement lorsque le sens de la religiosité cosmique s’obscurcit. C’est ce qui se passe dans certaines sociétés plus évoluées, lorsque les élites intellectuelles se détachent progressivement des cadres de la religion traditionnelle. La sanctification périodique du Temps cosmique s’avère alors inutile et insignifiante. Les dieux ne sont plus accessibles à travers les rythmes cosmiques. La signification religieuse de la répétition des gestes exemplaires est perdue. Or, la répétition vidée de son contenu religieux conduit nécessairement à une vision pessimiste de l’existence. Lorsqu’il n’est plus un véhicule pour réintégrer une situation primordiale, et pour retrouver la présence mystérieuse des dieux, lorsqu’il est désacralisé, le Temps cyclique devient terrifiant : il se révèle comme un cercle tournant indéfiniment sur lui-même, se répétant à l’infini.



Citation:
Pour l’homme areligieux, la naissance, le mariage, la mort ne sont que des évènements intéressant l’individu et sa famille ; rarement –dans le cas des chefs d’Etat ou des politiciens- des évènements ayant des répercussions politiques. Dans une perspective areligieuse de l’existence, tous ces « passages » ont perdu leur caractère rituel : ils ne signifient rien d’autre que ce que montre l’acte concret d’une naissance, d’un décès ou d’une union sexuelle officiellement reconnue. Ajoutons, pourtant, qu’une expérience drastiquement areligieuse de la vie totale se rencontre assez rarement à l’état pur, même dans les sociétés les plus sécularisées. […] Ce que l’on rencontre dans le monde profane, c’est une sécularisation radicale de la mort, du mariage et de la naissance, mais, comme nous ne tarderons pas à le voir, il subsiste de vagues souvenirs et nostalgies des comportements religieux abolis.


La foi dans sa version moderne :


Citation:
Il est intéressant encore de constater combien les scénarios initiatiques persistent dans nombre d’actions et de gestes de l’homme areligieux de nos jours. […] Même des techniques spécifiquement modernes, comme la psychanalyse, gardent encore le canevas initiatique. Le patient est invité à descendre très profondément en lui-même, à faire revivre son passé, à affronter de nouveau ses traumatismes et, du point de vue formel, cette opération périlleuse ressemble aux descentes initiatiques aux « Enfers », parmi les larves, et aux combats avec les « monstres ». Tout comme l’initié devait sortir victorieusement de ses épreuves, « mourir » et « ressusciter » pour pouvoir accéder à une existence pleinement responsable et ouverte aux valeurs spirituelles, l’analysé de nos jours doit affronter son propre « inconscient », hanté de larves et de monstres, pour trouver la santé et l’intégrité psychiques, et le monde des valeurs culturelles.



Un remède à l'absurde ?


Citation:
[…] La mort en vient à être considérée comme la suprême initiation, comme le commencement d’une nouvelle existence spirituelle. Mieux : génération, mort et régénération (re-naissance) ont été comprises comme les trois moments d’un même mystère, et tout l’effort spirituel de l’homme archaïque s’est employé à montrer qu’entre ces moments il ne doit pas exister de coupure. […] On refait infatigablement la cosmogonie pour être sûr qu’on fait bien quelque chose : un enfant, par exemple, ou une maison, ou une vocation spirituelle. C’est pourquoi on retrouve toujours la valence cosmogonique des rites d’initiation.



La lecture n'est pas un acte anodin...


Citation:
Même la lecture comprend une fonction mythologique : non seulement parce qu’elle remplace le récit des mythes dans les sociétés archaïques et la littérature orale, vivante encore dans les communautés rurales de l’Europe, mais surtout parce que la lecture procure à l’homme moderne une « sortie du Temps » comparable à celle effectuée par les mythes. […] La lecture projette l’homme moderne hors de sa durée personnelle et l’intègre à d’autres rythmes, le fait vivre dans une autre « histoire ».




Une référence à la conclusion du Tractatus de Wittgenstein ?


Citation:
« […] Le langage est réduit à suggérer tout ce qui dépasse l’expérience naturelle de l’homme par des termes empruntés à celle-ci même. »



*peinture de William Blake

Repost 0
Published by Colimasson - dans Livre
commenter cet article
5 novembre 2013 2 05 /11 /novembre /2013 13:11
 


1656 : Issue d’une terre vierge, la Maison prend forme et s’installe entre les arbres de la forêt voisine.


