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15 octobre 2013 2 15 /10 /octobre /2013 12:47



Si le crowdfunding, le colunching ou le coworking ne vous évoquent rien, c’est que le système économique classique est encore trop présent dans notre quotidien pour nous avoir permis de découvrir totalement les nouvelles pratiques de l’économie de partage. La vie share se propose d’en répertorier les principaux mouvements et de figer ses élans fondateurs. Le paysage étant mouvant et défilant dans les sphères virtuelles de l’Internet pour mieux rassembler les pratiques concrètes d’hommes et de femmes bien réels, il y a fort à parier que ce manuel sera déjà obsolète dans un an. En attendant, plongeons-nous sans tarder dans la manne de bonnes idées et d’adresses que nous livre son contenu.


Dans presque tous les domaines de la vie courante, il est désormais possible de consommer autrement. Des spécialistes de l’économie de partage analysent le phénomène : face à l’individualisme croissant et à la précarité de la vie moderne, les hommes en quête de sens cherchent à créer de nouveaux réseaux et à tisser du lien social. Telle est la conclusion que tire Thanh Nghuiem, spécialiste de l’économie collaborative et open-source :


« La vie dans les métropoles est dure, chère, anonyme, quand l’économie du partage permet de créer de la souplesse, offrant une source organique de services de proximité. Fondée sur la valorisation des biens ou de compétences sous-utilisées, elle crée du lien social. Il serait regrettable de censurer cette source de développement local au motif qu’elle bouscule le statu quo. »


Si l’économie de partage permet de réaliser de menues économies, c’est surtout cette fameuse « convivialité » déjà chère à Ivan Illich qui apparaît à l’horizon des pratiques du troc, de la location, du don ou du partage. Outre ces pratiques déjà bien connues, on découvrira également d’autres systèmes qui rivalisent d’ingéniosité. Citons par exemple le partage de locaux ou de bureaux, l’échange de domiciles, le partage de loisirs ou de repas, la location de jardins, de places de parking privées ou d’espace libre pour stocker du matériel. Il est normal d’être intrigué par la mise en place de telles pratiques, et encore plus légitime de douter de leur fiabilité et de leur crédibilité. Qu’à cela ne tienne, novices en la matière, nous ne le resterons pas longtemps –tout du moins dans la théorie- grâce à des précisions juridiques et des témoignages éclaircissants. Anne-Sophie Novel connaît son sujet : docteure en économie et journaliste spécialisée dans le développement durable, l’innovation sociale et l’économie collaborative, elle a écrit ce livre en intégrant des partenaires impliqués dans les projets qu’elle énumère, qu’il s’agisse des fondateurs de Zilok (location d’objets entre particuliers), de Ouicar (location de voitures entre particuliers), de Blablacar (covoiturage), de Ouishare ou de la Ruche qui dit oui. Ces contributeurs n’ont pas l’intention de nous convaincre du bien-fondé de cette économie de partage. Elle se justifie d’elle-même et nous séduit par la promesse d’une vie qui fait sens, en nous épargnant la passivité néfaste d’une économie qui impose plus qu’elle ne propose.


Citation:
Votre cuisine cache peut-être dans ses placards une machine à crêpes ou un appareil à raclette ? Vous possédez sans doute dans votre garage une tondeuse ou des appareils de bricolage que vous n’utilisez pas au quotidien ? Pourquoi les laisser dormir dans un coin alors qu’ils peuvent servir à d’autres quand vous n’en avez pas l’usage ?

Zilok
E-loue
Tipkin


Citation:
Prenons la voiture par exemple. Elle connaît un vrai désamour chez les jeunes et l’imaginaire automobile n’est plus ce qu’il était : en 2011, seulement 59% des 18-24 ans possédaient un véhicule, contre 74% il y a vingt ans.

Carpooling
Blablacar
MonsieurParking
Je loue mon camping-car


Citation:
Conçues comme des « écoles éphémères participatives », les « trade schools » fonctionnent donc grâce au troc entre particuliers passionnés : des cours de « taekwondo pour les nuls » au « choix de la non-scolarisation de ses enfants », en passant par des cours de guitare pour débutants ou un enseignement sur « la meilleure façon de danser du Michaël Jackson sur des talons de 15 centimètres », nul doute que vous devriez vous y amuser !

Cup of teach
Skilio
Leeearn



Interview d'Anne-Sophie Novel sur RUE 89.

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11 octobre 2013 5 11 /10 /octobre /2013 12:38


Connaître le sort de Sisyphe nous éclaircit d’emblée sur les intentions d’Albert Camus :


« Les dieux avaient condamné Sisyphe à rouler sans cesse un rocher jusqu’au sommet d’une montagne d’où la pierre retombait par son propre poids. Ils avaient pensé avec quelque raison qu’il n’est pas de punition plus terrible que le travail inutile et sans espoir. »



Pauvre Sisyphe –et pauvre homme absurde. Car tout homme n’est pas Sisyphe, mais l’est seulement celui qui aura été un jour frappé par un instant de lucidité féroce. A partir de ce moment-là se révèle la question philosophique majeure : la vie mérite-t-elle d’être vécue malgré son inutilité absolue et apparente ? Si non, il faut se suicider. Si oui, il faut trouver une bonne raison de continuer à vivre. Celui-là qui continue est l’homme absurde, jonglant d’un jour sur l’autre entre espoir et lassitude.


Dans son exposé de la question, Albert Camus se montre austère et très peu engageant. Cherchant peut-être à prendre de la distance avec son sujet, il détaille les arguments et les réflexions avec une rigueur scientifique qui sied peu à la question, qui rebute souvent par une impression de manque d’empathie, mais qui finit toutefois de bouleverser par la pertinence des vérités ainsi discrètement révélées.


Inspiré et nourri de figures littéraires, Albert Camus disparaît le temps de deux chapitres derrière les interprétations absurdes des œuvres de Dostoïevski et de Kafka. Il nous donne ainsi la possibilité de renouveler notre regard et de compatir avec ces hommes absurdes qui, pour faire fuir la terreur de la mort, ont créé ce qu’on appelle parfois « l’œuvre d’une vie ».


Le mythe de Sisyphe est utilisé à escient pour dépasser son aspect tragique. Sisyphe est-il désespéré ? Parfois, sans doute, mais « il faut imaginer Sisyphe heureux » car « la lutte elle-même vers les sommets suffit à remplir un cœur d’homme ». Si la seule et ultime raison qui nous conserve vivant est la vie elle-même, alors cela suffit.


Vraiment ? Il faut imaginer Albert heureux. Et si l’on y parvient, c’est que nous-mêmes le sommes encore un peu.



Citation:
« L'homme absurde entrevoit ainsi un univers brûlant et glacé, transparent et limité, où rien n'est possible mais tout est donné, passé lequel c'est l'effondrement et le néant. Il peut alors décider d’accepter de vivre dans un tel univers et d’en tirer ses forces, son refus d’espérer et le témoignage obstiné d’une vie sans consolation. »





Citation:
« J'en viens enfin à la mort et au sentiment que nous en avons. Sur ce point tout a été dit et il est décent de se garder du pathétique. On ne s'étonnera cependant jamais assez de ce que tout le monde vive comme si personne "ne savait". »




Par-delà le bien et le mal ?

