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16 février 2014 7 16 /02 /février /2014 20:36







S'il n'avait été qu'un drame, Dancer in the dark ne se serait pas différencié de tous les tristes mélos que connaît le cinéma et s'il n'avait été qu'une comédie musicale, il aurait difficilement réussi à emprunter les caractéristiques de la gravité. Mais ce n'est pas le cas et Dancer in the dark mêle à la fois l'intensité tragique d'une histoire que personne n'aimerait vivre, à la légèreté insouciante d'un univers musical incarné par la très expressive actrice/chanteuse Björk.



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Comme le Parfum de Patrick Süskind nous permettait d'entrer dans l'âme d'un homme qui voit le monde grâce à son odorat, Lars von Trier parvient à traduire une existence en sons en s'aidant du biais cinématographique -pari plutôt audacieux. Il permet par la même occasion d'appréhender la musique de Björk sous un angle à la fois auditif et visuel, et nous conforte dans l'idée que l'imaginaire et la réalité sont à la base d'une synergie capable de nous faire supporter les plus atroces des situations. Dancer in the dark est un film cruel qui ne se complaît pas dans son atrocité. Il relâche parfois toute la tension que Lars von Trier parvient à accumuler en quelques minutes -la vie paraît alors à la fois absurde, cruelle et fantasque au point de réclamer une vénération de chaque instant.

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Published by Colimasson - dans Film
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14 février 2014 5 14 /02 /février /2014 13:52






Qu’importe le nom de Dieu : les êtres humains peuvent bien essayer de le désigner de neuf milliards de manières différentes, rien ne se produira tant qu’ils ne se seront pas arrêtés sur son véritable nom. Profitant des progrès technologiques réalisés au cours du 20e siècle, les moines tibétains font appel aux informaticiens américains afin que ceux-ci leur procurent un supercalculateur capable de s’atteler à cette tache combinatoire. 


« Avec un programme convenable, une machine de ce genre peut permuter les lettres les unes après les autres et imprimer un résultat. Ainsi, conclut avec tranquillité le lama, ce qui nous aurait pris encore quinze mille ans sera achevé en cent jours. »


Mais oui mon petit… Les américains, sceptiques, livrent en toute confiance leur machine, mettant cependant beaucoup moins de foi dans les objectifs visés par les tibétains. Il n’empêche, ils ne peuvent s’empêcher de s’interroger sur l’intérêt de la démarche. Et si les tibétains avaient raison ? Si le nom de Dieu se trouvait parmi ces neuf milliards de combinaisons possibles ? Que se produirait-il si le véritable nom de Dieu était révélé ? Toute l’intrigue de la nouvelle tourne autour de cette question. Arthur C. Clarke parvient à la mener à un terme symbolique puissant, utilisant seulement la suggestion et jouant sur les propres croyances du lecteur.


J’aurais aimé que la nouvelle se prolonge, sans qu’elle ne soit forcément poursuivie par la plume d’Arthur C. Clarke –assez banale- mais plutôt par celle du Dalaï-Lama. Celui-ci ne resta pas insensible à cette nouvelle et se chargea personnellement d’en faire part à son auteur. Dommage que ces échanges, sans doute plus éloquents que la nouvelle en elle-même, ne nous soient pas parvenus… 


Citation :
- Ils s’imaginent que lorsqu’ils auront inscrit tous ces noms –d’après leurs calculs, ils sont au nombre de neuf milliards environ –l’objectif de Dieu sera atteint. L’espèce aura mené à bien ce pourquoi elle avait été créée, et son existence sera désormais sans objet. Penser le contraire, évidemment, équivaut presque à un blasphème. 
-Et qu’attendent-ils de nous ? Que nous nous suicidions ?
-Ce ne sera pas nécessaire. Lorsque la liste sera complétée, Dieu interviendra et liquidera tout…Rideau !







*peinture de Max Brückner

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13 février 2014 4 13 /02 /février /2014 13:51



Il paraît qu’il vaut mieux connaître la situation de l’Argentine pour apprécier Mafalda dans toute sa subtilité et son audace politique. Si, comme moi, ces données-là sont inconnues, la lecture ne pâtit pourtant pas du moindre décalage. Quelques recherches m’apprennent plus tard quelle était la situation politique de l’Argentine lorsque Quino imagina Mafalda. Sous couvert de libération politique et d’indépendance nationale, de nombreux présidents de facto se succèdent au cours du 20e siècle pour imposer leurs dictatures, ce qui explique pourquoi Quino, voulant contourner la censure, ne pousse jamais Mafalda à évoquer ces faits. La petite fille, pourtant déjà inquiétée et prise au piège de réflexions politiques qui excèdent son jeune âge, ne peut s’empêcher de relier les méthodes gouvernementales à tous les aspects de sa vie d’enfant mais aussi à la culture et au commerce, à la place des femmes dans la société et aux questions scientifiques. Ses parents, souvent dépassés par ses questions, n’en mènent pas large. Leur détachement insouciant des faits politiques contraste avec l’ardeur comique de Mafalda et pourrait également expliquer qu’un peuple déjà habitué à la domination coloniale accepte de vivre sous plusieurs dictatures successives –mais Mafalda fait partie d’une nouvelle génération capable de remettre en question ce que ses parents semblent subir relativement bien. 


A la fois triviaux et spirituels, mêlant soupe et réunions gouvernementales à l’ONU, les bandes de quatre cases se succèdent et amènent chute après chute –étonnement devant l’imagination naïve et pourtant pertinente de Mafalda et de ses comparses, attendrissement devant le sentiment d’un décalage individuel face au groupement collectif. Quino a su universaliser des questionnements politiques propres à la situation de l’Argentine au 20e siècle et ceux-ci entrent encore –étrangement- en écho avec nos doutes contemporains. 