1900 : Les premiers habitants de la Maison ont disparu depuis longtemps. La Maison n’a pas bougé. Seulement décrépie par le temps, elle retrouve une seconde vie : une nouvelle famille la retape grossièrement pour s’installer.


De 1900 à 1999, un siècle s’écoule, et pas n’importe quel siècle. Alors que la Maison avait à peine subi le temps qui passe de 1656 à 1900, son érosion semble précipitée au cours du 20e siècle. Mais la vie n’est jamais loin, qui tente de reprendre ses droits avec une conscience plus ou moins accrue de son rôle de sujet fugitif. L’album est ainsi découpé qu’il souligne avec puissance la tragédie de notre condition mortelle. Chaque scène se joue en deux double-pages. La première nous annonce l’année de narration et nous présente quatre lignes de prose poétique permettant à la Maison de s’exprimer. On reste songeur, en suspens devant un haïku édifiant, imaginant déjà une scène dans laquelle la Maison conserve son rôle principal. La deuxième double-page viendra compléter ou corriger notre imagination en étalant sous nos yeux un panorama au centre duquel la Maison et son environnement sont des constantes immuables. Les illustrations de Roberto Innocenti fourmillent de détails qui ne se révèlent pas forcément au premier aperçu. On revient plusieurs fois sur ces pages merveilleuses. De multiples histoires anodines s’ébauchent et se conjuguent, se répondent et se comprennent dans le silence des mots. Les personnages parlaient et vivaient de toute la force de leur énergie vitale mais le temps a passé et nous sommes témoins silencieux de leur existence.



L’alliance mélancolique des textes de J. Patrick Lewis et des illustrations de Roberto Innocenti parviennent à synthétiser en quelques lignes et en quelques images le sentiment tragique de la vie. Le temps passe, les hommes meublent l’espace d’une vie puissante qui s’évanouit totalement quelques décennies plus tard, d’autres hommes les remplacent, qui disparaissent à leur tour sans jamais sembler conscient de leur fugacité. La Maison observe et paraît d’abord immuable avant de révéler à son tour la précarité de son édifice de pierres. Cet album terriblement mélancolique s’achève sur une vision de la modernité ambivalente, où la renaissance se conjugue à l’inhumanité d’une conscience sans âme. Glaçant.


"Que les adieux sur moi tombent comme des pleurs :
Le décès de la veuve est mon funèbre automne,
Sans cœur, une maison ressemble à une fleur
Dépourvue de rosée. Doucement, le glass sonne."



Détails...



Agrandir cette image

1901



Agrandir cette image

1915



Agrandir cette image

1918


"Mon âtre brûle, et l’école attend les enfants,
Pleins de vertus, de livres, dans la chaleur des classes,
Leur innocence est belle et si brève pourtant.




Agrandir cette image

1929



Agrandir cette image

1944



Agrandir cette image

1958



Agrandir cette image

1993



Agrandir cette image

1999
Repost 0
Published by Colimasson - dans Livre
commenter cet article
3 novembre 2013 7 03 /11 /novembre /2013 09:36





Dans le Ventre de Paris, il grouille plein d’homoncules mal digérés. Certains sont malingres, s’accrochent aux parois des Halles et en pompent les richesses pour tirer profit d’une énergie mal employée, qu’il s’agisse de fomenter des complots contre la bourgeoisie ou de révolutionner les rues, comme en 48. D’autres sont voraces et baignent dans un jus stomacal riche de charcuteries, de fromages, de fruits, de légumes et de confiseries nourrissantes. Ceux-ci attendent, brassent les flots et ouvrent la gueule pour alimenter une machinerie intérieure qui n’atteint jamais la satiété. Entre ces deux figures types s’animent d’autres profils intermédiaires plus nuancés –pour ne pas dire plus sournois- qui s’insèrent dans l’échelle des valeurs telle que définie par la théorie des Gras et des Maigres :


« C'est tout un chapitre d'histoire naturelle... Gavard est un Gras, mais un Gras qui pose pour le Maigre. La variété est assez commune... Mlle Saget et Mme Lecoeur sont des Maigres ; d'ailleurs, variétés très à craindre, Maigres désespérés, capable de tout pour engraisser... Mon ami Marjolin, la petite Cadine, la Sariette, trois Gras, innocents encore, n'ayant que les faims aimables de la jeunesse. Il est à remarquer que le Gras, tant qu'il n'a pas vieilli, est un être charmant... M. Lebigre, un Gras, n'est-ce pas? Quant à vos amis politiques, ce sont généralement des Maigres, Charvet, Clémence, Logre, Lacaille. Je ne fais une exception que pour cette grosse bête et pour le prodigieux Robine. Celui-là m'a donné bien du mal."