« Là où la lucidité règne, l'échelle des valeurs devient inutile. »



Citation:
« Un monde qu’on peut expliquer même avec de mauvaises raisons est un monde familier. Mais au contraire, dans un univers soudain privé d’illusions et de lumières, l’homme se sent comme un étranger. Cet exil est sans recours puisqu’il est privé des souvenirs d’une patrie perdue ou de l’espoir d’une terre promise. Ce divorce entre l’homme de sa vie, l’acteur et son décor, c’est proprement le sentiment de l’absurdité. »



*Peintures d'André Masson

Puisqu'on parle de Sisyphe...

Une chanson des Pink Floyd : ICI

Et quelques peintures :



Sisyphe, par Franz von Stuck, 1920



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Le Titien
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9 octobre 2013 3 09 /10 /octobre /2013 14:25





Réunissons en quasi-huis clos cinq personnages : Leo, Mariagrazia, Carla, Michel et Lisa. Tissons entre ces personnages des liens officiels : Mariagrazia est l’amie proche de Lisa et l’amante de Leo tandis que Carla et Michel sont ses enfants. Emberlificotons-les dans des liens officieux qui sauront créer la discorde : Leo est attiré par Carla tandis que Lisa, l’ancienne maîtresse de Leo, essaie de mettre le grappin sur Michel. Entourons ce marivaudage de quiproquos qui sauront semer la discorde et laissons la naïve Mariagrazia s’imaginer que l’éloignement progressif de son Leo est une conséquence de la perfidie de son amie Lisa, et nous pourrons obtenir une image ressemblante du casse-tête que sont capables d’imaginer des Indifférents.


Mais au fait, tous ces personnages sont-ils vraiment indifférents ? Il semblerait plutôt qu’ils ne soient que deux et qu’il s’agisse des enfants de Mariagrazia : Carla et Michel. Lancés sur leur vingtaine, ceux-ci vivent encore aux crochets d’une mère fantasque et excentrique qui les domine et contrôle la plupart de leurs choix de vie. En résulte une certaine apathie, cause de leur indifférence, et une quête d’identité qui les poussera à mettre en jeu leur existence au petit bonheur la chance, le masochisme semblant être l’explication la plus pertinente de leurs choix aberrants. Toute la durée du livre est censée nous maintenir dans un suspense insoutenable jusqu’à ce que nous sachions si, oui ou non, Carla se forcera à coucher avec Leo et si, oui ou non, Michel réussira à surpasser son dégoût pour Lisa et à se mettre en couple avec elle. Malheureusement, même si l’on comprend les ressorts grossiers qui poussent ces jeunes personnages à l’autodestruction, il sera difficile de se passionner pour leurs intrigues amoureuses et de se prendre d’intérêt pour leurs failles psychologiques. La classe bourgeoise a ses problèmes, si dérisoires qu’ils n’intéressent même pas les autres bourgeois.


A la manière de Knut Hamsun, Alberto Moravia a créé des personnages qui se jettent d’eux-mêmes dans l’humiliation ou la douleur en y prenant une certaine forme de plaisir qui n’ose pas se revendiquer comme tel. Toutefois, à la différence de cet autre écrivain, Alberto Moravia n’induit aucune subtilité de réflexion et ne se distancie pas une seconde de ses personnages, transformant leurs petites embrouilles en tragédies.


« Mais ces visions ne le tourmentaient pas, n’éveillaient en lui nul sentiment. Il aurait aimé être tout autre : indigné, plein de rancune et de haine. Il souffrait de se retrouver à ce point indifférent. »


On comprend le désespoir d’un jeune homme si indifférent. Peut-être même a-t-on déjà connu cette insensibilité apparente. Pourtant, aucune compassion ni intérêt n’est possible. Alberto Moravia nous a transmis l’indifférence de ses personnages. On comprend que c’est embêtant, mais on ne va pas s’apitoyer…





Citation:
« Il aurait voulu se passionner. C’était pour la famille une question vitale : « Voyons, se disait-il, c’est notre existence qui est en jeu… D’un moment à l’autre, nous pouvons être réduits à n’avoir plus que juste de quoi manger. » Mais, en dépit de ses efforts pour s’échauffer un peu, il restait de glace, il demeurait étranger à cette ruine. C’était comme s’il eût assisté à une noyade sans lever le doigt. »



peinture de Harold Bruder

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4 octobre 2013 5 04 /10 /octobre /2013 12:54



C’était le bon vieux temps… Ambiance folklorique oblige, La jungle s’ouvre sur une cérémonie lituanienne de l’acziavimas. Un défilé de personnages s’anime sous nos yeux : Teta Elzbieta apporte les mets du banquet, la grand-mère Majauszkiene complète avec le plat débordant de pommes de terre, Tamoszius Kuszleika remplit la salle des mélodies endiablées et joyeuses qu’il tire de son violon, faisant danser les invités au nombre desquels on découvre Jurgis et Ona, tandis que Marija Berczynskas, infatigable, se démène d’un bout à l’autre de la salle pour assurer le bon déroulement de la cérémonie, veillant à ce que les règles et les traditions soient appliquées selon le bon ordre. On ne s’ébroue pas dans la richesse mais enfin, il y a des pommes de terre, du jambon, de la choucroute, du riz bouilli, de la mortadelle, des gâteaux secs, des jattes de lait et de la bière ; et puis surtout, les retrouvailles sont joyeuses et animées ; elles consolident un peu plus une communauté déjà chaleureuse.


C’était le bon vieux temps, et il faudra se souvenir de cette cérémonie dans le pays comme le dernier épisode heureux vécu par Jurgis et Ona. Les deux jeunes personnes ont à peine la vingtaine lorsqu’elles décident de prendre le bateau, de traverser l’Atlantique et d’atteindre les Etats-Unis. Il paraît qu’ici, le travail se trouve facilement, que les salaires sont élevés, et que les logements et les institutions modernes permettent à n’importe quel individu méritant de s’installer confortablement dans le bonheur d’une existence aisée. Pour ce qui est du mérite, Jurgis et Ona, accompagnés de quelques autres membres de leurs familles, n’ont pas de soucis à se faire. Ils ont été élevés à la dure et ne chôment jamais. Les Etats-Unis n’ont qu’à bien se tenir.


Le désenchantement commence sitôt arrivés dans les quartiers pauvres de Chicago. Grisaille et misère se conjuguent avec l’aspect déshumanisé d’un monde industriel qui a aboli toute ressource naturelle. Les paysages verdoyants de la Lituanie semblent ne pas pouvoir trouver d’égaux, jusqu’à ce que Jurgis découvre les abattoirs, dont le système de production ingénieux rivalise avec les prodiges de la nature. L’installation est gigantesque : entièrement mécanisée, elle permet d’abattre huit à dix millions d’animaux chaque année. Pour cela, l’usine emploie trente mille personnes. Elle fait vivre directement deux cent cinquante mille personnes ; indirectement un demi-million. Ses produits submergent le marché mondial et nourrissent une trentaine de millions de personnes. Nous sommes en 1906 et les prémisses catastrophiques d’un monde industrialisé, sans âme, perdu dans les affres du bénéfice, ont déjà germé : la déchéance est imminente.