Citation :
- J’ai pris trois billets pour le cirque.
- Formidable ! 
- Je crois que Mafalda sera contente : il y a des clowns, des magiciens, des ventriloques… on dit que le spectacle est très bon. Mafalda, devine où on t’emmène ce soir !
- Je sais : à l’assemblée nationale !



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12 février 2014 3 12 /02 /février /2014 13:26





L’éloge de la fuite aurait d’abord dû être l’autobiographie d’Henri Laborit. L’homme aurait pu se décrire en ces termes : médecin chirurgien et biologiste, philosophe du comportement animal et humain. Trop facile. Henri ne se laisse pas borner par ses croyances ni par ses états d’âme. A la limite peut-on croire au fonctionnement biologique de son corps, mais le scepticisme d’un observateur à l’analyse aussi pointue que celle de Laborit peut même se permettre de douter du positivisme. Toutefois, quitte à choisir le domaine englobant la plus grande quantité de certitudes, l’étude biologique des êtres est celle qui disperse le moins d’incertitudes.


Henri Laborit en vient rapidement à la justification de son éloge de la fuite. Dans un milieu fermé, confronté à une situation dangereuse ou angoissante parce qu’elle contient une menace physique et/ou psychologique, l’individu peut libérer ses tensions de deux manières : par l’agression ou par la fuite. La réaction adrénalinique de stress trouve alors une voie d’évacuation correcte. Mais lorsque l’individu, ne pouvant ni se montrer violent, ni prendre la fuite, n’a pas d’autre choix que celui d’endurer ce qui lui arrive, son organisme connaît une réaction endocrino-sympathique qui peut devenir préjudiciable si elle dure trop longtemps. Nous nous trouvons à la source des affections psychosomatiques et du sentiment d’angoisse.


Henri Laborit aurait pu choisir de faire l’éloge de l’agression ; mais dans la lignée du mouvement antipsychiatrique, il révèle la soif de puissance qui germe dans toute volonté révolutionnaire d’enlever au pouvoir ses privilèges.


« Se révolter, c’est courir à sa perte, car la révolte, si elle se réalise en groupe, retrouve aussitôt une échelle hiérarchique de soumission à l’intérieur du groupe, et la révolte, seule, aboutit rapidement à la suppression du révolté par la généralité anormale qui se croit détentrice de la normalité. Il ne reste plus que la fuite »


Par le prisme de son éloge de la fuite, Henri Laborit poursuit alors une progression philosophique plutôt classique. Il se penche sur les questions de l’amour, de l’identité, de l’enfance, des relations avec les autres, du travail, du plaisir, du bonheur…en cherchant toujours à ne pas se laisser berner par la tentation de la singularité. Je crois être un individu unique à cause de ma constitution biologique, qui est la même que celle de tous les autres hommes. Lorsqu’il en vient à la question du sens de la vie, Henri s’approche de concepts spirituels et redéfinit en termes modernes ce qu’on appelle parfois Atman et Brahman.


« Avant la quantité d’énergie absorbée et libérée par une structure vivante et le mode de distribution de la plus-value, ce qu’il est important de connaître c’est la forme, la fonction, le rôle de cette structure vivante. C’est la connaissance de cette information qui est fondamentale à acquérir, c’est la conscience d’être dans un ensemble, la participation à la finalité de cet ensemble par l’action individuelle, la possibilité pour un individu d’influencer la trajectoire du monde. »


Henri Laborit semble avoir compris qu’à l’orée des années 2000, toute démonstration spiritualisante ne peut plus s’appuyer sur des notions religieuses. Il remplace alors l’ancienne foi spirituelle par une de ces nouvelles religions modernes et valorisées que sont –parmi d’autres- les sciences biologiques. Le péché et la vertu sont remaniés. Sans se référer à une entité supérieure, mais en transformant l’organisme individuel en figure divine que nous devons sauvegarder, Henri Laborit déplace le devoir d’humilité et de compréhension du ciel à nos cellules. Rien d’égoïste : les cellules d’un organisme sont les mêmes que celles de l’ensemble des êtres vivants, et comme elles déterminent un comportement particulier, elles conditionnent le monde dans sa globalité.


Le point de vue original d’Henri Laborit permet de modifier notre perception du monde afin de l’envisager avec un recul parfois proche de l’ironie. Rien ne semble pouvoir être affirmé, si ce n’est le discours ultra-sceptique du scientifique moderne qui trouve le néant en dernier refuge de ses incertitudes.


« Peut-être d’ailleurs l’étude de la biologie des comportements à laquelle il fait si souvent référence, car il croit qu’elle le singularise, lui a-t-elle fourni cet alibi logique dont il parle souvent aussi, pour couvrir sa très réelle médiocrité sentimentale ? »


Humainement, Henri Laborit ne veut donc pas se laisser prendre au piège. Collectivement pourtant –socialement, politiquement-, sa critique du modèle actuel fait retomber son discours dans le schéma bien-pensant des utopistes humanistes qui relèvent davantage de la gageure que de l’achèvement concret. Heureusement, Henri Laborit réussit quand même à faire percevoir sa pensée lorsqu’il désigne l’abondance de l’information comme une agression face à laquelle nous ne pouvons pas réagir et dont nous pouvons difficilement nous préserver. Sa démarche permet encore une fois de rejoindre les conclusions de nombreux systèmes religieux avant lui : à savoir, l’immédiateté des préoccupations quotidiennes coupe l’individu de son être et de la Réalité. Mais lorsqu’Henri Laborit écrit, sur le ton de la dérision : « Allez demander à l’une de mes cellules hépatiques, le sens de sa vie», il soulève une question que les concepts religieux n’avaient encore jamais pu exprimer aussi clairement : quelle place occupe notre infiniment petit face à l’infiniment grand qui nous entoure ? L’éloge de la fuite est passionnant dans ses balbutiements de réponses parfois traversés d’un éclair de génie. 