Mais se baser uniquement sur une telle classification serait aller un peu trop vite en besogne. Prenons le temps de découvrir le Ventre de Paris en compagnie de Florent. Arrêté par erreur lors du coup d’état du 2 décembre 1851, le bagnard malheureux s’évade et réussit à rentrer à Paris des années plus tard, en 1858. Le coup d’état a-t-il apporté des changements notables dans l’organisation des systèmes politique, économique et social ? C’est la question que se pose le maigre Florent –maigre, c’est-à-dire teigneux, bagarreur et dégénéré- et qu’il aura l’occasion de confronter à la réalité de ses observations voraces –donc immorales et cupides- dans les Halles de Paris.


Si l’état d’un système digestif révèle la qualité du fonctionnement général d’un organisme, l’analogie est la même lorsqu’il s’agit d’une ville –fut-elle Paris ! Les Halles apparaissent comme un microcosme autosuffisant. Les marchandises transitent d’un banc à l’autre, essaimant au passage leurs colportages, leurs jeux relationnels et leurs histoires familiales. Emile Zola ne se contente pas d’une description psychologique globale qui aurait eu peu d’intérêt : les comportements des hommes les uns envers les autres semblent conditionnés par leur univers et, dans un monde constitué de nourriture de chair et d’or, les intérêts financiers et politiques se pourchassent dans la jouissance incarnée. Entre le luxe et la luxure, l’esprit n’a pas le temps de trouver ses aises. Les hommes décrits par Zola sont des bêtes, mais des bêtes imprévisibles, complexes et torturées, qu’il est fascinant d’observer.


On se demande souvent si Emile Zola se situait lui-même parmi les Maigres ou parmi les Gras. Ses opinions politiques ne transparaissent jamais clairement. Toutes s’affrontent à armes égales pour aboutir à la conclusion d’une aporie politique. Si Emile Zola a des convictions, elles prennent la forme de valeurs morales qu’il s’agit de favoriser au profit de tendances provisoires portées sur des intérêts à court terme. Avant de s’incarner dans le système consommatoire, le développement durable doit se faire une place de choix dans le domaine de la moralité. Cela ne devra pas nous empêcher de bouder notre plaisir et d’apprécier la délicate balade que nous permet d’effectuer l’auteur, nous proposant de cheminer entre « les salades, les laitues, les scaroles, les chicorées, ouvertes et grasses encore de terreau », « les boudins, noirs, roulés comme des couleuvres bonnes filles ; les andouilles empilées deux à deux, crevant de santé, les saucissons, pareils à des échines de chantre, dans leurs chapes d’argent », « les melons […] d'une puissante vapeur de musc », « : les mont-d’or, jaune clair, puant une odeur douceâtre » ou encore « les troyes, très épais, meurtris sur les bords, d’âpreté déjà plus forte ».


Si en politique, Emile Zola ne nous révèle jamais directement sa corpulence, son écriture nous l’annonce sans ambages : Gras est le Grand Zola, dont l’écriture majestueuse s’étoffe de digressions lénifiantes, de marivaudages insolites, de guerres aussi discrètes qu’effroyables et de métaphysique pessimiste. Le Ventre de Paris laisse repu, mais une pointe d’appétit demeure pour le volume suivant.