La jungle semble d’abord accueillante. Elle fournit du travail à tous nos lituaniens nouvellement arrivés et leur offre un salaire plus généreux qu’ils ne l’auraient espéré. Malheureusement, le coût de la vie aux Etats-Unis est également plus élevé que prévu. On leur promet la propriété puis on les roule en leur faisant payer des charges mensuelles et annuelles qui les éloignent sans cesse davantage de l’acquisition définitive. Les enfants doivent bientôt se mettre au travail pour permettre à la famille de subsister. Pour une journée entière de labeur, ils ramènent quelques cents, une somme dérisoire. Passe encore lorsque les parents ont du travail mais bien souvent, après la frénésie productive qui précède les fêtes de fin d’année, les usines ferment sans préavis et laissent à la rue des milliers d’employés affamés et abrutis par la fatigue. Il faut alors trouver du travail ailleurs –même si toutes les entreprises du coin appartiennent à la même famille-, vivre d’expédients, envoyer les enfants faire la manche dans la rue, grappiller quelques repas en échange d’un verre d’alcool. Très rapidement, la force vitale d’Ona et de Jurgis s’éteint. On se souvient de l’émerveillement naïf, de l’énergie intarissable et de la joie pure qui les animait encore en Lituanie. On constate que tout cela a commencé à s’éteindre après quelques mois aux Etats-Unis, avant de disparaître complètement au bout de quelques années. On comprend que la misère et la fatigue seules ne sont pas responsables de leur déchéance. Le mal est plus sournois : derrière des apparences accueillantes, il désolidarise les individus, les isole dans un mur de silence et les empêche de trouver du réconfort en faisant briller sous leurs yeux des promesses de richesse et d’ascension sociale plus attirantes que l’assurance d’un foyer uni, se satisfaisant à lui-même.




Si la Jungle désigne métaphoriquement cette vie tournant autour des abattoirs de Chicago, les abattoirs constituent quant à eux la métaphore terrible de la destinée humaine :


« On dirigeait d’abord les troupeaux vers des passerelles de la largeur d’une route, qui enjambaient les parcs et par lesquelles s’écoulait un flux continuel d’animaux. A les voir se hâter vers leur sort sans se douter de rien, on éprouvait un sentiment de malaise : on eût dit un fleuve charriant la mort. Mais nos amis n’étaient pas poètes et cette scène ne leur évoquait aucune métaphore de la destinée humaine. Ils n’y voyaient qu’une organisation d’une prodigieuse efficacité. »


Les animaux aussi bien que les êtres humains sont à la merci des abattoirs. Sophistiqués comme jamais, ils émerveillent encore, alors qu’aujourd’hui ils répugneraient aussitôt. C’est que tout leur potentiel d’hypocrisie, de manipulation –pour ainsi dire de sordide- n’a pas encore été révélé. Qu’est-ce qui tue vraiment les employés des abattoirs ? Outre le travail inhumain, on soupçonne la perfidie des moyens.


La Jungle nous révèle que la déchéance moderne a déjà une longue expérience derrière elle. La pourriture de l’hyper-industrialisation que l’on connaît aujourd’hui existait déjà au début du 20e siècle aux Etats-Unis. Ce qui nous différencie des lituaniens ignorants de ce roman tient à peu de choses : eux pensaient vraiment que la société capitaliste permettrait l’épanouissement des individus tandis que nous sommes bien peu nombreux à le croire encore –mais dans les deux cas, les individus sont bernés. La tactique début du 20e siècle pour juguler le mécontentement consistait à épuiser les travailleurs, à les désolidariser, à leur faire perdre toute dignité humaine. La duperie ne pouvait cependant pas fonctionner éternellement et Upton Sinclair nous décrit la constitution progressive des forces opposantes socialistes s’unissant pour faire face aux débordements de l’entreprise Durham. Dans cette dernière partie de la Jungle, la tension rageuse accumulée tout au long du livre trouve un exutoire dans le discours et l’action politiques. Si les socialistes finissent par remporter les élections locales, la victoire reste cependant fragile : « Les élections n’ont qu’un temps. Ensuite, l’enthousiasme retombera et les gens oublieront. Mais, si vous aussi, vous oubliez, si vous vous endormez sur vos lauriers, ces suffrages que nous avons recueillis aujourd’hui, nous les perdrons et nos ennemis auront beau jeu de se rire de nous ! ».


La suite de l’histoire reste en suspens. Pendant ce temps, la Jungle sera traduite en dix-sept langues et entraînera les menaces des cartels mais aussi l’approbation de la masse populaire. Des enquêtes viendront confirmer la véracité des propos rapportés par Upton Sinclair avant que le président Theodore Roosevelt ne le reçoive à la Maison-Blanche pour entamer une série de réformes touchant l’ensemble de la vie économique du pays. La conclusion n’est pas joyeuse pour autant. Plus d’un siècle vient de passer mais le roman entre encore en écho avec la déchéance industrielle de notre époque. Certes, aux Etats-Unis ni en Europe, plus personne ne meurt d’épuisement physique, plus aucun enfant n’est exploité et tout employé peut bénéficier –en théorie- des protections sociales et sanitaires de base. Mais nous sommes-nous vraiment échappés de l’abattoir ? Il semblerait plutôt que le mal se soit déplacé –peut-être même a-t-il carrément retourné sa veste pour s’emparer de ce qui manquait alors cruellement aux personnages du roman : le confort. Les coups, les mutilations, le froid destructeur, la chaleur vectrice de maladies, les engelures, les brimades, la tuberculose, les noyades –toutes ces violences physiques faites aux corps des habitants du premier monde deviennent des métaphores vénéneuses des violences morales faites aux habitants du deuxième monde. A bien y réfléchir, notre situation est tout aussi désespérée : nous ne savons plus que nous sommes victimes car notre corps ne se désagrège plus –ou si peu- au fil des saisons. Nous ne savons pas, et nous sommes comme ces porcs que l’on conduit à l’abattoir :


« Chacun d’entre eux était un être à part entière. Il y en avait des blanc, des noirs, des bruns, des tachetés, des vieux et des jeunes. Certains étaient efflanqués, d’autres monstrueusement gros. Mais ils jouissaient tous d’une individualité, d’une volonté propre ; tous portaient un espoir, un désir dans le cœur. Ils étaient sûrs d’eux-mêmes et de leur importance. Ils étaient pleins de dignité. Ils avaient foi en eux-mêmes, ils s’étaient acquittés de leur devoir durant toute leur vie, sans se doute qu’une ombre noire planait au-dessus de leur tête et que, sur leur route, les attendait un terrible Destin. »


Le socialisme a changé la couleur des murs de l’abattoir. On aimerait pouvoir dire qu’il a œuvré davantage mais ce n’est certainement pas le cas car la lecture de la Jungle, plus d’un siècle après sa première publication, est encore saisissante et ne laissera pas de remuer des plaintes sourdes qui signifient que le massacre ne s’est pas arrêté.





Citation:
« A l’abattage, les ouvriers étaient le plus souvent couverts de sang et celui-ci, sous l’effet du froid, se figeait sur eux. Pour peu que l’un d’eux s’adossât à un pilier, il y restait collé ; s’il touchait la lame de son couteau, il y laissait des lambeaux de peau. Les hommes s’enveloppaient les pieds dans des journeaux et de vieux sacs, qui s’imbibaient de sang et se solidifiaient en glace ; puis une nouvelle couche s’ajoutait à la précédente, si bien qu’à la fin de la journée ils marchaient sur des blocs de la taille d’une patte d’éléphant. De temps en temps, à l’insu des contremaîtres, ils se plongeaient les pieds dans la carcasse encore fumante d’un boeu ou se précipitaient à l’autre bout de la salle s’arroser le bas des jambes avec des jets d’eau chaude. Le plus cruel était qu’il était interdit à la majorité d’entre eux, en tout cas à ceux qui maniaient le couteau, de porter des gants ; leurs bras étant blancs de givre et leurs mains engourdies, les accidents étaient inévitables. En outre, en raison de la vapeur qui se formait au contact du sang fumant et de l’eau chaude, on ne voyait pas à plus de trois pas devant soi. Quand on considère de surcroît que, pour respecter les cadences imposées, les ouvriers des chaînes d’abattage couraient en tout sens avec, à la main, un couteau de boucher aiguisé comme un rasoir, on peut être étonné qu’il n’y eût pas davantage d’hommes éventrés que d’animaux. »