Citation :
« J’ai compris enfin que la source de l’angoisse existentielle, occultée par la vie quotidienne et les relations interindividuelles dans une société de production, c’était cette solitude de notre structure biologique enfermant en elle-même l’ensemble, anonyme le plus souvent, des expériences que nous avons retenues des autres. »



Citation :
« L’homme primitif avait la culture du silex taillé qui le reliait obscurément, mais complètement, à l’ensemble du cosmos. L’ouvrier d’aujourd’hui n’a même pas la culture du roulement à billes que son geste automatique façonne par l’intermédiaire d’une machine. Et pour retrouver l’ensemble du cosmos, pour se situer dans la nature, il doit s’approcher des fenêtres étroites que, dans sa prison sociale, l’idéologie dominante, ici ou là, veut bien entrouvrir pour lui faire prendre le frais. Cet air est lui-même empoisonné par les gaz d’échappement de la société industrielle. C’est lui pourtant que l’on appelle la Culture. »



Citation :
« Sommes-nous si intéressants que nous devions infliger notre présence au monde futur à travers celle de notre progéniture ? Depuis que j’ai compris cela, rien ne m’attriste autant que cet attachement narcissique des hommes aux quelques molécules d’acide désoxyribonucléique qui sortent un jour de leurs organes génitaux. »



Citation :
« La Pitié permet à celui qui l’éprouve de se retrouver en situation de dominance subjective et de placer celui qui en est l’objet en position de dépendance. C’est un sentiment réconfortant. Mais ne devrions-nous pas être plutôt envahis d’une certaine tendresse pour celui qui tente de convaincre les autres, même avec suffisance, afin de se convaincre lui-même ? Car il n’y aurait pas d’angoisse sans déficit informationnel, et sans angoisse, pas de certitude mythique à faire partager. »



« Tout homme qui, ne serait-ce que parfois le soir en s’endormant, a tenté de pénétrer l’obscurité de son inconscient, sait qu’il a vécu pour lui-même. »




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11 février 2014 2 11 /02 /février /2014 13:06



Sa mamie lui a piqué le dernier modèle de boots en strass et peau de tatou : Agrippine déconfite lui souhaite la mort. Si les forces divines semblent incapables de pouvoir mettre de côté des paires de boots pointure 42, elles peuvent en revanche envoyer à trépas une pauvre vieille aïeule en lui brisant le moëllon. Enfin bon, d’accord, mais le moëllon, qu’est-ce que c’est ? Et dire que l’A.G.M (arrière-grand-mère) en profite pour se mettre à taguer les mus de l’hospice… 


Dans l’effervescence d’une famille qui se décompose et se recompose plus vite que son ombre, Claire Bretécher transforme la verve dégingandée de son Agrippine e, un bavardage épuisant. La mère, le père, les aïeules, l’oncle et le petit frère se mettent à l’argot du nouveau siècle et nous livrent un langage aussi laborieux à suivre que le dialecte schtroumpf le plus tordu. Malgré un fond de dissidence, le propos reste convenu et dénonce gentiment les hypocrisies familiales. Je t’aime moi non plus –mais ils vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants.






Citation :
- « Elle a avalé son extrait de naissance, elle a plié son parapluie, elle a pris perpète ».
- Vulgaire.
- « Elle s’est évaporée dans la musique des sphères, elle est devenue feue, elle est entrée dans le sein d’Allah ».
- Ça se la pète. Yaka dire « elle est partie » comme tout le monde ;
- Allons-y. C’est dérisoire mais ça fait clean. C’est couture.
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10 février 2014 1 10 /02 /février /2014 14:03


En 1997, je lisais le premier volume des aventures de Harry Potter. Un peu plus de 15 ans s’écoulent et me donnent l’occasion de lire le premier volume des Chroniques de Krondor. On pourrait croire que cette progression témoigne d’une évolution dirigeant mes lectures vers plus de noblesse dans le monde belliqueux et surhumain de la fantaïsie. Il n’en est rien. Rendez-moi mon Harry Potter !


L’histoire de Pug l’apprenti ressemble à s’y méprendre à celle du petit sorcier. Comme lui, il est orphelin. On retrouve le mythe de l’enfant bâtard qui découvrira avec le temps qu’il est issu d’une lignée royale et qu’il n’a pas à rougir d’être un pauvre trublion sans grâce et sans amis. Parce qu’il ressemble à un canard boiteux, Pug regarde ses camarades avec envie : leur ressemblera-t-il un jour enfin ? se demande-t-il avec un mélange d’appréhension et d’envie. Mais oui, crétin, a-t-on envie de lui répondre –c’est le but de tout roman initiatique, et celui-ci, avec ses 2000 pages et des poussières, traîne un peu les basques pour permettre à son personnage de s’accomplir en écrasant les autres comme ceux-ci l’ont écrasé. Comme Harry Potter, Pug aime à sortir des sentiers battus et lorsqu’il se promène dans la forêt, il rencontre le garde-forestier géant et barbu qui vit dans une cabane au milieu des conifères, en compagnie d’un dragon de compagnie aussi adorable qu’un toutou. Hagrid et Norbert, sortez de ce pastiche ! 


