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16 décembre 2013 1 16 /12 /décembre /2013 17:40



Couverture par Jacques Prévert et Brassaï



Quelqu'un



Un homme sort de chez lui
C’est très tôt le matin
C’est un homme qui est triste
Cela se voit sur sa figure
Soudain dans une boîte à ordure
Il voit un vieux Bottin Mondain
Quand on est triste on passe le temps
Et l’homme prend le Bottin
Le secoue un peu et le feuillette machinalement
Les choses sont comme elles sont
Cet homme si triste est triste parce qu’il s’appelle Ducon
Et il feuillette
Et continue à feuilleter
Et il s’arrête
A la page D
Et il regarde la page des D-U Du ..
Et son regard d’homme triste devient plus gai et plus clair
Personne
Vraiment personne ne porte le même nom
Je suis le seul Ducon
Dit-il entre ses dents
Et il jette le livre s’ époussette les mains
Et poursuit fièrement son petit bonhomme de chemin.


(Extrait de Histoires et d'autres histoires/ Le Livre de Poche)

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28 novembre 2013 4 28 /11 /novembre /2013 13:25



Si j'aime et si je sers la belle de bon coeur

Devez-vous pour autant me considérer comme vil et sot?

Elle a en elle autant de biens qu'on peut le souhaiter.

Pour son amour je ceins bouclier et dague;

Quand viennent des gens, je cours et attrape un pot,

Je vais au vin, sans faire de bruit;

Je leur tends eau, fromage, pain et fruit.

S'ils paient bien, je leur dis: "bene stat;

Revenez ici, quand vous serez en rut,

Dans ce bordel où nous sommes établis."



Mais il y a grand déplaisir

Quand sans argent s'en vient coucher Margot;

Je ne peux la voir, mon coeur la hait à mort.

Je saisis ses habits, ceinture et surcot,

Et je lui jure que ça tiendra lieu d'écot.

Par les flancs se prend cet Antéchrist

Que ça ne se pssera pas comme ça. Alors j'empoigne un éclat de bois,

Sur son nez je lui fais une inscription,

Dans ce bordel où nous sommes établis.



Puis on fait la paix et elle fait un gros pet

Plus enflé qu'un bousier immonde.

En riant, elle me donne un coup de poing sur la tête,

Me dit "Go! go!", et me frappe la cuisse.

Tous deux ivres, nous dormons comme un sabot.

Et au réveil, quand son ventre fait du bruit,

Elle monte sur moi pour que je n'abîme pas son fruit.

Sous elle je geins, elle m'aplatit plus qu'une planche,

A paillarder elle me démolit complètement,

Dans ce bordel où nous sommes établis.



Vente, grêle, gèle, j'ai mon pain cuit.

Je suis paillard, la paillarde me suit.

Lequel vaut mieux? Nous sommes bien assortis.

L'un vaut l'autre; c'est à mauvais rat mauvais chat.

Ordure aimons, l'ordure nous poursuit;

Nous fuyons honneur, honneur nous fuit,

Dans ce bordel où nous sommes établis.




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George Grosz
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14 novembre 2013 4 14 /11 /novembre /2013 13:20



A travailler tordu j’ai attrapé un goitre
Comme l’eau en procure aux chats de Lombardie
(À moins que ce ne soit de quelque autre pays)
Et j’ai le ventre, à force, collé au menton.

Ma barbe pointe vers le ciel, je sens ma nuque
Sur mon dos, j’ai une poitrine de harpie,
Et la peinture qui dégouline sans cesse
Sur mon visage en fait un riche pavement.

Mes lombes sont allées se fourrer dans ma panse,
Faisant par contrepoids de mon cul une croupe
Chevaline et je déambule à l’aveuglette.

J’ai par devant l’écorce qui va s’allongeant
Alors que par derrière elle se ratatine
Et je suis recourbé comme un arc de Syrie.

Enfin les jugements que porte mon esprit
Me viennent fallacieux et gauchis : quand on use
D’une sarbacane tordue, on tire mal.

Cette charogne de peinture,
Défends-la, Giovanni, et défends mon honneur :
Suis-je en bonne posture ici et suis-je peintre ?