Citation:
« Les enfants ne se portaient pas aussi bien qu’au pays. Comment leurs parents auraient-ils pu savoir que leur maison ne disposait pas de tout-à-l’égout et que les eaux usées de quinze années stagnaient dans une fosse creusée sous leur habitation ? Comment auraient-ils pu savoir que le lait bleuâtre qu’ils achetaient au coin de la rue était étendu d’eau et additionné de formol ? Dans leur pays, Teta Elzbieta soignait les petits avec des plantes qu’elle cueillait dans la campagne ; ici, elle devait aller les acheter à la pharmacie sous forme d’extraits. Comment aurait-elle pu deviner que ceux-ci étaient falsifiés ? Comment Jurgis et les siens se seraient-ils doutés que leur thé, leur café, leur sucre, leur farine étaient frelatés, que, pour en rehausser la teinte, on avait ajouté des sels de cuivre dans leurs conserves de petits pois et des colorants azoïques dans leurs confitures ? Et même l’auraient-ils su, qu’auraient-ils pu y faire puisqu’on ne pouvait rien se procurer d’autre dans un rayon de plusieurs miles ? »






Citation:
« [Les entreprises] déduisaient systématiquement une heure de salaire pour tout retard, fût-il d’une minute. Le système était d’autant plus rentable que les retardataires devaient malgré tout travailler les cinquante-neuf minutes restantes. Il était hors de question d’attendre en se tournant les pouces. Par contre, ceux qui arrivaient en avance ne recevaient aucne compensation, alors que les contremaîtres attelaient fréquemment l’équipe à la tâche dix ou quinze minutes avant la sirène. C’était ainsi tout au long de la journée. Aucune heure incomplète, « interrompue » comme on disait, n’était rétribuée. Par exemple, si un ouvrier travaillait cinquante minutes pleines et n’avait plus rien à faire le reste de l’heure, il ne touchait pas un sou. C’était une lutte perpétuelle, qui tournait presque à une guerre ouverte entre les contremaîtres d’un côté, qui essayaient de hâter le travail, et les ouvriers de l’autre, qui s’efforçaient de le faire durer autant qu’ils le pouvaient. »



Pour un résumé :

Citation:
« Considérez le gâchis engendré par une production aveugle et non planifiée : fermetures d’usines, ouvriers mis à pied, marchandises pourrissant dans les entrepôts ! Considérez l’activité des boursicoteurs qui paralysent des secteurs industriels entiers et en stimulent d’autres artificiellement dans le seul but de spéculer ! Pensez aux transferts de capitaux et autres faillites bancaires, aux crises, aux paniques qui vident les villes de leurs habitants et réduisent les populations à la famine ! Pensez à l’énergie stérilement dépensée en recherche de débouchés et en métiers inutiles, comme ceux de commis voyageur, d’avoué, de colleur d’affiches, d’agent publicitaire ! Songez aux conséquences néfastes de la surpopulation des villes, rendue inévitable par la concurrence et le prix trop élevé des transports dû à la situation de monopole des chemins de fer : taudis, air vicié, maladies, vies gâchées. Songez au temps et à la quantité de matériaux nécessaires à la construction de gigantesques immeubles de bureaux et au creusement de leur sous-sol ! Gardez-vous d’oublier le secteur de l’assurance et la masse énorme de travail de bureau qu’il génère, tout cela en pure perte… »


*peinture de James Ensor : Squelettes voulant se chauffer, 1889
* photos de l'Union Stock Yards, 1890

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1 octobre 2013 2 01 /10 /octobre /2013 13:20



Nous touchons à une grande œuvre : Le Roi Lear de Shakespeare. Grande par son histoire, grande par sa postérité, grande par sa paternité –est-il possible d’émettre une nuance ? Cette histoire est tout simplement incompréhensible.


Heureusement, le protagoniste de la pièce - le Roi Lear- se distingue aisément de ses autres pairs. De même, on cerne à peu près ses trois filles : Goneril, Régane et Cordélia. On comprend que les deux premières sont de perfides hypocrites assoiffées par la promesse d’un héritage qui ne saurait tarder tandis que la dernière est un tendre agneau, aimant son père d’un amour sans borne et sans conditions. On commence à perdre pied lorsque, tentant encore de démêler l’hypocrisie du véritable amour filial, des gonzes se ramènent sur le devant de la scène pour participer au raffut. Ce sont les ducs d’Albagny et de Cornouailles, époux de l’une ou de l’autre des deux premières sœurs. S’il n’y avait que deux ducs, on s’en sortirait encore, mais c’est sans compter les comtes de Gloucester et de Kent, qu’on essaie d’attribuer encore à d’autres femmes ou de lier de parenté avec Lear sans jamais y arriver. Avec une notice sous les yeux, on comprend que l’un est le père de deux fils : l’un est légitime et se nomme Edgar, l’autre est illégitime et se nomme Edmond. On s’en fiche un peu mais il semblerait que ce soit crucial pour le développement de l’intrigue autour de Lear. Comme si la situation n’était déjà pas assez compliquée, Edgar et Edmond sont rivaux et pour sauver son père de la perfidie d’Edmond, Edgar se déguise et prend le nom de Tom, mendiant de Bedlam. Si Lear est devenu fou, on comprend pourquoi : on le deviendrait pour moins, et c’est encore sans avoir évoqué Oswald, le fou du roi, le roi de France, le duc de Bourgogne et d’autres valets sans nom. Leur vie à tous est drôle et gaie : le matin, en se levant, leur préoccupation principale est de savoir qui et comment abattre leur ennemi. L’ennemi change souvent de tête au fil des saisons.



On peut être ébloui par l’intrication des quiproquos et querelles liant les personnages du Roi Lear : Shakespeare semble en effet avoir voulu donner de la densité à son propos qui, tout bien résumé, est un pamphlet contre l’hypocrisie et les relations envenimées par les conflits d’intérêts. Comment faire simple lorsqu’on peut faire compliqué ? En bon précurseur de Barbara Cartland, Shakespeare tisse des intrigues dont la vilenie doit susciter une attention de chaque seconde jusqu’au dénouement final qui, bien que tragique, n’est pas si scotchant qu’on veut bien le dire.


Si le Roi Lear n’impressionne donc pas particulièrement par son fond, sa forme accroche davantage en révélant contre son gré des intentionnalités qui donnent enfin une consistance à la pièce. Comme dans Timon d’Athène, Shakespeare donne la parole à des personnages que l’humanité a déçus. Leur colère jusqu’alors contenue trouve le cadre de la scène pour s’exprimer dans des tirades qui côtoient les sommets de l’insolence et du baroque. Le Roi Lear et ses problèmes passent au second rang des préoccupations lorsque les plaintes plus sourdes et plus profondes de Kent et d’Edmond se laissent entendre et le Fou, figure grotesque de son entourage, devient le révélateur non seulement de son désespoir mais aussi de la tragédie universelle de l’homme perverti par la société.


En se focalisant sur l’intrigue du Roi Lear, peut-être passe-t-on à côté du vrai Shakespeare, celui qui se lamentait silencieusement et dignement sur une solitude absolue.


Exquises discussions avec le fou :

Citation:
LE FOU
Si le cerveau d’un homme était dans ses talons, ne serait-il pas en danger d’engelures ?
LEAR
Oui, mon garçon.
LE FOU
Alors, je t’en prie, sois gai : ton esprit jamais n’ira en pantoufles.