Des descriptions synesthésiques :

Citation:
« La Sarriette vivait là, comme dans un verger, avec des griseries d'odeurs. Les fruits à bas prix, les cerises, les prunes, les fraises, entassées devant sur des paniers plats, garnis de papier, se meurtrissaient, tachaient l'étalage de jus, d'un jus fort qui fumait dans la chaleur. Elle sentait aussi la tête lui tourner, en juillet, par les après-midi brûlantes, lorsque les melons l'entouraient d'une puissante vapeur de musc. Alors, ivre, montrant plus de chair sous son fichu, à peine mûre et toute fraîche de printemps, elle tentait la bouche, elle inspirait des envies de maraude. C'était elle, c'étaient ses bras, c'était son cou, qui donnaient à ses fruits cette vie amoureuse, cette tiédeur satinée de femme. [...] Elle faisait de son étalage une grande volupté nue. Ses lèvres avaient posé là une à une les cerises, des baisers rouges; elle laissait tomber de son corsage les pêches soyeuses; elle fournissait aux prunes sa peau la plus tendre, la peau de ses tempes, celle du menton, celle des coins de sa bouche; elle laissait un peu couler de son sang rouge dans les veines des groseilles. Ses ardeurs de belle fille mettaient en rut ces fruits de la terre, toutes ces semences, dont les amours s'achevaient sur un lit de feuilles, au fond des alcôves tendus de mousse des petits paniers. »


Illustration par la caricature de la théorie des Gras et des Maigres :


Citation:
« Le soir, sous la lampe, tandis qu’elle approchait sa chaise, comme pour se pencher sur la page d’écriture de Muche, il sentait même son corps puissant et tiède à côté de lui avec un certain malaise. Elle lui semblait colossale, très lourde, presque inquiétante, avec sa gorge de géante ; il reculait ses coudes aigus, ses épaules sèches, pris de la peur vague d’enfoncer dans cette chair. Ses os de maigre avaient une angoisse, au contact des poitrines grasses. »



Et si ce n'est pas effrayant... seul Zola pouvait rendre des salades terrifiantes :


Citation:
« La faim s’était réveillée, intolérable, atroce. Ses membres dormaient ; il ne sentait en lui que son estomac tordu, tenaillé comme par un fer rouge. L’odeur fraîche des légumes dans lesquels il était enfoncé, cette senteur pénétrante des carottes, le troublait jusqu’à l’évanouissement. Il appuyait de toutes ses forces sa poitrine contre ce lit profond de nourriture, pour se serrer l’estomac, pour l’empêcher de crier. Et, derrière, les neufs autres tombereaux, avec leurs montagnes de choux, leurs montagnes de pois, leurs entassements d’artichauts, de salades, de céleris, de poireaux, semblaient rouler lentement sur lui et vouloir l’ensevelir, dans l’agonie de sa faim, sous un éboulement de mangeaille. »



*peinture d'Abraham Mignon, Nature morte

Repost 0
Published by Colimasson - dans Livre
commenter cet article
31 octobre 2013 4 31 /10 /octobre /2013 14:14



 



En trop par rapport à rien, en trop par rapport au reste, qui n’est rien, l’homme de trop de la nouvelle d’Ivan Tourgueniev décrit sa situation par une brillante et courte analogie :


« Je me souviens que je pris un jour la diligence pour aller à Moscou. La route était bonne, et pourtant le postillon attela un cheval de volée de front avec les quatre autres. Misérable et parfaitement inutile, attaché n’importe comment à l’avant-train par une corde épaisse et courte qui lui coupait sans pitié la cuisse, lui frottait la queue, le forçait à courir de la façon la plus grotesque, et donnait à tout son être l’aspect d’une virgule, ce misérable cheval excitait toujours ma plus profonde compassion. Je fis observer au postillon qu’il me semblait qu’on aurait pu se passer du cinquième cheval… Il secoua la tête, lui donna une dizaine de coups de fouet dans toute la longueur de son dos décharné, de son ventre bouffi, et marmotta avec une sorte d’ironie : « C’est vrai, il est de trop !... » Moi aussi, je suis de trop… »


Combien d’entre nous se reconnaîtrons dans ce passage ? Et combien d’entre nous, semblables à cet homme de trop, essayerons malgré tout de se faire une place au creux d’un monde qui se débrouille très bien tout seul ?


