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25 mai 2013 6 25 /05 /mai /2013 11:58





Que cela soit clair : le Petit traité des grandes vertus n’a aucune prétention à fonder un système novateur. André Comte-Sponville est honnête et en avertit son lecteur dès les premières pages en explicitant sa démarche :


« Comment ai-je procédé ? Je me suis demandé quelles étaient les dispositions de cœur, d’esprit ou de caractère dont la présence, chez un individu, augmentait l’estime morale que j’avais pour lui, et dont l’absence, au contraire, la diminuait. Cela donna une liste d’une trentaine de vertus. J’ai éliminé celles qui pouvaient faire double emploi avec telle autre […] et toutes celles en général qui ne m’a pas paru indispensable de traiter. Il en est resté dix-huit, ‘est-à-dire bien plus que ce que j’avais d’abord envisagé, sans que je parvienne pourtant à en supprimer davantage. »


Que la méthode soit aléatoire et généralement dépourvue d’intérêt (le livre aurait plus justement dû s’appeler Petit traités des grandes vertus selon André Comte-Sponville) ne devrait cependant pas nous dissuader de mettre d’emblée le livre de côté. C’est avec curiosité qu’on s’apprête à découvrir les choix effectués par l’auteur, et la justification de l’élection de ses vertus. L’arnaque n’apparaît pas immédiatement. Pourtant, peu à peu, on sent qu’André Comte-Sponville nous fait tourner en bourrique. Les chapitres passent, les vertus défilent, et le lecteur, qui n’a que faire de cette messe philosophique et de bondieuseries moralisatrices poursuit davantage sa lecture, davantage dans le but d’élucider le mystère de la mauvaise foi de l’écrivain que dans l’espoir de s’instruire un peu.


La progression du Petit traité des grandes vertus est rythmée en apparence par le cheminement effectué de la vertu de moindre valeur à celle de plus grande valeur (André Comte-Sponville a aussi écrit, rappelons-le, Le capitalisme est-il moral ? –dans le cas des vertus, il semblerait que oui). En filigrane toutefois, il sera possible de relever un système de progression moins explicite rythmé par les commandements ci-dessous :


1- Les pensées de tes prédécesseurs tu t’accapareras : On avait bien compris qu’André Comte-Sponville n’avait pas pour prétention de dresser un système général et qu’il souhaitait se contenter de faire partager à ses lecteurs une réflexion personnelle. En revanche, nous n’avions pas imaginé qu’André Comte-Sponville était incapable de réfléchir par lui-même : aucun de ses propos ne découle d’une réflexion qui semble personnelle. Tout n’est que paraphrase d’écrivains ou de philosophes, Spinoza et Kant en tête. Lire le Petit traité des grandes vertus, c’est lire un abrégé barbant de L’éthique ou de la Critique de la raison pure qui aurait la prétention de se faire passer pour synergie de ses références. La philosophie devient aussi intéressante qu’un match de foot décrit du point de vue d’un supporter hystérique :


« Je reconnais que j’ai Aristophane et l’eau de rose contre moi. Mais Platon avec, qui détestait Aristophane, mais Lucrèce avec (et Pascal, et Spinoza, et Nietzsche, et toute la philosophie…), mais Freud, Rilke ou Proust avec… » (bravo !)


2- Tes arguments tu n’expliqueras pas : André Comte-Sponville devrait troquer son titre de philosophe contre celui de sophiste. Ce qu’il écrit semble raisonnablement fondé ; pourtant, il ne convainc jamais et la moindre de ses affirmations pourrait être ébranlée si nous lui demandions seulement de justifier ses axiomes. Parmi ceux-ci, se bousculent des petites phrases péremptoires du style : « La matière est l’oubli même : il n’est mémoire que de l’esprit » ; « L’eau pure, c’est l’eau sans mélange, l’eau qui n’est que de l’eau. On remarquera que c’est donc une eau morte, et cela en dit long sur la vie et sur une certaine nostalgie de la pureté » ; « La douceur est une vertu féminine. C’est pourquoi peut-être elle plait surtout chez les hommes. »