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William Dyce



Emportements grandioses :


Citation:
LEAR
Soufflez, vents, et crevez vos joues ! faites rages ! soufflez !
Vous, cataractes et cyclones, jaillissez
jusqu’à tremper nos clochers, y noyer les coqs !
Vous, feux sulfureux, aux traits vifs comme la pensée,
Avant-courriers des foudres fendeuses de chênes,
Venez roussir ma blanche tête ! Et toi, tonnerre omnisecoureur,
Frappe et rends plate l’épaisse rotondité de l’univers !
Craque les moules de la nature, détruis d’un coup tous les germes
Qui produisent l’homme ingrat.




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Benjamin West
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25 septembre 2013 3 25 /09 /septembre /2013 12:09





Fut un temps où le progrès se remplissage à l’aune du remplissage de sa poubelle en déchets ménagers. Limites écologiques et économiques ayant été éprouvées depuis, le progrès risque de prendre le chemin inverse en se manifestant par la réduction drastique de la quantité de ses déchets. Qui dit moins que 360 kilos par an et par habitant français ?


Les détritus potentiels sont partout : dans la maison, dans la cuisine ou dans le jardin (pour les plus chanceux), chaque jour devrait nous confronter à cette nouvelle question existentielle : jetterai-je ? ne jetterai-je pas ? Si je jette, la question est de savoir où. De nombreuses filières existent, qui récupèrent ou rachètent bouchons en plastique, bouchons en liège ou éléments électroniques pour les recycler. Si je ne jette pas, je peux mettre ma créativité à contribution pour réinventer une existence à des objets qui l’avaient perdue, ou je peux les donner à d’autres personnes qui sauront leur trouver utilité. Cette réutilisation permet non seulement de diminuer la quantité immédiate mais aussi de diminuer la quantité future de déchet en évitant d’acheter un nouvel objet qui aurait fini tôt ou tard par se retrouver dans la fosse commune. Dans la maison, Sabine Jeannin nous donne ainsi des idées pour détourner l’utilisation de vieux couverts, d’appareils électroménagers, d’emballages, de linge de maison, de produits d’hygiène, de vêtements ou de fournitures scolaires. Dans la cuisine, les épluchures et les restes ne se perdent pas. S’ils ne finissent pas dans le compost, ils serviront au nettoyage ou à la réalisation de décoctions hygiéniques et cosmétiques surprenantes. De même, les déchets du jardin serviront aussi de base hygiénique et permettront de maintenir des cultures productives sans utiliser le moindre pesticide ou le moindre engrais chimique.



Si certaines astuces de recyclage n’éblouissent pas par leur originalité (n’importe qui aurait par exemple pu penser tout seul à réutiliser de vieux contenants comme des pots de confitures, des boîtes à chaussure ou des boîtes de conserves pour en faire de nouveaux récipients), certaines nous feront découvrir de nouvelles manières utiles de recycler ce que nous ne jetions que par paresse ou habitude. La liste n’est pas exhaustive : Sabine Jeannin nous propose une petite centaine d’idées pour nous encourager à mieux réfléchir à notre rapport avec notre environnement.


Citation:
L’eau de cuisson des pommes de terre est un herbicide redoutable (à cause de l’amidon qu’elle contient), de même que celle du riz ou des pâtes. Epandez-la encore bien chaude dans votre allée, en prenant garde aux bordures plantées et au gazon : versez-la là où les herbes indésirables sont isolées et non entourées de plantes que vous souhaitez conserver.



Citation:
L’acidité contenue dans l’eau de cuisson des épinards, de l’oseille ou de la rhubarbe fait merveille pour nettoyer l’argenterie ! Faites-y tremper vos couverts ou vos objets en argent. Frottez un peu, lavez et rincez !


Citation:

Utilisez l’eau de cuisson du riz après votre shampooing, en lotion de rinçage. Gardez 5 minutes avant de bien rincer. Si vos cheveux sont abîmés, utilisez l’eau de cuisson comme un masque : versez-la sur vos cheveux, massez cuir chevelu et pointes, laissez reposer 10 minutes, avant de procéder à votre shampooing habituel. L’amidon a la réputation de lisser, fortifier et faire briller les cheveux.



Citation:
Le liège flotte et c’est un matériau lié à l’histoire des bateaux. Donc, que vous ayez une barque à moteur ou un yacht de multimilliardaire, accrochez à vos clés un bouchon de votre vin préféré. Si elles tombent dans l’eau, elles flotteront…



Citation:
Gâteau aux restes de pain
- Faites tremper toute une nuit (au réfrigérateur) 150g de pain rassis dans 50 cl de lait et 50g de raisins secs dans quelques cuillerées de rhum.
- Le matin, égouttez le pain et les raisins. Ecrasez le pain à la fourchette. Dans une terrine, battez 4 œufs entiers avec 100g de sucre. Ajoutez le pain et les raisins. Mélangez intimement.
- Faites cuire à four moyen (150°C th. 5) pendant 20 à 25 minutes dans un moule beurré.



Des liens et des adresses utiles :


 
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21 septembre 2013 6 21 /09 /septembre /2013 12:38



Mystère n°1 : Nagel arrive dans une petite ville de la côte norvégienne au beau milieu de l’été. Personne ne connaît la raison de sa venue, sa ville d’origine, sa situation familiale ni même professionnelle. Normal, pour un étranger parvenu en territoire inconnu. Sauf que…


Mystère n°2 : Nagel ne se dévoile pas facilement. Pas qu’il refuse de parler, au contraire : son discours est intarissable et c’est en usant d’une abondance de mots qu’il parvient le mieux à se cacher. Changeant d’identité à chaque fois qu’il rencontre un nouvel habitant, il s’amuse à devenir antiquaire, amant, protecteur des faibles, intellectuel et espion…


Mystère n°3 : … car la ville possède elle aussi ses mystères. Ainsi, dès les premiers jours, Nagel est informé d’une nouvelle qui a bouleversé ses habitants. Un jeune homme a été retrouvé mort dans les bois mais la scène laisse songer au suicide, plus encore lorsque Nagel apprend que ce jeune homme avait été repoussé par Dagny Kielland. Peut-on mourir pour cette femme ? Nagel désire vivre à son tour cette expérience.


Mystère n°4 : Cette expérience de vie par procuration n’est qu’un signe parmi tant d’autres du masochisme latent de Nagel. Comme dans La faim, qui nous présentait un personnage se laissant mourir de faim non seulement par pauvreté mais aussi par plaisir –pour rabaisser l’avarice des autres et souligner la supériorité de son âme aimante-, Nagel endosse à chaque fois les rôles qui lui seront les plus défavorables. Il se fait le défenseur du pauvre Minute face au Commandant, figure respectée du village, avant de couvrir celui-ci de dons inespérés au point où la générosité devient domination ; il joue l’exécrable lors des soirées mondaines pour les animer et sortir les invités de leur torpeur ; il se fait passer pour un antiquaire afin d’acheter une vieille chaise à une pauvre femme esseulée en échange d’un pactole si élevé qu’elle refuse l’offre ; ou bien il joue à l’amant éploré qui espère connaître les plus cruelles désillusions de l’amour.