Sonnet caudé sur le plafond de la Sixtine, Gallimard. Traduction de Pierre Leyris.



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9 novembre 2013 6 09 /11 /novembre /2013 14:10

J'ai grimpé la volée de marches
Jusqu'à ma petite chambre meublée
J'ai ouvert la fenêtre
Et commencé à tout jeter dehors
Ces choses importantes de la vie

La première, la Vérité, qui vendait la mèche :
"Non ! Je dirai des choses horribles sur toi !"
"Ah oui ? Je n'ai rien à cacher... DEHORS !"
"Ensuite est parti Dieu, fâché et balbutiant surprise :
"Ce n'est pas moi ! Ce n'est pas de ma faute !" "DEHORS !"
Et puis l'Amour, susurrant ses promesses : "Tu ne connaitras pas l'impuissance !"
Toutes les filles des magazines, toutes à toi !"
J'ai poussé son gros cul dehors et crié :
"Tu finis toujours en emmerdement !"
J'ai attrapé la Foi, l'Espérance et la Charité
Les trois agrippés l'une à l'autre :
"Sans nous tu mourras à coup sûr !"
"Avec vous je deviens cinglé ! Salut !"

Et la Beauté.. ah, la Beauté,
Comme je l'emmenais à la fenêtre
Je lui dis : "C'est toi que j'ai le plus aimée
... mais tu es une meurtrière. La Beauté tue !"
Ne voulant pas vraiment la lâcher
Je me suis jeté dans l'escalier
juste à temps pour la rattraper
"Tu m'a sauvée !" elle a pleuré
Je l'ai posée et lui ai dit : "Barre toi"

J'ai remonté les marches
me suis tourné vers l'argent
il n'y avait pas d'argent à balancer.
La seule chose qui restait c'était la Mort.
Cachée sous l'évier de la cuisine
"Je ne suis pas vraie !" Elle a sangloté
"Je ne suis qu'une rumeur colportée par la vie..."
Riant, Je l'ai jetée dehors, avec l'évier et tout le reste
Alors j'ai réalisé l'Humour
qu'il était tout ce qui reste.
Tout ce que j'ai pu faire avec l'Humour c'est lui dire :
"Par la fenêtre, avec la fenêtre !"




Emil Nolde

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13 mai 2013 1 13 /05 /mai /2013 19:20


Mon triste cœur bave à la poupe…
Mon cœur est plein de caporal !
Ils y lancent des jets de soupe,
Mon triste cœur bave à la poupe…

Sous les quolibets de la troupe
Qui lance un rire général,
Mon triste cœur bave à la poupe,
Mon cœur est plein ca poral !

Ithyphallique et pioupiesques
Leurs insultes l’ont dépravé ;
A la vesprée, ils font des fresques
Ithyphalliques et pioupiesques ;
O flots abracadabrantesques,
Prenez mon cœur, qu’il soit sauvé !
Ithyphalliques et pioupiesques,
Leurs insultes l’ont dépravé.

Quand ils auront tari leurs chiques,
Comment agir, ô cœur volé ?
Ce seront des refrains bachiques
Quand ils auront tari leurs chiques !
J’aurais des sursauts stomachiques
Si mon cœur triste est ravalé !
Quand ils auront tari leurs chiques,
Comment agir, ô cœur volé ?

Arthur Rimbaud, Lettre à Georges Izambard, Charleville, 13 mai 1871




Pablo Picasso, Le baiser, 1969
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2 mai 2013 4 02 /05 /mai /2013 10:50


Ça, ça, pour le dessert troussez-moi votre cotte,
Vite, chemise et tout, qu’il n’y demeure rien
Qui ne puisse empêcher de reconnaître bien
Du plus haut du nombril jusqu’au bas de la motte.

Voyons ce traquenard qui se pique sans botte,
Et me laissez à part tout ce grave maintien,
Suis-je pas votre cœur, êtes-vous pas le mien,
C’est bien avecque moi qu’il faut faire la sotte.

- Mon cœur, il est bien vrai, mais vous en prenez trop,
Mettez-vous au pas et quittez ce galop,
- Ma belle, laissez-moi, c’est à vous de vous taire.

