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28 août 2013 3 28 /08 /août /2013 13:30



Par le choix de son sujet, Laurent Gaudé semble avoir cherché à rendre Cris inattaquable. A travers des récits focalisés sur les différents points de vue de Marius, Ripoll, Boris, Barboni, Rénier et M’Bossolo, l’atrocité meurtrière des combats dans les tranchées de la Première Guerre Mondiale est décrite dans toute sa diversité. Au moment présent, les personnages s’emparent de leur subjectivité pour nous faire part des implications psychologiques du combat. Qu’on se le dise : Laurent Gaudé est un pacifiste et par le contre-exemple, il va nous prouver que la guerre est une activité qui n’a rien de confortable et que ses combattants partagent un sort qui n’a rien d’enviable. Si je viens d’enfoncer une porte ouverte, Laurent Gaudé ne cessera de le faire lui aussi à travers ses Cris.


Il en est de cette guerre comme d’une sélection anti-darwinienne. Laurent Gaudé choisit toujours de tuer ou de mutiler les plus beaux sujets de l’humanité, nous prenant pour des bœufs incapables de nous émouvoir si l’instinct de destruction ne venait frapper que les vieux, les défigurés et les méchants. Les personnages jouent aux manchots, semblant découvrir le monde pour nous persuader que nous le découvrons nous aussi, nous ensevelissant d’évidences incontestables pour nous faire croire que nous n’y avions jamais pensé (« Je ne pensais pas que la mort pouvait avoir le visage d’un gamin de dix-huit ans. Ce gamin-là, avec ses yeux clairs et son nez d’enfant, c’était ma mort »). Mais peut-être le fallait-il, eut égard au lyrisme empêtré de métaphores dont se charge Laurent Gaudé. C’est vrai qu’à force de recourir aux comparaisons et aux images –même sans aucune originalité- on s’éloigne dangereusement de la réalité. On se demande souvent ce que le lyrisme vient faire là. On se demande souvent si, finalement, toute cette atrocité meurtrière dont Laurent Gaudé fait mine de vouloir s’offenser ne lui convient pas puisqu’elle lui permet de laisser libre cours à l’envol (raté) de sa plume, qui prend avec délice ses sources dans la bourbe («Le ciel est une tâche d’encre de Chine. Je sens mon corps lourd s’enfoncer doucement dans la terre. Je n’aurai jamais la force de lever le bras. Pourtant j’aimerais jouer du bout des doigts avec une de ces étoiles. Mais la terre s’ouvre sous moi. La terre se dérobe et m’aspire»). Partant de ce lyrisme douteux, on ne s’étonnera pas de découvrir finalement que le personnage principal n’est que le concept personnifié de la mort. Ayant découvert quels formidables jeux pouvaient lui permettre cette figure de style, Laurent Gaudé en use et en abuse, se lançant dans un combat gagné d’avance : la mort, c’est nul (« La mort s’est jouée de lui. Elle l’a pris de plein fouet. Pour sa première charge. C’était un homme et il méritait mieux que cela »).


Autres combats d’un autre temps ? Il s’agit de dénoncer la religion et ses Dieux injustes qui permettent à l’infamie de se déchaîner (« Et je me demande bien quel visage a le monstre qui est là-haut, qui se fait appeler Dieu, et combien de doigts il a à chaque main pour pouvoir compter autant de morts ») ou de respecter la parité raciale en faisant sagement se succéder les points de vue d’hommes de différentes ethnies –au cas où nous aurions encore pu douter que, quelle que soit la nature de son patrimoine génétique, les hommes ne souffraient pas de la même façon.


La sensation qui résulte de cette lecture est celle d’un malaise qui trouve mal son objet. Qui Laurent Gaudé essaie-t-il de convaincre ? Que l’on soit fanfaron de la guerre ou que l’on ne le soit pas, dans les deux cas, l’invasion de clichés, le langage creux et rhétorique, la sentimentalité à l’eau de rose desserviront leur sujet. Bien beau de vouloir magnifier sa prose mais gare à l’abstraction pure. En personnifiant la mort, en invoquant Dieu, en pariant sur la métamorphose des hommes en animaux, Laurent Gaudé perd de vue son objectif et oublie de s’en prendre aux premiers responsables de la guerre : les hommes.

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Published by Colimasson - dans Livre
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commentaires

gerare 27/11/2014 15:13

nike ta mère