« Elle est délicieuse, oui, et cela doit être délicieux de se faire piétiner par elle, et je finirais peut-être bien par le lui demander un jour… »


La désillusion est d’ailleurs le mot d’ordre de Nagel. On ne connaît pas les raisons qui l’ont poussé à se couper de toutes attaches pour venir s’installer dans cette ville inconnue, mais on soupçonne une lassitude, une insatisfaction chronique qui le poussera bientôt à quitter ce nouveau lieu de résidence pour un autre, toujours aussi seul et solitaire. Nagel est un personnage complexe qui se laisse perdre par des idées dont la force le dépassent. Il passe de l’enthousiasme à la dépression en moins d’une phrase, du poétique au pragmatique en autant de temps, cherchant à atteindre les cimes du poétique sans jamais pouvoir être épargné par son insensibilité.


« Sachez que j’ai une oreille très fine. Lorsque je parle avec quelqu’un, je n’ai pas besoin de le regarder pour savoir s’il essaie de me faire marcher. La voix est un instrument dangereux. Comprenez-moi bien : je n’entends pas le son matériel qui peut être haut ou bas, aigu ou profond, je ne veux pas dire la tessiture de la voix, sa tonalité, mais j’entends le mystère qui est derrière, le monde qui s’y cache… Au diable tout ça ! Toujours un monde derrière ! Qu’est-ce que ça peut bien me foutre ! »


Max Frisch sommeille déjà en germes dans ces Mystères. La philosophie est rejetée, non pas seulement en tant qu’opposée des sciences techniques, mais aussi en tant que miettes inaptes à assouvir l’appétit intellectuel d’un homme qui aurait découvert des forêts vierges plus denses à défricher. Cette fois, Jack London n’est pas loin…


Ainsi, Nagel passe, endosse des rôles, part dans des élucubrations incessantes, tantôt passionnantes, tantôt ennuyeuses, en vertu de l’égale insignifiance de toutes choses. Et nous suivons, tantôt intrigués, tantôt lassés, mais rarement passionnés. Et pourtant, c’est le désespoir suprême qui se tapit sous ces lignes : celui de ne jamais pouvoir connaître autrui et de devoir rester éternellement seul. La parade trouvée par Nagel est celle du travestissement ; elle ne réussit pas toujours à lui épargner la cruelle lucidité de ses visions, mais elle y parvient la majeure partie du temps et c’est pourquoi ces Mystères, pour inquiétants qu’ils soient, ne sont jamais totalement troublants.


Quand on croit lire Max Frisch :


Citation:
« Sachez que j’ai une oreille très fine. Lorsque je parle avec quelqu’un, je n’ai pas besoin de le regarder pour savoir s’il essaie de me faire marcher. La voix est un instrument dangereux. Comprenez-moi bien : je n’entends pas le son matériel qui peut être haut ou bas, aigu ou profond, je ne veux pas dire la tessiture de la voix, sa tonalité, mais j’entends le mystère qui est derrière, le monde qui s’y cache… Au diable tout ça ! Toujours un monde derrière ! Qu’est-ce que ça peut bien me foutre ! »



Mais aussi de belles odes aux "mystères" :


Citation:
« Quel intérêt y a-t-il au fond […], même concrètement, à enlever toute poésie, tout rêve, tout mystère, toute beauté, tout mensonge à la vie ? Vous savez ce qu’est la vérité ? Nous ne marchons que grâce à des symboles, et nous en changeons au fur et à mesure que nous progressons. Mais n’oublions pas nos verres. »



Citation:
« - […] Les gens commencent à penser tout seuls, et leur sentiment religieux s’estompe de plus en plus. »
« Homme de gauche ! » songea Nagel qui ne pouvait pas comprendre quel intérêt il y avait pour l’homme à effacer de la vie tous les symboles, toute la poésie. D’ailleurs, il n’était pas certain que le siècle ait rendu les théologiens inutiles, puisque le sentiment religieux n’était pas en régression. »


*peintures de Léon Spilliaert

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20 septembre 2013 5 20 /09 /septembre /2013 12:34



Dans les pages de Mort de la famille, David Cooper évoque cette anecdote éloquente :


« Heidi, quatre ans, après que je lui eus appris à parler aux arbres, à leur serrer convenablement la main, à écouter leurs différentes réponses, à dire bonjour aux uns et à sortir les autres de leur mutisme : « Je crois que tu es tout simplement cinglé. » »



Or, pour David Cooper, il n’existe pas de plus sincère et de plus délicat compliment que celui-ci. Que l’on lise bien, en particulier, les chapitres « Révolution de l’amour et de la folie » et « Mort et révolution » pour qu’on comprenne la joie qui a pu être la sienne à l’idée d’avoir réussi, au moins aux yeux de cette petite Heidi, à s’éjecter hors de ses gonds. La folie est une fuite salvatrice qui effraie le carcan sécuritaire que la société a essayé de mettre en place autour des individus vidés de leur substance. La folie est le stade transcendé de la névrose, l’état d’un être dominé par « sa peur de la peur des autres face à la puérilité ». La folie est l’autre mot désignant la liberté. Mais quel rapport avec la famille ? …


A l’opposé de cet élan émancipateur permis par la folie se trouve l’état eknoïde « normal du citoyen conditionné et toujours obéissant ». Normal selon les termes définis, mais en réalité plus malsain et perturbé que l’état de l’homme qui cherche à se trouver pour mieux retrouver les autres et se permettre l’amour. L’état eknoïde est entretenu par des institutions telles que l’école, l’hôpital, l’institution psychiatrique, l’état, les syndicats ou l’armée, tous fondés sur le modèle de la famille. Et pas n’importe quelle famille… Les foudres de David Cooper s’abattent en premier lieu sur la famille  telle que l’exigent les sociétés « fondées sur l’exploitation », c’est-à-dire les « société esclavagiste, société féodale, société capitaliste depuis son stade le plus primitif au siècle dernier jusqu’aux sociétés néo-colonialistes de l’actuel premier monde ». Définies selon le sacro-saint modèle parents/enfants, éventuellement élargi par l’adjonction d’autres micro-structures formant, dans leurs liens de parenté, la communauté des oncles/tantes et des enfants/petits-enfants, les possibilités libres d’extension sont réduites et le lien social se résume au lien biologique. Le lien social, d’ailleurs, est ténu, entravé par des manifestations d’affection conventionnelles. Si la famille permet un apprentissage, c’est bien celui de la retenue, de la frustration et de la honte, débouchant sur l’impossibilité chronique de communiquer avec autrui.


« On peut se souvenir du jeune homme dont parle Grace Stuart et qui, voyant son père dans son cercueil, se pencha sur lui, l’embrassa sur le front et lui dit : « Père, je n’ai jamais osé faire cela de ton vivant. » Peut-être que si nous sentions à quel point sont morts les hommes vivants, le désespoir que nous en ressentirions nous inciterait à prendre plus de risques. »


La famille est une prison dorée autogérée. Chacun des membres qui compose une de ces cellules rêverait –dans son inconscient ou non- de s’en échapper pour expérimenter ses potentialités personnelles, mais aucun ne le peut, surveillé et cadenassé par les autres membres tout aussi frustrés que lui qui constituent sa famille.