3- Le manichéisme tu pratiqueras : Même si André Comte-Sponville utilise parfois des mots compliqués (l’être-en-soi-pour-soi !), il veut donner à son lecteur l’impression d’être intelligent et de tout comprendre, au-delà du jargon philosophique. Pour cela, rien de plus simple : non seulement il faut recourir aux images d’Epinal mais, mieux encore, il faut les opposer les unes aux autres comme si Lucky Luke et les frères Dalton s’opposaient dans un duel :


« L’ironie blesse ; l’humour guérit. L’ironie peut tuer ; l’humour aide à vivre. L’ironie veut dominer ; l’humour libère. L’ironie est impitoyable ; l’humour est miséricordieux. L’ironie est humiliante ; l’humour est humble. »

« Quel physicien relit Newton ? Quel philosophe qui ne relise Aristote ? La science progresse et oublie ; la philosophie médite et se souvient. Qu’est-ce d’ailleurs que la philosophie, sinon une fidélité extrême à la pensée ? »


4- Le point Godwin tu atteindras : Une autre façon de soumettre sans discussion le lecteur réticent ? Evoquer les nazis, l’holocauste et Hitler ! Qui oserait résister à de tels arguments ? Dans un livre évoquant les vertus, on ne saurait tolérer le fascisme, les génocides ni les petites moustaches :


« Comme le sang se voit davantage sur les gants blancs, l’horreur se montre mieux quand elle est policée. Les nazis, à ce qu’on rapporte, du moins certains d’entre eux, excellaient dans ce rôle. »

« Un nazi de bonne foi est un nazi : que nous fait sa sincérité ? »



5- Les exemples bidons tu multiplieras : André Comte-Sponville croit que son lecteur est un ignare et ça l’embête un peu, parce qu’il ne faudrait pas le décourager à suivre l’exemple vertueux qu’il s’épuise à démontrer. Ainsi, après une citation d’autorité mêlant les propos les plus obscurs d’un Emmanuel Kant sous amphétamines ou d’un Sartre dopé à l’existentialisme, André Comte-Sponville nous sauve des griffes de l’abstraction pour nous plonger aussitôt dans le gouffre du pragmatique :


« Pour ma part, je proposerai la définition suivante, qui me paraît à la fois plus simple (en compréhension) et plus vaste (en extension) que celle de Stendhal, qu’elle recoupe et prolonge : aimer, c’est pouvoir jouir ou se réjouir de quelque chose. Ainsi celui qui aime les huîtres, par opposition à qui ne les aime pas. »

« S’agissant des impôts, par exemple, ce peut être un acte de générosité, quand on fait partie des classes moyennes ou aisées, que de voter pour un parti politique qui a annoncé sa ferme intention de les augmenter. »

« Vous vendez une maison, après l’avoir habitée pendant des années : vous la connaissez forcément mieux que tout acheteur possible. Mais la justice est alors d’informer l’acquéreur éventuel de tout vice, apparent ou non, qui pourrait s’y trouver, de tel ou tel désagrément du voisinage. »



6- D’envolées lyriques, point tu ne priveras ton cœur : André Comte-Sponville est un homme VIVANT avant tout, ce qui signifie qu’il a des potes, une épouse aimante, fidèle et souriante, et des enfants respectueux et épanouis. Ainsi, la philosophie peut être amour (car le lecteur ignare croit fermement le contraire) et c’est ce qui justifie l’avalanche de sentimentalité qui parsème les paraphrases. La philosophie et la poésie fait rarement bon ménage.


« D’abord la caresse qui apaise ou console, d’abord le geste qui protège ou nourrit, d’abord la voix qui rassure, d’abord cette évidence ; une mère qui allaite ; et puis cette surprise : un homme sans violence, qui veille sur un enfant qui dort. »


« Quelle délicatesse au contraire, quelle douceur, quelle pureté, dans la caresse de l’amante ! Toute la violence de l’homme vient y mourir, toute la brutalité de l’homme, toute l’obscénité de l’homme… »



7- Le lecteur tu épuiseras, sa volonté tu amoindriras, sa faculté de juger tu émousseras, par le langage pompeux que tu déploieras : Tout le monde le sait, la paraphrase nécessite de savoir broder. André Comte-Sponville excelle en ce domaine et recourt à deux petites astuces : la discussion intarissable sur la nuance qui sépare deux termes voisins et la gradation lyrique de ses tentatives de définition.