L’homme de trop commence à écrire son journal alors qu’il sait qu’il va bientôt mourir. Voici enfin une information qui l’inscrit dans la réalité et qui lui donne une contenance. Commençant d’abord par retracer sa généalogie, l’entreprise exaspère l’auteur par son inutilité. Poursuivant par une esquisse de sa personnalité bien vite résumé, le journal finira enfin par décrire un ultime échec sentimental. Cette mésaventure sans satisfaction n’est pas tragique en elle-même : elle l’est en tant qu’impossibilité constante de s’affirmer et d’exister aux yeux des autres. Le dernier recours pour résister à la tragédie est la valorisation de l’échec. L’homme de trop exploite ses catastrophes et les inclut dans son existence comme une caractéristique rare. L’amour de la souffrance se révèle comme palliatif au bonheur inaccessible, réminiscences d’un Knut Hamsun plus mordant que jamais et anticipation de la pensée contradictoire d’un Emil Cioran pratiquant avec cruauté l’autodérision.


« Je me sentis tout à coup excessivement méchant, et je me souviens que cette nouvelle sensation me causa une jouissance extrême, et que j’en ressentis même quelque estime pour ma personne. »


Les Trois rencontres qui suivent ce Journal font pâle figure. L’histoire amoureuse sert encore une fois de prétexte à l’affirmation douloureuse de vivre. Sur plusieurs années, un homme s’éprend d’une passion de plus en plus forte pour une femme qu’il rencontrera trois fois en des lieux et des époques différents. Destin ou hasard ? Les coïncidences sont trop frappantes pour n’être qu’anodines. Le sens de l’existence de cet homme s’affirme autour de la pensée de celle qu’il croit être sa dulcinée jusqu’à l’ultime rencontre qui lui permettra de confirmer ou non la pertinence de ses croyances. L’enjeu paraît trivial. Pour cet homme, il ne l’est pas : il a investi le sens de son existence dans cette relation fantasmée et ne saurait plus comment vivre sans le moteur de cet espoir. L’histoire d’amour révèle un monde vidé de sens mais encore obsédé par l’apparition de signes divins. Encore une fois, l’ironie et l’autoflagellation seront les remèdes à cette déchéance.

Derrière des apparences légères, Ivan Tourgueniev décrit la mélancolie de l’homme moderne. Privé de sens, déraciné, monade angoissée cherchant désespérément des accroches là où elles se présentent, il figure un tableau pessimiste que l’humour parvient parfois à atténuer. Lorsque la lucidité s’échappe discrètement, la simplicité n’en devient que plus puissante.


« Pendant qu’il vit, l’homme ne sent guère sa propre existence ; elle ne lui devient perceptible, comme le son, qu’à une certaine distance, après un certain temps écoulé. »




Citation:
« Je voudrais respirer encore une fois la fraîcheur amère de l’absinthe, la douce odeur du sarrasin coupé sur les champs de ma patrie ; je voudrais encore une fois entendre au loin le modeste tintement de la cloche fêlée de noter paroisse, m’étendre encore une fois à l’ombre du buisson de chêne sur la pente du ravin, suivre encore une fois des yeux les traces fuyantes du vent qui court en vagues sombres sur l’herbe dorée de notre prairie… Bah ! à quoi bon tout cela ? Je ne puis plus écrire aujourd’hui. A demain. »



*peinture d'Emil Nolde

Repost 0
Published by Colimasson - dans Livre
commenter cet article
27 octobre 2013 7 27 /10 /octobre /2013 09:40



N’avale pas les pépins de raisins, il te poussera une vigne dans le ventre… L’histoire de l’homme bonsaï semble s’inspirer de cette terreur enfantine pour la transformer en conte initiatique reflétant le tragique de l’existence.

Le parcours du personnage suit toutes les étapes classiques du parcours revanchard. Amédée le Potier, homme faible et incertain, est enrôlé de force pour monter à bord du vaisseau du capitaine Stroke. Il devient rapidement son souffre-douleur et finit abandonné sur une île déserte après une apothéose de brimades. Au milieu de ses lamentations, Amédée remarque à peine qu’une graine lui tombe sur le crâne. Quelques jours plus tard, une force terrible jaillit du sommet de son crâne. Un arbre s’est établi sur sa tête, pompant toutes les forces de son corps pour croître. Amédée serait mort s’il n’avait pas été sauvé par un vaisseau de chinois maîtrisant l’art de soigner un bonsaï. Grâce à leur aide, Amédée le potier prend conscience des potentialités que lui réserve cet arbre. L’heure de la revanche a sonné, le capitaine Stroke peut trembler !