Le regard affuté, David Cooper étend son analyse aux institutions familiales que sont en particulier l’état et l’institution psychiatrique, ce dernier modèle le concernant particulièrement dans sa tentative d’élaborer une thérapeutique antipsychiatrique, pour ne pas dire une thérapie antithérapeutique étant donné que « le vrai problème qui se pose au thérapeute, c’est d’être un thérapeute », ou plutôt, de n’être qu’un thérapeute, et de ne pas être lui-même avant toute chose. Si les institutions psychiatriques recréent un schéma de cellule familiale, cadenassée cette fois-ci à coups d’antipsychotiques et d’antidépresseurs, c’est parce que ses médecins ne se sont pas débarrassées du carcan de leur éducation et que, n’ayant pu se trouver eux-mêmes, ils empêchent aux plus habiles –ceux qui ont essayé de fuir par la folie- de se trouver à leur tour. On comprend peu à peu que le modèle familial est le modèle de la jalousie. A cause de cette jalousie, le monde est « une gigantesque usine de bacon » : « nous, nous finissons par nous rouler dans des flaques de boue assez profondes pour nous ensevelir, ou nous nous laissons frire sous la voûte d’un crématoire et transformer en bacon trop croustillant ; nous gardons au chaud, par la même occasion, les pieds pannés de notre parentèle ».



Oui, David Cooper est un drôle d’homme. Il s’efforce d’utiliser le langage de manière rationnelle alors qu’il l’avait fortement dénigré comme voie royale pour accéder à son moi profond et à celui des autres dans son grand ouvrage Psychiatrie et anti-psychiatrie. On sent ici qu’il se démène souvent pour ne pas céder à l’emportement mais certaines de ses diatribes sont des envolées magistrales vers les territoires de l’organique. Aurions-nous vraiment oublié « la cascade de sang dans l’aorte abdominale de notre mère, son mouvement régulier, discipliné, biologique, répétant comme un écho timide le battement du cœur plus lointain, et ses borborygmes calmes et nerveux mais bien plus spontanés », « l’incroyable orchestration de sa respiration, le crissement de ses muscles qui se tendent et se détendent ? Ses mains qui sentent nos mouvements ? Le docteur et la sage-femme qui nous palpent avec compétence mais sans attention ? Les produits pharmaceutiques pour nous garder et ceux pour se débarrasser de nous ? Les fantasmes développés par notre mère à cause de ceux que d’autres –très loin dans l’histoire- ont développés à son endroit ? L’enroulement de nos nerfs et la connaissance de la possibilité génétique de leur imperfection ? La détermination irréversible de notre sexe qui nous met au défi de pouvoir de temps à autre en changer par la suite ? Notre arrivée dans la lumière crue de la clinique entre des mains pleines de devoir, mais vides de plaisir ? Le bruit des instruments chromés ? Les doigts importuns  ou impératifs de la sage-femme qui nous incitent à attendre ou à rebrousser chemin ? » C’est peut-être parce que nous avons oublié cette composante organique, inéluctable de nous-mêmes, que nous n’assumons pas l’éjection de nos « saines merdes », à l’image de ce chancelier de l’état politique :


« Ce qu’il ignore, lorsqu’il expose la gestion financière de l’économie nationale, c’est la primauté totale, et dont il n’a aucune expérience, de la tension des muscles de son trou du cul. Il a oublié son corps ou l’a égaré dans le corpus politique. Chacune des paroles qu’il profère sur la balance des paiements passe par ses lèvres anales et non par ses lèvres buccales ; les mots se glissent à travers des hémorroïdes, sang stagnant, douloureux, thrombosé, caché dans les replis d’une stéatopygie politique monstrueuse. »


Comme un apôtre des temps modernes venu prêcher la parole de l’Amour sur Terre, David Cooper nous enjoint à nous détacher des prisons du lien social non désiré, à retrouver notre solitude, à reprendre goût à notre corps et à notre personnalité, pour ensuite nous tourner sans frustration ni rancœur vers les autres afin de les accueillir sainement, de les aimer sans jalousie ni domination et de mourir apaisés.


Utopique, cette mort de la famille ne l’est que parce qu’il est impossible d’obtenir un consensus réunissant unanimement tous les hommes pour cette mise à mort. Réaliste, elle éclaire toutefois les relations humaines et dévoile la tristesse qui se faufile insidieusement sous les machinations perverses et autodestructrices d’une humanité frustrée. Même si les mots ne sont pas le moyen de communication le plus efficace pour toucher autrui, David Cooper ressent si pleinement ce qu’il écrit que cette mort de la famille ne peut vraisemblablement pas laisser insensible.




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« Nous n’avons pas besoin de père et de mère, nous avons besoin d’attention paternelle et maternelle. »




Pour une définition de la jalousie :

Citation:

« A un niveau plus subtil, la jalousie semble avoir pour modèle la monade et non la triade. L’une des pires fatalités qui pèsent sur les relations à deux […] est que ces deux personnes entrent dans des rapports symbiotiques tels que chacun devient le parasite de l’autre et que chacun se trouve dans l’esprit de l’autre. On cherche A et on le trouve dans l’esprit de B, on trouvera B dans l’esprit de A ; on traversera ainsi une série d’intériorisations des intériorisations de l’autre, et de l’autre intériorisé. […] A et B disparaissent au profit d’une entité composte A-B. C arrive alors, il n’est le troisième qu’apparemment puisque A et B sont une plutôt que deux personnes distinctes. C, être illusoire, a des « relations » avec B, qui en tant que B est, lui aussi, illusoire. A est troublé par ces relations. La « jalousie » signifie ici que A se voit dans le regard de C. Autrement dit, C c’est A regardant A : la violence avec laquelle A et B ont supprimé leur existence autonome s’étend maintenant à C, qui cesse d’être lui, quoiqu’il ait été auparavant, et devient l’incarnation autoréfléchissante, jusque-là refusée, de A. Le résultat est la rupture soudaine de la pseudo-unité symbiotique A- ; A doit ainsi pour la première fois se voir isolé dans le monde, affronter seul l’avenir et faire de nouveaux chois à partir de sa nouvelle situation de liberté non désirée. »



Pourquoi l'éducation échoue ?

Citation:
« Comment apprendre à se mêler de ses propres affaires, comme le fit le poète japonais Basho ? Dans son journal de voyage La Route étroite de l’Extrême-nord, Basho raconte que, peu après s’être mis en route, il vit de l’autre côté d’une rivière un petit enfant abandonné qui pleurait. Il aurait pu revenir au village voisin et procurer à l’enfant une sorte de foyer. Il choisit néanmoins de continuer son voyage solitaire, parce qu’il l’avait ainsi projeté. La pitié de Basho s’exprima abondamment en vers, mais son voyage devait passer d’abord. Il savait qu’il ne pouvait rien pour l’enfant tant qu’il ne savait quoi faire pour lui-même. »



Des théories rigolotes :

Citation:
« [Le désir d’évacuation] se manifeste dans le besoin excessif de chier ou de péter sur les gens, de pisser de haut sur eux et de leur cracher au visage à cause des provocations excessives qu’ils nous font subir. Il atteint des limites psychotiques […] avec l’emploi de bombes et de fusils. Ce fut le cas du massacre de Song-My Lai au Vietnam, belle démonstration du désir d’évacuation. Que quelqu’un l’éprouve au point de lâcher la bombe H ou de déclencher une guerre chimique, c’est une autre affaire. »


*photo d'Andy Reynolds
*peinture d'Adolf Uzarski

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17 septembre 2013 2 17 /09 /septembre /2013 12:29






Le vieux con serait donc Roland Topor ? Ah, ah ! vous y avez cru, pas vrai ? Quand même…


Les mémoires d’un vieux con sont des mémoires FICTIVES, c’est-à-dire que Roland Topor ne se sent absolument pas concerné en tant que protagoniste –seulement en tant que parodieur ricanant. Les victimes de son ironie sont les artistes avant-gardistes de la première moitié du 20e siècle. S’inscrivant de leur plein gré dans le domaine de l’art comme s’il s’agissait d’une secte moderne, profitant à l’occasion de quelques menus privilèges mondains et financiers, on comprend que ces artistes « avant-gardistes » aient pu s’attirer le mépris d’un Roland Topor au regard critique, surtout lorsque leur seul mérite est celui de savoir « graver des Klee dans la purée à la fourchette ».


