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20 septembre 2013 5 20 /09 /septembre /2013 12:34



Dans les pages de Mort de la famille, David Cooper évoque cette anecdote éloquente :


« Heidi, quatre ans, après que je lui eus appris à parler aux arbres, à leur serrer convenablement la main, à écouter leurs différentes réponses, à dire bonjour aux uns et à sortir les autres de leur mutisme : « Je crois que tu es tout simplement cinglé. » »



Or, pour David Cooper, il n’existe pas de plus sincère et de plus délicat compliment que celui-ci. Que l’on lise bien, en particulier, les chapitres « Révolution de l’amour et de la folie » et « Mort et révolution » pour qu’on comprenne la joie qui a pu être la sienne à l’idée d’avoir réussi, au moins aux yeux de cette petite Heidi, à s’éjecter hors de ses gonds. La folie est une fuite salvatrice qui effraie le carcan sécuritaire que la société a essayé de mettre en place autour des individus vidés de leur substance. La folie est le stade transcendé de la névrose, l’état d’un être dominé par « sa peur de la peur des autres face à la puérilité ». La folie est l’autre mot désignant la liberté. Mais quel rapport avec la famille ? …


A l’opposé de cet élan émancipateur permis par la folie se trouve l’état eknoïde « normal du citoyen conditionné et toujours obéissant ». Normal selon les termes définis, mais en réalité plus malsain et perturbé que l’état de l’homme qui cherche à se trouver pour mieux retrouver les autres et se permettre l’amour. L’état eknoïde est entretenu par des institutions telles que l’école, l’hôpital, l’institution psychiatrique, l’état, les syndicats ou l’armée, tous fondés sur le modèle de la famille. Et pas n’importe quelle famille… Les foudres de David Cooper s’abattent en premier lieu sur la famille  telle que l’exigent les sociétés « fondées sur l’exploitation », c’est-à-dire les « société esclavagiste, société féodale, société capitaliste depuis son stade le plus primitif au siècle dernier jusqu’aux sociétés néo-colonialistes de l’actuel premier monde ». Définies selon le sacro-saint modèle parents/enfants, éventuellement élargi par l’adjonction d’autres micro-structures formant, dans leurs liens de parenté, la communauté des oncles/tantes et des enfants/petits-enfants, les possibilités libres d’extension sont réduites et le lien social se résume au lien biologique. Le lien social, d’ailleurs, est ténu, entravé par des manifestations d’affection conventionnelles. Si la famille permet un apprentissage, c’est bien celui de la retenue, de la frustration et de la honte, débouchant sur l’impossibilité chronique de communiquer avec autrui.


« On peut se souvenir du jeune homme dont parle Grace Stuart et qui, voyant son père dans son cercueil, se pencha sur lui, l’embrassa sur le front et lui dit : « Père, je n’ai jamais osé faire cela de ton vivant. » Peut-être que si nous sentions à quel point sont morts les hommes vivants, le désespoir que nous en ressentirions nous inciterait à prendre plus de risques. »


La famille est une prison dorée autogérée. Chacun des membres qui compose une de ces cellules rêverait –dans son inconscient ou non- de s’en échapper pour expérimenter ses potentialités personnelles, mais aucun ne le peut, surveillé et cadenassé par les autres membres tout aussi frustrés que lui qui constituent sa famille.


Le regard affuté, David Cooper étend son analyse aux institutions familiales que sont en particulier l’état et l’institution psychiatrique, ce dernier modèle le concernant particulièrement dans sa tentative d’élaborer une thérapeutique antipsychiatrique, pour ne pas dire une thérapie antithérapeutique étant donné que « le vrai problème qui se pose au thérapeute, c’est d’être un thérapeute », ou plutôt, de n’être qu’un thérapeute, et de ne pas être lui-même avant toute chose. Si les institutions psychiatriques recréent un schéma de cellule familiale, cadenassée cette fois-ci à coups d’antipsychotiques et d’antidépresseurs, c’est parce que ses médecins ne se sont pas débarrassées du carcan de leur éducation et que, n’ayant pu se trouver eux-mêmes, ils empêchent aux plus habiles –ceux qui ont essayé de fuir par la folie- de se trouver à leur tour. On comprend peu à peu que le modèle familial est le modèle de la jalousie. A cause de cette jalousie, le monde est « une gigantesque usine de bacon » : « nous, nous finissons par nous rouler dans des flaques de boue assez profondes pour nous ensevelir, ou nous nous laissons frire sous la voûte d’un crématoire et transformer en bacon trop croustillant ; nous gardons au chaud, par la même occasion, les pieds pannés de notre parentèle ».