L’écriture de Fred Bernard est aussi travaillée et imagée que les illustrations de François Roca. Une lecture d’adulte est réjouissante ; une lecture d’enfant risque sans doute de se montrer plus effrayante. Mais comme l’homme-bonsaï a su tirer profit des forces néfastes d’un parasite, ainsi doit-il être possible de trouver quelque plaisir à surmonter l’effrayante fascination que suscite cette histoire…






Citation:
Le petit arbre prenait rapidement possession de mon crâne et faisait courir ses racines sous ma peau. Un à un tombèrent mes poils, mes cils, mes sourcils et mes cheveux. Et seul se dressait sur ma tête nue cet arbrisseau qui me faisait de l’ombre et des désagréments.


Repost 0
Published by Colimasson - dans Livre
commenter cet article
25 octobre 2013 5 25 /10 /octobre /2013 13:11





La pièce des Limiers propose moins qu’elle ne laisse à imaginer. Sophocle l’a écrite puis abandonnée à son sort. Quelques millénaires plus tard, en 1912, quelques fragments sont retrouvés en Egypte. Un début bref nous présente la situation, quelques moments d’amnésie, une amorce d’action et il ne reste plus rien… une aubaine pour les créatifs ? On dirait un exercice scolaire : lisez le début de ce texte et imaginez la suite…


Les Limiers reprend le sujet de l’Hymne homérique à Hermès –texte parodique qui s’amusait à vanter les aventures d’Hermès lorsqu’il était encore enfant, alors qu’il détrousse Apollon de ses bœufs. Ce dernier s’entoure de Silène et de ses satyres pour retrouver le voleur. Ils finissent par arriver devant la caverne d’Hermès, de laquelle se fait entendre une musique étrange et inconnue. A l’intérieur de sa cachette, Hermès joue de la lyre –cet instrument qu’il a inventé en associant une carapace de tortue, un roseau et une peau de bœuf.


Questions pour stimuler l’imagination : Hélios va-t-il reconnaître l’utilité du sacrifice de ses bêtes ? L’art est-il plus fort que l’animosité ? Hermès va-t-il devenir le plus grand musicien de tous les temps ? Est-il possible de regretter une pièce qui n’a pas été écrite ?


A bientôt Sophocle, on se retrouvera dans l’imaginaire.



Citation:

SILENE. – Un bruit ! Un bruit vous affole et vous épouvante, corps impurs, pétris de cire molle, bêtes couardes entre toutes les bêtes ; une ombre vous fait fuir, vous avez peur de tout. Serviteurs fainéants, brouillons, cœurs esclaves, dénués d’esprit, dispos seulement de la langue et de la braguette. Lorsqu’on demande votre aide, vous promettez tout ce que l’on veut ; mais au moment d’agir, plus personne !



*peinture d'Edward John Poynter -Mercure vole les boeufs des dieux


Un article sur Hermès et les boeufs : ICI

Repost 0
Published by Colimasson - dans Livre
commenter cet article
21 octobre 2013 1 21 /10 /octobre /2013 19:56






« Je vous aimes, pourries,
Délicieuses pourritures. »



Hommage à D. H. Lawrence, poète de l’Eros par excellence. Joyce Carol Oates, nourrie de son amour infini pour la littérature, brode une histoire vénéneuse autour du poème « Nèfles et sorbes ». Andre Harrow, un professeur de lettres au charme nocif, cherche à inculquer à ses élèves –exclusivement femelles- les fondements de la littérature comme voie de cheminement au-delà du bien et du mal. Ainsi, si D. H. Lawrence est explicitement cité comme fin, Nietzsche n’est jamais bien loin lorsqu’il s’agit d’évoquer le moyen. Evidemment, les élèves d’Andre Harrow se pâment devant le professeur au charisme puissant, mais celui-ci vit en couple avec Dorcas, une femme exubérante et volumineuse face à laquelle il semble impossible de rivaliser. Elle pratique la sculpture primitive à tendance monstrueuse et sexuelle et ses créations ne suscitent pas l’indifférence, qu’elles fassent hurler d’indignation ou de fascination. Pourtant, Andre et Dorcas forment un couple sulfureux bien plus facile à atteindre qu’il n’y paraît.


