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1 septembre 2012 6 01 /09 /septembre /2012 16:32




Le lecteur avide aurait souvent tendance à croire qu’un livre lui revient de pleins droits. Fun Home lui rappelle vivement la réalité : le livre est avant tout la propriété de celui qui l’a créé ; il s’inscrit en lien direct avec l’expérience et la personnalité de l’écrivain, et s’il trouve un écho chez le lecteur, on peut saluer le caractère miraculeux de la coïncidence et tenter de l’expliquer plus rationnellement qu’en invoquant une simple connivence.

Ainsi, Fun Home est avant tout un récit autobiographique d’Alison Bechdel. Virant souvent à la psychanalyse, la dessinatrice se focalise essentiellement sur ses années de jeunesse et d’adolescence, essayant d’expliquer le développement de sa personnalité à l’aune des figures impénétrables et lointaines de ses parents. Bloqués sentimentalement, rétifs à tout signe d’affection, ils forment un couple d’artistes talentueux mais rigides. Eliminez tout de suite l’image des créatifs excentriques et délurés, et remplacez-la plutôt par l’image de professeurs implacables usant de l’art comme d’un moyen obsessionnel de se détourner de la réalité de leurs existences. Le père domine la famille, figure de la perfection qui ne tolère pas le moindre écart, et passe ses journées à surcharger la décoration de la maison dans un recueillement clérical ; à chérir un débordement luxuriant de plantes et de fleurs ; à se recueillir dans des lectures explicites –Proust, Fitzgerald, Camus, Joyce…- qui apparaissent comme autant de moyens de communication implicite.


Citation:
Ces allusions à James et Fitzgerald ne sont pas qu’un procédé descriptif. C’est en termes de fictions que mes parents m’apparaissent les plus réels. Et sans doute ma froide distance esthétique traduit-elle mieux que n’importe quelle comparaison littéraire, le climat arctique de notre famille.




Piégée dans cette gangue de retenue, Alison tâtonne, cherche quel sera le meilleur moyen de communiquer avec ce père incompréhensible qui –comble de l’ironie- lui laissera bien peu de temps pour mener à bien cette tâche puisqu’il mourra (on soupçonne un suicide) lors de la vingtième année de sa fille. Troubles obsessionnels compulsifs, écriture dans un journal intime gorgé d’amulettes sémantiques, aide au funérarium… Lorsqu’Alison prend conscience de son homosexualité, tout devient limpide : voici la révélation qu’elle attendait, celle qui lui permettra de se rapprocher de son père, dont elle comprend soudainement l’homosexualité refoulée. Mais alors qu’elle espérait des retrouvailles émues, Alison se heurte seulement à la frustration de sa mère et à la honte de son père. Le seul moyen de communiquer demeure encore l’esthétique : le livre. Alison et son père essaient de tisser un dialogue fragile à travers la comparaison, l’analyse et la citation des livres qui emplissent leurs vies, qu’il s’agisse de l’Ulysse de Joyce, de la biographie de Fitzgerald ou de l’œuvre de Proust.



Alison Bechdel restitue le climat de vide émotionnel et de perfection esthétique qui l’enveloppa tout au long de sa jeunesse sur un ton juste qui élimine tout reproche ou toute complaisance malsaine dans la souffrance. Son entreprise n’est pas de dénoncer mais de comprendre l’imbrication des facteurs qui sont à l’origine de la composition de cette atmosphère si particulière. En choisissant de s’exprimer par le biais de la création, Alison Bechdel retrouve les schèmes bien assimilés de l’expression esthétique, mais en s’exprimant avec une sincérité entière et totalement dénuée de honte, ne cherchant jamais à se lier avec le sentiment de culpabilité. Elle réussit ainsi à dépasser tous les interdits longuement inculqués au cours de son enfance. Sans jamais se décrire comme telle, elle apparaît pourtant comme l’élément salvateur de sa famille : celle qui parvient enfin à briser la malédiction du silence et de la honte en osant analyser les mécanismes qui semblaient pourtant la rendre éternelle.


Alison Bechdel a écrit Fun Home avant tout pour sa propre compréhension. La magie de l’expression esthétique fait le reste et ne devrait pas peiner à conquérir entièrement son lecteur.

D'autres planches pour un aperçu.
Tentative de description de la "famille parfaite" :




En fait pas mieux que la famille Adams :


La révélation :



Pour un aperçu des "amulettes sémantiques" :



Citation:
J’appris des choses sur les tics et sur un truc appelé la « danse de Saint-Guy ». Mais ces manies et tics involontaires restaient un jeu d’enfant face à la sourde terreur d’annihilation qui motivait mes propres rituels.



La froideur émotionnelle jusque dans la mort du père :



Citation:
On pourrait soutenir que la mort est intrinsèquement absurde et que le sourire n’est pas une réponse inappropriée. Absurde dans le sens ridicule, déraisonnable. Quelqu’un est là, et la seconde d’après il n’y est plus.


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Published by Colimasson - dans Bande dessinée
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commentaires

Mo' 06/09/2012 04:35

Un album qui n'est pas évident à trouver. Jamais dispo en librairie, pas de réédition prévue à ce jour, toujours emprunté en bibliothèque... Je ne perds pas espoir de pouvoir me le procurer un jour
^^

Colimasson 06/09/2012 13:26



Bon courage...pour ma part, la bibliothèque m'aura sauvée.