Alors que J. K. Rowling conférait une âme à ses personnages en sondant leurs caractères et en exploitant toute la complexité de leurs sentiments, R. E. Feist se bat encore au seul stade de la description physique : « Les cheveux bruns, les yeux bleus, Roland était grand pour son âge », semble-t-il peiner à écrire jusqu’à ce que, le point posé en fin de phrase, on l’entende presque soupirer de soulagement. Un personnage de décrit, un ! Lorsqu’il s’agit de nous dresser le portrait de Pug, héros principal de ce roman, R. E. Feist introduit davantage de variations. « Pug rougit » -le suspens est à son comble : « Il était le plus petit des garçons de son âge au château ». Et comme il est le plus petit des garçons, forcément, il a un peu de mal avec les filles et ça lui cause bien des tourments. R. E. Feist plonge alors tête la première dans l’exploration sentimentale de sa petite créature : « Pug aperçut la princesse et sentit son cœur se serrer un peu ». Nous n’en saurons pas davantage, mais le temps nous aidera à comprendre que ce personnage connaît maintes réactions organiques étranges. Ainsi, après une vingtaines de pages de faux suspens menant à la nomination de Pug en tant qu’apprenti (c’est le titre du volume), lorsque le maître Kulgan lui demande : « Pug, orphelin du château, acceptes-tu de te mettre à son service ? », le pauvre petit fut paralysé de son corps tout entier : « Pug était tout raide ». Drôles de mœurs…


Essayons un peu de nous intéresser à l’univers de Krondor. On y trouve des forêts, des châteaux, des elfes et des bestioles, comme dans n’importe quel autre livre de fantaïsie. L’originalité de ce monde tient surtout à l’épithète qui accompagne des mots que l’on trouve dans n’importe quel autre livre. Mettez-moi de l’elfe à toutes les sauces et la plus vulgaire campagne devient une lande frissonnante de monstriaux. « Les chevaux elfiques » sont bien plus impressionnants que de simples poulains et prière de s’agenouiller devant la « reine des elfes ». De toute façon, tout ceci est beau. Si Pug le pense, c’est que c’est vrai : « Il emplit ses yeux de cette vue qui le laissait muet ». Si seulement il n’y avait que la vue qui le laissait muet ! Mais ce n'est pas le cas, et le pauvre Pug est aussi passionnant qu’un flétan.


Si ni le personnage, ni les paysages n’ont su retenir votre attention, peut-être apprécierez-vous toutefois le voyage que nous permet d’effectuer R.E. Feist vers une société franchement sexualisée, comme aucun conte pour enfants n’avait jamais osé la décrire : « Les filles s’asseyaient le long du muret qui longeait le jardin de la princesse et papotaient au sujet des dames de la cour du duc. Elles mettaient presque toujours leurs plus belles jupes ou leurs plus belles robes et leurs cheveux brillaient tant elles les avaient lavés et brossés ».[/i] Les intérêts politiques se veulent un mélange de système féodal et d’utopie sociale dont le système est aussi confus et imprécis que n’importe quel programme électoral contemporain : [i]« Il devait être alors au service du propriétaire, sans lui être lié comme l’était un serf. Les francs tenanciers étaient des hommes libres qui donnaient une partie de leurs récoltes ou de leurs troupeaux en échange de la terre qu’on leur laissait. Il devait être libre. »


Après une heure de lecture, le moral est déjà au plus bas. Une heure de lecture de plus, et la folie guette le lecteur qui pense avec envie à la pile de vaisselle sale à laver qui l’attend –tout lui semble alors plus enviable que la lecture de ces Chroniques. Mine de rien, on saute une page, puis deux… puis dix, vingt, cinquante d’un coup ! Arrivé au milieu du livre, on se rend compte que l’histoire n’a pas beaucoup évolué. Pug ressemble toujours à un Pog. Aux trois quarts du livre, on se félicite de n’avoir pas perdu son temps : « Ils s’étaient battus trois fois en six jours et maintenant les nains n’étaient plus que cinquante-deux ». Follement palpitant. Le souffle épique semble tout de même prendre de l’ampleur : « Nous risquons énormément : notre famille, notre clan, notre honneur et peut-être l’empire lui-même ». Cela semble ridicule au lecteur qui risque de perdre plusieurs dizaines d’heures à lire les quelques 2000 pages des Chroniques de Krondor


C’est à ce moment-là que se pose la question de l’utilité de certaines lectures. Question peut-être hérétique pour certains mais que je ne peux pas m’empêcher de me poser : à quoi cela sert-il de lire Pug ? L’univers n’est pas original, l’écriture est affligeante, et le tout nécessite des heures de lecture qui auraient pu être utilisées à meilleur escient. N’importe quelle vie semblera plus intéressante que celle dePug –même la vôtre. 


Dans les dernières pages de ce volume, un personnage quelconque est traversé par une étincelle de génie : « Froissant le parchemin, il le jeta dans un brasero et quand il fut totalement consumé par les flammes, il oublia ses inquiétudes et retourna à sa tente ». Le livre devrait subir le même sort.


Je remercie l’ami qui m’a offert ce livre pour Noël. Cela partait d’une bonne intention.


*nature morte de Jean-Siménon Chardin

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8 février 2014 6 08 /02 /février /2014 14:02


Robert Bidochon n’a jamais cru à l’amour conjugal. Il n’a jamais cru aux joies d’un dîner aux chandelles avec sa douce Raymonde, pas plus qu’il n’a cru à la possibilité de s’entendre avec des semblables rencontrés tantôt au supermarché, tantôt dans des camps de vacances, tantôt au salon de l’auto. En revanche, Robert Bidochon croit aux forces surnaturelles dont est capable son cerveau. La révélation lui est venue au cours d’une nuit : « PINGOUIN ! » hurla-t-il, réveillant sa commune Raymonde endormie. « Qu’est-ce que ça veut dire ? » lui demanda-t-elle de sa voix encore toute pâteuse. Et Robert de lui répondre : « Je sais pas ! Ça m’est venu comme ça ! Ca a jailli ! C’est sûrement un fragment de formule magique !! ».