La toute jeune Gillian a été choisie par Joyce Carol Oates –élève parmi tant d’autres- pour se frayer une place de choix en la compagnie du couple. On soupçonne Gillian d’être une projection de l’auteure au même âge. Passionnée de littérature, ses expériences mentales dépassent en intensité ses expériences physiques. Il ne lui manque plus qu’une impulsion pour concrétiser ses fantasmes et celle-ci viendra de l’ardeur de son professeur de lettres. Dans ce milieu intellectuel qui cache ses vices et ses manies derrière un apparat distingué, les jeux de vilains se griment en passe-temps cultivés. La poésie et l’écriture d’un journal transforment les jeunes filles en catins –paradigme d’une époque dominée par la libération sexuelle. Laisser libre cours à ses fantasmes semble obliger à la confession de rêveries sexuelles non plus seulement intimes ou provocantes mais aussi humiliantes et masochistes. Si tel n’est pas le cas, la libération n’est pas achevée.


La frontière que devra franchir Gillian –passer du fantasme à son accomplissement- n’est pas franchement surmontée par Joyce Carol Oates. Si le poème de D. H. Lawrence nous convainc de son érotisme latent, la sensualité de l’écriture de Joyce Carol Oates ne bouleverse pas par son évidence. Le ton reste potache et les aventures les plus captivantes se profilent plutôt dans les relations liant Gillian à ses camarades de dortoir. Jalousie, fascination, mensonge et compétition se superposent et dessinent une carte de la haine et de l’amour dont les territoires se confondent souvent. Cet aspect en particulier des Délicieuses pourritures rappelle parfois les confessions joyeuses et honteuses d’une Amélie Nothomb confrontée au sublime féminin –dans Antéchrista par exemple.


Certes délicieuses, ces pourritures ne provoqueront toutefois ni indigestion, ni satiété. Elles ouvriront plutôt l’appétit en l’attente d’un dessert lawrencien.





Citation:
La sagesse de Lawrence, comme celles des Anciens, est la suivante : on ne peut nier l’Eros. On ne peut résister à l’Eros. Il frappe comme l’éclair. Nos défenses humaines sont fragiles, ridicules. Des maisons de placoplâtre dans un ouragan. Votre triomphe réside dans une soumission parfaite. Le dieu de l’Eros se répandra alors en vous, comme dit Lawrence, dans « l’effacement parfait de la conscience du sang ».



Un résumé du pessimisme :


Citation:
« En proportion des imperfections de sa peau, un garçon est porté à l’ironie. »



« Je vous aimes, pourries,
Délicieuses pourritures.

J’aime vous aspirer hors de votre peau
Toutes brunes et douces et de suave venue,
Toutes morbides…

Sorbes, nèfles, merveilleuses sont les sensations infernales,
Orphique, délicat
Dionysos d’en bas.

Un baiser, un spasme d’adieu, un orgasme momentané de rupture
Puis seul, sur la route humide, jusqu’au prochain tournant,
Et là, un nouveau partenaire, à nouveau se quitter…
Une nouvelle ivresse de solitude parmi les feuilles périssantes glacées de gel. »


*peinture d'Arnold Böcklin
Repost 0
Published by Colimasson - dans Livre
commenter cet article
17 octobre 2013 4 17 /10 /octobre /2013 12:29



« L’or et la chair » : voici les deux mots par lesquels Emile Zola résumait ce second volume de la série des Rougon-Macquart.

« L’or » : bien mal acquis par transactions immobilières frauduleuses, bien mal dépensé en vêtements de luxe, soirées somptueuses et copinages illicites.
« La chair » : tentation inéluctable d’une société en débauche qui, après s’être permise des illégitimités dans les actes publiques, ne voit pas quelles raisons lui interdirait de se permettre des illégitimités dans les actes intimes.


Ainsi se commettent sans presque le vouloir –en tout cas sans le savoir- les hérésies les plus touchantes d’innocence. Celles-ci conduisent d’une part à la Curée, cet étonnant passage historique qui eut lieu sous Napoléon III lors des grands travaux historiques effectués par le baron Haussmann, et d’autre part aux premiers sentiments de malaise existentiels connus par l’homme moderne –un avant-goût de l’american dream déchu.