« […] la gratitude, qui est la joie elle-même en tant qu’elle est reçue, en tant qu’elle est imméritée (oui, même pour les meilleurs !), en tant qu’elle est grâce, et prise toujours (et partie prenante pourtant) dans une grâce plus haute, qui est d’exister, que dis-je, qui est l’existence même, qui est l’être même, et le principe de toute existence, et le principe de tout être, et de toute joie, et de tout amour… » (citation coupée par mesure de décence)

« Remarquons pour finir que la générosité, comme toutes les vertus, est plurielle, dans son contenu comme dans les noms qu’on lui prête ou qui servent à la désigner. Jointe au courage, elle peut être héroïsme. Jointe à la justice, elle se fait équité. Jointe à la compassion, elle devient bienveillance. Mais son plus beau nom est son secret, que chacun connaît : jointe à la douceur, elle s’appelle la bonté. »



Le Petit traité des grandes vertus aurait presque la malice de nous rendre aussi vicieux qu’un Flaubert rédigeant Bouvard et Pécuchet, passant des heures à recopier les pires remarques péremptoires des ouvrages les plus prétentieux. A lui tout seul, ce traité d’André Comte-Sponville pourrait rivaliser avec le Dictionnaire des idées reçues. Il ne suffit pas à son auteur de faire passer toute personne émettant un jugement négatif comme modèle du mal absolu pour se parer des critiques que son livre nécessite de recevoir. Mais laissons-là André Comte-Sponville et ses chimères vertueuses qui lui ébouriffent l’ego. Lui-même le dit (et relevons là la phrase la plus pertinente de son ouvrage) :


« Il se pourrait pourtant que ce ne fût qu’une question de mots. »


Et puisque c’en est une, en effet –car André Comte-Sponville parle des mots de la vertu et non pas de la vertu en elle-même- cessons de faire comme s’il en allait différemment.

 

 
Jouons à Bouvard et Pécuchet :



 
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ADOLESCENCE :

Citation:
« La politesse, à la prendre trop au sérieux, est le contraire de l’authenticité. Ceux-là, bon chic bon genre, sont comme de grands enfants trop sages, prisonniers des règles, dupes des usages et des convenances. L’adolescence leur a manqué, par quoi l’on devient homme ou femme –l’adolescence qui renvoie la politesse au dérisoire qui est le sien, l’adolescence qui n’a que faire des usages, l’adolescence qui n’aime que l’amour, la vérité et la vertu, la belle, la merveilleuse, l’incivile adolescence ! »



ASCETISME :

Citation:
« La pureté est pauvreté, dépossession, abandon. »



HUÎTRE :

Citation:
« Pour ma part, je proposerai la définition suivante, qui me paraît à la fois plus simple (en compréhension) et plus vaste (en extension) que celle de Stendhal, qu’elle recoupe et prolonge : aimer, c’est pouvoir jouir ou se réjouir de quelque chose. Ainsi celui qui aime les huîtres, par opposition à qui ne les aime pas. »



IDEALISME :

Citation:
« Quel plaisir de fumer, quand on peut s’en passer ! De boire, quand on n’est pas prisonnier de l’alcool ! De faire l’amour, quand on n’est pas prisonnier de son désir ! Plaisirs plus purs, parce que plus libres. Plus joyeux, parce que mieux maîtrisés. Plus sereins, parce que moins dépendants. »



LUBRICITE :

Citation:
« La pureté des jeunes filles, ou de certaines d’entre elles, m’a toujours fortement touché. »



UTILITARISME :

Citation:
« On peut plaisanter sur tout : sur l’échec, sur la guerre, sur la mort, sur l’amour, sur la maladie, sur la torture… Encore faut-il que ce rire ajoute un peu de joie, un peu de douceur ou de légèreté à la misère du monde, et non davantage de haine, de souffrance ou de mépris. »


VALIUM :

Citation:
« Les hommes sont égoïstes, bien sûr, mais moins absolument qu’on ne le croit parfois : les voilà, même sans enfants, qui se préoccupent des générations futures, et ce souci est beau. »



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Published by Colimasson - dans Livre
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