- Ma foi vous gâtez en sortant du repas.
- Belle, vous dites vrai, mais se pourrait-il faire
De voir un si beau c.. et ne le f..tre pas ?

François de Malherbe



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John Currin, Lake Place, 2012
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28 avril 2013 7 28 /04 /avril /2013 11:47

Sois sage, ô ma Douleur, et tiens-toi tranquille.
Tu réclamais le Soir ; il descend ; le voici :
Une atmosphère obscure enveloppe la ville,
Aux uns portant la paix, aux autres le souci.

Pendant que des mortels la multitude vile,
Sous le fouet du Plaisir, ce bourreau sans merci,
Va cueillir des remords dans la fête servile,
Ma Douleur, donne-moi la main ; viens par ici,

Loin d’eux. Vois se pencher les défuntes Années,
Sur les balcons du ciel, en robes surannées ;
Surgir du fond des eaux le Regret souriant ;

Le Soleil moribond s’endormir sous une arche,
Et, comme un long linceul traînant à l’Orient,
Entends, ma chère, entends la douce Nuit qui marche.

Charles Baudelaire



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Edward Hopper

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11 avril 2013 4 11 /04 /avril /2013 12:31

Vu le soin ménager dont travaillé je suis,
Vu l’importun souci qui sans fin me tourmente,
Et vu tant de regrets desquels je me lamente,

Tu t’ébahis souvent comment chanter je puis.
Je ne chante, Magny, je pleure mes ennuis,
Ou, pour le dire mieux, en pleurant je les chante,

Si bien qu’en les chantant, souvent je les enchante :
Voilà pourquoi, Magny, je chante jours et nuits.
Ainsi chante l’ouvrier en faisant son ouvrage,
Ainsi le laboureur faisant son labourage,

Ainsi le pèlerin regrettant sa maison,
Ainsi l’aventurier en songeant à sa dame,
Ainsi le marinier en tirant à la rame,
Ainsi le prisonnier maudissant sa prison.

Joachim du Bellay, Les Regrets, sonnet 12




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Albert Weisgerber

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12 mars 2013 2 12 /03 /mars /2013 21:48


Vu le soin ménager dont travaillé je suis,
Vu l’importun souci qui sans fin me tourmente,
Et vu tant de regrets desquels je me lamente,
Tu t’ébahis souvent comment chanter je puis.

Je ne chante, Magny, je pleure mes ennuis,
Ou, pour le dire mieux, en pleurant je les chante,
Si bien qu’en les chantant, souvent je les enchante :
Voilà pourquoi, Magny, je chante jours et nuits.

Ainsi chante l’ouvrier en faisant son ouvrage,
Ainsi le laboureur faisant son labourage,
Ainsi le pèlerin regrettant sa maison,

Ainsi l’aventurier en songeant à sa dame,
Ainsi le marinier en tirant à la rame,
Ainsi le prisonnier maudissant sa prison.

Joachim du Bellay, Les Regrets, sonnet 12



Albert Weisgerber
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5 novembre 2012 1 05 /11 /novembre /2012 20:51


C'est beau d'avoir élu
Domicile vivant
Et de loger le temps
Dans un coeur continu,
Et d'avoir vu ses mains
Se poser sur le monde
Comme sur une pomme
Dans un petit jardin,
D'avoir aimé la terre,
La lune et le soleil,
Comme des familiers
Qui n'ont pas leurs pareils,
Et d'avoir confié
Le monde à sa mémoire
Comme un clair cavalier
A sa monture noire,
D'avoir donné visage
A ces mots : femme, enfants,
Et servi de rivage
A d'errants continents,
Et d'avoir atteint l'âme
A petit coups de rame
Pour ne l'effaroucher
D'une brusque approchée.
C'est beau d'avoir connu
L'ombre sous le feuillage
Et d'avoir senti l'âge
Ramper sur le corps nu,
Accompagné la peine
Du sang noir dans nos veines
Et doré son silence
De l'étoile Patience,
Et d'avoir tous ces mots
Qui bougent dans la tête,
De choisir les moins beaux
Pour leur faire un peu fête,
D'avoir senti la vie
Hâtive et mal aimée,
De l'avoir enfermée
Dans cette poésie.


Jules Supervielle

 

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Bierstadt

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