Oui, David Cooper est un drôle d’homme. Il s’efforce d’utiliser le langage de manière rationnelle alors qu’il l’avait fortement dénigré comme voie royale pour accéder à son moi profond et à celui des autres dans son grand ouvrage Psychiatrie et anti-psychiatrie. On sent ici qu’il se démène souvent pour ne pas céder à l’emportement mais certaines de ses diatribes sont des envolées magistrales vers les territoires de l’organique. Aurions-nous vraiment oublié « la cascade de sang dans l’aorte abdominale de notre mère, son mouvement régulier, discipliné, biologique, répétant comme un écho timide le battement du cœur plus lointain, et ses borborygmes calmes et nerveux mais bien plus spontanés », « l’incroyable orchestration de sa respiration, le crissement de ses muscles qui se tendent et se détendent ? Ses mains qui sentent nos mouvements ? Le docteur et la sage-femme qui nous palpent avec compétence mais sans attention ? Les produits pharmaceutiques pour nous garder et ceux pour se débarrasser de nous ? Les fantasmes développés par notre mère à cause de ceux que d’autres –très loin dans l’histoire- ont développés à son endroit ? L’enroulement de nos nerfs et la connaissance de la possibilité génétique de leur imperfection ? La détermination irréversible de notre sexe qui nous met au défi de pouvoir de temps à autre en changer par la suite ? Notre arrivée dans la lumière crue de la clinique entre des mains pleines de devoir, mais vides de plaisir ? Le bruit des instruments chromés ? Les doigts importuns  ou impératifs de la sage-femme qui nous incitent à attendre ou à rebrousser chemin ? » C’est peut-être parce que nous avons oublié cette composante organique, inéluctable de nous-mêmes, que nous n’assumons pas l’éjection de nos « saines merdes », à l’image de ce chancelier de l’état politique :


« Ce qu’il ignore, lorsqu’il expose la gestion financière de l’économie nationale, c’est la primauté totale, et dont il n’a aucune expérience, de la tension des muscles de son trou du cul. Il a oublié son corps ou l’a égaré dans le corpus politique. Chacune des paroles qu’il profère sur la balance des paiements passe par ses lèvres anales et non par ses lèvres buccales ; les mots se glissent à travers des hémorroïdes, sang stagnant, douloureux, thrombosé, caché dans les replis d’une stéatopygie politique monstrueuse. »


Comme un apôtre des temps modernes venu prêcher la parole de l’Amour sur Terre, David Cooper nous enjoint à nous détacher des prisons du lien social non désiré, à retrouver notre solitude, à reprendre goût à notre corps et à notre personnalité, pour ensuite nous tourner sans frustration ni rancœur vers les autres afin de les accueillir sainement, de les aimer sans jalousie ni domination et de mourir apaisés.


Utopique, cette mort de la famille ne l’est que parce qu’il est impossible d’obtenir un consensus réunissant unanimement tous les hommes pour cette mise à mort. Réaliste, elle éclaire toutefois les relations humaines et dévoile la tristesse qui se faufile insidieusement sous les machinations perverses et autodestructrices d’une humanité frustrée. Même si les mots ne sont pas le moyen de communication le plus efficace pour toucher autrui, David Cooper ressent si pleinement ce qu’il écrit que cette mort de la famille ne peut vraisemblablement pas laisser insensible.




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« Nous n’avons pas besoin de père et de mère, nous avons besoin d’attention paternelle et maternelle. »




Pour une définition de la jalousie :

Citation:

« A un niveau plus subtil, la jalousie semble avoir pour modèle la monade et non la triade. L’une des pires fatalités qui pèsent sur les relations à deux […] est que ces deux personnes entrent dans des rapports symbiotiques tels que chacun devient le parasite de l’autre et que chacun se trouve dans l’esprit de l’autre. On cherche A et on le trouve dans l’esprit de B, on trouvera B dans l’esprit de A ; on traversera ainsi une série d’intériorisations des intériorisations de l’autre, et de l’autre intériorisé. […] A et B disparaissent au profit d’une entité composte A-B. C arrive alors, il n’est le troisième qu’apparemment puisque A et B sont une plutôt que deux personnes distinctes. C, être illusoire, a des « relations » avec B, qui en tant que B est, lui aussi, illusoire. A est troublé par ces relations. La « jalousie » signifie ici que A se voit dans le regard de C. Autrement dit, C c’est A regardant A : la violence avec laquelle A et B ont supprimé leur existence autonome s’étend maintenant à C, qui cesse d’être lui, quoiqu’il ait été auparavant, et devient l’incarnation autoréfléchissante, jusque-là refusée, de A. Le résultat est la rupture soudaine de la pseudo-unité symbiotique A- ; A doit ainsi pour la première fois se voir isolé dans le monde, affronter seul l’avenir et faire de nouveaux chois à partir de sa nouvelle situation de liberté non désirée. »



Pourquoi l'éducation échoue ?

Citation:
« Comment apprendre à se mêler de ses propres affaires, comme le fit le poète japonais Basho ? Dans son journal de voyage La Route étroite de l’Extrême-nord, Basho raconte que, peu après s’être mis en route, il vit de l’autre côté d’une rivière un petit enfant abandonné qui pleurait. Il aurait pu revenir au village voisin et procurer à l’enfant une sorte de foyer. Il choisit néanmoins de continuer son voyage solitaire, parce qu’il l’avait ainsi projeté. La pitié de Basho s’exprima abondamment en vers, mais son voyage devait passer d’abord. Il savait qu’il ne pouvait rien pour l’enfant tant qu’il ne savait quoi faire pour lui-même. »



Des théories rigolotes :

Citation:
« [Le désir d’évacuation] se manifeste dans le besoin excessif de chier ou de péter sur les gens, de pisser de haut sur eux et de leur cracher au visage à cause des provocations excessives qu’ils nous font subir. Il atteint des limites psychotiques […] avec l’emploi de bombes et de fusils. Ce fut le cas du massacre de Song-My Lai au Vietnam, belle démonstration du désir d’évacuation. Que quelqu’un l’éprouve au point de lâcher la bombe H ou de déclencher une guerre chimique, c’est une autre affaire. »


*photo d'Andy Reynolds
*peinture d'Adolf Uzarski

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Published by Colimasson - dans Livre
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