Aristide Saccard, marié par intérêt à Renée Béraud du Châtel, spécule sur des immeubles qu’il compte ensuite revendre lors de la construction des grands boulevards de Paris. Il ne se refuse aucun luxe et en fait également profiter sa compagne qu’il ne voit qu’entre deux maîtresses, lorsqu’elle-même ne se trouve pas en compagnie d’un amant. Bientôt, Renée s’éprend de Maxime, un jeune dandin de dix ans son cadet. Leur relation d’abord amicale ne tardera pas à prendre des tournures plus scabreuses. Précisons que Maxime est le fils issu du premier mariage d’Aristide Saccard. Inceste et adultère, savamment relevés d’homosexualité et de chronophilie, constituent le côté outrageant de cette Curée aussi politiquement que moralement réprouvable.


« On ne pouvait voter contre un pouvoir qui faisait pousser, dans le terreau des millions, une fleur comme cette Renée, une si étrange fleur de volupté, à la chair de soie, aux nudités de statue, vivante jouissance qui laissait derrière elle une odeur de plaisir tiède. »


A ceux qui ont voulu bannir la Curée du paysage littéraire à cause d’outrage à la pudeur, Emile Zola répondit : « J’ai voulu, dans cette nouvelle Phèdre, montrer à quel effroyable écroulement on en arrive quand les mœurs sont pourries et que les liens de la famille n’existent plus ». Et qu’on ne dise pas que le message n’est pas clair ! Il suffit de lire le roman jusqu’à son dénouement tragique et désespéré pour comprendre qu’une existence qui ne sait plus donner de priorité à ses valeurs ne vaut que déchéance.


Après un premier volume panoramique et essentiellement descriptif, Emile Zola effectue une plongée étroite sur l’arbre généalogique de ses Rougon-Macquart et change la teneur de sa verve, pour nous livrer un témoignage subjectif sur cette période de spéculation effrénée connue sous le règne de Napoléon III. Pour nous aider et s’aider soi-même à la compréhension, Emile Zola se projette avec une telle force dans la vie et la psychologie de ses personnages que certains ont pu croire qu’il partageait avec eux leurs conceptions et leurs valeurs. Son talent est tel qu’il aura réussi à duper certains lecteurs inattentifs jusqu’à se confondre avec ses sujets et à se faire passer pour un « hermaphrodite étrange venu à son heure dans une société qui pourrissait ».





Citation:
« Maxime et Renée, les sens faussés, se sentaient emportés dans ces noces puissantes de la terre. Le sol, à travers la peau d’ours, leur brûlait le dos, et, des hautes palmes, tombaient sur eux des gouttes de chaleur. La sève qui montait aux flancs des arbres les pénétrait, eux aussi, leur donnait des désirs fous de croissance immédiate, de reproduction gigantesque. Ils entraient dans le rut de la serre. C’était alors, au milieu de la lueur pâle, que des visions les hébétaient, des cauchemars dans lesquels ils assistaient longuement aux amours des Palmiers et des Fougères ; les feuillages prenaient des apparences confuses et équivoques, que leurs désirs fixaient en images sensuelles ; des murmures, des chuchotements leur venaient des massifs, voix pâmées, soupirs d’extase, cris étouffés de douleur, rires lointains, tout ce que leurs propres baisers avaient de bavard, et que l’écho leur renvoyait. »



Citation:
« Il accepta Renée parce qu’elle s’imposa à lui, et il glissa jusqu’à sa couche, sans le vouloir, sans le prévoir. Quand il y eut roulé, il y resta, parce qu’il y faisait chaud et qu’il s’oubliait au fond de tous les trous où il tombait. Dans les commencements, il goûta même des satisfactions d’amour-propre. C’était la première femme mariée qu’il possédait. Il ne songeait pas que le mari était son père. »



Citation:
« Ah ! que sa pauvre tête souffrait ! comme elle sentait, à cette heure, la fausseté de cette imagination qui lui faisait croire qu’elle vivait dans une sphère bien heureuse de jouissance et d’impunités divines ! Elle avait vécu au pays de la honte, et elle était châtiée par l’abandon de tout son corps, par la mort de son être qui agonisait. Elle pleurait de ne pas avoir écouté les grandes voix des arbres. »




*peinture de Louis-Léopold Boilly

Repost 0
Published by Colimasson - dans Livre
commenter cet article