Depuis, Robert Bidochon a essayé d’exalter les 90% inutilisés de son cerveau par tous les moyens : pendule, divination par les cartes, cercles de protection et poupées vaudou, s’essayant même à convoquer les morts autour d’une table ronde. Comme toujours, Robert et Raymonde ne sont pas d’accord et lorsque l’un s’enthousiasme, l’autre déchante, rabaissant toujours les rares envols de joie à de tristes considérations sceptiques qui s’apparenteraient presque à de la lucidité, si l’indifférence à l’autre n’était pas l’enjeu principal de cette pose méprisante. 


Christian Binet est un peu moins surprenant dans ce volume des Bidochon que dans les précédents. Il utilise une thématique propice à toutes les railleries et malheureusement, la plupart de celles que nous lirons nous donnerons un goût de déjà-connu. Est-ce à dire que nous avons le don du troisième œil ?...


Citation :
- Tu veux dire que tu vas faire apparaître des morts !!
- Oui, oh ben, ils sont pas encore là !! Déjà on sait même pas qui on va faire apparaître !!
- Napoléon !! D’habitude c’est toujours Napoléon qu’on fait apparaître !!
- Non ! Non ! Ca y est j’ai trouvé. On va prendre l’exemple du bouquin, ça sera encore mieux. On va faire apparaître untel.
- Untel ???




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7 février 2014 5 07 /02 /février /2014 13:59






Rhétorique sonne comme logique : Rhétorique ne laisse rien présager de bon, livré dans le format austère d’un manuel de cours. Heureusement, Joëlle Gardes-Tamine, professeur de rhétorique et de poésie à Paris Sorbonne, parvient à surmonter nos craintes dès la première page : la rhétorique sera ludique ou ne sera pas. Ne parlons pas d’un ludique qui s’amuse plus qu’il ne nous amuse à nous soumettre des questions en tous genres pour nous ensevelir sous des connaissances imprécises et désordonnées. Ici, le développement sera précis, organisé et rigoureux, mais parsemé de si nombreux exemples –la plupart savoureux- qu’on se demande bientôt pourquoi avoir pensé que la Rhétorique serait une lecture rébarbative. 


« La rhétorique commence en effet avec toute prise de parole qui ne se propose pas simplement le plaisir de la conversation, le plaisir de parler non pas pour ne rien dire, mais pour ne rien faire, sans objectif autre qu’un simple échange de propos, à supposer qu’un dialogue sans enjeu soit vraiment possible. »


Maîtriser l’art de la Rhétorique, c’est ce que nous aimerions tous faire, qu’il s’agisse de convaincre son patron de nous accorder une nette augmentation ou de s’enflammer pour des éloges ou des blâmes que nous prononcerions d’une traite, cinq minutes montre en main. Il est pire ressemblance que celle nous faisant rêver d’être un Hamlet, soliloquant crâne en main, gagnant notre respect par un verbe rigoureux et convaincant. 


Nous apprendrons ainsi les racines historiques de l’art de la Rhétorique, balayant un large éventail d’auteurs et d’orateurs, de l’Antiquité jusqu’au siècle dernier. Joëlle Gardes-Tamine s’attarde plus particulièrement sur les trois points fondamentaux de l’art rhétorique : le cœur, l’esprit et l’élocution. Ce sont ici trois variantes de ce que les rhétoriciens anciens nommaient movere (émouvoir), docere (enseigner) et delectare (plaire). Les connaissances que nous fournit l’auteure ne semblent jamais gratuites, détachées des préoccupations des hommes quotidiens, croyant parler sans y penser, comme s’il était possible d’user gratuitement d’un langage chargé d’histoire et de signification. Ainsi comprendrons-nous l’importance de la Rhétorique dans les sociétés antiques qui voient se développer le cadre procédurier, comme elle montre son influence à chaque période de crise ou de bouleversement sociétal. Des mystères se dévoilent, partiellement expliqués par les nécessités d’autres époques. Nous demandons-nous pourquoi les figures de style existent ? Rappelons-nous que la transmission écrite n’est que très récente et que les siècles précédents ne pouvaient rien utiliser d’autre que leur mémoire pour figer légendes et histoires :


« Est-ce que la mémoire peut expliquer l’amour du Moyen Age pour le grotesque, le bizarre ? Peut-être les figures étranges que l’on voit sur les pages des manuscrits et dans toutes les formes de l’art médiéval ne sont-elles pas tant la révélation d’une psychologie torturée que la preuve du fait que le Moyen Age, quand il devait se souvenir, suivait les règles classiques pour fabriquer des images faciles à se souvenir ? » 


Résultat… nous devons nous coltiner lieux communs et stéréotypes, figures de style aussi plaisantes que nécessaires, que Joëlle Gardes-Tamine nous aide à définir et à repérer dans des textes qui apparaissent moins inutilement alambiqués qu’ils ne le semblaient avant la lecture de cette Rhétorique. Racine et Corneille deviendront moins ampoulés, déterminés par une éducation et un héritage culturel qui conditionnent leurs drames à leurs formes strictes. Mais à force de parler des siècles précédents, on en vient à se demander progressivement quelle place occupe la Rhétorique à notre époque :


« On a voulu la croire morte. Mais au lieu de la laisser reposer en paix, toute la première moitié du XXe siècle s’est acharnée sur son cadavre et, à force de parler de la défunte, on a fini par la ressusciter. A une époque où la publicité nous traque à tous les coins de rue, où la solitude et le silence sont devenus un luxe, c’est bien un nouvel empire qu’elle est en train d’édifier sur les traces de l’ancien. »


Des discours des rhéteurs antiques à la publicité cococola, il n’y a qu’un pas. La Rhétorique de Gardes-Tamine nous ouvre de nouveaux horizons : rien de ce que nous disent les mots n’est innocent et fortuit. On peut choisir de l’ignorer et de se laisser guider par la passion ; on peut choisir d’être vigilant et d’analyser chaque mot ; enfin, on peut choisir de passer de l’un ou l’autre, acceptant d’être dupé uniquement lorsque cela nous plaît.