Roland Topor se glisse donc dans la peau d’un ancien jeune con devenu vieux con (on ne se refait pas) et qui, n’ayant plus d’idée pour renouveler l’art, décide de consacrer les dernières années de sa vie à se lancer des fleurs, reconstituant ainsi son aura de gloire par un enjolivement biographique. Nous n’avons pas le temps de tourner autour du pot, ni de jouer au plus subtil. Roland Topor dégaine et envoie attaque après attaque, pulvérisant son vieux con sous des clichés faciles qui font sourire mais qui finissent par ensommeiller à force de consensualisme. Critique de la bourgeoisie, assimilation de l’art moderne à la défécation, arrivisme des artistes et des collectionneurs, branlette intellectuelle… qui sait si cette déflagration n’était pas effectivement hallucinante au moment de la publication du livre en 1975 ? En tout cas, son propos n’a plus rien de surprenant aujourd’hui.




Roland Topor se laisse d’ailleurs prendre au piège de sa propre critique : si son vieux con est un mégalomane prétentieux qui étale les noms de ses relations (Picasso, Chagall, Matisse, André Breton, Méliès, Proust, Einstein…) et de ses contributions majeures dans les domaines de la peinture, de la littérature et même de la science, se prétendant de tous courants et de toutes découvertes majeures du siècle précédent, Roland Topor ne fait pas mieux et nous dégoûte si bien de toute cette mondanité qu’on aimerait parfois le laisser seul face aux héros qu’il dégomme.


« Le cartooniste, Steinlen, ému par mon aventure, accepta de payer à ma place. Par Steinlen, je fus présenté à France qui m’employa comme pègre pendant deux mois. Le temps d’écrire L’île aux pingouins. Mais Anatole payait mal. Je fis un peu de journalisme avec Albert Londres, sans vraiment me passionner pour ce métier ingrat. »


Toutes ces mémoires sont écrites à la manière de ce listage laborieux et la blague devient bientôt trop répétitive pour convaincre. Roland Topor permet à son amertume ironique de se déverser en ces termes : « L’art est jouissance comme le bonheur. Il est immoral comme lui. Vive l’argent ! Vive l’Avant-garde ! Vive le communisme ! » et, encore une fois, le voilà pris à son propre piège. D’autres après lui (et en même temps que lui) avaient déjà fait leur cette antienne sur le mode de la sincérité sans vergogne. Presque quarante ans après la publication de ce livre, tous les esprits l’ont enregistrée. L’art, c’est immoral. L’art, c’est monnayable. Le vieux con avait raison ! Et il a vieilli à toute allure, parce que Roland Topor n’a pas su être assez méchant pour surpasser la vénalité d’une certaine mondanité artistique.



Madeleine de Proust a écrit:
« Quelle fraîcheur, ces madeleines ! dis-je, en les trempant dans mon chocolat. Ca me rappelle la Madeleine…
- Tiens, fit Proust. Et pourquoi donc ?
- Il y a, place de la Madeleine, une pâtisserie où les madeleines sont les meilleures de Paris. Mais celles-ci sont presque aussi bonnes.
- Oui, elles ne sont pas mauvaises, acquiesça Valery Larbaud, la bouche pleine.
- Je les mentionnerai dans le guide des pâtisseries que je prépare pour le Mercure », fit Proust.
Et il prit soigneusement l’adresse du magasin de la place de la Madeleine. Temps perdu, l’ouvrage ne fut jamais terminé. Proust trouva quand même moyen de m’adresser un discret clin d’œil en citant ma madeleine dans l’un de ses livres.





*peinture de George Grosz

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16 septembre 2013 1 16 /09 /septembre /2013 12:31
 


Que personne ne bouge ! Personne ne meurt ! Avec Philoctète, Sophocle nous épargne les assassinats cruels, les suicides grandiloquents et les représailles vengeresses. Pour autant, on ne peut pas dire qu’on se repose… Si la mort n’est pas toujours belle à voir, la vie ne l’est pas davantage, surtout lorsqu’elle s’acharne sur un personnage en particulier.


Ainsi en est-il de Philoctète. En route pour Troie à bord d’un bateau, il se tire par inadvertance une flèche dans le pied. Le pied se gangrène et pour ne pas finir ensevelis sous des fragrances infâmes, les compagnons de Philoctète abandonnent le malheureux sur l’île déserte de Lesbos. Au moment où nous le découvrons dans la tragédie de Sophocle, dix années se sont écoulées depuis cet accident. On imagine aisément que toutes ces années ont permis à Philoctète de nourrir une haine sans faille pour ses compagnons de voyage… mais voilà que ceux-ci désirent désormais l’extirper de son île déserte pour le rapatrier vers Troie. Compassion ? Remords ? Que nenni ! Un oracle a prédit que Troie ne pourrait être prise sans Philoctète et ses fameuses flèches confiées par Héraclès.


Parmi ces fameux compagnons –qu’on préfèrerait ne pas avoir- se trouve Ulysse. Il débarque sur l’île de Lemnos en compagnie de Néoptolème, fils d’Achille, qu’il persuade d’aller à la rencontre de Philoctète pour l’attirer dans un bateau en direction de Troie. La ruse est de rigueur… Le brave Néoptolème s’oppose de tout cœur à cette trahison mais trop obéissant pour refuser de se soumettre aux ordres d’Ulysse, il obtempère malgré tout. La ruse fonctionnera-t-elle ou non ? Philoctète embarquera-t-il finalement pour Troie ? Découvrira-t-il la machination dont il a été la victime ? Êtes-vous certain que personne ne mourra ? (allez, rien qu’un cadavre, pour le plaisir !)


Si la tragédie s’inscrit, comme d’habitude avec Sophocle, dans les corps et les chairs meurtris, la pièce de Philoctète insiste particulièrement sur l’aspect psychologique de ses personnages. Les ruses déployées pour contrer les émotions sont bientôt détournées par de nouvelles et imprévisibles réactions –grandiloquentes, comme à leur habitude.


Pour moi qui ne suis qu’une hérétique, pour moi qui ne connais de la légende de Philoctète que cette version donnée par Sophocle –et qui ne peux donc la comparer à aucune autre-, je ne lui trouve qu’une valeur mythologique et historique. La lecture n’est pas désagréable mais n’enchante pas non plus. Elle ne provoquera pas d’étonnement, ni même de plaisir particulier. Même si Philoctète, Ulysse et Néoptolème sont des êtres humains, ils semblent si désincarnés qu’on lit leurs aventures comme on regarderait des dieux s’affronter dans le ciel, très loin de nous. Si loin qu’ils nous échappent…



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Philoctète blessé de Nicolai Abraham Abildgaard


« PHILOCTETE. – […]
O grèves, promontoires, fauves que je rencontre dans la montagne, rochers abrupts, vous mes seuls confidents, les témoins habituels de mes plaintes, vous voyez ce que m’a fait le fils d’Achille : il jurait de me rapatrier, et il m’emmène à Troie ; il me tend sa main droite en gage de sa promesse, je lui confie les armes sacrées d‘Héraclès, fils de Zeus, et il les garde pour parader devant les Argiens ! Comme s’il eût fait prisonnier un homme vigoureux, il m’emmène de force, sans voir qu’il tue un mort, l’ombre d’une fumée, une vaine image ! »
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