Naissance de la rhétorique :


Citation :
« Aristote en effet fait naître la rhétorique en Sicile lorsque, les tyrans expulsés dans le premiers tiers du Ve siècle, il convient de redistribuer à leurs propriétaires les terres qui leur avaient été confisquées. Cela ne va évidemment pas sas contestation, et c’est donc dans un cadre procédurier que se fait jour la nécessité d’une technique de la parole, qui évite de régler les conflits par la force physique. »



Pour une utilité des lieux communs : 


Citation :
« Si certains de ces topoi ont traversé l’histoire, comme celui de la modestie avant un discours ou une conférence, chaque époque se forge un ensemble de lieux communs. Aujourd’hui, les explications par le milieu social, par l’enfance malheureuse, de tous les échecs ou de tous les crimes constituent autant de passages obligatoires dans le discours judiciaire, politique, social et même littéraire. Ces lieux ne sont pas seulement destinés à faciliter le développement du discours : connus de tous les membres d’une communauté culturelle, leur généralité même constitue un premier terrain d’entente avec le public et celui qui s’en écarte s’expose au risque de rejet, à moins qu’il ne veuille provoquer. »



Monsieur Jourdain était-il aussi un habile rhéteur ?


Citation :
« Même lorsque l’intention de tromper n’existe pas, il est difficile de tout expliciter, car l’un des mécanismes du langage est justement l’implicite qui fait que nous ne disons pas : Il existe un individu tel que cet individu est venu. Jacques est cet individu, mais Jacques est venu. Ou encore au lieu de : Je t’avais prêté un livre de physique. Tu dois me rendre ce livre de physique, on dira tout simplement : Rends-moi mon livre de physique. »



*peinture de Kevin Best

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6 février 2014 4 06 /02 /février /2014 13:00





Le régime alimentaire préconisé par Herbert M. Shelton ne sera jamais à la mode, et pour cause : il s’oppose autant à l’individu -qui espère toujours pouvoir préserver sa gourmandise-, qu’aux intérêts des lobbies alimentaires –qui tentent à chaque fois de nous refourguer une cargaison de produits dérivés prêts à réchauffer, allégés ou en désamour. Les comprimes hygiénistes sont claires : « La nourriture idéale de l’homme est celle du singe anthropoïde, dont la constitution anatomique est semblable à la nôtre. Cette nourriture consiste en fruits frais et noix diverses, avec l’adjonction de pousses vertes et de racines. Et c’est tout ». Un peu radical ? Oui, mais Herbert M. Shelton se justifie et son développement est du plus grand intérêt.


Les combinaisons alimentaires sont étudiées du point de vue biochimique par l’analyse des conditions de réalisation d’une catalyse enzymatique, puis des interactions croisées entre différentes formes de ces catalyses. Il apparaît que les conditions de digestion d’aliments à tendance protéique se combinent mal avec celles qui permettent de digérer les amidons, les sucres et les graisses. De même, les amidons et les acides ne forment pas une bonne association, et de nombreuses autres combinaisons méritent d’être analysées plus précisément car l’ordre joue parfois un rôle crucial. La digestion devient alors fermentation –Shelton n’hésite pas à parler de « pourriture » pour rendre l’image plus frappante- et produit des toxiques qui seront assimilés par l’organisme à la place des vitamines, minéraux et éléments nutritifs attendus.


« Howell montre bien que les bactéries de putréfaction réduisent les protéines en acides aminés, mais que là ne s’arrête pas leur action. Elles détruisent ces mêmes acides et produisent, au terme de leur action, certains poisons, tels l’indol, le scatol, le phénol, l’acide phénylproprionique, le dioxyde de carbone, le sulfite d’hydrogène, etc. »


Herbert M. Shelton décrit précisément ses observations pour nous proposer ensuite des listes de menus qui ne répondent en rien aux prescriptions diététiques actuelles. Il se base sur une alimentation constituée essentiellement de légumes et de noix. Les fruits seront copieusement accueillis en salade le matin, avec des laitages éventuels, les amidons seront pris seuls avec des légumes le midi, et les protéines trouveront leur place au menu du soir, toujours accompagnées de légumes. Il ne s’agit pas de perdre du poids mais de manger en fonction de ses besoins et à l’écoute de sa faim. Et même si Herbert M. Shelton proscrit tout aliment transformé, notamment les pâtisseries et les sucreries, son régime n’exclut pas les laitages, la viande, les œufs ou le poisson qu’on condamne aujourd’hui totalement à défaut de savoir se modérer. Un exemple de menu ? 


« Matin : Pommes douces, dattes.
Midi : Salade verte, pois frais, noix de coco.
Soir : Salade verte, épinards, oignons cuits, côtelette d’agneau. »



Qu’on ne crie pas au diable : en matière de nutrition, les modes se succèdent et ne se ressemblent pas. Le canon diététique du jour ne ressemble pas à celui d’hier et sera certainement fort différent de celui de demain. Quoiqu’il en soit, ce régime ne peut pas être pire que le tout-protéique destructeur des reins ou que les produits édulcorés aux effets secondaires encore controversés. Bien sûr, il faut rester vigilant : les Combinaisons alimentaires de Shelton datent du milieu du siècle dernier et certaines connaissances biologiques ou nutritionnelles peuvent sembler erronées. Sans se rallier totalement à la cause hygiéniste de l’auteur, qui prône par ailleurs la décélération, la naturopathie, l’autoguérison et le jeûne de désintoxication, rien ne nous empêche de prendre sérieusement en considération des préceptes simples que l’homme moderne semble avoir oubliés : manger dans des conditions reposantes et calmes et ne pas considérer son estomac comme une poubelle, dans laquelle on jetterait pêle-mêle tout type de nourriture sans aucune réflexion. Les constitutions diffèrent et certains souffriront rapidement d’indigestion au moindre abus ; d’autres sembleront supporter très bien tous les excès –jusqu’à un point de non-retour qui semble inévitable pour Herbert M. Shelton, prédisant toutes les maladies dégénératives et gastriques que les dernières années ont vu se multiplier. 


« L’un « supporte » ce que l’autre ne supporte pas, mais cette constatation annule-t-elle les lois vitales et les processus physiologiques ? Certains « supportent mieux », mais jusqu’à quand ? Jusqu’à ce que l’organisme n’en puisse plus, évidemment.»


Par la bonne observation de soi –de son transit, de ses flatulences, de son énergie, de son humeur- il faudrait réussir à revenir, de près ou de loin, à des conclusions similaires à celles de Shelton, à savoir : le simple est le meilleur, le repos est de rigueur. L’hygiénisme se révèle alors philosophie primitive opposée au monde moderne industriel, quoiqu’elle puise dans ses termes scientifiques la justification de ses principes.




 
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Le tableau des combinaisons alimentaires selon Shelton



Citation :
« D’autres auteurs naturistes et diététiciens, qui suivent aveuglément les idées médicales, confondent les processus de la digestion normale avec ceux de la fermentation et de la putréfaction gastro-intestinales qui se juxtaposent chez la plupart des civilisés. »



Citation :
« Le repos après le repas est indispensable à une bonne digestion. Impossible de bien digérer si l’on bondit de la table à son travail comme un lévrier s’échappant de ses liens. Quand on vit à une telle cadence, comme c’est souvent le cas dans les grandes villes, et que tout, y compris les repas, se déroule en vitesse, jour après jour, année après année, tant que les forces tiennent bon, rien d’étonnant alors que la Nature outragée finisse par prendre sa revanche. »



Des préceptes hygiénistes qui prennent parfois une résonance étrange...


Citation :
« 5. Cultivez la patience, la pondération, le sang-froid, le calme. Evitez les mauvaises fréquentations, les mauvaises lectures, les mauvaises influences. Fuyez les jeux de hasard : cartes, courses, spéculation, etc. Soyez honnête. Ne mentez jamais. Cherchez en tout la vérité. »



Et une mystique du corps :


Citation :
« 28. […] Quand on a perdu le goût de la vie, la joie cellulaire du corps, on ne réagit plus comme il faut au conditionnement imposé par notre civilisation. Alors commence le vieillissement. »



Herbert Shelton, pas si méconnu que ça ? Il a été nominé par le Vegetarian American Party pour se présenter aux élections présidentielles des EU en 1956, et un de ses livres The Science and Fine Art of Fasting a été consulté par Gandhi avant que celui-ci n'entreprenne ses jeunes publics...

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Published by Colimasson - dans Livre
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5 février 2014 3 05 /02 /février /2014 20:27




Serge Mouret, fils de François Mouret et de Marthe Rougon, quitte sa bourgade natale de Plassans pour mener une vie de prêtre dans le petit village voisin des Artaud à l’âge de vingt-cinq ans. C’est un saint envoyé dans une débauche de lupanar. Bien qu’il soit reclus dans une vieille église, étroitement surveillé par une servante plus pieuse et austère que lui, les paysans autour de lui ne cessent de l’intriguer. Ils mènent une vie plus primaire que celle des habitants de Plassans. La nature elle-même exhale une force plus puissante qui commence par troubler l’abbé Mouret avant que celui-ci ne se réfugie cependant bien vite dans la foi, qu’il avait déjà profondément ancrée en lui. En effet, Serge Mouret est un garçon pieux qui ne connaît pas le vice. Connaît-il pour autant la sainteté ? Reste à voir. La réclusion n’est peut-être qu’introversion, la prière n’est peut-être que paresse, et la dilection n’est peut-être rien d’autre que l’amour chaste et abstrait de la figure mariale. On reconnaît ici les ombres d’une philosophie nietzschéenne de la vertu par méconnaissance : « […] Il n’a point vécu, il ne sait rien, il n’a pas la peine à être sage comme un chérubin, ce mignon-là ». Emile Zola ne nous le cache pas : l’abbé Mouret va faillir à ses principes et sa dilection insensée n’est qu’une première étape marquant la dégénérescence de ses conceptions. Entre sa servante et lui-même évolue la jeune Désirée, incarnation de l’âme pure et innocente, loin des conceptions religieuses, entièrement tournée vers les beautés et les mystères d’une nature considérée par-delà le bien et le mal. Si elle ne représente pas la version définitive du surhomme, elle en est toutefois une ébauche puissante. Le débordement vital de son énergie se mêle à une force qui semble sans limites, à une compréhension et à un respect de soi qui ne se cantonne pas au seul égotisme satisfait mais qui suit la logique des sentiments qu’elle éprouve vis-à-vis de la nature. Le docteur Pascal s’enthousiasme lui-même de cette force, comme il s’enthousiasmerait pour l’idéal de santé vers lequel tend tout son exercice :


« Oui, des brutes, il ne faudrait que des brutes. On serait beau, on serait gai, on serait fort. Ah ! c'est le rêve !... Ca a bien tourné pour la fille, qui est aussi heureuse que sa vache. Ca a mal tourné pour le garçon, qui agonise dans sa soutane. Un peu plus de sang, un peu plus de nerfs, va te promener ! »


C’est le même docteur Pascal qui s’occupe de l’abbé Mouret lorsque celui-ci tombe d’inanition. Il demande alors à le faire transférer au Parandou, une maison abandonnée tenue par l’athée Jeanbernat et sa nièce Albine. Lorsque l’abbé reprend conscience, il souffre d’une amnésie partielle et d’une impotence presque complète. Il s’ouvre surtout à une nouvelle existence. L’abbé Mouret a délaissé ses fonctions et redevient Serge, petit enfant craintif et renfrogné, qui refuse d’abord de voir toute lumière et de sortir à l’extérieur, avant de s’éveiller –voire de se réveiller- à la vie, aidé dans sa progression par la petite Albine, de dix ans sa cadette. Le contraste entre l’abbé Mouret et Serge, le village des Artaud et la vie dans le Parandou, est si frappant qu’on peine parfois à croire que la même histoire les relie. Surtout, on se demande si le clivage effectué, il sera possible à nouveau de faire se rejoindre les deux aspects de Serge Mouret. Emile Zola s’exalte autant que son personnage à virevolter dans la nature foisonnante du Paradou –on connaît ses exercices stylistiques et descriptifs, ils s’amusent ici à rendre l’âme des prairies vierges, de la flore désordonnée et de la faune sauvage qui entourent la demeure abandonnée. La nature se suffit à elle-même et devient souffle divin plus puissant que la croyance mariale –mais de même que la dilection poussée à son extrême est motif de faute, l’exaltation provoquée par la force brute de la nature peut endommager les caractères trop faibles. 


Dans cette histoire de déchéances et de renaissances successives, Emile Zola es intarissable de réflexions. Son histoire n’est pas seulement une allégorie de ces quelques étapes bibliques importantes que sont la Création et la Chute, c’est aussi une synthèse des idées pessimistes qui influencèrent beaucoup la fin du 19e s. Emile Zola reste toujours en retrait et s’essaie successivement à considérer l’influence que peuvent avoir ces idées sur différents caractères. Son verdict semble être le suivant, qui nous en rappelle un autre : le monde est représentation. Zola attribue moins la faute à la nature de Serge Mouret qu’aux fluctuations de ses représentations, symptômes d’une maladie de l’âme latente.


« Des coins les plus reculés des nappes de soleil, des trous d’ombre, une odeur animale montait, chaude du rut universel. Toute cette vie pullulante avait un frisson d’enfantement. Sous chaque feuille, un insecte concevait ; dans chaque touffe d’herbe, une famille poussait ; des mouches volantes, collées l’une à l’autre, n’attendaient pas de s’être posées pour se féconder. Les parcelles de vie invisibles qui peuplent la matière, les atomes de la matière eux-mêmes, aimaient, s’accouplaient, donnaient au sol un branle voluptueux, faisaient du parc une grande fornication. »


La faute de l’abbé Mouret n’éblouit pas tout de suite par la force de son propos. Au contraire, Emile Zola souhaite d’abord nous faire croire qu’il n’a rien à dire. Il prend ce risque pour mieux installer la logique rigoureuse de son développement théorique qui ne commence à prendre son élan qu’à partir de la seconde moitié du roman. Emile Zola se fait sans doute le vecteur –conscient ou inconscient- des nombreuses philosophies de son époque. Voici donc la manne qui s’ajoute aujourd’hui à l’intérêt dramatique : l’intérêt historique que suscite cette synthèse inspirée et originale des engouements d’une époque.




Vraiment pieuse cette dilection ?


Citation :
« La passion n’a qu’un mot. En disant à la file les cent cinquante Ave, Serge ne les avait pas répétés une seule fois. Ce murmure monotone, cette parole, sans cesse la même, qui revenait, pareille au « Je t’aime » des amants, prenait chaque fois une signification plus profonde ; il s’y attardait, causait sans fin à l’aide de l’unique phrase latine, connaissait Marie tout entière, jusqu’à ce que, le dernier grain du Rosaire s’échappant de ses mains, il se sentit défaillir à la pensée de la séparation. »



Le plaisir de l'ascèse :

Citation :
« Au bout de dix minutes, ses genoux, meurtris sur la dalle, devenaient tellement douloureux qu’il éprouvait peu à peu un évanouissement de tout son être, une extase dans laquelle il se voyait grand conquérant, maître d’un empire immense, jetant sa couronne, brisant son sceptre, foulant aux pieds un luxe inouï, des cassettes d’or, des ruissellements de bijoux, des étoffes cousues de pierreries, pour aller s’ensevelir au fond d’une Thébaïde, vêtu d’une bure qui lui écorchait l’échine. Mais la messe le tirait de ces imaginations, dont il sortait comme d’une belle histoire réelle qui lui serait arrivée en des temps anciens. »



... qui n'est pas sans rappeler cette réflexion de Sainte Thérèse :


Citation :
« Un jour que je me plaignais d’être obligée de manger de la viande et de ne pas faire pénitence, j’ai entendu qu’on disait qu’il y avait parfois plus d’amour du moi que de désir de pénitence dans un semblable chagrin. »



Une vision schopenhauerienne de la nature :


Citation :
« Des coins les plus reculés des nappes de soleil, des trous d’ombre, une odeur animale montait, chaude du rut universel. Toute cette vie pullulante avait un frisson d’enfantement. Sous chaque feuille, un insecte concevait ; dans chaque touffe d’herbe, une famille poussait ; des mouches volantes, collées l’une à l’autre, n’attendaient pas de s’être posées pour se féconder. Les parcelles de vie invisibles qui peuplent la matière, les atomes de la matière eux-mêmes, aimaient, s’accouplaient, donnaient au sol un branle voluptueux, faisaient du parc une grande fornication. »



*peinture de Jean Léon Gérôme

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